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Critique de Illion


Illion
  28 février 2015
Par où commencer ? Ce pavé d'un peu plus de 735 pages n'est pas seulement énorme. Il est riche, vaste et complexe tant dans sa structure, son scénario ou ses personnages que dans son univers propre. Et il apparaît, après quelques recherches, qu'il n'est que le premier livre d'une série tournant autour des personnages principaux. Originellement appelé The Glass Books of the Dreameaters, ce qui correspond bien plus au contenu de l'intrigue que le titre français (Ô joie de la traduction !), il met en place tout un univers à l'ambiance steampunk* assumée dans une sorte d'époque victorienne alternative avec des Pays et États alternatifs correspondant plus ou moins à ceux que nous connaissons : Paris et la France sont cités, ainsi qu'un duché de Macklenburg situé en Allemagne. Quelques noms de lieux essentiels à l'intrigue sont donnés comme les manoirs de Tarr et d'Harschmort, où se passe une partir non négligeable de l'histoire, mais globalement la géographie reste assez nébuleuse et imprécise. Ainsi on sait que Miss Temple, l'une des protagonistes, vient d'une île mais nous ne savons pas laquelle. de même, on devine sans grande difficulté que nous sommes en Angleterre et plus spécifiquement à Londres ou à proximité. La géographie réelle n'est pas nommée. Elle est décrite de manière suffisamment claire pour que l'on puisse l'identifier mais elle reste en quelque sorte "anecdotique". En revanche ce n'est pas le cas de la géographie fictive introduite par l'auteur. Si tout tourne pratiquement autour de la seconde, Dahlquist réussit une intégration parfaite des deux, sans dénaturer la première, avec un phénomène de va-et-vient presque constant entre l'une et l'autre.

Mais pour bien comprendre la richesse et la complexité du fond, il me paraît important de commencer par mettre en avant la structure toute particulière de la forme. Précision importante : il n'y a pas un mais trois protagonistes ou "héros". Je reviendrais plus tard sur les personnages mais ce nombre pour le moins inhabituel fait partie intégrante de la structure de l'oeuvre. Il y a en tout et pour tout 10 chapitres, ce qui fait environ 70 pages par chapitre. La narration se fait à la troisième personne et par roulement. Je m'explique : chaque chapitre est focalisé sur un personnage ou un lieu, qui est indiqué dans le titre : Miss Temple, le Cardinal, le Boniface, le Ministère etc... Les évènements en rapport avec ce lieu ou ce personnage sont narrés "par dessus l'épaule" du protagoniste qui l'a vécut. Ce qui fait qu'il plus ou moins trois intrigues parallèles dans cette histoire, avec toutes le même point de départ et d'arrivée. Souvent ces intrigues (et les personnages correspondants) sont séparées les unes des autres et parfois elles sont vécut en commun. Cela tient aussi au fait qu'on remarque très vite que la multiplicité de "Mangeurs de Rêves" entraînent des intérêts propres divergents même s'ils se sont alliés. On découvre donc l'histoire de trois points de vues différents et, dans le cas où les intrigues sont parfaitement parallèles, on découvre ainsi que certaines actions ou paroles de tel ou tel personnage font référence au protagoniste A, B ou C, passé sur les lieux juste avant. Cette vision fragmentée permet aussi d'entretenir le suspens et de ne dévoiler le complot que par petites touches d'un chapitre à l'autre. Il en paraît d'autant plus vaste et nébuleux qu'on peine pendant longtemps à accorder les éléments entre eux, même en en sachant plus que les protagonistes sur l'histoire. Mais le côté omniscient du lecteur est contrebalancé par le génie de Dahlquist qui parvient à conserver un vide, que je qualifierais de "stratégique", entre les différents éléments du complot et de la narration jusqu'à la fin. Grâce à cette vision morcellaire, on a l'impression que l'aventure dure longtemps alors que l'action est concentrée en à peine trois ou quatre jours, avec de multiples rebondissements.

Les personnages sont pleins de vie et leur profusion répond parfaitement à l'idée qu'on peut se faire d'une conspiration. Gordon Dahlquist parvient à les gérer de manière magistrale, sans forcément donner la préséance à l'un ou l'autre, chacun à sa place. le nombre important de conjurés récurrents et avec un rôle actif est le reflet même de l'alliance contre-nature que ces personnages ont formé. En effet chacun poursuit ses intérêts propres tout en agissant dans le cadre d'un plan plus large. Ainsi certains d'entre eux n'hésitent pas à mettre des bâtons dans les roues des autres, à leur insu. le cas se pose aussi pour les trois héros : Miss Temple, Chang dit "Le Cardinal" et Abélard Svenson, un médecin militaire de Macklenburg. Leur réunion et leur lutte commune est fortuite et aurait pu ne jamais avoir lieu sans la mort d'un personnage presque anecdotique et qui remplit pourtant tout l'espace vide à sa disposition : le colonel Trapping. Chacun cherche à arrêter la conspiration mais pour des raisons différentes. Conjurés comme "héros" sont particulièrement bien traités. Même ceux dont le rôle est moindre ont un vrai caractère et une évolution au fil des pages, ce qui fait plaisir à voir. Même si personnellement les réactions impulsives de Miss Temple en font parfois une écervelée que j'ai envie de gifler. Chaque personnage, protagonistes comme antagonistes, est un (ou plusieurs) archétype(s) du roman que je qualifierais d'aventures à tendance fantastique, mystique ou ésotérique (au cinéma ça donne un truc du genre Indiana Jones avec des nuances bien sûr) : le savant fou, la femme fatale manipulatrice et meurtrière (avec un titre de noblesse c'est mieux), la jeune fille attirée par l'aventure, le mercenaire au grand coeur etc... En plus de cela les trois protagonistes sont des archétypes des personnages de feuilleton du XIXème ou de l'époque victorienne : Miss Temple est une femme à la détermination sans faille, Chang un personnage violent de basse extraction qui rêve de s'élever dans la société et Svenson un personnage moral tiraillé entre loyauté et conscience. Même si en apparence les trois protagonistes sont sur un pied d'égalité, des indices nous indiquent quand même que Miss Temple est le personnage central de ce livre. Quand on regarde la répartition des chapitres entre eux, Chang et Svenson ont chacun trois chapitres alors que Miss Temple en a quatre. le livre s'ouvre et se ferme par un de ses chapitres et, quand les trois sont réunis, cela se fait toujours sous sa narration. Si on s'intéresse aux titres des chapitres, Miss Temple est la seule qui y est nommée. Son nom est également révélateur : elle s'appelle Celestial "Céleste" Temple autrement dit "Temple céleste". En dehors du calembour douteux (d'après moi) ce nom est en accord avec ses aspirations et ce sont ces aspirations qui en font l'ennemi la plus puissante des Mangeurs de Rêves. Tous les personnages, à divers degrés, rêvent de gloire, de richesses, de pouvoir et de choses du même acabit que les conjurés peuvent utiliser et retourner contre leurs pantins. Céleste est la seule avec un désir immatériel, que l'on ne peut lui offrir, ce qui l'immunise en quelque sorte contre la conspiration. Qui plus est, elle est la cause indirecte de l'échec des conjurés puisqu'en recrutant son ex-fiancé ils ont eux-même déclencher la suite d'évènements qui les conduit à leur perte. A bien des égards, Miss Temple est donc LE personnage central du livre même si ce n'est pas explicitement dit.

Petite critique négative : à certains moments du récit, notamment sur la fin, il y a des astérisques. Elles signalent manifestement une note ou un report ou quelque chose, mais on ne trouve rien de cet ordre dans le livre. Oubli de la traduction ?

Tout ça pour dire que j'ai véritablement adoré ce livre. Ce fut un pur plaisir de le lire. J'avais peine à décrocher le soir quand il fallait que j'aille dormir. J'ai eu le sentiment que Dahlquist est, dans son genre à lui, comme Terry Pratchett pour l'humour et la fantasy : un maître qui parvient à donner vie de manière naturelle à son univers. Je vous le conseille véritablement. Moi je mets la suite dans ma Wish-List ;)
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