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EAN : 9782372580663
Taurnada Éditions (19/03/2019)
4.42/5   229 notes
Résumé :
Manon n’est pas une fille comme les autres, ça, elle le sait depuis son plus jeune âge. En effet, une fille normale ne passe pas ses journées à regarder la vraie vie à la télé. Une fille normale ne compte pas les jours qui la séparent de la prochaine raclée monumentale… Mais, par-dessus tout, une fille normale n’aide pas son père à garder une adolescente prisonnière dans la cave de la maison.
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Critiques, Analyses et Avis (136) Voir plus Ajouter une critique
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Antyryia
  24 avril 2020

Le Père, il avait vingt-neuf ans quand il a rencontré maman, qui en avait treize.
Elle s'est enfui avec lui dans sa maison, loin de tout.
Il n'y a pas d'âge pour tomber amoureux, j'ai vu ça à la télévision.
Tu peux aimer des personnes qui ont vingt ans de plus que toi, ou vingt ans de moins.
C'est comme ça que ça marche les sentiments.
Moins de deux ans plus tard maman était enceinte et je suis arrivée.
Je m'appelle Manon.

J'ai grandi dans cette demeure isolée. Le Père partait travailler pendant que maman faisait la cuisine, et toutes les autres tâches ménagères.
C'est le rôle des femmes de prendre soin de leur mari et de s'occuper des corvées.
Maman a essayé de m'apprendre à lire et à écrire mais je n'y suis jamais arrivé. Peut-être que je suis trop bête. Elle me racontait des histoires aussi. Elle m'aimait fort.
Parfois le Père la frappait mais elle m'expliquait que c'était normal, son travail était stressant et il fallait bien qu'il se défoule sur quelqu'un.
Je savais que ma famille était un peu différente mais c'était tout ce que je connaissais.
Quand j'ai grandi, le Père a commencé à me regarder autrement. A vouloir me toucher. Ca n'a pas plu du tout à Maman.
Je devais avoir neuf ans quand il m'a monté pour la première fois. Maman s'en est rendu compte et elle lui a hurlé dessus.
Pour la faire taire et lui apprendre la politesse, il l'a encore frappé, quarante-sept fois.
Je ne sais pas lire mais j'aime compter.
Je crois qu'à vingt-deux ans maman était devenue trop vieille pour plaire encore au père.
Cette nuit-là j'ai dormi avec elle pour essayer de réchauffer son corps froid.
Le Père, il l'a enterrée le lendemain.
C'est moi qui suis devenu la femme de la maison à partir de ce moment là. J'ai fait les corvées, je me suis faite monter à chaque fois que le Père il en avait envie. Et quand je faisais quelque chose de mal ou que j'oubliais les règles de la maison je prenais de sacrées raclées.
Mais il me reste quand même quelques dents bien accrochées.

A quatorze ans j'ai accouché d'un petit garçon. Mais pour le Père pas question de le garder alors il a du s'en débarrasser. Ca m'a rendu très triste.
"Il avait tué le bébé parce que dans la vraie vie , on doit pas faire des gosses avec son père. C'est pas humain."
De toute façon je commençais à être un peu trop grande pour le Père, qui préférais monter des pré-adolescentes. Des gamines de douze ans qui de préférence font un peu moins que leur âge, et n'ont pas encore atteint la puberté.
Jamais des garçons par contre.
"Le Père, il n'aimait pas les garçons, même les jeunes. C'était contre nature, qu'il disait."
Il a aménagé deux chambres pour elles dans la cave.
Et quand l'une d'elle se laisse mourir de désespoir, il l'enterre sous le Tilleul et revient peu de temps après avec une nouvelle fille.
C'est moi qui doit leur donner à manger et aussi les laver au début. Avant qu'elles comprennent que c'est dans leur intérêt.
Le père aime qu'elles soient propres, épilées, coiffées et qu'elles sentent bons.
"Est-ce que j'étais un monstre comme ceux dont on parlait des fois à la télé ?"
Et j'avais interdiction de nouer un dialogue avec elles, sinon le Père il se mettait en colère.
Ces filles, c'étaient que des objets de toute façon.
"T'es rien de plus qu'une merde sous ma chaussure."
"Le Père, il disait toujours que j'étais moche et bonne à rien."
J'avais donc plutôt intérêt à obéir si je ne voulais pas prendre de nouveaux coups.

Aujourd'hui j'ai vingt-deux ans. le Père me laisse tranquille puisqu'il a souvent deux filles à sa disposition au sous-sol, qui se laissent faire.
Il aime beaucoup quand même quand elles crient parce qu'elles ont mal.
Maintenant il ne me monte plus que quand elles saignent et sont en âge d'avoir un bébé.
A l'instant où commence mon histoire, il n'y a plus qu'une prisonnière.
La seconde a justement accouché. le Père il a pas encore eu le temps de reboucher les trous près du Tilleul. Alors ça attire les mouches.

* * *

Vous l'aurez compris, La cave aux poupées est un court roman qui n'a rien de très sain, avec lequel on n'a pas le visage qui se fend d'un large sourire à chaque page à moins d'être particulièrement sadique.
Ce n'est pourtant pas non plus un roman glauque qui prend aux tripes et qui cherche à nous écoeurer.
Pas de longues descriptions de torture, pas de détails inutiles.
Ce qu'on ressent avant tout, c'est la peine et la douleur.
Tout est histoire de perspective.
Dans une enquête policière ou avec un narrateur omniscient, beaucoup de lecteurs auraient peut être pensé que Magali Collet allait beaucoup trop loin dans l'horreur et la turpitude, ne cherchant qu'à repousser les limites d'un scénario très similaire avec celui de Cicatrices de Claire Favan, dans lequel un violeur surnommé Twice retient toujours deux victimes à la fois dans sa ferme.
Mais racontée par Manon, la fille de ce "Père" monstrueux dont le prénom ne sera cité qu'une fois comme pour mieux lui enlever toute humanité, le macabre récit de la cave aux poupées prend une toute autre envergure.

Manon est un monstre complice des atrocités commises par un père violeur, pédophile, incestueux et tueur en série.
Mais elle est aussi une victime et cette ambiguïté rend le personnage particulièrement fascinant.
Torturée aussi bien physiquement que psychologiquement depuis son plus jeune âge.
Et malgré ses actes il est impossible de la juger avec sévérité, uniquement avec énormément d'empathie.
C'est encore une enfant mentalement, qui aimerait probablement mieux jouer aux poupées, mais une gamine coincée dans un corps de femme qui n'a jamais eu la possibilité de grandir.
D'apprendre les notions de bien et de mal.
Elle connaît la souffrance, elle se souvient encore de l'amour maternel, mais elle a été privée toute sa vie de repères.
"Le rire, c'est indécent ici."
Elle doit respecter l'autorité et les règles du Père.
Elle ne sait pas que le rôle des femmes dans la société ne consiste pas uniquement à coucher, se faire cogner et faire à manger.
"La bonniche de la maison c'est toi à ce qu'il paraît."

L'auteure a visiblement énormément travaillé sur le vocabulaire avec lequel s'exprime Manon.
Elle n'a certes pas une maîtrise absolue du Bescherelle, elle qui n'a jamais pu être scolarisée.
"Je suis peut-être jamais sortie d'ici mais je connais la vraie vie à la télé."
Mais par les mots qu'elle emploie, par les raisonnements curieux qu'elle peut avoir, Magali Collet nous permet de nous mettre dans sa peau et de penser comme elle.
De la comprendre.
Par exemple le Père ne baise pas, ne viole pas, il monte toujours ses victimes. A l'image d'un étalon montant une jument pour une saillie.
Ce qui minimise le crime tout en donnant au boucher autant d'humanité que les morceaux de viande sur son étal.
Dans chacune de ses paroles on constate qu'elle est formatée, qu'elle fonctionne à l'instinct, à la peur des coups.
Que son sort est scellé. Qu'il n'y a aucun moyen et surtout aucune raison de chercher à fuir.
"Quand on vit dans la merde on finit par lui ressembler quoi qu'on fasse."
Et elle a des failles malgré tout derrière cette carapace quasi bestiale.
Comme son besoin d'amitié, son envie de dialoguer, son désir de maternité.
La cave aux poupées avait tout pour être un livre malsain et dérangeant de plus.
Et il l'est. A ne pas mettre en toutes les mains et âmes sensibles s'abstenir, tout ça tout ça.
Mais je vais aussi en retenir toute la douceur, toute la chaleur.
Ce portrait de Manon qui est conditionnée depuis sa naissance à n'être qu'une victime et un monstre, nous révèle progressivement d'attendrissants vestiges d'humanité.
Qui ont échappé au massacre de sa personnalité.
Et je pense avoir rarement lu un roman aussi noir qui arrive pourtant à emmener tout au long de ses pages un véritable rayon d'espoir.
Mon seul bémol serait lié à mon regard de lecteur policier.
Aussi isolée que soit la maison, il y a forcément une enquête suite aux disparitions répétées de très jeunes adolescentes dans la région, aux profils similaires.
S'il y en a une, le livre ne l'évoque pas. Ca n'est pas son sujet.
Malgré tout, le lecteur sait que le Père part travailler tous les jours de la semaine. C'est donc qu'il a probablement un emploi stable et une adresse connue.
Et de nos jours il peut paraître surprenant qu'un endroit avec de l'électricité soit assez anonyme pour passer entre les mailles des filets du facteur, de l'administration, ou de l'employé d'Enedis qui veut vous forcer à poser un compteur Linky.
Et qui aurait alors aperçu une jeune femme pas tout à fait comme les autres et entendu des hurlements et des appels à l'aide en provenance de la cave.
Ce qui aurait écourté bien trop vite ce roman aussi ignoble que lumineux.
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musemania
  08 juin 2020
Premier livre de l'auteure Magali Collet, il a eu le « malheur » de sortir en plein confinement. Comme je vous l'ai annoncé dans un précédent article, je souhaiterais mettre en lumière, à ma petite échelle, ces livres qui ont fait preuve d'une énorme malchance. Car oui il était toujours possible de le commander en ebook mais il faut garder à l'esprit que tout le monde ne dispose pas de liseuse et que certains lecteurs conservent leur préférence pour la version papier.
Vu l'amélioration de la situation, je me suis dit que c'était enfin la bonne période pour m'y plonger et vous en parler.
Manon est une jeune fille de 22 ans qui n'a pas eu une enfance rêvée. Ayant perdu sa mère dès son plus jeune âge, c'est son père qui l'a élevée. Vous me direz que c'est le cas de milliers d'enfants et que cela se passe bien. Effectivement cela peut être le cas, sauf quand votre père est un dangereux tueur et violeur en série de jeunes filles. Manon a toujours grandi éloignée de la civilisation, ne s'évadant que par son poste de télévision. Mais alors qu'elle se lie d'amitié avec une des captives de son père, les choses pourraient peut-être changer.
Si je n'avais pas lu sur la quatrième de couverture qu'il s'agissait du premier livre de Magali Collet, je ne m'en serais pas doutée. En effet, son style d'écriture est très plaisant, fluide et déjà bien travaillé. Elle manie parfaitement les codes du suspens, le dosant savamment au fil des pages et faisant que le lecteur ne peut se détacher du bouquin.
Écrit à la première du singulier, cela nous plonge plus fortement dans le récit de cette Manon, personnage désoeuvré qui ne tombe pas dans le cliché non plus. Cette sobriété qu'a Magali Collet de traiter son huit-clos est bien pensée. Malgré l'horreur de la situation, on s'attache à cette « gamine » asservie et pourtant si forte.
Magali Collet est donc un nom que nous, amateurs de thrillers, devons retenir car sa plume fera partie intégrante de la scène du la littérature noire française dans le futur. C'est indéniable.
Je remercie les éditions Taurnada pour leur confiance.
Lien : https://www.musemaniasbooks...
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manU17
  20 février 2020
« Comme à chaque fois qu'il dépassait les bornes, il s'occupa de moi. Sans tendresse, sans amour, comme on soigne un animal qui nous est utile. »
Non, Manon n'est vraiment pas une fille comme les autres.
Depuis toujours, elle vit coupée du monde, dans une maison isolée, seule avec son père, « le Père ». Seule ? Pas tout à fait…
Son unique lien avec le monde extérieur lui vient de la télévision. Mais la vie des gens qui la fait rêver dans le poste n'a pas grand-chose à voir avec sa propre existence. de plus, dans la cave de la maison, dans une cellule comparable à celles d'une prison, une adolescente est retenue prisonnière, séquestrée, violentée et régulièrement violée par « le Père ».
Manon n'a jamais connu autre chose que ce semblant de vie-là, dans l'antre d'un monstre. Un monstre engendre-t-il forcément un monstre ?...

Waow ! Juste Waow. Voilà ce que je me suis dit en refermant ce livre. Sans courses poursuites ni rebondissements à chaque page, Magali Collet construit un redoutable thriller psychologique impossible à lâcher, un thriller d'une brillante noirceur !
Une histoire terrible qui fait froid dans le dos, servie par des personnages crédibles et surtout par une langue qui sonne juste, un ton qui sent le parler vrai. En immersion avec les personnages, on est abasourdi par l'abjection du « Père » qui nous laisse sur le carreau presque sonné par une telle inhumanité.
Magali Collet vous invite à faire un aller-retour en enfer dans La Cave aux poupées, il serait vraiment dommage de passer votre tour…

Lien : https://bouquins-de-poches-e..
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LabiblideVal
  19 mars 2020
Pfiouh ! Quelle claque ! Un roman noir, très noir, qu'il est difficile de lâcher tant il est singulier par son côté glauque et oppressant.
" Quand on vit dans la merde, on finit par lui ressembler quoi qu'on fasse" répète Manon, comme un mantra. On peut dire qu'elle sait de quoi elle parle en tournant les pages de ce récit qui relate une partie de sa vie.
Enfermée depuis sa plus tendre enfance dans une maison perdue dans les montagnes, Manon, jeune fille d'une vingtaine d'années, passe ses journées à travailler chez elle selon un planning bien précis : ménage, lessive, repas à faire pour son père, avec qui elle vit seule depuis une dizaine d'années, et une mission bien plus sordide : faire la toilette et apporter les soins nécessaires aux jeunes filles que son père a enlevées pour assouvir ses pulsions malsaines. Ces dernières sont enfermées dans des cachots situés dans le sous-sol de la maison.
« C'était à moi de la laver aussi, ce que je faisais à l'aide d'une bassine que je remplissais directement à la douche de la cellule. Pendant ce temps-là, elle gardait les yeux fermés et je préférais ça. le Père, ça lui allait de monter un fantôme et il continuait à le faire au même rythme qu'avant. »
Manon ne pose pas de question : au moindre faux pas, elle est rouée de coups…
Elle n'a aucune conscience de ce qu'est une vie que l'on peut qualifier de « normale ». Ses seuls repères sont ceux diffusés à la télé… Sa conception de la vie de famille est tellement faussée !
En tant que lecteur, on a envie d'aider Manon à ouvrir les yeux même si l'on sait très bien que nos conceptions sont tellement différentes des siennes. Cette jeune femme, outre les violences physiques innommables qu'elle subit depuis des années, est complètement brisée au niveau psychologique.
Pour un premier roman, Magali Collet frappe vraiment très fort ! Son style sert parfaitement son intrigue. Pas de pathos, ni de psychologie à deux balles. Elle raconte à travers la voix de Manon, ses observations factuelles, ses pauvres capacités de réflexion, ses pauvres petits rêves…
Un conseil : jetez-vous sur cette pépite !!! Moi, j'attends le prochain avec impatience !
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Heavenly_
  07 juin 2020
Pour poursuivre dans la série livre-qui-a-eu-le-malheur-de-paraître-début-mars, je demande La Cave aux Poupées de Magali Collet.
Sorti le 19 mars aux éditions Taurnada (c'était à partir de quel jour déjà le confinement ? Ah oui, le 17… Rectification : je demande aussi la poisse !), il s'agit du premier roman de l'auteure. Je précise d'emblée que je ne suis pas le public de ce genre d'histoire, et que le thème ne m'intéressait pas spécialement à la base. Pourtant, j'ai englouti la Cave aux Poupées en deux heures...
Vous l'avez forcément vu passer puisque la maison d'édition est plus qu'omniprésente sur les réseaux sociaux via les (très !) nombreux SP qu'elle commandite, et notamment sur Instagram. Taurnada a en effet su tirer son épingle du jeu parmi les moyennes maisons d'édition, et si mon avis sur ses publications de façon générale ne sera pas aussi élogieux que ce qui ressort de la plupart des chroniques car je les trouve d'une qualité très inégale, ce défi relevé vaut déjà la peine d'être souligné. Et si cela a pu compenser les effets du confinement sur les ventes de la Cave aux Poupées, tant mieux pour le coup, car il vaut bien ce qui s'est déjà fait en la matière.
Je me permets de parler de ce qui s'est « déjà fait » car le huis-clos est un thème souvent abordé dans la fiction, aussi bien au cinéma qu'en littérature, et c'est encore plus le cas depuis l'Affaire Natascha Kampusch qui a choqué le monde entier. C'est d'ailleurs un cadre qui, j'ose quand même le dire, me paraît « facile » de prime abord, dans le sens qu'il n'y a pas de prise de risque majeure, pas par facilité intrinsèquement voulue par l'auteur ou le scénariste mais par la force des choses puisque le cadre spatial est totalement restreint et les possibilités, forcément réduites. (prière d'attendre la suite avant de me taper dessus)
Le pire dans ce cas aurait été de ne pas assumer et de vouloir compenser l'unicité du thème par de multiples ficelles à rebondissements et autres twists pour en mettre plein la vue et tenter d'embrasser l'effet page-turner, au risque – avéré – de passer à côté de l'essentiel (je lancerais bien un petit clin d'oeil à une reine du thriller, mais après on va encore dire que je m'acharne sur elle… 😏).
Cet écueil est largement évité puisque La Cave aux Poupées est aussi classique et distancié que complet et profond dans le traitement de son sujet… Nul besoin ici d'instaurer un effet page-turner artificiel pour que le livre en soit un avec un sujet aussi fort, et Magali Collet l'a compris. Ce roman court (deux cents pages, écrit gros), je l'ai lu d'une traite, sans la moindre pause et sans éprouver le moindre flottement. Je ne dis pas qu'il est parfait, mais la dignité et la sobriété avec laquelle l'auteure a choisi de développer l'horreur de la séquestration, de l'inceste et de l'isolement psychologique force le respect, là où il aurait été si facile de tomber dans l'épanchement. Et puisque le lectorat de noir plébiscite le gore, l'original qui flamboie de partout, ce n'est donc pas seulement un parti pris comme un autre, cela apparaît ici comme un vrai choix qui mérite d'être salué. La vraie prise de risque, elle était là…
La situation de départ semble simple, bien que d'une cruauté effrayante. Manon, le confinement, elle connait bien, mais le sien n'a rien à voir avec le petit pipi de chat qu'on a connu de notre côté pendant un mois : aucun lien avec l'extérieur depuis qu'elle est née, pas de scolarisation. Ses seules fenêtres vers l'extérieur sont la télévision et des livres de temps en temps. Pour être totalement transparente, je ne me suis pas sentie liée à Manon outre la compassion naturelle que l'on peut éprouver envers une toute jeune fille qui n'a jamais connu l'insouciance de la liberté, conditionnée à prendre l'intolérable pour norme, et s'occupe de la « préparation » des jeunes filles que son père (sobrement nommé « le Père », un excellent choix de plume pour le dépersonnifier jusqu'au bout) enlève, séquestre dans sa cave et abuse avec autant de froideur que sa fonction l'exige pour ne pas imploser, mais j'ai compris chacun de ses choix, et c'est en cela que je trouve que le traitement du sujet est brillant : pas une seule fois on ne peut reprocher à Magali Collet d'avoir versé dans le pathos, à aucun instant. Les scènes qui auraient pu être insoutenables ne le sont que modérément. On sent que tout a été réfléchi en amont, que les limites ont été volontairement effleurées sans jamais être franchies, et c'est ça qui est fort : Magali Collet ne s'est pas laissée glisser vers la facilité, une facilité qu'on pouvait pourtant redouter avec un pitch pareil.
Il y a des circonvolutions, c'était inévitable, mais avec un texte intégral de cette longueur, cela n'est absolument pas gênant. Si l'on va un peu plus loin, cela sert même ce sentiment oppressant de tourner dans ce même bocal d'abomination et de ne pouvoir s'en extraire, comme Manon depuis sa plus tendre enfance finalement.
Le dénouement en est la plus forte illustration, et la meilleure fin que l'auteure pouvait donner à son histoire même si elle ne plaira pas à tout le monde.
Côté écriture, la sobriété du style, même si le vocabulaire peut parfois sembler trop précis pour apparaître dans les pensées d'une jeune fille qui n'a pas reçu de véritable « éducation », sert la narration ; la forme s'harmonise parfaitement avec le fond. Magali Collet sait écrire avec simplicité et clarté, et je me demande comment son style s'incarnerait dans un roman totalement différent : cette simplicité est-elle intrinsèque à son style ou l'a-t-elle sciemment voulue pour servir ce roman intime, et uniquement celui-ci ?
Puisqu'on parle de focalisation narrative, il y a toutefois quelque chose qui m'a interpellée : l'emploi de la première personne avec le passé simple. En temps normal, l'usage du passé simple avec la première personne a déjà tendance à me laisser perplexe : ce point de vue n'est-il pas l'occasion de s'immiscer dans les pensées du personnage choisi pour nous présenter le récit sous ses yeux subjectifs ? Or, qui entend ses pensées au passé simple, et non au présent ou à la rigueur au passé composé dans sa tête ? … Ici, c'est encore plus flagrant car on a affaire à une jeune fille isolée du monde et de l'apprentissage culturel. Peut-être a-t-elle lu beaucoup dans ce cas, mais il aurait peut-être fallu appuyer davantage sur ce fait pour pouvoir justifier ce choix…
C'est un détail bien sûr, mais il aurait sûrement moins influencé ma lecture si l'éditeur n'avait pas glissé dans les pages liminaires cet avis au lecteur : le lecteur remarquera parfois une certaine liberté prise par l'auteur dans l'emploi et la concordance des temps, cela afin de rendre son texte plus vivant, au plus proche de son personnage principal.
A mon sens, le choix de la cohérence selon les arguments avancés aurait plutôt été celui de l'emploi du présent, et ce même si une certaine partie du lectorat a toujours tendance à décrier le présent comme substitut aux temps du récit, même encore de nos jours…
Bon, trêve de pinaillage, cela n'a en rien entaché le bon moment passé en compagnie de cette lecture efficace, maîtrisée et aux tenants inattendus. J'avoue avoir vraiment hâte, comme rarement, de voir comment Magali Collet va s'en tirer sur son prochain, et j'attends d'être surprise. Mais quelle que soit la suite de son chemin d'auteure, une chose est sûre : elle n'aura jamais à rougir de sa première pierre à l'édifice…
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Citations et extraits (12) Voir plus Ajouter une citation
manU17manU17   08 février 2020
D’ordinaire, il y avait une fille par cellule. Les filles, elles étaient choyées : elles avaient une chemise de nuit que je changeais tous les deux jours et une culotte quotidienne. Je leur brossais les cheveux au début et puis après, je leur laissais une brosse sur le lavabo, à côté du dentifrice. Sur la table de chevet, il y avait aussi la télécommande pour la télé qui se trouvait dans le couloir, accrochée au plafond près du mur. Le Père, il l’avait placée de telle façon qu’elles pouvaient la voir de leur lit. Il aimait que les filles puissent regarder la télé surtout au début quand elles arrivaient. Elles guettaient la moindre info qui parlait d’elles et elles voyaient que, plus les jours passaient, moins elles y étaient présentes… Ça suffisait à les adoucir. Une fois par semaine, je m’occupais de leurs poils. Les bras, les jambes et tout le corps. Le Père, il achetait des bombes « Spécial Épilation ». Y avait juste à vaporiser, à attendre que le boulot se fasse pis à rincer à la douche. Au début, j’étais obligée de les attacher pour le faire parce qu’elles se débattaient comme des diablesses, mais après quelques jours elles se laissaient faire sans broncher. Quand elles étaient sèches, je leur mettais de la crème, celle qui sent bon, qu’on met pour les bébés. J’aimais cette odeur… Le Père, lui, il aimait juste que les filles soient propres.
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manU17manU17   19 février 2020
Mais moi, j'avais pas peur. Je savais bien qu'il allait me rosser ou essayer de m'étrangler une fois de plus, mais ça ne m'effrayait pas. Je lui avais dit que j'avais l'habitude et que j'arrivais à sortir de mon corps pour pas avoir trop mal, il suffirait que je le fasse encore une fois.
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gabrielleviszsgabrielleviszs   19 mars 2020
Cette nuit j'ai fait un rêve. J'ai rêvé que toutes les portes et les grilles de la maison étaient ouverts, que tu en avais les clefs et que nous partions toutes les deux. On allait au bord de la mer, là où il y a du vent, comme en Bretagne, chez ma grand-mère. Tu n'as jamais senti l'iode, hein ? Ça ne ressemble à rien de ce que tu connais, ça te requinque en moins de deux et tu es pleine d'énergie pour le reste de la journée. Tu aimerais ça, je crois. On irait ramasser des coquillages à la marée basse, un seau plein et on rentrerait les cuire dans la maison de ma grand-mère. Ensuite on irait au jardin ramasser les légumes et on ferait une jardinière. J'ai jamais aimé manger les légumes mais je donnerais tout pour pouvoir manger à nouveau ceux de ma grand-mère. Elle doit avoir 76 ans maintenant. Elle te plairait, je crois. Pourquoi tu me regardes comme ça ?
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alagnabarbaraalagnabarbara   24 mai 2020
Thriller écrit à la première personne qui donne le ton dès le premier chapitre. Un récit d'une jeune fille, Manon, très spécial qui vous glace le sang, nous entraîne dans une spirale glauque qui nous met forcément mal à l'aise. Un monologue aux pensées ambiguës et ambivalents.

Thriller psychologique dérangeant où diverses émotions bouillonnent dans cette histoire et on s'y laisse prendre. Je me suis attachée malgré moi à manon, plus une victime qu'autre chose dans ce huis clos troublant. Quelque part Manon fait preuve d'une certaine naïveté dans son absurde labeur, elle reste un être humain mais une jeune femme avant tout, avec ses défauts et ses qualités, avec ses subtilités et son raisonnement... ce qui fait la subtilité de Manon.

J'ai apprécié la lecture de ce thriller bien construit ainsi que bien écrit, une plume fluide et agréable qui se laisse lire. Certains passages sont choquants mais d'autres prêtes à sourire par les "maladresses" de Manon. Malgré l'horreur de la forme de cette histoire, le fond reste humain. Je n'en dirais pas plus de peur de spoiler l'histoire. A vous de la découvrir.

Bonne lecture à vous.
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aurore34490aurore34490   16 mars 2020
Connaitre son prénom ne devrait rien changer, d’ailleurs j’avais intérêt à l’oublier vite fait. Camille, c’était qu’un mot comme « assiette » ou « canapé ». Si je ne voulais pas d’ennuis, il vaudrait mieux pour moi qu’elle redevienne qu’un meuble, comme les autres filles. C’était aussi la meilleure chose que je puisse faire pour elle jusqu’à ce qu’elle crève avec son bâtard : lui enlever tout espoir. Elle devait comprendre qu’il y avait bien plus d’humanité dans un rat mort que dans tous les habitants de cette putain de maison. Ah ça oui !
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