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André Zavriew (Traducteur)
ISBN : 2246724716
Éditeur : Grasset (30/01/2008)

Note moyenne : 3.67/5 (sur 3 notes)
Résumé :

18 mai 1922, salons de l'hôtel Majestic à Paris. Les mécènes Sydney et Violet Schiff réunissent les plus grands artistes de l'époque en l'honneur d'Igor Stravinsky, dont les Ballets russes viennent de représenter l'opéra-ballet Renard. Entrent les uns après les autres autant d'hommes qui, chacun à sa façon, marqueront leur temps. Stravinsky lui-même, suivi de Diaghilev, l'impresario des Ballets russes ; Picasso, animal, délicieux, séduisant ; Joyce, ivre... >Voir plus
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Critiques, Analyses & Avis (3) Ajouter une critique
nicole42
  29 octobre 2013
La parution de Proust at the Majestic : The Last Days of the Author Whose Book Changed Paris [i] par Richard Davenport-Hines en 2006 et sa traduction en français, Proust au Majestic[ii] en 2008 ont suscité grand nombre de critiques enthousiastes d'experts en Proust. [iii] Entre le fameux souper au Majestic en mai 1922 au premier chapitre et la mort de Proust en novembre de la même année au dernier, Davenport-Hines examine avec finesse, érudition et humour la vie personnelle de l'auteur (notamment la candeur de celui-ci s'agissant de son “inversion”), les personnages et les thèmes de la Recherche, faisant ainsi émerger toute la société qui entourait Proust au début des années 20.
Davenport-Hines encadre son essai de deux lieux intérieurs – le Majestic, le palace moderniste de l'avenue Kléber et la chambre caverneuse de Proust, rue Hamelin - connectés par deux trajets extérieurs –de la chambre au Majestic et de la chambre au cimetière du Père Lachaise. Ces endroits délimitent l'acheminement de Proust à la fin de sa vie, le sanctuaire de la rue Hamelin étant le centre de travail et de souffrance de l'auteur.
On se concentrera ici sur la réunion nocturne au Majestic afin de démontrer son caractère à la fois exceptionnel et banal. C'est une soirée mondaine parmi bien d'autres à l'époque – sans doute l'équivalent aujourd'hui d'une post-Oscar party; cependant elle atteint une dimension mythique en rassemblant after-hours les grands du modernisme.
Le 18 mai 1922, un souper fin a lieu au Majestic pour fêter la première du ballet le Renard de Stravinski interprété par les Ballets russes de Diaghilev avec une chorégraphie de Nijinska, la soeur de Nijinski. La soirée est donnée par un couple d'Anglais, Violet et Sydney Schiff, juifs fortunés, grands amateurs d'art, de musique et de littérature, mais elle est organisée par le célèbre impresario des Ballets russes Diaghilev - lui-même invité d'honneur. Une quarantaine de personnes sont invitées, soit par Diaghilev, soit par les Schiff : des femmes du monde (dont la princesse Edmond de Polignac qui avait commandité le ballet à Stravinski), le demi-monde des émigrés russes (danseurs, musiciens, peintres), Stravinski bien sûr et Picasso, très investi dans la création des décors des ballets russes -- bref le tout-Paris du moment. Misia Sert, la mécène des Ballets russes, surnommée « Madame Verdurinska » par son amie Gabrielle Chanel, doit certainement assister à la soirée, car elle assure avec Diaghilev la médiation de ce nouveau gotha artistique, mais la liste des invités n'est pas publiée. [iv] Cette soirée si soigneusement élaborée reste pourtant très tendue : Diaghilev est l'invité d'honneur, mais c'est aussi lui qui paie. Les critiques d'art (dont Clive Bell) observent, jugent et se moquent des amateurs d'art et autres invités. Amis et ennemis se toisent. Picasso s'ennuie. Diaghilev et Stravinski, bien que collaborateurs artistiques, entretiennent un rapport antagoniste depuis des années.[v] L'imprésario est aussi enragé de la présence de Nijinska car elle lui rappelle Nijinski son ancien amant qui l'a laissé tomber pour se marier. La présence de Diaghilev doit exercer une tension érotique, lui qui a fait de la scène des Ballets russes un écrin public pour les beaux danseurs et chorégraphes – ses amants ou ses muses.[vi] Alors qu'on sert le café, James Joyce arrive l'air minable en titubant. Les Schiff ont sans doute du mal à cacher leur angoisse : l'ami intime qu'ils ont personnellement invité viendra-t-il ? Il s'agit évidemment de Marcel Proust. Celui-ci arrivera finalement vers deux heures trente du matin, élégamment vêtu ; malgré sa maladie, il ne peut laisser passer une telle occasion de se mêler au tout-Paris. La soirée est en effet l'apogée mondaine de la dernière année de sa vie.
Cette réception restreinte aux initiés, se situe hors du quotidien et de la normalité, puisqu'en pleine nuit, et chacun va y échanger conversations spirituelles ou mots acerbes en anglais, français ou russe. Les Schiff et Diaghilev facilitent des rencontres qui ne peuvent avoir lieu que dans une telle liminalité, un tel « entre-deux » exclusif. Toutefois des personnalités aussi monumentales que Stravinski, Picasso, Joyce et Proust peuvent-elles trouver un terrain d'entente ? Ainsi, la rencontre tant attendue de Proust et Joyce sera un fiasco : ils n'ont aucune appréciation pour leurs oeuvres respectives.
A la fin de la soirée, Proust retourne chez lui en taxi avec les Schiff qui s'accrochent amoureusement à lui suivis de Joyce, l'indésirable, dont on arrivera difficilement à se débarrasser. La chambre de Proust est ce lieu caché, refuge pour écrire et souffrir, où seuls les intimes sont admis. Proust s'y cloîtrera durant les six mois à venir jusqu'à sa mort, le 18 novembre 1922. Trois jours plus tard, ce sera le passage de la mort privée à la mort publique et le cercueil de Proust sera amené au cimetière du Père-Lachaise accompagné du tout Paris. Au cimetière, en plein jour, se retrouveront ceux-là mêmes qui se trouvaient à la fête nocturne du Majestic.
En mai 1885, Paris donnait à Victor Hugo des funérailles nationales et la belle époque allait commencer avec une liberté artistique et culturelle inconcevable jusqu'alors. [vii] La culmination de cette ère de « banquets » et de fêtes fut la création par Diaghilev du ballet de Stravinski, le Sacre du printemps, avec une chorégraphie de Nijinski en 1913. (Pour fêter le centenaire de l'oeuvre, le Joffrey Ballet reprend en 2013 la chorégraphie originale.) On a comparé le scandale du Sacre à la bataille d'Hernani en 1830. Par ailleurs, la célébration du Renard peut se voir comme un coda à toute l'exubérance créatrice du début du vingtième siècle. Ceux qui accompagnèrent Proust à sa dernière demeure pensaient-ils à leur rencontre du 18 mai ? Etait-ce l'enterrement d'une époque révolue? La recherche avait-elle changé Paris ? Toujours est-il qu'avec sa mort Proust entrait vraiment dans le domaine public, lui qui avait toujours préféré vivre dans le privé et le nocturne, comme l'atteste la soirée au Majestic.

[1] L'édition originale a été publiée en Angleterre sous le titre A Night at the Majestic, Faber et Faber, 2006.
[ii] Davenport-Hines, Richard. Proust at the Majestic, The Last Days of the Author Whose Book Changed Paris, Bloomsbury Press, 2006.
[iii] La traduction française de André Zavriew a été publiée sous le titre Proust au Majestic (Grasset & Fasquelle, 2008).
[iv] Voir "Misia, Reine de Paris". Exposition au Musée d'Orsay, 12 juin-9 sept. 2012.
[v] Joseph, Charles M. “Diaghilev and Stravinsky”, The Ballets Russes and Its World, Yale University Press, 1999.
[vi] Garafola, Lynn. "Reconfigurating the Sexes", The Ballets Russes and Its World, Yale University Press, 1999.
[vii] Shattuck, Roger. The Banquet Years, Vintage Books, 1955. Traduit en français sous le titre Les Primitifs de l'avant-garde, Rousseau, Satie, Jarry, Apollinaire.
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nicole42
  29 octobre 2013
La parution de Proust at the Majestic : The Last Days of the Author Whose Book Changed Paris [i] par Richard Davenport-Hines en 2006 et sa traduction en français, Proust au Majestic[ii] en 2008 ont suscité grand nombre de critiques enthousiastes d'experts en Proust. [iii] Entre le fameux souper au Majestic en mai 1922 au premier chapitre et la mort de Proust en novembre de la même année au dernier, Davenport-Hines examine avec finesse, érudition et humour la vie personnelle de l'auteur (notamment la candeur de celui-ci s'agissant de son “inversion”), les personnages et les thèmes de la Recherche, faisant ainsi émerger toute la société qui entourait Proust au début des années 20.
Davenport-Hines encadre son essai de deux lieux intérieurs – le Majestic, le palace moderniste de l'avenue Kléber et la chambre caverneuse de Proust, rue Hamelin - connectés par deux trajets extérieurs –de la chambre au Majestic et de la chambre au cimetière du Père Lachaise. Ces endroits délimitent l'acheminement de Proust à la fin de sa vie, le sanctuaire de la rue Hamelin étant le centre de travail et de souffrance de l'auteur.
On se concentrera ici sur la réunion nocturne au Majestic afin de démontrer son caractère à la fois exceptionnel et banal. C'est une soirée mondaine parmi bien d'autres à l'époque – sans doute l'équivalent aujourd'hui d'une post-Oscar party; cependant elle atteint une dimension mythique en rassemblant after-hours les grands du modernisme.
Le 18 mai 1922, un souper fin a lieu au Majestic pour fêter la première du ballet le Renard de Stravinski interprété par les Ballets russes de Diaghilev avec une chorégraphie de Nijinska, la soeur de Nijinski. La soirée est donnée par un couple d'Anglais, Violet et Sydney Schiff, juifs fortunés, grands amateurs d'art, de musique et de littérature, mais elle est organisée par le célèbre impresario des Ballets russes Diaghilev - lui-même invité d'honneur. Une quarantaine de personnes sont invitées, soit par Diaghilev, soit par les Schiff : des femmes du monde (dont la princesse Edmond de Polignac qui avait commandité le ballet à Stravinski), le demi-monde des émigrés russes (danseurs, musiciens, peintres), Stravinski bien sûr et Picasso, très investi dans la création des décors des ballets russes -- bref le tout-Paris du moment. Misia Sert, la mécène des Ballets russes, surnommée « Madame Verdurinska » par son amie Gabrielle Chanel, doit certainement assister à la soirée, car elle assure avec Diaghilev la médiation de ce nouveau gotha artistique, mais la liste des invités n'est pas publiée. [iv] Cette soirée si soigneusement élaborée reste pourtant très tendue : Diaghilev est l'invité d'honneur, mais c'est aussi lui qui paie. Les critiques d'art (dont Clive Bell) observent, jugent et se moquent des amateurs d'art et autres invités. Amis et ennemis se toisent. Picasso s'ennuie. Diaghilev et Stravinski, bien que collaborateurs artistiques, entretiennent un rapport antagoniste depuis des années.[v] L'imprésario est aussi enragé de la présence de Nijinska car elle lui rappelle Nijinski son ancien amant qui l'a laissé tomber pour se marier. La présence de Diaghilev doit exercer une tension érotique, lui qui a fait de la scène des Ballets russes un écrin public pour les beaux danseurs et chorégraphes – ses amants ou ses muses.[vi] Alors qu'on sert le café, James Joyce arrive l'air minable en titubant. Les Schiff ont sans doute du mal à cacher leur angoisse : l'ami intime qu'ils ont personnellement invité viendra-t-il ? Il s'agit évidemment de Marcel Proust. Celui-ci arrivera finalement vers deux heures trente du matin, élégamment vêtu ; malgré sa maladie, il ne peut laisser passer une telle occasion de se mêler au tout-Paris. La soirée est en effet l'apogée mondaine de la dernière année de sa vie.
Cette réception restreinte aux initiés, se situe hors du quotidien et de la normalité, puisqu'en pleine nuit, et chacun va y échanger conversations spirituelles ou mots acerbes en anglais, français ou russe. Les Schiff et Diaghilev facilitent des rencontres qui ne peuvent avoir lieu que dans une telle liminalité, un tel « entre-deux » exclusif. Toutefois des personnalités aussi monumentales que Stravinski, Picasso, Joyce et Proust peuvent-elles trouver un terrain d'entente ? Ainsi, la rencontre tant attendue de Proust et Joyce sera un fiasco : ils n'ont aucune appréciation pour leurs oeuvres respectives.
A la fin de la soirée, Proust retourne chez lui en taxi avec les Schiff qui s'accrochent amoureusement à lui suivis de Joyce, l'indésirable, dont on arrivera difficilement à se débarrasser. La chambre de Proust est ce lieu caché, refuge pour écrire et souffrir, où seuls les intimes sont admis. Proust s'y cloîtrera durant les six mois à venir jusqu'à sa mort, le 18 novembre 1922. Trois jours plus tard, ce sera le passage de la mort privée à la mort publique et le cercueil de Proust sera amené au cimetière du Père-Lachaise accompagné du tout Paris. Au cimetière, en plein jour, se retrouveront ceux-là mêmes qui se trouvaient à la fête nocturne du Majestic.
En mai 1885, Paris donnait à Victor Hugo des funérailles nationales et la belle époque allait commencer avec une liberté artistique et culturelle inconcevable jusqu'alors. [vii] La culmination de cette ère de « banquets » et de fêtes fut la création par Diaghilev du ballet de Stravinski, le Sacre du printemps, avec une chorégraphie de Nijinski en 1913. (Pour fêter le centenaire de l'oeuvre, le Joffrey Ballet reprend en 2013 la chorégraphie originale.) On a comparé le scandale du Sacre à la bataille d'Hernani en 1830. Par ailleurs, la célébration du Renard peut se voir comme un coda à toute l'exubérance créatrice du début du vingtième siècle. Ceux qui accompagnèrent Proust à sa dernière demeure pensaient-ils à leur rencontre du 18 mai ? Etait-ce l'enterrement d'une époque révolue? La recherche avait-elle changé Paris ? Toujours est-il qu'avec sa mort Proust entrait vraiment dans le domaine public, lui qui avait toujours préféré vivre dans le privé et le nocturne, comme l'atteste la soirée au Majestic.

[1] L'édition originale a été publiée en Angleterre sous le titre A Night at the Majestic, Faber et Faber, 2006.
[ii] Davenport-Hines, Richard. Proust at the Majestic, The Last Days of the Author Whose Book Changed Paris, Bloomsbury Press, 2006.
[iii] La traduction française de André Zavriew a été publiée sous le titre Proust au Majestic (Grasset & Fasquelle, 2008).
[iv] Voir "Misia, Reine de Paris". Exposition au Musée d'Orsay, 12 juin-9 sept. 2012.
[v] Joseph, Charles M. “Diaghilev and Stravinsky”, The Ballets Russes and Its World, Yale University Press, 1999.
[vi] Garafola, Lynn. "Reconfigurating the Sexes", The Ballets Russes and Its World, Yale University Press, 1999.
[vii] Shattuck, Roger. The Banquet Years, Vintage Books, 1955. Traduit en français sous le titre Les Primitifs de l'avant-garde, Rousseau, Satie, Jarry, Apollinaire.
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nicole42
  29 octobre 2013
La parution de Proust at the Majestic : The Last Days of the Author Whose Book Changed Paris [i] par Richard Davenport-Hines en 2006 et sa traduction en français, Proust au Majestic[ii] en 2008 ont suscité grand nombre de critiques enthousiastes d'experts en Proust. [iii] Entre le fameux souper au Majestic en mai 1922 au premier chapitre et la mort de Proust en novembre de la même année au dernier, Davenport-Hines examine avec finesse, érudition et humour la vie personnelle de l'auteur (notamment la candeur de celui-ci s'agissant de son “inversion”), les personnages et les thèmes de la Recherche, faisant ainsi émerger toute la société qui entourait Proust au début des années 20.
Davenport-Hines encadre son essai de deux lieux intérieurs – le Majestic, le palace moderniste de l'avenue Kléber et la chambre caverneuse de Proust, rue Hamelin - connectés par deux trajets extérieurs –de la chambre au Majestic et de la chambre au cimetière du Père Lachaise. Ces endroits délimitent l'acheminement de Proust à la fin de sa vie, le sanctuaire de la rue Hamelin étant le centre de travail et de souffrance de l'auteur.
On se concentrera ici sur la réunion nocturne au Majestic afin de démontrer son caractère à la fois exceptionnel et banal. C'est une soirée mondaine parmi bien d'autres à l'époque – sans doute l'équivalent aujourd'hui d'une post-Oscar party; cependant elle atteint une dimension mythique en rassemblant after-hours les grands du modernisme.
Le 18 mai 1922, un souper fin a lieu au Majestic pour fêter la première du ballet le Renard de Stravinski interprété par les Ballets russes de Diaghilev avec une chorégraphie de Nijinska, la soeur de Nijinski. La soirée est donnée par un couple d'Anglais, Violet et Sydney Schiff, juifs fortunés, grands amateurs d'art, de musique et de littérature, mais elle est organisée par le célèbre impresario des Ballets russes Diaghilev - lui-même invité d'honneur. Une quarantaine de personnes sont invitées, soit par Diaghilev, soit par les Schiff : des femmes du monde (dont la princesse Edmond de Polignac qui avait commandité le ballet à Stravinski), le demi-monde des émigrés russes (danseurs, musiciens, peintres), Stravinski bien sûr et Picasso, très investi dans la création des décors des ballets russes -- bref le tout-Paris du moment. Misia Sert, la mécène des Ballets russes, surnommée « Madame Verdurinska » par son amie Gabrielle Chanel, doit certainement assister à la soirée, car elle assure avec Diaghilev la médiation de ce nouveau gotha artistique, mais la liste des invités n'est pas publiée. [iv] Cette soirée si soigneusement élaborée reste pourtant très tendue : Diaghilev est l'invité d'honneur, mais c'est aussi lui qui paie. Les critiques d'art (dont Clive Bell) observent, jugent et se moquent des amateurs d'art et autres invités. Amis et ennemis se toisent. Picasso s'ennuie. Diaghilev et Stravinski, bien que collaborateurs artistiques, entretiennent un rapport antagoniste depuis des années.[v] L'imprésario est aussi enragé de la présence de Nijinska car elle lui rappelle Nijinski son ancien amant qui l'a laissé tomber pour se marier. La présence de Diaghilev doit exercer une tension érotique, lui qui a fait de la scène des Ballets russes un écrin public pour les beaux danseurs et chorégraphes – ses amants ou ses muses.[vi] Alors qu'on sert le café, James Joyce arrive l'air minable en titubant. Les Schiff ont sans doute du mal à cacher leur angoisse : l'ami intime qu'ils ont personnellement invité viendra-t-il ? Il s'agit évidemment de Marcel Proust. Celui-ci arrivera finalement vers deux heures trente du matin, élégamment vêtu ; malgré sa maladie, il ne peut laisser passer une telle occasion de se mêler au tout-Paris. La soirée est en effet l'apogée mondaine de la dernière année de sa vie.
Cette réception restreinte aux initiés, se situe hors du quotidien et de la normalité, puisqu'en pleine nuit, et chacun va y échanger conversations spirituelles ou mots acerbes en anglais, français ou russe. Les Schiff et Diaghilev facilitent des rencontres qui ne peuvent avoir lieu que dans une telle liminalité, un tel « entre-deux » exclusif. Toutefois des personnalités aussi monumentales que Stravinski, Picasso, Joyce et Proust peuvent-elles trouver un terrain d'entente ? Ainsi, la rencontre tant attendue de Proust et Joyce sera un fiasco : ils n'ont aucune appréciation pour leurs oeuvres respectives.
A la fin de la soirée, Proust retourne chez lui en taxi avec les Schiff qui s'accrochent amoureusement à lui suivis de Joyce, l'indésirable, dont on arrivera difficilement à se débarrasser. La chambre de Proust est ce lieu caché, refuge pour écrire et souffrir, où seuls les intimes sont admis. Proust s'y cloîtrera durant les six mois à venir jusqu'à sa mort, le 18 novembre 1922. Trois jours plus tard, ce sera le passage de la mort privée à la mort publique et le cercueil de Proust sera amené au cimetière du Père-Lachaise accompagné du tout Paris. Au cimetière, en plein jour, se retrouveront ceux-là mêmes qui se trouvaient à la fête nocturne du Majestic.
En mai 1885, Paris donnait à Victor Hugo des funérailles nationales et la belle époque allait commencer avec une liberté artistique et culturelle inconcevable jusqu'alors. [vii] La culmination de cette ère de « banquets » et de fêtes fut la création par Diaghilev du ballet de Stravinski, le Sacre du printemps, avec une chorégraphie de Nijinski en 1913. (Pour fêter le centenaire de l'oeuvre, le Joffrey Ballet reprend en 2013 la chorégraphie originale.) On a comparé le scandale du Sacre à la bataille d'Hernani en 1830. Par ailleurs, la célébration du Renard peut se voir comme un coda à toute l'exubérance créatrice du début du vingtième siècle. Ceux qui accompagnèrent Proust à sa dernière demeure pensaient-ils à leur rencontre du 18 mai ? Etait-ce l'enterrement d'une époque révolue? La recherche avait-elle changé Paris ? Toujours est-il qu'avec sa mort Proust entrait vraiment dans le domaine public, lui qui avait toujours préféré vivre dans le privé et le nocturne, comme l'atteste la soirée au Majestic.

[1] L'édition originale a été publiée en Angleterre sous le titre A Night at the Majestic, Faber et Faber, 2006.
[ii] Davenport-Hines, Richard. Proust at the Majestic, The Last Days of the Author Whose Book Changed Paris, Bloomsbury Press, 2006.
[iii] La traduction française de André Zavriew a été publiée sous le titre Proust au Majestic (Grasset & Fasquelle, 2008).
[iv] Voir "Misia, Reine de Paris". Exposition au Musée d'Orsay, 12 juin-9 sept. 2012.
[v] Joseph, Charles M. “Diaghilev and Stravinsky”, The Ballets Russes and Its World, Yale University Press, 1999.
[vi] Garafola, Lynn. "Reconfigurating the Sexes", The Ballets Russes and Its World, Yale University Press, 1999.
[vii] Shattuck, Roger. The Banquet Years, Vintage Books, 1955. Traduit en français sous le titre Les Primitifs de l'avant-garde, Rousseau, Satie, Jarry, Apollinaire.
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