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EAN : 9782072985041
144 pages
Gallimard (05/01/2023)
3.7/5   90 notes
Résumé :
« De dix à quatorze ans, j’ai connu l’amour. Je ne le savais pas, j’aurais dit qu’il s’agissait d’amitié. J’ai fait le rapprochement bien plus tard, après m’être essayée à ce qu’il est convenu d’appeler amour : ce que j’avais connu à dix ans n’était pas d’une autre nature. À ceci près qu’il n’entrait dans la joie d’alors ni saisons ni brouillards, ce qui est rarement le cas entre adultes. C’est la sécurité affective dont j’ai le souvenir, la sécurité absolue nous ba... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (25) Voir plus Ajouter une critique
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«  Les d'étaient dans le coup , nous pas, mais ils avaient des préjugés antédiluviens dont je découvrais l'existence . »

«  Nous vivions là un privilège , une grâce que je ne pensais pas en ces termes mais dont toutes les fibres de mon être étaient sûres » ..

Les adolescents n'étaient pas écoutés, alors. » .

Quelques passages de ce récit autobiographique…
Mémoires d'une jeune fille des années 1960, L'auteure aurait pu utiliser ce titre pour son dernier livre .
Elle y conte l'idylle amicale , une sorte d'amitié platonique qu'elle a vécue avec une certaine Sybil D. qui se lézardera lors de leur adolescence….

Elle s'appelait Sybil , fillette aux longues et lourdes tresses brunes , durant plusieurs années , elle fut plus qu'une amie, un authentique amour , intense ,paisible , tout à fait confiant , «  Une sécurité absolue nous baignant comme une mer chaude » .
Laurence et Sybil ont en commun l'amour des livres .
Les deux collégiennes vont à l'école et vivent au coeur d'une banlieue bourgeoise .
Dans la famille de la première règne la bonne humeur, la fantaisie , la confiance, un mélange savant d'austérité de l'époque, de douceur et de tradition .

Chez les D.la famille de Sybil : les ambitions et les apparences comptent beaucoup plus «  Meilleur lycée, meilleur cours de tennis , meilleures marques de vêtements ……..meilleur dictionnaire de latin .Sybil eut le Gafiot , moi l'autre » .

L'auteure retrace ses années d'insouciance, d'adolescence, de bonheur , sa tendre amitié avec Sybil .
Pourtant leur éducation, leur famille devrait les séparer.

C'est justement l'entrée dans des lycées parisiens différents qui entraînera l'étiolement de leur amitié : éloignement, incompréhension, devant l'évolution de l'autre , inévitable et douloureuse séparation,.

Sybil est triomphante , brillante , séductrice , d'une grande beauté.
Laurence est plutôt effacée .
Bientôt Sybil sera consumée, accablée , sans se l'avouer bien sûr . Elle est belle et brillante mais comme empêtrée dans les fameuses ambitions de son éducation bourgeoise .

Bientôt mariées et jeunes mères , elles finissent par ne plus se donner de nouvelles . Laurence, son amie vit l'éloignement entre elles comme une blessure béante jusqu'à la fatale nouvelle.
C'était il y a très longtemps mais Laurence a su dès ce moment «  qu'elle écrirait sur elle » .
C'est un récit de jeunesse , subtil et fin, pétri d'observations justes et délicates , lui succède l'enquête douloureuse sur Le-secret de Sybil dont la flamboyante énergie semble s'être muée en un mal , une force délétère, dans les dernières années de sa vie, elle s'était fâchée avec toutes ses amies .
On découvre enfin ce qui la perdit …

Ce que l'on retient surtout de ce très beau livre c'est le sentiment poignant de l'inconsolable chagrin qui habite Laurence : mélancolie , regrets , l'humour n'est pas absent de cette profonde nostalgie .

Un texte délicat , la plume de l'autrice , ses mots judicieusement choisis , ajoutent un immense respect , une dignité , authenticité quant à la pureté de cette tendre amitié .

Un ouvrage tout en retenue , sobre , doux , sensible , généreux , douloureux , dans la dernière partie …

Grâce , ironie , infinie élégance , tendresse , humilité , sincérité, touchent au coeur de ce vibrant hommage à l'amie disparue .

Poignant , profond , authentique !

J'ai beaucoup aimé.
Je ne regrette pas de l'avoir acheté , connaissant l'auteure depuis longtemps.

«  Et la lecture était mon élément , m'a société d'élection, mon champ d'exploration , mon repos , mon délice, l'océan des romans , si proche et si vaste , toujours renouvelé . Que me faut - il encore ? » Je ne sais pas de qui je tenais cette phrase , de quel livre ? on la trouve chez Fénelon dans une prière » .




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Ma meilleure amie, que je ne connaissais pas

Dans ce court roman Laurence Cossé raconte sa relation avec Sybil, de ses dix ans à sa mort. Une amitié très forte, mais aussi un portrait des femmes à la fin des années soixante. Et un parcours initiatique qui va virer au drame.

Comment se construit une relation? Comment se noue une amitié? Pourquoi finit-elle par s'étioler? Autant de questions qui hantent la narratrice au moment de raconter comment Sybil est entrée dans vie et y a occupé une place très importante. «C'est la sécurité affective dont j'ai le souvenir, la sécurité absolue nous baignant comme une mer chaude qui me fait appeler amour ce que nous avons partagé, Sybil et moi. Nous vivions là un privilège, une grâce que je ne pensais pas en ces termes mais dont toutes les fibres de mon être étaient sûres.»
De 10 à 14 ans, les deux amies vont s'entendre à merveille, au point même de voir leurs proches s'interroger sur cette complicité, cette proximité. En fait, c'est sur le plan intellectuel qu'elles se sont unies, échangeant leur savoir et leurs lectures. «Elle et moi, pendant des années, jour après jour nous avons parlé. le coeur de notre amitié était là. Nous parlions avec délice, des heures.»
Des échanges qui vont les conduire à des études brillantes, mais aussi à un nouveau constat. Elles ne grandissent pas à la même vitesse, Sybil devenant une beauté qui faisait tourner les têtes alors que son amie avait tout du vilain petit canard. Mais surtout leurs différences qui les enrichissaient au début de leur relation, vont devenir des obstacles. La famille bourgeoise vise l'excellence et a les moyens de ses ambitions. On soigne sa tenue et son apparence, on fréquente la «bonne société» et on impose des règles strictes auxquelles Sybil ne songe pas à déroger. En revanche Laurence jouit de davantage de liberté. Mais ne peut s'empêcher de penser que cet hédonisme n'est pas choisi mais contraint, qu'il cache bien des lacunes.
En plaçant son récit durant cette période qui marque la fin de l'adolescence où se détermine les choix de vie, Laurence Cossé fait coup double. Elle nous livre les réflexions les plus intimes des deux jeunes filles, leurs interrogations et leurs aspirations et leur soif d'identité. Dans ce contexte les mères jouent un rôle primordial, que ce soit comme modèle ou comme repoussoir. Mais elle dresse aussi un panorama de la France à la fin des années soixante. Les questions féministes avaient alors une tout autre dimension. La femme qui travaillait faisait figure d'exception. le compte en banque personnel n'est pas autorisé, pas plus que l'avortement. La pilule vient tout juste d'être légalisée.
Ajoutons-y un autre point fort, la construction du roman. du roman initiatique on bascule dans la tragédie, de l'envie de vivre à la mort. Un contraste fort qui met en lumière toutes les facettes de cette relation, de la fascination au rejet. de l'enthousiasme à l'incompréhension. Il est alors fascinant de constater combien leurs cheminements respectifs s'inscrivent dans une trajectoire assez semblable, chacune restant enfermée dans un schéma bien difficile à dépasser.
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Sur le ton de la confidence,avec des mots soigneusement choisis, Laurence raconte Sybil et dévoile un vécu profondément intime,de l'aube au crépuscule d'une amitié hors du commun.
Elle remonte le temps, raconte l'enfance,le partage,les moments privilégiés,fait un zoom arrière sur les années soixante,dans deux familles bien différentes.Les apparences et les valeurs de chacune vont jouer un rôle déterminant et ,à moment donné, les séparer inexorablement.
Laurence n'aura de cesse de comprendre pourquoi ces liens se sont distendus, le vivant très mal,comme un chagrin d'amour.
Sybil est devenue très belle,détachée,lointaine. Laurence se sent ordinaire, exclue,oubliée.
Les années vont passer,chacune va avoir un enfant,il y aura des rencontres épisodiques et de l'incompréhension jusqu'au dénouement final.
J'ai ressenti beaucoup d'émotions à cette lecture,j'ai senti la pudeur de Laurence Cossé à écrire sur cette amie,la nécessité de la raconter,de remonter le temps avec elle,de lui rendre un dernier hommage.
On ne connaît jamais vraiment quelqu'un et le poids des secrets peut révéler des choses qu'on n'aurait pas imaginées. Cette image fantasmée et ce que l'autrice va découvrir rend ce roman autobiographique bouleversant.C'est la naïveté de l'enfance,le paradis perdu,la cruelle vérité.

Un grand merci à Annette55 qui m'a donné envie de lire ce livre.
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Années 60. Deux filles, Laurence et Sybil, deux amies très proches, issues l'une et l'autre de familles catholiques de l'Ouest parisien, abonnées aux collèges et lycées destinés à former une certaine élite. Il y a cependant une différence : la famille de Laurence est moins conformiste et sans doute moins aisée que celle de Sybil.
Sybil brille par son intelligence et plus encore par sa beauté. Elle brûle du feu de parvenir à l'excellence. Les années, le statut social, les ambitions les sépareront, jusqu'au drame.
Voilà un livre profond, écrit avec clarté et classicisme, sur l'amitié, sur la condition féminine dans le cadre des années 60 parfaitement suggérées.
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Ce roman relate l'histoire d'une grande amitié entre deux petites filles dans les années 1960. Nous sommes en banlieue parisienne, Sybil est issue d'une famille bourgeoise. Laurence a une famille moins conventionnelle avec une grande fratrie. Les deux amies sont inséparables durant le collège, elles parlent beaucoup, lisent l'une à côté de l'autre. Lorsque Sybil part au lycée à Paris, Laurence se retrouve seule et les deux amies s'éloignent. Sybil devient une très belle femme mais ne semble pas épanouie. Les deux amies se marient en même temps et ont leur premier enfant. Puis Sybil meurt brutalement à 30 ans. Son amie va alors mener une enquête sur les raisons de la mort de Sybil.
J'ai bien aimé ce roman, cette histoire d'amitié absolue dénuée de jalousie. J'ai aimé aussi être plongée dans les années 1960. Un roman très profond.
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critiques presse (4)
Bibliobs
21 mars 2023
Avec ce roman qui prend la forme d’une enquête intime, Laurence Cossé tente d’élucider l’énigme de Sybil, ce qu’elle a « gardé d’impénétrable ». Un secret qu’elle avait dissimulé entre les lignes d’un étrange manuscrit.
Lire la critique sur le site : Bibliobs
LaLibreBelgique
27 février 2023
Laurence Cossé évoque les discordances qui fracturent les sentiments les plus forts.
Lire la critique sur le site : LaLibreBelgique
LaCroix
13 février 2023
Laurence Cossé confie à ses lecteurs un pan douloureux de sa vie, une intense amitié d’adolescence qui s’est mystérieusement délitée.
Lire la critique sur le site : LaCroix
LeFigaro
16 janvier 2023
Mémoires d’une jeune fille des années 1960. Tel aurait pu être le sous-titre du nouveau livre de Laurence Cossé, qui raconte l’idylle amicale qu’elle a vécue avec une certaine Sybil lorsqu’elles étaient collégiennes, une amitié platonique qui commencera à se lézarder lorsqu’elles deviendront adolescentes, jusqu’au drame final.
Lire la critique sur le site : LeFigaro
Citations et extraits (55) Voir plus Ajouter une citation
Je savais que ça n'allait pas. Je me doutais bien, par moments, que ça n'allait pas fort. Mais de mon côté, je boitais bas, ces années-là. Et un certain nombre de gens souffraient autour de moi, sans être pour autant considérés comme malades, pas plus que moi.
Quant à ceux qui l’étaient profondément, malades, ceux qui étaient atteints de troubles psychiques, on faisait tout pour le cacher. C’était une honte à l’époque, dans une famille, de compter une personne soignée pour ce genre de désordre. Nous avons peine à le croire aujourd’hui, on encourait le discrédit, la mise à l’écart. Les frères et sœurs risquaient d’être considérés comme impropres au mariage — «il y a de la folie dans la famille». Alors on taisait la réalité. On disait «Elle est fatiguée», « C’est un original, celui-là», «Il n’a jamais vraiment trouvé sa place». Tout était confondu. Les mêmes périphrases pouvaient désigner un homosexuel, un grand dépressif, ou quelqu’un qui avait commis une faute grave et en payait le prix d’un silence sur sa personne - une femme, faut-il le préciser, qui avait eu le tort de se laisser séduire avant d’être mariée, par exemple, ou qui, dûment mariée, avait fait un écart et, pire, n’avait pas su trouver moyen que cela ne se sache pas. p. 122
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(Les premières pages du livre)
Sybil
De dix à quatorze ans, j’ai connu l’amour. Je ne le savais pas, j’aurais dit qu’il s’agissait d’amitié. J’ai fait le rapprochement bien plus tard, après m’être essayée à ce qu’il est convenu d’appeler amour : ce que j’avais connu à dix ans n’était pas d’une autre nature. À ceci près qu’il n’entrait dans la joie d’alors ni saisons ni brouillards, ce qui est rarement le cas entre adultes. C’est la sécurité affective dont j’ai le souvenir, la sécurité absolue nous baignant comme une mer chaude qui me fait appeler amour ce que nous avons partagé, Sybil et moi. Nous vivions là un privilège, une grâce que je ne pensais pas en ces termes mais dont toutes les fibres de mon être étaient sûres.

C’était sa chevelure que l’on voyait d’abord. Le mot n’est pas de trop, en l’espèce. Elle n’avait pas des cheveux, comme tout le monde, elle était coiffée d’une chevelure. Pourtant, en classe, où je la rencontrai, jamais elle ne la portait dénouée. Sa mère y veillait. Elle avait deux énormes tresses dans le dos, luisantes, d’un brun chaud, qui lui auraient battu les cuisses si elles n’avaient été repliées sur elles-mêmes de façon à former deux boucles, deux lourdes pendeloques mordorées. J’avais lu tous les contes, les images affluaient, des fourrures, des toques, des écheveaux de soie, des turbans. Je ne crois pas avoir jamais éprouvé de l’envie devant cette foison, je me souviens d’un émerveillement indissociable de la joie. Il y avait là quelque chose d’exceptionnel et de somptueux, un don, une élection, une féerie.
Nous savions toutes, dans la classe, que cette cape de cheveux lui tombait aux genoux. Cela devait faire partie des questions usuelles : Jusqu’où ils descendent ? Car aucune de nous ne les avait vus libres. Les filles de dix ou onze ans que nous étions s’évaluaient entre elles en fonction des cheveux, pour une raison simple : nous ne savions distinguer que celui-là, des attraits physiques. Peut-être que des femmes laides se rappellent, enfants, avoir été objets d’admiration pour des boucles épaisses ou d’un blond tendre.
Les filles touchaient les cheveux qu’elles trouvaient beaux chez une autre. Elles les soulevaient, les faisaient jouer, les sentaient, elles se les enroulaient autour du poing. C’était bien la seule partie du corps d’autrui que nous pouvions explorer sans nous faire reprendre.
Je n’ai jamais touché les cheveux de Sybil, moi qui ai dû les regarder autant voire plus que les autres. Jamais vus défaits, ni être tressés. Et pourtant j’ai passé des vacances avec elle, nous partagions la même chambre, nous allions à la plage. Elle devait dormir les cheveux nattés, comme les femmes autrefois, du temps où, de leur vie, elles ne se coupaient pas les cheveux, et nager sans défaire ses tresses, ni dans l’eau ni après pour les faire sécher. Et quand sa mère la coiffait, c’était à l’écart des regards.
Il y avait une autre raison à ma retenue. Dans ma famille, nous étions priées, nous, les filles, de ne pas toucher, ni nos propres cheveux, ni surtout ceux des autres. On disait « ne pas tripoter ».

Je pense cheveux, Sybil, acajou, bai, chevaux. Crinière, animal, frisson, fauve.

Tous les matins sa mère démêlait cette masse vive, la lissait, la tressait, l’attachait. Cela devait lui prendre au moins vingt minutes. Sybil lisait-elle pendant ce temps-là ? Elle n’aurait jamais pu se coiffer seule, ses cheveux étaient trop épais, trop lourds.
J’imagine sa mère émue de cet amour particulier aux mères qui leur fait vivre comme une faveur ce qui apparaîtrait à d’autres comme une corvée. Ce rite du matin ne pouvait pas la laisser détachée. Madame D. ne coiffait pas Chloé, son autre fille, qui débrouillait seule d’un coup de peigne ses baguettes châtains, mi-longues. Elle-même avait les cheveux coupés court.
Brassant à pleines mains cette draperie, ce velours, comment n’aurait-elle pas été saisie par un désir de gloire pour l’enfant d’exception qui lui avait été confiée, ne ressemblant ni à père ni à mère et destinée à l’évidence à un destin hors du commun ?

Sybil avait par ailleurs des yeux en amande, un peu bridés, qui amenaient souvent les élèves à lui demander si elle n’était pas chinoise, sans tenir compte du vert de ses yeux ni de sa grande taille.
J’ai évoqué d’abord sa chevelure pour des raisons chronologiques. Quand on voyait Sybil pour la première fois, on ne voyait que cette exubérance. Des gens qui ne connaissaient pas son nom mais qui la croisaient quelquefois, dans la rue par exemple, devaient parler de la petite fille aux énormes tresses. C’était ne voir qu’un phénomène en elle, alors que cette singularité devenait vite insignifiante pour ceux qui la côtoyaient tous les jours.
À vrai dire, ces données physiques ne comptaient pas pour moi ces années-là. Passé l’étonnement du premier jour, si je savais ce que sa chevelure avait d’extraordinaire, je ne trouvais pas que Sybil fût particulièrement belle – et cela n’avait pas non plus d’importance. Notre amitié était intellectuelle. Je ne crois pas que le mot soit inadéquat à propos de petites adolescentes. Autant notre entente fut immédiate, autant dès les premiers mots échangés il fut flagrant et pour elle et pour moi que c’étaient nos esprits qui se plaisaient et qui se liaient l’un à l’autre.
Elle et moi, pendant des années, jour après jour nous avons parlé. Le cœur de notre amitié était là. Nous parlions avec délice, des heures. Je n’ai pas souvenir que nous nous soyons heurtées une seule fois, ni qu’il n’y ait jamais eu de tension entre nous, que l’une – elle ou moi – ait cherché à prendre le pas sur l’autre, l’ait contredite sans sourire ou lui ait coupé la parole.
Des filles de dix ou douze ans savent donc ce qu’écouter veut dire, s’écouter ? Savent qu’aimer commence là ?
Nous avions un bonheur intense à parler, à être ensemble et à parler, à nous retrouver en sachant que nous ne ferions rien d’autre.
Nous passions les récréations à parler. Sortant de classe, nous parlions sur le trajet dans un parfait oubli du temps si bien que, arrivées chez elle, ne voulant pas nous interrompre nous poursuivions ensemble jusqu’à ma porte. Mais là, nous n’avions pas fini et nous repartions jusqu’à la maison de meulière des D. Je te raccompagne, tu me raccompagnes. Passe et repasse la navette et la trame étoffe la chaîne.
Qu’avons-nous pu nous dire, tant d’heures, pendant des années ? Je n’en sais plus rien. De quoi parlent les enfants que l’on voit par deux, revenant de classe ?
Sans doute parlions-nous de notre quotidien, de l’école, des professeurs, des filles de la classe, d’un incident ayant brusqué la routine scolaire. Peut-être nous inquiétions-nous d’un devoir à rendre. Ou étions-nous électrisées par un sujet. Nous n’étions pas rivales mais nous avions toutes les deux le désir d’exceller. Je ne crois pas avoir jamais voulu la coiffer au poteau, ni m’être réjouie quand c’était le cas. Je me souviens par contre de notre joie commune le jour d’un contrôle de poésie – nous disions récitation – où nous avions eu vingt sur vingt l’une et l’autre. Joie commune, je veux dire même joie, joie d’être distinguées ensemble et joie d’être ex aequo. Sans doute aussi joie qu’il n’y ait que deux vingt dans la classe et que nous soyons ces deux-là.

J’imagine que nous parlions de livres car elle et moi étions grandes lectrices. Qui aurait soupçonné, entrouvrant la porte – peut-être étonné du silence – et nous voyant, assises dans la même chambre, l’une dans un fauteuil et l’autre sur le lit, plongée chacune dans un livre, que nous vivions l’accord parfait ?
Pour moi, c’était une évidence, lire était mon nom, mon lieu de naissance, ma vocation, mon destin. Tout le reste, l’étude, la compagnie de tiers qui n’étaient pas Sybil, la vie de famille, le sport – ce passe-temps absurde auquel mon père, pourtant si raffiné, attachait une importance incompréhensible, et qui faisait hurler mes frères de plaisir –, tout cela m’ennuyait.
Je lisais et j’aimais Sybil qui aimait lire autant que moi et à côté de moi.

Depuis longtemps, rentrée à la maison, j’avais pris l’habitude de ne pas traîner. Nous étions, chez nous, les enfants, laissés libres de notre temps jusqu’au dîner. Je faisais mes devoirs à toute allure. Alors seulement, je goûtais – les autres étaient dehors, à taper dans des balles ou à sauter des obstacles à vélo. Après quoi je lisais. Je plongeais dans les livres comme d’autres filent par la fenêtre et s’en vont dans les bois, ou dévalent jusqu’à la mer en déboutonnant leur chemise.

Madame D. emmenait ses filles à l’école en voiture et les y reprenait souvent à midi et le soir. Elle était la seule. Elle se garait cinq minutes à l’avance, au carrefour le plus proche de Sainte-Minime, toujours au même endroit, sur un petit parking où sa voiture aussi était la seule : c’est dire si elle faisait exception parmi les mères. Ses filles la retrouvaient là.
Aujourd’hui il y a des embouteillages à la sortie des classes. Les enfants, à l’époque, pouvaient marcher plusieurs kilomètres par jour. Ma mère, qui conduisait avec maestria un grand break familial, n’aurait pas imaginé nous emmener en classe en voiture. Mes frères y allaient à vélo et nous, les filles, à pied – chaperonnant une demi-douzaine de petits voisins comme, avant sept ou huit ans, nous l’avions été par des grandes qui nous houspillaient et que nous détestions.
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Une fille de ma génération portait en elle, à vie, la conviction d'être par nature moindre, et dépendante, à jamais. Une petite fille des années 60 se savait par définition une demi-portion, un accessoire, tout au plus une future femme, c'est-à-dire, en attendant, rien : rien avant d'avoir été engrossée, unique compétence à laquelle elle pouvait prétendre, si l'on peut dire puisqu'elle n'y parviendrait jamais seule.
Elle se savait, qu'elle le veuille ou non, un spécimen du sexe faible, destinée à vivre dans un monde fait par et pour le sexe fort, un monde où les hommes régnaient, les hommes dotés, eux, par nature, de tous les talents, l'autonomie et l'intelligence, l'aisance physique et le droit de se faire entendre en société, le devoir d'agir et de prendre leur place, d'exceller, de se distinguer et d'être applaudis (ce qui comblerait leur mère de joie).
Variantes : la petite-fille se savait être une empotée, ou une geignarde, une chichiteuse, un bibelot.
Mon père, qui avait beaucoup désiré fonder une famille, qui aurait été désolé de n'avoir que des fils et qui était un homme bon, disait devant nous qu'il était bien content d'avoir eu "des fils intelligents et des filles jolies". Il ne le disait par misogynie, ni par tradition, mais parce qu'il aimait le bonheur et le souhaitait à ses enfants, et que c'était un observateur réaliste et sensible de la cruauté sociale.
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«  Ma mère était familière des PENSÉES de Marc Auréle.

Elle ignorait les émotions négatives, la tristesse ou le regret , la rancoeur .
Elle était par nature confisante, passionnée, fantaisiste, gourmande—— avant tout femme de plaisir——.
Persuadée d’avoir fait librement ses grands choix de vie, et consciente d’être gâtée par l’existence .
Fondamentalement sage, fondamentalement heureuse. »
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Il n'est pas simple de comprendre comment cinq ans d'intimité si vive m'ont laissé aussi peu de souvenirs, et encore moins de l'accepter.
Cela tient, bien sûr, à la sérénité que nous partagions. C'en est la rançon. Les gens heureux n'ont pas d'histoire, et ceux qui n'ont pas eu d'histoire n'ont pas de souvenirs. Le bonheur laisse derrière lui une vapeur d'or qui se dissout aussitôt et s'efface.
La souffrance, au contraire, charge le coeur et l'âme de réminiscences acérées qui ne s'émoussent pas. Les romanciers le savent, non pas mieux que les autres, tout autant, et ils le savent bien car cette mémoire à épines est la seule de leurs inspirations qui, par définition, ne s'épuise pas.
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Laurence Cossé vous présente son ouvrage "Le secret de Sybil" aux éditions Gallimard. Rentrée littéraire janvier 2023.
Retrouvez le livre : https://www.mollat.com/livres/2671562/laurence-cosse-le-secret-de-sybil
Note de musique : © mollat Sous-titres générés automatiquement en français par YouTube.
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