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Critique de SZRAMOWO


SZRAMOWO
  07 avril 2015
J'ai reçu le roman de DOA «Pukhtu Primo», dans le cadre d'une masse critique en prévision de la rencontre avec l'auteur au siège des éditions Gallimard.
Je ne connaissais pas DOA, et en déballant de son enveloppe à bulles ce pavé de 658 pages, sans compter les annexes, j'avoue avoir eu une réaction mitigée du genre « il va falloir que je m'infuse toutes ces pages !».
En écrivant ces lignes, je ris de ma réaction, je suis triste d'être arrivé à la fin de ce roman, lu d'une seule traite, d'avoir cessé de vivre avec ses personnages, d'avoir quitté les montagnes afghanes et pakistanaises et attend maintenant, avec impatience, le 8 octobre 2015 date prévisionnelle de sortie de «Pukhtu Secundo», la suite de «Pukhtu Primo».
Doa a bien fait les choses, Primo se termine sur une accélération des événements et sa fin nous laisse haletant, désireux de voir comment les différents personnages, notamment ceux qui se retrouvent en situation inconfortable, vont s'en sortir.
Mais revenons au début de «Primo». Nous avons à faire à un auteur consciencieux qui ne laisse pas son lecteur en rade.
Avant de partir pour ce long récit, un prologue et des cartes associées, nous préparent à la randonnée, (un peu comme un guide de montagne vérifie l'état des sacs à dos - pain pour lutter contre l'hypoglycémie, eau en quantité suffisante, polaires, vêtements de pluie, chaussures, compeed pour soigner les ampoules, gants etc...), et Doa nous incite à lire les annexes, pour :
nous familiariser avec les acronymes (anonymes ?) des forces en présences (militaires, civiles, ONG, forces gouvernementales, armées, rebelles, clans etc...),
mieux connaitre les différentes versions des armes utilisées (les nombreux types de Kalachnikov, acronyme AK et toutes ses désinences, les calibres, les lances-roquettes, les drones etc...)
bien nous faire connaître les personnages et les relier à un pays, une organisation, un parcours personnel.
Ces annexes sont une aide précieuse, non pas qu'il faille sans arrêt les consulter pendant la lecture, mais comme assistance permanente, en ligne, indispensable avant la lecture et le cas échéant pendant la lecture.
L'action se déroule en Afghanistan et au Pakistan essentiellement pendant l'année 2008, le contexte de l'après 11 septembre 2001, la chute du premier gouvernement des Talibans, (celui du Mollah Omar), la mise en place du gouvernement Karzaï, la permanence de la force d'intervention de la coalition et la reprise des attentats des moudjahidines depuis leurs bases arrières au Pakistan.
Pour la compréhension du contexte on trouve de nombreuses références à la situation de ces pays au XIXème et au XXème siècle, partition des zones tribales, entre l'Afghanistan et le Pakistan au mépris des réalités ethniques, par les Britanniques (Ligne Durand), position à géométrie variable des USA qui pour lutter contre l'impérialisme soviétique ont armés des clans qui rejoindront les Talibans, puis après l'invasion du pays par la coalition sont confrontés à leur incapacité à comprendre la complexité des données ethniques, la culture des clans et leur code d'honneur.
Le roman parle de la guerre, pas n'importe quelle guerre, une guerre où se mêle le bizness : « le bizness dans la guerre solution à la guerre. » :
Avec tous les aléas de l'acceptation de ce bizness par les populations locales : « L'homme semble d'un âge proche de ceux qui les entourent et a sans doute été confronté aux mêmes choix, la guerre pour Dieu et l'honneur d'une mort debout, ou la peur et la lente agonie de la misère. Ou la honte du pain de l'ennemi. »
Avec les incertitudes sur la destination finale des aides au développement : « Enveloppes, sacs plastiques, mallettes, inutile de faire un dessin, tout le monde se sert.»
«La guerre d'ici est une guerre de pauvres. Elle emmerde la gouvernement des Etats Unis, qui les a pourtant envoyés dans cet enfer. Et aussi les soi-disants alliés de l'OTAN, dont les troufions ont interdiction de se battre.»

Cette guerre comme le dit à juste titre Doa, est la conséquence de : « l'aveuglement sur son modus operandi d'un système désormais en roue libre, la disparition de toutes forme d'honorabilité en faveur du fric et le traumatisme d'un 11-Septembre autorisant les réactions expéditives sont autant de conditions ayant permis, en Amérique, l'élan de privatisation de la chose militaire sans précédent constaté à l'occasion des invasions de l'Afghanistan et de l'Irak.»
C'est sur ce substrat de guerre nouvelle que se déroule Pukhtu Primo.
Mais, comme dans tous les bon romans, si le contexte est important, l'intérêt du récit se trouve dans les personnages. Une galerie hallucinante de personnages gérant au mieux leurs priorités personnelles dans des situations souvent inextricables, avec la mort comme récompense.
Le récit fait bien ressortir les différences de culture entre des soldats qui viennent en Afghanistan pour des raisons d'opportunités et les combattant pachtounes ou talibans :
«...et ce n'est pas nécessairement un ardent patriotisme ou une volonté de venger la lâche agression terroriste du 11 septembre 2001 qui a amené la plupart de ces recrues ici. Pour beaucoup, c'est un premier déploiement. Endosser l'uniforme a été une façon d'obtenir la nationalité américaine, ou payer ses études, ou de nourrir sa famille. Ou simplement de se sortir d'une situation difficile. Néanmoins, Fox le voit aux visages, aux regards, pour la quasi-totalité d'entre eux, le drapeau flottant au-dessus du tarmac a finit par devenir un symbole assez fort pour penser au-delà de soi et se battre pour autre chose que soi et peut-être en crever.»
La qualité essentielle du roman, est qu'il ne sombre ni dans le «complotisme», ni dans la complaisance, ni dans le cliché, ni dans le manichéisme. Pukhtu est «l'anti-breaking news», il fuit le sensationnel et la mousse, chaque situation chaque personnage chaque action est décrite en nous donnant un choix impressionnant de clefs de lecture.
On entre dans le récit par un coup de poing qui assomme. La description de l'attentat du14 janvier 2008 contre l'hôtel Serena de Kaboul, et, comme l'assistante du Ministre norvégien des affaires étrangères, nous sommes plongés dans l'horreur avec nos a priori d'occidentaux, incapables de nous extirper de cette horreur qui remet en cause notre vie insouciante et notre confort économique.
Aussitôt après cet attentat, nous voilà partis pour la Chine, près de Shenzhen, toujours en janvier 2008. La production d'une usine de produits chimiques est embarquée à destination de «Jebel Ali le principal port du golfe persique». Mais une tonne de ce produit, de l'anhydride acétique, est détournée sur le quai et poursuivra un périple particulier jusqu'au Pakistan via l'Inde et continuera jusqu'en Afghanistan. Ce convoi clandestin va concerner la plupart des personnages du roman et reviendra se rappeler à nous de façon récurrente.
Peu à peu on assimile cette nouvelle logique de guerre où : « Pour les hérauts du capitalisme, l'enjeu commercial premier n'a jamais été la captation des richesses du pays, mais la guerre elle même, source d'immenses profits.»...Un grand nombre d'opérations ne font plus partie du pouvoir régalien des états et de leur armée, «tout cela n'est plus du ressort de l'armée, mais de celui de boites privées ; elles se livrent un combat sans merci, afin d'obtenir leur part d'un énorme gâteau qui après six ans de Barnum mortifère, se chiffre déjà à près d'un millier de milliards de dollars.»
C'est dans ce «Barnum» qu'interviennent les héros du roman, ce sont tous des personnages en rupture de quelque chose, société, femmes, passé, voire eux mêmes, mais ils ont des projets plein la tête pour un après guerre qui se défile au fur et à mesure qu'ils avancent vers lui : Gareth Sassaman dit Voodo et ses collègues de l'organisation 6N, Tiny, Ghost et Wild Bill, avec lesquels Fox, alias Majid Anthony Wilson Jr, tente de communiquer malgré son passé de français musulman, fils de harki, «récupéré» par la CIA.
Eux ce sont des combattants, des mercenaires, qui se frottent aux réalités de l'infiltration, dont le boulot est d'aller sur place, vérifier de visu que les cibles des drones sont bien au rendez-vous, un boulot hyper dangereux qu'ils adorent, pour lequel ils sont bien payés, et dont ils pensent qu'il les autorise à faire un peu de gratte, via la culture du pavot...leurs priorités personnelles ne sont pas stratégiques, mais ils ne sont pas forcément cyniques, ils font leur métier en professionnels, soucieux de réussir :
« Les nouveaux mouchards sont efficaces, notre embryon de réseau s'est bien démerdé et sinon, je ne crois pas au renseignement à coups de missiles.»
«Il y a plein de mecs qui se font un max de blé entre l'Irak et ici sans jamais être allés au front. Beaucoup plus que toi, moi et les autres.»
« C'est mieux payé. « « Faut raquer les traites de la baraque.»
« Ghost fait partie de ceux-là et il résiste de plus en plus mal. Et seulement à grand renfort d'expédients. »
Mais ils sont rattrapés par la patrouille : « Pourquoi ça part en couilles maintenant putain ? Une grosse année, il a encore besoin d'une grosse année. Pas question que des connards, journalistes, camé», colonel de merde ou planqué affairiste, lui niquent sa retraite.»
Peter Dang un journaliste en mal de scoop pour compenser ses échecs personnels croise la route du sergent Canarelli,un soldat honnête qui à la suite d'une machination se trouve le nez sur le trafic de Fox et de ses petits camarades.
Dès lors, ils se battent sur plusieurs fronts :
«Les politiciens nous ont muselés par tous les moyens pendant vingt ans et ils nous l'ont mis bien profond après New York. Pointer notre incompétence du doigt leur éviterait d'avoir à admettre leur manque de couilles passé. Et ils sont en train de recommencer»
Les shabnameh, ces lettres d'avertissement des talibans aux populations locales rendent de plus en plus difficile le recrutement de pachtounes pro-américains, elles mettent en garde «...tout ceux qui travaillent avec ou sont au service de l'armée croisée...»
«..chaque nouvelle victime collatérale ne fait que renforcer le sentiment anti-américain.»
La description des opérations menées est toujours palpitante, on les vit avec les combattants, Doa nous les montre dans la nuit, cherchant leur chemin dans un relief hostile et complice, suant leur sang, de peur, de froid, risquant leurs vies à chaque minutes pour faciliter le travail de drones contrôlés par des pilotes qui sont confortablement installés au chaud : Kristen Robertson et Naomi Wright papotent en attendant le signal pour tirer, « Nouvelle photo ? fais voir. » «Aussi beau que son père.» «pour elle cette nuit c'était Mocha Frappuccino.» «A la hauteur du regard de Naomi et Kristen, un paysage apparait avec, en fine surimpression blanche .....des échelles latérales agrémentées de curseurs....pour les renseigner sur l'orientation géographique générale et le cap suivi.»
Dao joue sans arrêt sur l'opposition entre la position inconfortable des combattants sur place et la technologie avancée dont ils sont la prothèse indispensable.
De même on est toujours surpris par la froideur et la terminologie laconique des rapports d'opérations, qui se contentent d'enregistrer le lieu, l'heure, le nombre de blessés ou de tués, les armes et les forces engagées, sans témoigner de l'énergie dépensées par les combattants, et les séquelles de toutes sortes qu'ils conserveront de la répétition des ces opérations à haut risque.
Le personnage le plus attachant du roman, n'ayons pas peur des mots, est Sher Ali, le combattant pachtoune. Très jeune, il s'est illustré contre les soviétiques et y a gagné ses galons en tuant un officier russe, «Ce grand russe si blond était le dernier survivant d'un bunker et refusait de capituler....Pourtant, il fut incapable de tuer ce gamin surgi de nulle part et brandissant une kalachnikov trop grande pour lui.». «La fameuse embuscade » fait sa gloire encore aujourd'hui.
Il est un vrai chef de clan un Khan, Sher Khan, le roi lion, il y a du commandant Massoud derrière ce personnage, il est musulman mais considère sa fille Badraï comme celui de ses enfants qui mérite le plus son attention, en cela il surprend et étonne ses combattants, « Nos femmes sont là pour faire du pain et des enfants, rien d'autre. Ce sont des vaches dans leur étable.» et aussi son propre fils Adil : «Pourtant son père n'est pas avec lui, fier de lui. Il a préféré partir marcher dans la montagne en compagnie de Badraï. Que font-ils là haut ensemble, il se le demande.»
Sher Khan est un combattant, intègre, qui croit en l'honneur de la guerre. Il méprise les méthodes de combat indignes des croisés (les américains) : « Sher Ali se tient près de l'Américain aux longs cheveux. Il l'a vu s'immobiliser et refuser de s'en prendre à son jeune guerrier. Ce sont des lâches, ils préfèrent laisser leurs machines assassiner les enfants pour eux. » ; mais aussi celles des Talibans : « Sher Ali se crispe, le recours aux kamikazes lui déplait. C'est pour lui une fin indigne d'un guerrier et il l'a exposé clairement à l'occasion de la réunion secrète de Khost. Il n'a pas été entendu.»
L'homme intègre va être rattrapé par le conflit, une attaque de drones tue ses deux enfants, pour se venger de ce meurtre, il épouse, en connaissance de cause, la cause des talibans, acceptant de se lier à eux : « Sher Ali brise le silence après une éternité de secondes. « Si vous êtes mes alliés, je serai le votre.»
La réplique de Tajmir ne tarde pas. « Nous sommes tes alliés.
Alors mon territoire vous appartient. Et ma parole vaut beaucoup mieux que celle de beaucoup d'autres. »
Je laisserai la conclusion à cette phrase échangée entre Voodo et Ghost :
«Ils tuent des gens, on tue des gens. On lutte pour le bien, eux contre le mal.»
Vivement le 8 octobre 2015 !

Lien : http://desecrits.blog.lemond..
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