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Patrick Besnier (Éditeur scientifique)
ISBN : 2070377989
Éditeur : Gallimard (01/07/2003)

Note moyenne : 4.07/5 (sur 91 notes)
Résumé :
Nous sommes à la veille de 1900, au moment où décadentisme et anarchie se donnent la main pour conduire le siècle à sa fin. Georges Randal, un jeune homme de bonne famille, orphelin ruiné par un oncle indélicat, lorsque le temps est venu de prendre une situation, décide de se faire voleur. Pourquoi? Comme ça. Pour rien. Pour dire non à la société, à la bourgeoisie, à l'ordre, aux socialistes qui se trémoussent sur l'estrade et aux moralistes qui tirent la chasse d'e... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (13) Voir plus Ajouter une critique
Fortuna
  10 juin 2019
Le narrateur part d'une amère constatation : la propriété, c'est le vol, plus on a d'argent, plus en veut, ce sont quelques familles qui possèdent tout et les autres sont condamnés à vivre dans la misère. La société est fondée sur cette criante injustice, la corruption est partout, chez les politiciens, les hommes d'église, les juges, les médecins… Les pauvres sont réduits à l'esclavage, à moins de se faire voleurs… Un voleur honnête, qui dérobe aux riches ce qu'ils volent aux autres, évitant toute violence, toute effusion de sang. Voilà après tout un métier rentable et peu nuisible à la société…
C'est celui que Georges Randal a choisi après que son oncle lui ait dérobé son héritage. En toute légalité, sous l'apparence charitable d'accueillir un orphelin et pour pouvoir marier sa propre fille Charlotte. Charlotte dont le mariage est annulé… suite à un cambriolage chez sa future belle-mère et qui se retrouve enceinte...de son cousin puis chassée de chez son père.
Récit à rebondissements dans le pur style du roman feuilleton, c'est aussi une dénonciation de la société bourgeoise du 19ème siècle - et qui reste tout à fait actuelle -. Georges Darien y démontre que les vrais voleurs ne sont pas forcément ceux que l'on croit, que l'appât du gain pousse les hommes aux pires actes. C'est aussi la condition féminine qu'il défend, la femme n'étant qu'une monnaie d'échange, un faire-valoir, vendue à un mari contre une dot, à un amant contre une rente, la femme mariée rejoignant la cocotte dans cette prostitution généralisée qui lui ôte toute véritable indépendance.
Personne n'est épargné : ni les hommes politiques prostitués au pouvoir, les socialistes hypocrites, les médecins vénaux, les bourgeoises perfides, les hommes de lois, les fonctionnaires, les hôteliers, l'armée, l'école, l'église… de Londres à Paris puis à Bruxelles, en passant par la province, partout la même constatation : tous sont des voleurs. Seul le voleur a l'honnêteté de l'admettre…
Beaucoup d'humour évidemment dans ce roman rocambolesque, de la philosophie aussi, la défense de la liberté de l'individu face à une société qui bride tous les instincts de l'homme. Dès le plus jeune âge l'enfant est réprimé, embrigadé, conditionné, soumis à l'idéologie triomphante, et finalement décervelé pour rentrer dans le moule. le voleur a la liberté du hors-la-loi de créer sa destinée et de décider de sa vie. Mais avec des risques et à la fin souvent seul. Car le voleur aussi porte son fardeau...et risque sa peau. Un roman anarchiste qui va jusqu'au bout de sa logique. A re-découvrir d'urgence !
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Luniver
  23 octobre 2012
Georges Randal est un fils de bourgeois, éduqué pour aimer l'argent. À la mort de ses parents, il est confié aux soins de son oncle, qui dilapide sa fortune. Quand il atteint l'âge de la majorité, son bilan n'est pas brillant : les années de collège et d'armée ont détruit sa personnalité, l'ont forcé à l'hypocrisie, et son oncle l'a dépouillé, purement et simplement, avec la bénédiction de la loi. Qu'à cela ne tienne : Georges décide de se faire voleur. Pas par vengeance ou par appât du gain, mais par conviction, pour dire non à la société et à ses codes de conduite absurdes.
Par ses activités, Georges gratte le vernis des gens biens et révèle ce qui se cache derrière : les industriels malveillants, les philanthropes qui ne cachent pas leur mépris pour les pauvres, les bourgeoises qui louent ses services pour dérober la fortune des amies, les politiciens véreux, … Tous les masques tombent.
Georges se fait quelques amis, plus ou moins voleurs aux aussi, qui l'approuvent dans son choix de vie, et théorisent avec lui du rôle essentiel du voleur dans la société. Les démonstrations sont assez succulentes, pleines d'ironie et d'auto-dérision.
Il est difficile pour Randal de trouver un mode de vie qui lui convienne parfaitement : le capitalisme, c'est non, il a l'occasion d'en constater les dérives dans chacun de ses larcins ; les voleurs eux-mêmes ne valent pas spécialement mieux que les « honnêtes » gens ; le socialisme et l'anarchisme ne l'attire pas beaucoup plus, il n'y trouve que des grands théoriciens et des beaux idéalistes, mais rien de concret. À la fin du roman, son constat est amer : il n'a pas été beaucoup plus libre que les gens auxquels il voulait échapper.
Le voleur est un cri rageur pour la liberté qui ne laissera personne indifférent.
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laurent34dan
  23 mars 2019
Georges Darien était jusqu'à présent le nom d'un auteur méconnu du début du siècle. Quelques initiés le prononçaient avec délectation et regrettaient qu'il ne se trouvât personne d'intelligent et d'avisé pour rééditer l'ouvrage qui passe pour son chef-d'oeuvre : le Voleur, dont la publication, en 1897, passa presque inaperçue. C'est désormais chose faite : le jeune éditeur d'Histoire d'O a tenté l'aventure et il n'a pas lieu de s'en plaindre : signalé à l'attention publique par le Prix des bouquinistes et une intelligente publicité. le Voleur, soixante ans après, connaît le succès mérité que lui avaient refusé nos pères.
La personnalité de Georges Darien est pour beaucoup dans l'échec d'une carrière littéraire qu'il tenta de poursuivre sur plusieurs plans : roman, pamphlet, journalisme, théâtre, sans réussir à ruiner cette conspiration du silence (car il est impossible d'éprouver de l'indifférence à son égard) qui s'établissait naturellement à la parution de ses oeuvres Darien était anarchiste, mais anarchiste comme on ne l'est plus aujourd'hui, en rupture de ban aussi bien avec la révolution qu'avec l'ordre établi, plus précisément individualiste forcené, qui prônait la libération totale des instincts et se disait lui-même engagé dans une lutte sauvage contre la société. Il méprisait Flaubert, les partisans de l'art pour l'art tout autant que les naturalistes ou « les romanciers de la larme à l'oeil ». Il voulait faire du roman une « arme qui battrait en brèche les murailles de la société bourgeoise, qui lancerait contre les murailles du capital d'énormes quantités de rocs qui les feraient crouler...» Mais, ajoutait-il, car de cette conviction elle-même il n'était pas dupe, « il faudrait pour ça tant de choses, que la société peut dormir tranquille. Elles ne feront pas beaucoup de mal à ses cloches à melons, les pierres que la catapulte romanesque enverra dans son jardin ». Et il ne se faisait pas d'illusions non plus sur le pouvoir « révolutionnaire » de la littérature. La bourgeoisie fin de siècle semble s'intéresser au roman à thèse, au roman « social ». C'est qu'elle souffre pour le moment, écrit Darien, « d'une indigestion de panade littéraire », elle « retournera à la panade, une fois l'indigestion passée. D'instinct, elle exècre les brutalités dans ses livres, il ne lui faut que du bleu ou du gris. C'est naturel après tout. Que voit-elle de noir dans l'existence ? Rien. Des truffes ». Faut-il se tourner vers le peuple « le peuple ne lit pas. Il relit. Il ne consent à avaler que des choses déjà mâchées par le bourgeois et qu'on lui ressert dans ces auges banales qu'on appelle les magazines ». Par suite, l'art ne peut pas vivre, la belle oeuvre est étouffée dès sa naissance : « le chef-d'oeuvre est individuel, il existe; par lui-même et tout en existant pour tous, il sait n'exister que pour un... il est une protestation véhémente et superbe de la Liberté et de la Beauté contre la Laideur qui le défigure et la servitude qui pèse sur lui...» Il fait entendre une voix « qui chante la grandeur de l'Individu et la haute majesté de la nature : cette voix fière qui étouffe les bégaiements honteux de pleutres qui font les lois et des troupeaux de couards qui leur obéissent. Voilà pourquoi sans doute les gouvernements nés du capital et du monopole font, tout ce qu'ils peuvent pour écraser l'Art qui les terrorise et ont une telle haine du chef-d'oeuvre ».
On ne sait pas grand-chose de sa vie. M. Auriant note qu'il naquit en 1862 à Paris, rue du Bac, où ses parents tenaient un magasin de nouveautés. Sa mère mourut tôt, son père se remaria avec une femme qui malmena l'enfant, élève passable du lycée Charlemagne. Engagé volontaire en 1881, il passe devant le Conseil de guerre pour ses manquements répétés à la discipline et est envoyé dans les bataillons d'Afrique. Il revient en 1886 à Paris, ayant rompu avec ses parents, et se jurant de « vivre libre, absolument libre de ses pensées, de ses actes, sans être ou se croire tenu d'en rendre compte à qui ce fût » (Auriant). Et, pour honorer une promesse qu'il s'était faite à lui-même autant qu'à ses camarades, il commence par écrire ses souvenirs de Biribi. L'ouvrage est d'une telle violence, il y raconte tant d'atrocités et il y prend si rageusement à partie les militaires qu'il na trouve pas facilement d'éditeur. Quand il y parvient, le scandale que l'ouvrage aurait pu soulever est éclipsé par celui des Sous-offs, de Lucien Descaves. le gouvernement est devenu prudent ; on se garde de poursuivre Biribi. Seuls, quelques critiques d'avant-garde signalent l'existence de ce « livre superbe, angoissant, terrifiant, cette barbare et vibrante épopée qui révélait des sortes de supplices plus nombreux et plus effroyables que ceux qu'inventa le Dante ». Par décret au Journal Officiel les compagnies de discipline sont supprimées, du moins sur le papier, mais le livre de Darien est étouffé. Il n'a pas plus de chance avec Bas les coeurs ou la pièce qu'il en tire, Les Chapons, épisode romancé de la Commune qui montre la lâcheté des bourgeois rentrant dans leurs biens grâce aux Versaillais.
Georges Darien collabore alors à la feuille anarchiste de Zo d'Axa, l'En-dehors. Mais même là il se trouve « en dehors » et quitte ces humanitaristes et ces végétariens après s'être battu en duel avec Zo d'Axa. En 1898 il fonde l'Escarmouche en assurant paradoxalement à ses lecteurs qu'un titre ça n'engage à rien et que « partir en guerre sans avoir devant soi-même des moulins à vent, ce n'est pas sérieux ». Puis il disparaît pendant trois ans, probablement en Angleterre, d'où il rapporte le manuscrit du Voleur.
Rachilde signale le livre aux lecteurs du Mercure de France et félicite chaudement l'auteur, Alphonse Allais eût voulu le voir « dans toutes les mains dignes de ce nom », mais la plupart des critiques sont trop occupés d'Henry Bordeaux, de Marcel Prévost ou de René Boylesve pour prendre garde à ce chef-d'oeuvre, qui passe généralement inaperçu.
En juillet 1904, un Congrès antimilitariste doit se tenir à Amsterdam, un journal doit y préparer les esprits, le camarade Janvion qui est chargé de le mettre sur pied demande à Darien d'y collaborer. Darien lui trouve un titre : ce sera L'Ennemi du peuple, car, dit-il, si « le peuple a des amis, qu'il les garde ils sont généralement dignes de lui... L'abominable et tyrannique soumission populaire a pu avoir jusqu'ici des excuses : l'ignorance, l'impossibilité matérielle d'une lutte. Aujourd'hui, le Peuple sait, il est armé. Il n'a plus d'excuses » Darien attaque en bloc « l'anarchisme, le socialisme, le radicalisme, les jésuites, la franc-maçonnerie », traîne Clemenceau, « ce vieux phoque libérâtre » dans la boue, définit Tolstoï comme « l'incarnation de la sottise, de la lâcheté de l'hypocrisie », se tourne contre l'anarchiste Malato « gluante fripouille illettrée » et obligea par là le brave Janvion à faire cesser la parution de son journal. Darien a trop d'ennemis et de tous les bords pour ne pas devenir la propre victime de son universel jeu de massacre Il écrit encore quelques romans, La Belle France, l'Epaulette, se passionne pour les idées du réformateur américain Henry George et prône « l'impôt unique », devient on ne sait trop quoi pendant la guerre et meurt en 1921, inconnu de tous et de chacun.
Cet homme singulier, dont on ne discutera pas les idées politiques (elles deviennent assez troubles, quelque peu autoritaires et nationalistes, sur la fin de sa vie), est sans conteste un maître-écrivain. C'est une force de la nature, comme on dit et qui se moque suffisamment de l'art pour faire oeuvre d'artiste. Il obéit à son tempérament, qui est volcanique, et il s'en voudrait, malheureusement, de le discipliner. Un peu plus de travail, un peu plus d'attention à ce qu'il faisait, et il valait bien les Léon Bloy, les Vallès ou les Bernanos. Il lui aurait fallu un peu moins d'idées, également, ces idées dont il est plein et qu'il veut à toute force communiquer, y embarrassant sa plume en de longues tirades vengeresses qui le cours de son torrent figurent autant de rochers sur lesquels le flot se brise. Mais à côté de cela, quel feu, quelle vie et aussi quel humour ! Quelques-uns de ses contemporains s'étalent demandé s'il fallait tout à fait prendre au sérieux M. Georges Darien et c'est également une question qu'on se pose en lisant le Voleur. Ce « roman anarchiste » d'aventures où l'auteur montre et juge de haut en bas la société dans laquelle il vit, c'est-à-dire avec tout le sérieux désirable, est ouvertement copié sur les romans feuilletons de la même époque, avec reconnaissances, hasards miraculeux, traîtres, bandits et orphelines, mélo de Grand-Guignol, invraisemblances et coups de théâtre libérateurs. Peut-on douter que l'auteur se soit beaucoup amusé à l'écrire quand on rencontre au détour d'une page : « Ah ! Ah ! s'écria-t-il en anglais car il parla couramment plusieurs langues, et même le portugais », réflexion qui appartient en propre à Ponson du Terrail, ou quand on tombe, au summum d'une circonstance dramatique, sur le fameux : « sa main était froide comme celle d'un...» (il n'a pas écrit le mot serpent). Sans parler des calembours et des jeux de mots, des pastiches en tous genres, de Zola et d'Eugène Sue, voire De Lautréamont.
Dans l'ensemble pourtant, il vaut mieux que cela et son roman est plus récréation que se donne l'auteur. En dépit du lyrisme « libertaire » son style est d'une sobriété coupante, direct, dru, imagé et, sans chercher la peinte comme Jules Renard ou la phrase qui fait mouche comme Jules Vallès, Darien connait le secret des formules ramassées, des jugements en forme de maximes. Généralement indigné par ce qu'il voit autour de lui et davantage encore par ce qu'il soupçonne, il se garde le plus souvent de jouer au vengeur tonitruant. Il pique, dégonfle, fouaille, lacère, mais en prenant beaucoup de plaisir à ce qu'il fait et parvient à élaborer un comique supérieur, un humour de grand esprit, qui laissent en effet supposer qu'en dépit de ses indignations motivées il est peu de choses qu'il prenne au sérieux.
Le Voleur est l'histoire d'un homme, Georges Randal, tôt orphelin, confié à un tuteur qui le gruge, et qui a peur de devenir pauvre. « J'ai peur d'être un pauvre et j'aime l'argent. Oui, j'aime l'argent ; je n'aime que ça. C'est l'argent seul, je l'ai assez entendu dire, qui peut épargner toutes les souffrances et donner tous les bonheurs ; c'est l'argent seul qui ouvre la porte de la vie, cette porte au seuil de laquelle les déshérités végètent ; c'est l'argent seul qui donne la liberté. » Pour se procurer cet argent dont son oncle et tuteur l'a légalement dépouillé, Randal décide de se faire voleur. Non pas voleur à la façon des bourgeois qu'il voit évoluer autour de lui, c'est-à-dire avec la garantie de la loi, mais cambrioleur. Métier en marge, difficile et plein de risques, mais qui répond à ses instincts et s'accorde avec ses idées: « le voleur, c'est l'Atlas qui porte le monde moderne sur ses épaules, c'est lui qui maintient le globe en équilibre : c'est lui qui s'oppose à ce que la terre devienne définitivement un grand bagne dont les forçats seraient les serfs du travail et dont les garde-chiourmes seraient les usuriers ». le voleur, dit-il encore, et ici on voit apparaître le pince-sans-rire, « va à son but, non pas que le crime soit bien attrayant et que ses profits soient énormes, mais parce qu'il ne peut faire autrement. Il sent peser sur lui l'obligation morale ».
Randal se lance dans la carrière, en France, à Bruxelles, à Londres. Il a fait graver sur sa carte de visite l'appellation passe-partout d' « ingénieur » et en tant que tel il rencontre toutes sortes de gens : rentiers, ecclésiastiques qui vivent ouvertement de l'escroquerie à la crédulité publique, femmes du monde qui, pour les meilleurs coups à tenter, lui indiquent les adresses de leurs amis, industriels, magistrats, notaires, hommes politiques, cocottes, sages-femmes avorteuses, tous concussionnaires, véreux, exploiteurs, suborneurs, escrocs et à peu près tous respectés sinon respectables, détenteurs des plus hautes situations, soutiens de l'ordre et de la morale. Un pied dans la pègre, un autre dans le beau monde. Randal s'est fait une jolie place dans la vie et s'en amuse beaucoup. Il pousse la plaisanterie jusqu'à écrire dans La Revue Pénitentiaire une étude : « de l'influence des tunnels sur la moralité publique », qui lui vaut grande considération. Ses affaires de coeur ne chôment pas non plus : les femmes qu'il aurait aimées et dont il se contente de faire ses maîtresses se sont tôt aperçues que l'honnêteté ne payait guère et suivent des carrières parallèles à la sienne ; auprès de petites bourgeoises et des femmes du monde, qui se débrouillent autrement. Il est auréolé du prestige de son état de voleur et joue les séducteurs. Prospère, considéré (un président du Conseil va jusqu'à lui offrir un siège de député, à tout le moins le ruban rouge) il n'a plus qu'un tout petit saut à faire pour devenir un voleur dans la légalité, un bourgeois. Ce que l'auteur voulait démontrer. Dans une société qui repose sur le vol organisé, un franc-tireur du vol, pourvu qu'il soit prudent et intelligent réussit plus vite que tous les autres à se faire sa place. « Les loups ne se mangent pas entre eux. »
Pourtant, Randal n'est pas heureux. Son ascension a été trop facile et la société l'a trop tôt convaincu qu'il avait eu raison d'agir comme il l'a fait. Elle est pire encore qu'il ne l'imaginait : un vrai coupe-gorge où le fort, c'est-à-dire celui qui possède l'argent, rançonne le faible, le dépouille, le réduit en esclavage, le tue, Randal qui, comme tous les cyniques, est un moraliste rentré, éprouve du dégoût pour ce spectacle épouvantable et, ses souvenirs d'amours lamentablement manquées lui remontant au coeur, il sombre dans la mélancolie : « l'existence est aussi bête, voyez-vous, aussi vide et aussi illogique pour ceux qui la volent que pour ceux qui la gagnent... Ah ! Chienne de vie ! » Il n'a plus besoin de voler maintenant, il lui suffit de vivre, mais est-il passible de vivre comme un bourgeois ?
Cette satire au vitriol, un peu grosse et rudimentaire, s'adresse aujourd'hui à des convertis, mais elle n'est pas périmée pour autant, on s'en doute, Darien y a versé toute sa philosophie d'« animal de combat » : un peu de nietzschéisme de carrefour et beaucoup de l'anarchisme naïf et généreux de la « belle époque ». Mais la sauce fait diablement passer le poisson : savoureuse et relevée d'épices, un régal pour les amateurs.
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Nibelheim
  09 février 2009
George Darien, ça vous dit quelque chose, vous ? Pour ma part, je ne connaissais pas du tout, avant de rencontrer ce nom, par hasard, sur un site de troc. le Voleur ... Une curieuse illustration (Le thérapeute, de Magritte), une quatrième de couverture plutôt alléchante, et hop ! Je décide de me le procurer. J'ai pensé le recevoir pendant longtemps, mais, manque de chance, le livre semble avoir été perdu dans les limbes de la Poste. Il m'a fallu attendre longtemps avant de le trouver enfin sur les étalages d'une librairie, alors que j'étais de passage à Paris. Après avoir terminé Moll Flanders, je me suis donc empressée de commencer ce roman qui m'intriguait tant et que je comptais lire depuis des mois ... Si j'ai choisi d'enchaîner directement sur George Darien après avoir terminé le roman de Defoe, c'est aussi parce qu'ils partent tous deux d'un thème assez semblable, à savoir la figure du voleur. Il me semblait intéressant de comparer ces deux portraits, tous deux rédigés par un "je" sous la forme de faux mémoires, et ce à presque deux-cent ans d'écart.

Le Voleur : voilà un ouvrage difficile à résumer ... Pourquoi ? Parce qu'aux côtés d'une trame simple et légère se succèdent toute une galerie de personnages et un grand nombre de digressions : portraits à charge, caricatures et histoires secondaires glissés ça et là, ou encore textes d'idées dissimulés au fil de l'intrigue. Georges Randal nous raconte son histoire : celle d'un jeune bourgeois qui, ruiné par son oncle après le décès de ses parents, décide de se faire voleur. Avec ce qu'il lui restait, il lui était sans doute possible de vivre, laborieusement. "Tu chercheras à joindre à tes maigres revenus ceux d'un de ces emplois honnêtes qui, pour être peu lucratifs, n'en sont pas moins pénibles. Ceux qui les exercent ne mangent pas tout à fait à leur faim, sont vêtus presque suffisamment, compensant l'absence des joies qu'ils rêvent par l'accomplissement de devoirs sociaux que l'habitude rend nécessaire ; et, à part ça, vivent libres comme l'air - l'air qu'on paye aux contributions directes." Mais ce n'est pas là le chemin que Randal choisit : lui, il préfère dire non à la société et à ses institutions, non à l'ordre et, surtout, non au silence. le Voleur, ce n'est pas que ça, mais c'est un non énergique et retentissant au monde tel qu'il fonctionnait à l'époque - et tel qu'il fonctionne aujourd'hui, pour une large part.
Dans un écrit qui emprunte beaucoup - non sans humour - aux codes et aux clichés au roman-feuilleton en vogue à l'époque, Darien nous permet d'explorer le monde des voleurs et des escrocs : s'y croisent criminels officiels, protégés par les lois et brigands véritables. le lecteur rencontre alors, au détour d'une page, politiciens véreux, voleurs de métier, notaires malhonnêtes, mouchards du gouvernement, faiseuses d'anges, bourreaux, industriels stupides et faussement philanthropes. Et cela, à grands renforts d'extraordinaires facilités de scénario. Mais qu'importe : ce n'est pas la vraisemblance que l'auteur vise en premier lieu. Par la force de la mise en scène, par l'outrance et la noirceur de certains portraits, enfin par l'utilisation libre révolutionnaire d'une forme romanesque donnée, le Voleur semble rappeler parfois l'esprit des oeuvres d'Octave Mirbeau. Comme lui, il se fait arracheur de masques, révélant les vices et les instincts destructeurs des puissants, tout en fustigeant la passivité et l'aveuglement des plus faibles. Et parfois, quand Randal écrit son dégoût du monde, qu'il s'interroge sur son expérience de la vie, on croirait presque entendre Célestine ! Pour exemple : "Ai-je vu des choses mon Dieu ! - même des choses que je ne dirai pas ! ... J'ai passé partout, ou à peu près ; je connais toutes les misères des gens, tous leurs dessous, toutes leurs saletés, leurs secrets infâmes et leurs combinaisons viles, les correspondances adultères de leurs femmes, leurs plans de banqueroutiers et leurs projets d'assassins. Je pourrais en faire des romans, si je voulais ! ..." Cependant, il y a quelque chose de plus touchant, de plus triste même, chez Darien que chez Mirbeau : personnage peut-être davantage autobiographique ; présence, malgré tout, d'un certain romantisme, mais teinté de nihilisme et d'anarchie ; constat amer du narrateur sur son passé et sur ses choix, ... Toujours est-il que je ressens une mélancolie bien plus présente dans le voleur, alors que les lectures de Mirbeau me semblent davantage roboratives. de ce que j'en ai lu, tout au moins.

Ainsi, comme je l'ai dit, Randal s'oppose à beaucoup de choses, alors qu'il découvre l'envers du décor social et les vrais visages sous les masques ... Seulement, que faire, après avoir constaté tout ça ? Randal se tourne tout d'abord vers ses collègues voleurs et il pense un instant avoir trouvé sa réponse. Réfugié à Londre, il y rencontre Roger-La-Honte et Brousaille, figures positives et charmantes d'un frère et d'une soeur errant sur les toits de la grande ville. Cependant, ces deux-là font figure d'exceptions. Apparaissent d'autres figures, plus inquiétantes, plus grimaçantes ... Randal finit par se dire que "les vices des canailles ne valent pas mieux que ceux des honnêtes gens." Ce dernier est tenté de voir du côté du socialisme : déception nouvelle. "J'ai vu ceux de 48 avec leurs barbes, ceux de 71 avec leurs cheveux, et tous les autres, avec leur salive." L'anarchisme est révoqué également : autant de promesses faites à un peuple qui les attend pour demain plutôt que d'agir aujourd'hui. le mot est lancé : "Pépinières d'exploiteurs, séminaires de dupes, magasins d'accessoires de la maison Vidocq ..." Qu'est-ce qui compte alors, après tout ça ? Entre toutes ces errances, Darien nous le dit, Randal nous l'assène : c'est l'Individu, c'est le moi, étouffé sous la société, les convenances, les institutions, écrasé par l'éducation, le service militaire, le monde du travail. Et ce qui est important, c'est de vivre, d'exister par soi-même et pour soi-même, uniquement.
Ce qui est tragique, pourtant, c'est que malgré ces intuitions, Randal échoue. Ne parvenant pas à vivre comme il l'entend, peut-être même ne sachant comment vivre, il passe lui aussi, comme tous les autres, à côté de sa vie. Dernière page du roman, dernière feuille de ces confessions, et il jette ce constat amer : "J'ai voulu vivre à ma guise, et je n'y ai pas réussi souvent. J'ai fait beaucoup de mal à mes semblables, comme les autres ;et même un peu de bien, comme les autres ; le tout sans grande raison et parfois malgré moi, comme les autres. L'existence est aussi bête, voyez-vous, aussi vide et aussi illogique pour ceux qui la volent que pour ceux qui la gagnent." Partie intégrante d'un mécanisme plus grand qui lui échappe, le voleur est aussi déterminé que les autres et joue lui aussi un rôle dans la société, quoi qu'il dise.
Le Voleur se clôt alors que George Randal délaisse son manuscrit dans une chambre d'hôtel, laissant là sa valise, abandonnant son métier et ne sachant que devenir. La boucle se referme, et les multiples questions jetées ça et là au fil de l'histoire n'ont pas été résolues. Cependant, quand on referme le livre, elles résonnent encore en nous, douloureuses, inquiétantes. Avec un vrai sens de la formule, Darien nous entraîne dans cette vie menée tambour battant, alternant descriptions de cambriolages, personnages truculents, cavales entre la France, la Belgique et l'Angleterre. L'humour côtoie de près le désespoir, chez cet homme à la fois dandy et vandale.
Une ode à la liberté et à l'individualité, une recherche désespérée de réponses, une émotion et une énergie communicatives.
A découvrir d'urgence !

Lien : http://carnets-plume.blogspo..
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NMTB
  20 décembre 2014
« La propriété c'est le vol », telle est l'epigraphe qu'on aurait pu attendre de ce livre, cependant Georges Darien a préféré citer La Fontaine, qui à défaut d'être le plus moralisateur des fabulistes est au moins le plus fabulateur des moralistes. Et finalement cela convient très bien à cette affabulation immoraliste qu'est « le voleur ». Mais d'abord, sur la forme. Randal, le narrateur, utilise un présent perpétuel et instantané assez déroutant, c'est-à-dire qu'il raconte tous les évènements au présent, même ceux de sa tendre enfance, ce qui provoque des ruptures spatio-temporelles pour le moins brutales puisque la plus grande partie du récit se passe durant son âge adulte. Ces ruptures continuent tout le long du roman pour suivre l'action au plus près et sont soulignées parfois avec humour. Autre chose de presque permanent, c'est l'humour. Autant dire qu'on n'éclate pas non plus de rire, car c'est un humour grinçant, mélange d'ironie amère et de cynisme. S'il fait sourire au début, à partir du moment où l'on se fait soi-même railler - et ce moment arrive fatalement car Darien tape sur tout ce qui bouge - on commence alors à rire jaune… à moins d'être l'un de ces « bourgeois satisfaits », c'est-à-dire aveuglé par l'orgueil, comme le sont les maris constamment moqués dans les comédies de boulevard. Comédies qui sont l'une des références principales du « Voleur ». En effet, on a notre lot de maris trompés, de cocottes écervelées, d'hommes se cachant derrière les rideaux et de situations grotesques. Mais, malgré tout, cette comédie boulevardière a des airs de tragédie stupide. Georges Darien écrit dans l'avant-propos qu'il a volé le manuscrit du « Voleur » à Georges Randal, un homme devenu voleur parce que son oncle l'a volé. D'entrée de jeu, cette mise en abyme éclaire ou obscurcit le reste du roman. Il ne sera plus question que de dénigrer la société et de faire l'apologie des voleurs, ou de faire l'apologie de l'individualisme et de dénigrer les propriétaires. le problème étant que les propriétaires sont pour Randal des voleurs, des voleurs légaux qui se protègent derrière le sacro-saint Code Pénal, mais des voleurs quand même. D'autre part, à plusieurs reprises, Darien essaye de démontrer que le voleur est le rouage essentiel de la société, ou du moins qu'il lui est utile… Peu importe les théories fumeuses, car c'est avant tout une satire de la société dans son ensemble et pour la dénoncer Randal fait une caricature acerbe des bourgeois, des curés, des journalistes, des mouchards, des juges, des politiciens, des socialistes, des anarchistes et de tous les résignés. Tous, même les voleurs, passent sous la moulinette de son sarcasme. Randal ne dit donc rien de positif ? Si, il prône, principalement à travers les membres de la famille Voisin, la vie au jour le jour sans se préoccuper du passé, ni s'inquiéter de l'avenir, de faire fi de la morale, de laisser libre cours à ses passions et de libérer son individualité. Cependant son individualisme à lui est empêtré dans la société et il n'a en rien réglé ce dilemme ; il déteste les bourgeois, mais il est comme eux : « j'aime l'argent, je n'aime que ça ». Il fustige la résignation moutonnière : « c'est comme si le cri de révolte, douloureux et rare, faisait place à un ricanement facile et général », alors que c'est le plus ricaneur de tous. Il se moque du sentimentalisme et pourtant regrette d'être incapable d'aimer, etc… Les contradictions grossières, les paradoxes énormes, l'absurdité irrésolue, voilà ce qui me semble faire l'intérêt de « ce récit où frémit la douleur d'être, où fredonne la bêtise de l'existence ».
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LuniverLuniver   18 octobre 2012
Éducation. La chasse aux instincts. On me reproche mes défauts ; on me fait honte de mes imperfections. Je ne dois pas être comme je suis, mais comme il faut. Pourquoi faut-il ?... On m'incite à suivre les bons exemples ; parce qu'il n'y a que les mauvais qui décident à agir. On m'apprend à ne pas tromper les autres ; mais point à ne pas me laisser tromper. On m'inocule la raison - ils appellent ça comme ça - juste à la place du cœur. Mes sentiments violents sont criminels, ou au moins déplacés ; on m'enseigne à les dissimuler. De ma confiance, on fait quelque chose qui mérite d'avoir un nom : la servilité ; de mon orgueil, quelque chose qui ne devrait pas en avoir : le respect humain. Le crâne déprimé par le casque d'airain de la saine philosophie, les pieds alourdis par les brodequins à semelles de plomb dont me chaussent les moralistes, je pourrai décemment, vers mon quatrième lustre, me présenter à mes semblables. J'aurai du savoir-vivre. Je regarderai passer ma vie derrière le carreau brouillé des conventions hypocrites, avec permission de la romantiser un peu, mais défense de la vivre. J'aurai peur. Car il n'y a qu'une chose qu'on m'apprenne ici, je le sais ! On m'apprend à avoir peur.
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LuniverLuniver   18 octobre 2012
Libéré ! Ce mot me fait réfléchir longuement, pendant cette nuit où je me suis allongé, pour la dernière fois, dans un lit militaire. Je compte. Collège, caserne. Voilà quatorze ans que je suis enfermé. Quatorze ans ! Oui, la caserne continue le collège... Et les deux, où l'initiative de l'être est brisée sous la barre de fer des règlements, où la vengeance brutale s'exerce et devient juste dès qu'on l'appelle punition - les deux sont la prison - Quatorze années d'internement, d'affliction, de servitude - pour rien...

Mais qu'est-ce qu'il faudra que je fasse, à présent que je suis libéré, pour qu'on m'incarcère pendant aussi longtemps ? Quelle multitude de délits, quelle foule de crimes me faudra-t-il commettre ?...
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LuniverLuniver   21 octobre 2012
Ah ! Si les détroussés des entreprises financières, les victimes de l'arbitraire gouvernemental avaient pris le parti d'agir contre les auteurs, en chair et en os, de leurs misères, il n'y aurait pas eu, après ce désastre, cette iniquité, et cette infamie après cette ruine. La vendetta n'est pas toujours une mauvaise chose, après tout, ni même une chose immorale ; et devant l'approbation universelle qui aurait salué, par exemple, l'exécution d'un forban de l'agio, le maquis serait devenu inutile... Mais ce sont les institutions, aujourd'hui, qui sont coupables de tout ; on a oublié qu'elles n'existent que par les hommes. Et plus personne n'est responsable, nulle part, ni en politique ni ailleurs...
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LuniverLuniver   22 octobre 2012
Conclusion ? Je ne serai plus un voleur, c'est certain. Et encore ! Pour répondre de l'avenir, il faudrait qu'il ne me fût pas possible d'interroger le passé... J'ai voulu vivre à ma guise, et je n'y ai pas réussi souvent. J'ai fait beaucoup de mal à mes semblables, comme les autres ; et même un peu de bien, comme les autres ; le tout sans grande raison et parfois malgré moi, comme les autres. L'existence est aussi bête, voyez-vous, aussi vide et aussi illogique pour ceux qui la volent que pour ceux qui la gagnent. Que faire de son cœur ? que faire de son énergie ? que faire de sa force ?
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issablagaissablaga   11 décembre 2015
Je suis un voleur, c’est vrai. Mais j’ai assez de philosophie pour me rendre compte de la signification des mots et pour ne leur attribuer que l’importance qu’ils méritent. Dans l’état naturel, le voleur, c’est celui qui a du superflu, le riche, « Dans l’état social actuel, le voleur c’est celui qui rançonne le riche. Quel bouleversement d’idées ! » ainsi qu’on l’a dit avant moi. Mais qu’importe ? L’erreur n’a qu’un temps…
Au fond, je mets simplement en jeu, moi, fils et neveu de bourgeois, par des actes franchement caractérisés, des aptitudes que j’ai reçues de mes parents et qu’ils développaient sournoisement, dans leur genre d’existence timide, par des actes fort rapprochés des miens.
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