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Critique de 5Arabella


5Arabella
  27 juillet 2017
Pièce importante, car il s'agit de la première tragédie de Corneille. Elle n'arrive pas à ce moment-là par hasard : après six années pendant lesquelles aucune nouvelle tragédie n'est créée à Paris, la tragi-comédie étant le genre incontournable, la tragédie renaît de ses cendres. Une tragédie pleinement classique, attachée aux règles, mais ayant su tirer du genre concurrent de la tragi-comédie un certain nombre d'éléments qui faisaient son succès auprès du public, et en premier lieu une action plus soutenue. La saisons 1633-1634 deux tragédies marquent ce retour à un genre un moment abandonné : l'Hercule mourant de Rotrou et l'Hippolyte de la Pinelière. La saison suivante (1634-1635) les créations se multiplient. Il y a entre autres, La Sophonisbe de Mairet (considérée un peu comme la plus représentative de cette renaissance tragique), La mort de César de Scudéry et cette Médée de Corneille. La pièce a du succès, elle sera publiée en 1639, après le Cid et les remous qui ont suivis.

Il est probable que Corneille ait été inspiré, pour le choix du sujet et la façon de le traiter, par l'Hercule de Rotrou, auteur de la première tragédie régulière, et surtout auteur de grand talent, celui qui dans cette génération aurait pu être le plus grand rival de Corneille s'il n'était mort prématurément. Mais l'inspiration la plus directe de Corneille est la pièce de Sénèque, avec aussi de nombreux éléments empruntés aux Métamorphoses d'Ovide. La pièce emprunte peu à Euripide, le goût de l'époque n'étant pas très en phase avec les auteurs grecs.

Le sujet est connu. Médée a permis à Jason de conquérir la Toison d'Or, elle fuit avec lui, devient sa femme, ils ont deux enfants. Après la mort de Pélias (l'oncle de Jason) provoqué par les manigances de Médée, le couple est obligé de fuir et de se réfugier à Corinthe. La pièce de Corneille commece à ce moment. Jason a conquis le coeur de Créuse, la fille de Créon le roi de la ville. Jason veut donc répudier Médée pour convoler en secondes noces. Médée doit être bannie le lendemain. Les enfants du couple doivent rester avec leur père. Médée est ulcérée et décide de se venger. Au moyen d'une robe empoisonnée, elle va provoquer la mort de Créuse et de Créon, et va tuer ses enfants pour parfaire sa vengeance vis à vis de Jason. Elle va le narguer avant de s'envoler dans un char tiré par des dragons.

Le sujet de la pièce est tiré de la mythologie, et non pas de l'histoire, comme la plupart des pièces de Corneille qui vont suivre. La pièce, de part son sujet violent, et des éléments très paroxystiques qui s'y trouvent, s'apparente au tragique de la fureur, inspiré par Sénèque, et très présent dans le théâtre français au début du XVIIe siècle (Rotrou est l'un de ses plus notables représentants). Comme cette première tragédie de Corneille diffère de ses productions tragiques les plus célèbres, celles que l'on joue encore aujourd'hui, dans beaucoup de présentations elle est qualifiée de précornélienne. C'est tout de même un peu facile, si on regarde l'ensemble des pièces de l'auteur. Non seulement il va revenir plusieurs fois à des sujets mythologiques à grand spectacle, mais en 1661 il fera jouer La toison d'or, une tragédie qui va mettre en scène les mêmes personnages principaux que Médée. Encore une fois, il est difficile d'enfermer Corneille dans une seule typologie.

La pièce est très efficace et très bien conçue. Corneille s'en vante d'ailleurs dans les textes qui accompagnent la pièce. Jason ressemble pas mal aux personnages masculins de ses comédies, usant de ses charmes non pas pour épouser des riches héritières mais des filles de rois, cynique, pas très sympathique. Médée est une magicienne, une sorcière, qui a des pouvoirs puissants, presque sans limites, sa seule faiblesse étant son amour pour Jason, mais une fois trahie, elle n'a aucune difficulté à la vaincre. L'Asie, terre d'origine de Médée, était réputée comme le continent des magiciens. En plus de ses actions maléfiques avérées, Médée est l'étrangère, venue d'un continent ennemi, dont rien de bon ne peut venir. La situation dans laquelle elle est, lui laisse l'alternative d'être une victime ou un monstre. Être abandonnée par l'homme à qui elle a tout abandonné, et à qui elle a assuré un triomphe immortel, perdre ses enfants. Elle choisit de tuer ceux qui veulent la chasser honteusement et de tuer ses enfants pour mortifier Jason, qui de toutes les façons envisageait le même infanticide après la mort de Créuse. Au final, Corneille consacre peu de place au meurtre des enfants, qui est la partie du mythe de Médée la plus connue, la plus associée à son nom.

C'est vraiment une pièce très forte et très réussie, qui passe très bien sur la scène (pour l'avoir vue jouée), je regrette, comme pour les comédies, qu'elle n'ait pas davantage les faveurs des metteurs en scène.
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