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EAN : 9782246820147
240 pages
Grasset (13/01/2021)
3.94/5   9 notes
Résumé :
Quelques jours de la vie d’une femme, Wanda. Les derniers, et les plus intenses, peut-être ?
A 70 ans, Wanda est l’audace incarnée. Atteinte d’un cancer généralisé, elle sait sa fin imminente. Son état se dégrade à vue d’œil, mais dans cette course contre la montre, pas question de se laisser abattre, encore moins d’avoir peur. Plutôt aller de l’avant, aujourd’hui comme hier, en ces temps de sa jeunesse que Wanda se remémore : le concert des Rolling Stones... >Voir plus
Critiques, Analyses et Avis (7) Voir plus Ajouter une critique

Alors que la narratrice se meurt d'un cancer généralisé, ses pensées se bousculent et les souvenirs refont surface. Sept décennies d'une vie riche et d'une histoire nationale mouvementée, celle de la Pologne de l'après-guerre.

Les pistes de réflexion sont multiples, abordées comme un testament. La carrière hospitalière de pédiatre, et la passion pour le théâtre jamais démentie, terreau d'une érudition artistique certaine sont une toile de fond pour ce parcours riche.

Même si la douleur physique et la souffrance morale ne sont pas occultées, l'humour est présent tout au long des pages, (je pense à la rencontre à l'hôpital avec le prêtre catholique, qui a dû passer quelques nuits blanches à la suite de leur échange, à se demander où et comment il avait failli ! ) .

Au coeur du propos, le couple, qui a traversé quarante années de vie commune et que les coups de canif dans le contrat n'ont pas détruit. Les enfants, source inépuisable de questionnements bien au-delà des années nécessaires de protection physique. le frère, anti-conformiste et fantasque, qui a su trouvé dans un isolement salutaire une alternative à la médicalisation.

On y mesure aussi l'influence de l'Histoire sur le quotidien, les vocations, le sentiment d'appartenance à une nation malmenée.

Réflexions aussi et bien sûr sur la dualité corps et âme, sur la religion , et ce qu'en disent les mystiques orientaux, au point de choisir l'Inde pour en finir avec ce parcours.

Si le récit paraît confus dans les premières pages, à l'image des effets secondaire de la morphine, l'intérêt grandit avec au fil des chapitres. de belles formules « les recoins empoussiérés de l'intime », et une des plus belles déclaration d'amour que j'ai pu lire, une très belle plume.


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Le dernier voyage de Wanda

Dans son second roman Paulina Dalmayer fait revivre sa Pologne natale. Retraçant les années qui ont transformé le pays à travers le regard d'une femme qui se bat avec un cancer, elle dit tout des contradictions qui accompagnent cette mutation à marche forcée.

À 68 ans, Wanda se bat avec un cancer et des métastases sournoises. Pour s'évader, elle se met dans un état second, se voit alitée depuis le plafond de sa chambre.

Alors elle oublie son mari Edward, député européen après avoir été journaliste, qui se console de son infortune avec l'alcool, alors elle oublie ses deux grandes filles Gabriela et Marta qui la snobent un peu, alors elle oublie sa carrière de médecin et prof à l'école de médecine. Elle se rappelle la Pologne d'où elle vient, revoit la Pologne de son enfance. Et plus précisément ses souvenirs marquants, comme ce jour où elle est rentrée chez elle avec son frère Wladek et qu'elle a retrouvé sa mère morte. Une mère qui avait survécu à la guerre, aux nazis et aux soviétiques, une mère qui restera un mystère pour sa fille. «Sans m'avouer que quelqu'un était fou dans notre lignée, je subodorais qu'une souche contaminée dès son origine, une phrase insensée, délirante, sinon monstrueuse, se promenait dans notre génome. Parmi ces millions d'êtres humains qui avaient résisté tant bien que mal à la machine de guerre, pourquoi semblions-nous avoir souffert davantage que les autres? N'avions-nous pas trop aimé notre souffrance?»

Car après tout, elle a plutôt vécu de belles années, celles qui ont vu le régime communiste s'effilocher avant de disparaître, les années soixante et le concert des Rolling Stones où elle a rencontré son futur mari, les années quatre-vingt avec le mouvement Solidarnosc, les années deux mille avec l'ouverture à l'Europe et le développement économique. Non, décidément, elle ne fait pas partie des Héroïques. Elle n'aura pas eu à se battre. Pas davantage qu'Edward. Avec ironie, elle explique que «quand je le vois chaque matin s'acharner contre sa tranche de bacon collée à la poêle, je suis forcée de constater que, s'il le voulait, il pourrait éradiquer à lui tout seul les nationalistes russes, ukrainiens et, tant qu'à faire, libérer la Crimée. Sans doute croit-il que d'autres s'en chargeront, pendant qu'il est occupé à remplir des tâches autrement plus importantes.»

Elle se souvient de leur rencontre, de leurs rêves et de leurs ambitions, de son engagement au sein d'une troupe de théâtre ou encore de sa passion pour les littérature et spiritualité indiennes.

Mais, au soir de sa vie, c'est d'abord un sentiment de culpabilité qui prédomine. Quand elle repense à Konrad, son ancien élève et amant, qui vient la soigner. Quand elle revoit sa fille avec les veines tailladées avec une lame de rasoir. «Konrad était plus que mon chant du cygne. Il était le regard d'un homme qui me donnait une existence autre que celle d'une mère ou d'une épouse. Dans mon enivrement, je m'étais convaincue que mes filles en profitaient à leur manière. N'aimaient-elles pas se montrer à côté de cette mère qui enfilait un jean et des escarpins à talons? Toujours ouverte à leurs amis, la maison grouillait d'ados qui raffolaient de pizzas congelées. Non parce qu'elles étaient bonnes, mais parce qu'elles étaient jugées indignes de la table familiale par leurs mères dévouées. Autant dire que mon pathologique manque de temps, d'investissement et de patience, produisait l'effet que ne parvenaient pas à obtenir les femmes héroïques d'abnégation que je croisais aux réunions de parents d'élèves. Enfin, en apparence. Car leurs enfants avaient beau les détester, ils ne cherchaient pas à se suicider.» Alors maintenant qu'elles ont fait leur vie, pourquoi ne ferait-elle pas à son tour un dernier voyage, une dernière folie?

Paulina Dalmayer, qui est née en 1974 et a grandi en Pologne, rend parfaitement cette frénésie, d'abord mêlée de crainte, qui a gagné le pays avec l'effondrement du bloc communiste et la remise en cause de l'Église, malgré ou à cause de leur pape polonais. D'une écriture vive et ironique, teintée d'humour, elle regarde le monde d'avant s'effacer, laissant place à un nouveau monde riche d'autant d'espoirs que de contradictions. Un monde qu'il est difficile d'appréhender tant il est mouvant, tant il va vite. Elle dit aussi avec délicatesse combien il est difficile de s'y sentir parfaitement bien.


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Paulina Dalmayer est une journaliste née en Pologne, qui a étudié en France et a passé quelques années au coeur des conflits du Moyen-Orient pour exercer son métier. Vous pouvez consulter quelques-uns de ses articles, dans lesquels elle exerce une langue acerbe mais toujours à-propos, sur le site de l'association suisse Bon pour la tête. Dans ce deuxième roman qu'elle publie après Aime la guerre !, elle revient dans son pays natal sous la forme d'une presque-septuagénaire, rongée par un cancer incurable. C'est, non pas avec joie que je retourne en Pologne puisque le sujet de l'euthanasie est pour le moins sensible et franchement peu réjouissant, mais avec empressement, d'autant que ses souvenirs sont encore tout frais dans ma tête et que quelques retours en arrière dans l'histoire ne font jamais de mal.

L'auteure situe une partie de son histoire dans la belle Cracovie qui abrite un couple de notables que rien ne distingue d'un autre couple de notables composé de Wanda, anciennement pédiatre, et Edward, député de son état, excepté que la femme est confrontée à un compte à rebours oppressant et anxiogène, intolérable, celui de sa mort imminente. C'est une sacrée personnalité que celle de cette femme déterminée, elle m'a immédiatement fait une forte impression qui ne s'est pas démentie par la suite, jusqu'à la toute fin. Une femme belle, intelligente, dotée d'un caractère bien trempé, qui lui a permis de survivre à une famille, pour le moins pathologique, dans une Pologne d'après-guerre. Peut-être parce qu'elle est devenue médecin, c'est une survivante, qui a bien du mal a accepté la déchéance de la maladie et le mal qui ronge son corps, un peu prématurément.

Un ultime retour dans le passé avant l'inexorable issue alors même que Wanda touche du doigt sa propre fin, c'est à la fois presque dérangeant et angoissant, puisque cela nous renvoie à notre propre fragilité, et presque encourageant, cela donne envie de profiter de sa propre vie peut-être autrement, peut-être mieux. C'est un ultime combat que se livre Wanda, surtout contre elle-même et son corps à bout de force, mais heureusement l'esprit ne faillit pas. Un bilan, une dernière rétrospective de son existence, de ce qu'elle va laisser en héritage à ses filles, Gabriela et Martha, le mal tout à fait familiale pour la première, l'indépendance pour la seconde, et à son mari, Edward. Elle évoque avec sensibilité les fragilités de sa vie, qui ont été celles de ses parents, disparus trop tôt, et de son frère Wladek, qui sont aussi celles de sa fille. C'est ce que je préfère peut-être dans un roman, c'est de découvrir et comprendre les failles de ses protagonistes, observer la manière dont ils les assument et vivent avec, qui les submerge parfois, qu'ils parviennent à dépasser souvent, la manière dont leur auteur les exploite. Et Wanda, qui elle-même n'a pas été touchée personnellement, se voit confronter avec cette maladie, ce qu'elle nomme originalité et doit se battre contre elle avec sa fille. C'est aussi à travers l'art dramatique que son existence prend un véritable sens, où elle découvre qu'il faut lui donner un sens.

Il y a aussi le couple qu'elle forme avec Edward, un couple solide de par la liberté et les concessions qu'ils s'accordent l'un l'autre. L'union de ces deux personnalités intelligentes et posées apportent à ce récit une réelle épaisseur, l'un comme l'autre disposent d'un pouvoir de réflexion, d'un recul et d'un sens de la pondération qui ont contribué à la réussite de leur vie commune. Wanda, n'est pas que cela, car elle faisait aussi d'une troupe de théâtre, dirigée par Ludwik et Grotowski. Son moyen à elle de transcender une vie un peu plate qu'elle vivait alors chez sa mère, une vision du chef qui finit par l'éblouir et donner un sens à des oeuvres littéraires un peu passées. C'est par ailleurs lors de l'évocation de ces adaptations théâtrales que les sens de Wanda laissent libre cours à une forme de ravissement, dans la mesure ou l'Art dramatique sert une vérité, celle de l'Holocauste. le théâtre comme fuite en avant en temps troubles, ou les menaces de guerre planent dangereusement.

C'est un récit d'une tragédie inéluctable et à la fois d'une sobriété remarquable, car Wanda vit au seuil de la dépossession d'elle-même, cette ultime étape avant la mort, celle de l'acceptation, non seulement de sa propre fin, mais aussi celle de son identité, On ressent avec émotion les dernières tentatives de cette femme mourante de s'emparer de l'essence de la vie, peut-être une dernière expérience spirituelle, d'une connexion avec un au-delà qui lui permet d'envisager sa fin avec sérénité, dans un sentiment de paix et de quiétude ultime, en accord avec elle-même et non contrainte, forcée et alitée dans un environnement inhospitalier. La question de l'euthanasie, qui n'est jamais abordée de front, est traitée avec dignité et respect, sans débat inutile ou stérile, comme ultime preuve de liberté d'une femme indépendante, qui a toujours fait ses choix en conscience.

Enfin, d'une page à l'autre, Paulina Dalmayer retrace avec succès le témoignage d'une Pologne révolue, celle de l'avant-guerre à travers les recours à la mémoire de la mère défunte depuis longtemps. Et la Pologne d'après-guerre assujettie à son géant voisin soviétique, où règne la psychose de se faire arrêter, ou les dénonciations relèvent du quotidien. L'auteur évoque avec précision, ce qui à mes yeux contribue à la richesse de ce roman, la façon dont le système broyait ses gens, d'autant plus lorsqu'ils sont des opposants au régime.

Cette profonde et ultime introspection devant une mort inéluctable, alors même qu'elle avait trouvé dans sa vie une sérénité certaine est saisissante, Wanda apprend à accepter non seulement sa mort, ce qui paraît une étape difficile voire impossible, mais aussi sa lente déchéance, qui la rend presque impotente. le lecteur accompagne la narratrice, presque, jusqu'à sa fin, laissant la toute dernière place à son mari Edward et le lecteur, seul avec la conscience aiguë de sa propre échéance. C'est un puissant rappel à notre mortalité, peut-être nos convictions inébranlables, qui peuvent être mises à mal par une maladie dévastatrice.


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Le quatrième de couverture résume très bien l'histoire de ce livre, de cette femme atteinte d'un cancer généralisé et qui au terme de sa vie a décidé de faire une sorte de bilan en se remémorant sa vie, son couple, ses enfants, sa carrière professionnelle de médecin, sa passion pour le théâtre, sa vie dans la Pologne de l'après-guerre.

Mais aussi et surtout elles partagent ses espoirs, ses envies, ses projets…

Au début de ma lecture j'étais un peu perdue dans l'histoire, j'avais le sentiment que ça partait dans toutes les directions, peut-être et probablement une volonté de l'auteur de nous faire ressentir l'état d'esprit de Wanda, la narratrice, qui devait se trouver sous de fortes doses de morphine.

Passer ce début « désordonné » du livre, on découvre un personnage original et fantasque qui renonce à une fin de vie que d'autres ont écrit pour elle. Jusqu'au bout elle veut rester fidèle à sa personnalité, a ses passions et ses envies.

Elle n'hésite pas à choquer parfois, comme par exemple avec ce curé venu à son chevet à l'hôpital ou bien encore quand elle arrive pieds nus au restaurant où elle n'hésite pas à manger avec ses doigts…

Wanda nous montre que même quand la fin est proche on peut toujours avoir des projets, des rêves et des espoirs et mettre tout en oeuvre pour les concrétiser… il suffit de s'accrocher et de ne surtout pas renoncer.

Une lecture qui donne de la force dans les moments difficiles, qui fait voir la maladie et la fin de vie sous un autre angle, une belle leçon de vie et de courage.

Je remercie vivement les éditions Grasset pour l'envoi de ce livre.

#LesHéroïques #NetGalleyFrance

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Coup de génie fulgurant de la journaliste de guerre Paulina Delmayer dans ce dernier roman traitant avec fièvre de mon pays d'origine.

Ce roman retrace un pan chaotique de l'histoire polonaise : l'oppression communiste par le biais d'une habitante de longue date qui se sait condamnée par la cancer. Elle s'attelle alors à nous faire découvrir ses plus beaux souvenirs, rongée par la mélancolie mais jamais par les regrets.

Médecin de formation, elle a été au plus proche de la politique de son pays lorsqu'elle prenait ses cours de théâtre avec un professeur fougueux et de par son mari : homme politique de renom fervent défenseur du Parti.

Sa cohabitation avec la maladie au long du livre est entrecoupée par la narration fascinante de ces souvenirs. le livre est très riche et requiert une bonne concentration pour y distinguer les différentes implications, sous-entendus et moqueries du texte.

Entre récit initiatique, intrigues socio-politiques et ode à l'optimisme, on en apprend autant qu'on est ému par ce livre narrant une vie sans concession dans ce pays rude.

Magnifique. Paulina Delmayer, j'attends déjà avec impatience votre prochaine esquisse géopolitique.

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critiques presse (2)
LeMonde
22 mars 2021
Histoire d'un livre. L'écrivaine s'est lancée dans l'écriture des « Héroïques » pour rendre hommage aux Polonaises, et d'abord celles qui ont vécu le joug communiste.
Lire la critique sur le site : LeMonde
LeFigaro
04 mars 2021
Atteinte d’un mal incurable, une Polonaise fantasque s’échappe de l’hôpital.
Lire la critique sur le site : LeFigaro
Citations et extraits (12) Voir plus Ajouter une citation

Cent. Quatre-vingt-dix-neuf. Quatre-vingt-dix-huit. Quatre-vingt-dix-sept. Quatre-vingt-seize. Quatre-vingt-quinze. Quatre-vingt-quatorze. Soixante-huit. Soixante-huit… Comment se fait-il qu’à soixante-huit ans, mon corps refuse de m’obéir ? Je compte à rebours, comme c’est recommandé, en expirant très lentement. Parfois je parviens jusqu’à quatre-vingt-dix, avant de sombrer. Que faire pour résister ? Je me laisse fléchir, perds complètement le fil, dors profondément. Enfin, je n’en sais trop rien. Parfois, l’impression troublante de me promener dans mes propres vaisseaux sanguins m’accompagne jusqu’au réveil. Égarée dans l’artère plantaire médiale de mon pied gauche, je peine à remonter vers l’artère tibiale et le haut de mon corps. Par où suis-je sortie pour me retrouver soudain en lévitation sous le plafond ? Mystère. Je plane au-dessus de mon effigie que je sais pourtant être ma chair vivante. Je l’observe d’en haut, fébrile, toute en moiteur, parcourue de légers tressaillements. Embarrassée à l’idée d’être surprise à flotter ainsi dans l’air, je me précipite – ou plutôt, comment dire ? –, je me hâte de descendre, de revenir en moi. C’est par le patch de morphine que je me réintègre. Ensuite, tout se passe de manière ordinaire. J’ouvre les yeux, fixe le lustre, et sens l’odeur des œufs brouillés au bacon qu’Edward carbonise dans la cuisine en écoutant les informations sur Radio Zet. Prise de nausées, je manque de temps pour reconstituer le voyage entre le moi d’ici-bas, immobilisé par la lourde couette d’hiver, et cet autre moi, libre de se balader à travers mon système sanguin ou de le quitter, de s’envoler vers un monde conjectural, spéculatif, sinon chimérique. Ai-je été empêchée de me déplacer au-delà du plafond ou n’ai-je simplement pas gardé en mémoire la suite de mon odyssée ?

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Konrad était plus que mon chant du cygne. Il était le regard d'un homme qui me donnait une existence autre que celle d'une mère ou d'une épouse. Dans mon enivrement, je m'étais convaincue que mes filles en profitaient à leur manière. N'aimaient-elles pas se montrer à côté de cette mère qui enfilait un jean et des escarpins à talons? Toujours ouverte à leurs amis, la maison grouillait d’ados qui raffolaient de pizzas congelées. Non parce qu'elles étaient bonnes, mais parce qu'elles étaient jugées indignes de la table familiale par leurs mères dévouées. Autant dire que mon pathologique manque de temps, d'investissement et de patience, produisait l'effet que ne parvenaient pas à obtenir les femmes héroïques d’abnégation que je croisais aux réunions de parents d'élèves. Enfin, en apparence. Car leurs enfants avaient beau les détester, ils ne cherchaient pas à se suicider. p. 149

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Un des maîtres-mots de Grotowski, « essence », est ainsi entré dans mon vocabulaire. Dès lors je n’ai cessé de me demander : qui suis-je ? Comment savoir en effet ce qu’est notre « essence », et quel est notre « rôle », si le « rôle » pénètre l' »essence » au point qu’elle en devient l’entité constituante, à l’exemple de ce qui est arrivé au païen Genès ? La question a pris une tout autre dimension depuis que je compte les jours qui me séparent de ma mort : quelle forme donner à ce point concluant ma vie ? Quant à son sens, je ne le cherche pas. Mais la manière précise dont se déroulera mon agonie, la mise en bière, la cérémonie funéraire, et jusqu’au choix du cercueil, me préoccupent beaucoup. Je refuse qu’on improvise avec mon cadavre, comme ce fut le cas avec celui de ma mère, même s’il faut reconnaître une certaine corrélation entre les excentricités dont elle était sporadiquement capable et le rite funèbre que lui a réservé mon frère. Peut-être même, et vraisemblablement malgré lui, à travers son acte d’apparence insensée, sinon profanateur, Wladek aurait-il saisi l' »essence » de notre mère.

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INCIPIT

Cent. Quatre-vingt-dix-neuf. Quatre-vingt-dix-huit. Quatre-vingt-dix-sept. Quatre-vingt-seize. Quatre-vingt-quinze. Quatre-vingt-quatorze. Soixante-huit. Soixante-huit… Comment se fait-il qu’à soixante-huit ans, mon corps refuse de m’obéir ? Je compte à rebours, comme c’est recommandé, en expirant très lentement. Parfois je parviens jusqu’à quatre-vingt-dix, avant de sombrer. Que faire pour résister ? Je me laisse fléchir, perds complètement le fil, dors profondément. Enfin, je n’en sais trop rien. Parfois, l’impression troublante de me promener dans mes propres vaisseaux sanguins m’accompagne jusqu’au réveil. Égarée dans l’artère plantaire médiale de mon pied gauche, je peine à remonter vers l’artère tibiale et le haut de mon corps. Par où suis-je sortie pour me retrouver soudain en lévitation sous le plafond ? Mystère. Je plane au-dessus de mon effigie que je sais pourtant être ma chair vivante. Je l’observe d’en haut, fébrile, toute en moiteur, parcourue de légers tressaillements. Embarrassée à l’idée d’être surprise à flotter ainsi dans l’air, je me précipite – ou plutôt, comment dire ? –, je me hâte de descendre, de revenir en moi. C’est par le patch de morphine que je me réintègre. Ensuite, tout se passe de manière ordinaire. J’ouvre les yeux, fixe le lustre, et sens l’odeur des œufs brouillés au bacon qu’Edward carbonise dans la cuisine en écoutant les informations sur Radio Zet. Prise de nausées, je manque de temps pour reconstituer le voyage entre le moi d’ici-bas, immobilisé par la lourde couette d’hiver, et cet autre moi, libre de se balader à travers mon système sanguin ou de le quitter, de s’envoler vers un monde conjectural, spéculatif, sinon chimérique. Ai-je été empêchée de me déplacer au-delà du plafond ou n’ai-je simplement pas gardé en mémoire la suite de mon odyssée ?

*

Gabriela, ma fille aux mains d’enfant rongées par l’essence de térébenthine, dirait « trip », imaginant que je ne connais pas le mot. Elle me croit dépassée, fossilisée même, dans un préjugé formaliste contre tous ces anglicismes qui nous racontent le meilleur des mondes depuis la chute du Mur. Je ne lui en veux pas. Que l’on me montre un enfant qui sache discerner un être humain derrière la figure parentale ! Ma présumée méconnaissance de la novlangue n’est d’ailleurs qu’un détail, parmi les anachronismes que m’attribuent l’une ou l’autre de mes filles. Car, selon Marta, la cadette, ma démission de la faculté de médecine aurait été motivée par mon incapacité à nouer le dialogue avec les étudiants. Je l’ai entendue dérouler toute une analyse érudite et habile à ce sujet, au téléphone avec son père. Au bout de quarante ans de vie commune, Edward a la nonchalance de mener les conversations téléphoniques le haut-parleur enclenché. Quant à Marta, pas une seconde elle n’a imaginé que je puisse être lasse. En vérité, l’année où Konrad venait en cours aura sans doute été la dernière où j’ai eu le sentiment d’avoir transmis un savoir. C’était il y a vingt ans. Depuis, rien. Que des imbéciles qui m’ont demandé s’ils devaient prendre des notes quand j’ai introduit Kant dans un cours sur le syndrome néphrotique. Au moins se doutaient-ils qu’il ne s’agissait pas de l’inventeur d’un quelconque vaccin. À présent, alors que mon cancer se généralise, je ne les juge pas aussi sévèrement. Avec ou sans Kant, on a peur, on a mal, et généralement cela suffit pour qu’on ne se préoccupe pas de questions qui relèvent de philosophie pratique. « Que dois-je faire ? »

Je n’en sais fichtrement rien.

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Passé un certain seuil, la douleur devient salvatrice. On s'y enlise avec résignation jusqu’à à atteindre une forme d'unité bienfaisante de l'être. L’intellect et les sens, le corps et l'âme, ne font plus qu'un. Les interrogations perdent leur sens. Tout est douleur. Le cancer au stade 4 a quelque chose de religieux - il relie sa proie à l'essence, ce que les uns identifient à Dieu et les autres à son absence. Le passage dans la sphère exclusive de la douleur équivaut à l'enfermement dans un quartier d'isolement. Edward ne pourrait m'y rendre visite, même s'il le souhaitait. Il me tient la tête contre son épaule d'une main, tandis qu'il me frotte les genoux de l'autre. Un vrai supplice contre lequel je ne proteste pas, […]. p.101

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