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Critique de belcantoeu


belcantoeu
  07 décembre 2018
Ce livre poignant, prix littéraire de psychanalyse, relate une extraordinaire expérience de générosité, une tranche de vie à la clinique psychiatrique de St-Alban (Lozère) pendant la seconde guerre mondiale, et notamment la façon dont les religieuses, les médecins, le personnel et les patients y accueillent, cachent et soignent des maquisards blessés, des juifs, des résistants et des réfugiés. Parmi eux, le poète Paul Eluard (1895-1952), auteur du poème «liberté», publié clandestinement en 1942, donc chaque strophe se termine par «(Liberté), j'écris ton nom», poème qui sera parachuté à des milliers d'exemplaires par des avions de la Royal Air Force au-dessus du sol français. Tristan Tzara et bien d'autres artistes y sont passés aussi. Eluard y créera les éditions clandestines. le livre s'étend aussi sur Denise Glaser (1920-1983), jeune juive résistante qui créera après la guerre l'émission populaire Discorama.
Cette clinique de Saint-Alban était dirigée par le Dr Lucien Bonnafé (1912-2003) assisté par François Tosquelles (1912-1994) (prononcer Toskayès), médecin catalan, lui-même réfugié, qui a milité pendant la guerre civile espagnole dans le POUM, parti marxiste mais antistalinien et libertaire (dans le bon sens du terme), ce qui lui a valu d'être condamné à mort à la fois par Franco et par les communistes. Très vite, à deux, ils bouleversent la psychiatrie. Exemple que le livre ne montre pas, mais que j'ai vu, c'est une extraordinaire photo de Tosquelles, pioche en mains, abattant les murs de l'asile, cat tout devait changer. Chacun put désormais se rendre librement au village. Et les villageois venaient faire la fête avec les malades qu'on appellera «pensionnaires», car c'est peut-être la société qui est malade et qu'il faudrait soigner.
Ailleurs en France, on a laissé mourir les malades mentaux: 40.000 morts pendant la guerre, victimes de malnutrition et de l'«extermination douce» imputables aux directives de Vichy (p. 109) sous l'influence de l'eugénisme. N'oublions pas qu'Alexis Carrel, prix Nobel de médecine, a proposé de gazer les malades mentaux dans son best seller «L'Homme cet inconnu» (plus de détails dans ma critique sur Babelio).
Saint-Alban fut un lieu d'effervescence artistique et intellectuelle, et de résistance, mais surtout de révolution de la psychiatrie et de la relation du soignant au patient, avec plus de liberté, un sens plus humain, et une insertion des pensionnaires dans la vie «normale». A peine diplômé, Tosquelles emmenait par exemple ses patients se baigner à la plage de Barcelone. Il avait engagé des prêtres et des prostituées pour soigner les malades, car «leurs métiers leur avait probablement appris que les hommes sont fous». Pour ne pas les voir mourir de faim comme dans la plupart des asiles en France, il envoie les pensionnaires de St Alban aider les fermiers qui les rémunèrent en denrées alimentaires (pommes de terre et choux surtout, maigre base de l'alimentation de guerre soumise au ravitaillement). Cette optique continue aujourd'hui à la clinique de la Borde (Loire et Cher), en quelque sorte «fille» de Saint-Alban, où j'ai rencontré le fils de Tosquelles et où fait un stage sous la direction de Jean Oury (1924-2014), médecin qui qui avait commencé sa carrière de jeune psychiatre à St Alban, et qui a travaillé à La Borde jusqu'à ses 90 ans. Je ne suis jamais allé à Saint-Alban, mais j'ai retrouvé à toutes les pages du livre ce que j'ai vécu avec Jean Oury, farouche défenseur de la dignité des « malades» pensionnaires. Quelques règles: Aucune porte n'était fermée. Tout le monde mangeait ensemble. le jardinier comme le cuisinier étaient formé à la psychothérapie institutionnelle. C'est peut-être avec eux que va se nouer le transfert. Chaque pensionnaire qui le pouvait avait une fonction, donc une dignité: téléphoniste, responsable du bar, du journal, de l'accueil, d'un coin du potager, de l'atelier modelage,... Je suis certain que le lecteur du livre y trouvera aussi ce respect qui manque si souvent aux malades mentaux (comme aux pensionnaires âgés des homes).
Comme Saint-Alban était isolé dans la campagne, l'accueil des clandestins pendant la guerre était plus facile. Les prêtres fournissaient aux juifs de faux actes de baptême, et le maire de faux papiers avec des cachets volés, et de fausses cartes de rationnement.
Le livre comporte de nombreux poèmes d'Eluard.
Quelques extraits :
(Un professeur veut s'interposer quand la Gestapo a encercle l'université de Clermont-Ferrand «Ils l'ont aussitôt abattu devant ses élèves... Il y eut près de mille deux cents arrestations» (p. 21).
«Un journal idiot trouve toujours un public. Et plus il est idiot, plus son public est nombreux. Regardez donc autour de vous» (p. 67) : ça n'a pas changé.
(A propos de la presse clandestine à Saint-Alban) : «Pour la prochaine publication, nous n'aurons pas besoin de franchir la frontière [suisse]. J'ai établi le contact avec un imprimeur de Saint-Flour qui assure la fourniture de papier, la composition, l'impression et la reliure. On peut s'y rendre en ambulance... Paul [Eluard] fera un malade tout à fait acceptable, et Denise une infirmière très convaincante» (pp. 76-77)... «Au petit matin, la majeure partie du tirage prendrait le train de Paris, dissimulée au fond de cageots, recouverts de légumes par les cheminots résistants de la gare de Saint-Flour» (p. 97).
Et pour finir, une citation de Tosquelles digne du pape François: Les religieuses «ne nous dénonceront pas parce que, grâce à nous, elles sont devenues de vraies catholiques...Je me suis aperçu qu'en Espagne, la plupart des catholiques ne sont pas catholiques... Une partie de notre rôle consiste à convertir les individus... que ce ne soit pas simplement la façade... C'est ce qui leur arrive, à nos soeurs de Saint-Alban. Elles sont reprises dans les mailles de la vraie vie. En soignant les blessés du maquis, elles se soignent elles aussi» (p. 79-80). Magnifique.
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