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Manuel Tricoteaux (Traducteur)
EAN : 9782742769209
420 pages
Actes Sud (07/09/2007)
4.3/5   10 notes
Résumé :
Sujet politiquement incorrect, sous-estimé par Fernand Braudel et par nombre d'historiens, l'esclavage blanc pratiqué par ceux que l'on nommait alors les Barbaresques a bel et bien existé sur une grande échelle et constitué une véritable traite qui fit, durant près de trois siècles, plus d'un million de victimes. Qui étaient-elles ? Comment se les procurait-on ? Comment fonctionnaient les marchés d'Alger, Tunis et Tripoli, les trois villes qui formaient le noyau dur... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (5) Ajouter une critique
Esclavage. Dans nos sociétés, le terme évoque immédiatement la traite transatlantique, qui a envoyé tant d'individus d'Afrique noire vers les Amériques.

Il a pourtant existé une traite d'esclaves blancs, capturés par des pirates barbaresques (provenant du Maghreb) sur les mers et dans les terres italiennes, espagnoles, françaises, parfois même jusqu'en Irlande ou en Islande, pour être amené sur les marchés aux esclaves. Avec un pouvoir central faible, les pachas locaux laissaient faire, pourvu qu'on n'oublie pas de leur verser une part des bénéfices.

L'intérêt de ces captures était double : pour les esclaves issus des classes sociales les plus pauvres, s'approprier de la main-d'oeuvre peu coûteuse pour les galères ou les travaux lourds ; mais également par les possibilités de rachat qu'offraient les artisans, les religieux ou les nobles. La porte était toujours ouverte aux familles pour faire sortir de sa condition un être cher (au sens figuré comme au sens propre). Certains pirates revenaient d'ailleurs dans les villages pillés dès le lendemain pour proposer un rachat au rabais aux habitants restants (un « tiens » vaut mieux que deux « tu l'auras. »).

Évidemment, l'aspect religieux avait aussi son rôle. D'une part, après la Reconquista, capturer des esclaves chrétiens avait des allures de vengeance pour les pirates du monde islamique ; d'autre part, la famille restée au pays avait très peur de voir le captif embrasser l'islam, peur sur laquelle jouaient d'ailleurs les maîtres pour faire montrer les enchères. Cette crainte était d'autant plus réaliste qu'adopter la foi musulmane pouvait adoucir les conditions de vie de l'esclave, voire lui offrir une position sociale convenable dans sa nouvelle nation. de véritables campagnes caritatives à grande échelle se mettaient alors en place pour arracher les esclaves aux périls moraux qui menaçaient leurs âmes et montrer que la Chrétienté n'abandonnait pas ses enfants.

­Plusieurs actions militaires de la part des pays européens, puis la colonisation, auront mis fin d'abord à cette pratique, ensuite à son souvenir même. Un certain sentiment de supériorité viendra gommer le fait que pendant quelques siècles, c'étaient les habitants des côtes européennes qui ont tremblé. L'auteur affirme même que l'époque a marqué durablement les imaginaires de certains pays, rendant la mer dangereuse dans l'esprit de ses habitants.

Le livre était très instructif, et ses sources semblent faire consensus. Un point désagréable est que l'auteur insiste lourdement sur le fait que les études précédentes sous-évaluaient systématiquement l'ampleur du phénomène, et que parmi les descriptions des sévices que pouvaient subir les esclaves, il fallait toujours retenir le pire. Plutôt que de me convaincre, ça m'a plutôt amené à avoir des doutes sur ses intentions réelles. L'emploi de termes comme « barbaresque » ou « renégats », qui sont connotés très négativement, aussi, même si ça a l'air d'être les termes « scientifiques » corrects. L'auteur a l'air reconnu dans son domaine, même si ses estimations semblent une borne supérieure. Il avance le chiffre de 1.25 millions d'esclaves capturés en Barbarie (pour comparaison, la traite transatlantique en aurait compté 12 millions), ce qui semble considérable et rend étonnante son absence dans notre imaginaire collectif.
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Esclaves chrétiens, Maîtres musulmans ou l'Esclavage blanc en méditerranée (1500-1800)/ Robert C. Davis/ Éditions Babel
Cet ouvrage extrêmement documenté est le fruit de dix années de travail de la part de l'auteur qui explique d'entrée que l'étude de cette forme d'esclavage a de tout temps été plutôt négligée, voire dédaignée, au profit de celle de l'esclavage noir transatlantique.
Cet esclavage blanc a débuté au terme de la Reconquista espagnole qui a en 1492 mis dehors du pays les derniers musulmans après sept siècles de pugnace résistance. Ce fut en quelque sorte une revanche des « Maures » chassés d'Espagne et qui dès lors construisirent des galères, attaquèrent les navires marchands européens, razzièrent les populations côtières et capturèrent les hommes et les femmes.
À cela il faut ajouter les attaques terrestres qui dévastèrent notamment la côte espagnole, les Baléares, la côte italienne, la Sardaigne et la Sicile à tel point que la population abandonna les côtes pour gagner l'intérieur et les montagnes. Ces raids terrestres se déroulèrent jusqu'aux portes de Rome en 1727 où sur 29 captifs, 21 étaient des femmes et des fillettes.
Cette forme d'esclavage avait un côté passionnel en plus d'être économique, la vengeance, alors que l'esclavage transatlantique eut une motivation essentiellement commerciale.
Les destinations des capturés allèrent de Salé (Rabat) à Tunis en passant par Tripoli, Fez, Constantinople, et Alger, le principal marché d'esclaves du Maghreb, où transitèrent jusqu'à 40 000 esclaves entre 1580 et 1680. Par la suite, l'esclavage corsaire s'effondra en raison de la présence d'une flotte armée impressionnante essentiellement britannique ; en 1830, on ne comptait plus que 122 esclaves à Alger.
Au total de 1530 à 1780, on peut estimer à trois millions le nombre des esclaves de diverses nations chrétiennes : Italie, Grèce, Espagne, France principalement. Ce qui représente à peu près le nombre d'esclaves transatlantiques déportés au XVIé et XVIIé siècle.
Les captifs étaient destinés à divers tâches : domestiques, galériens, ouvriers de carrières de pierres, mines de sel, coupe du bois, ouvriers agricoles. Ou bien ils étaient destinés à la revente ou l'échange contre une rançon. Cela dépendait des capacités physiques des sujets.
Il n'est pas douteux que les galériens furent ceux qui eurent le plus à souffrir, ramant du matin au soir et nuit et jour par équipes. Lors de la célèbre bataille de Lépante en 1571, sans doute la plus grande bataille navale de tous les temps, 80 000 rameurs des deux camps en plus des guerriers se firent front. Lépante, situé non loin du golfe de Patras en Grèce, marqua la fin de l'expansionnisme ottoman dominée par la flotte chrétienne réunissant les vénitiens, espagnols, génois, maltais et savoyards. le désastre ottoman fut total et 30 000 combattants turcs perdirent la vie ce jour là (7 octobre).
Le rachat contre rançon effectué par les missionnaires et les prêtres fut un des effets pervers de la rédemption : « non seulement ils louaient par la suite les esclaves chrétiens pour les servir, mais également c'est de leur propre chef que les prêtres rédempteurs se rendaient au batistan et participaient aux enchères avec les marchands d'esclaves turcs et maures pour les captifs de fraîche date qu'ils souhaitaient racheter, en particulier les jeunes garçons et filles, car ils craignaient que leurs maîtres musulmans ne les séduisent sexuellement ou religieusement… Ces hommes et ces femmes passaient donc de la propriété d'un maître musulman à la tutelle des prêtres et de l'État. »
Une fois libérés, les asservis de retour au pays étaient conviés à des processions pour compenser le traumatisme et la profonde aliénation qu'ils avaient subis et réintégrer le tissu social.
Ce n'est qu'avec l'époque des conquêtes coloniales que l'esclavage des chrétiens en Barbarie prit fin.
Un essai, comme je le disais au début, très complet et très instructif sur un sujet peu connu. La lecture en est aisée toutefois avec quelques longueurs. Davis a traité le sujet non pas comme un exposé scientifique, mais comme une épopée..
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Peu étudié et même souvent négligé, l'esclavage des Blancs dans le monde méditerranéen fut pourtant numériquement plus important que celui des Noirs au XVIᵉ et jusqu'à la moitié du XVIIè avant que la tendance ne s'inverse. Mais quelle fut l'ampleur d'un phénomène qui frappa tout le pourtour de la Méditerranée et s'étendit même jusqu'aux lointains rivages de l'Angleterre et de l'Irlande ? Comment les Barbaresques et les Turcs se procuraient-ils leurs esclaves blancs ? Tout simplement en attaquant les navires de commerce ou de simple pêche, en ravageant les villes et villages des côtes espagnoles, françaises, italiennes et autres, en pratiquant de terribles razzias avec pillages et destructions systématiques et capture de prisonniers avec une préférence pour les enfants, les femmes jeunes et les hommes de bonne constitution. le sort qui attendait ses malheureux n'était guère enviable. Les galères avec la chiourme ou le travail harassant dans les carrières ou dans les champs pour les hommes, les harems et les tâches de servantes pour les femmes. Un enfermement dans des « bagnes » (anciens établissements de bains dont les plus nombreux étaient situés à Alger) dans une promiscuité délétère, sans la moindre hygiène, avec une nourriture infecte et des épidémies de peste récurrentes. le taux de mortalité des esclaves était de 15 à 20% dès la première année. Et les conséquences en furent terribles pour toute une population chrétienne, toute une société sans cesse agressée qui doit faire face aux ravages de cette piraterie et à ces coupes sombres de population par ces mises en esclavages qui durèrent pendant plus de trois siècles et ne prirent vraiment fin qu'avec la prise d'Alger.
« Esclaves chrétiens, maîtres musulmans » est un essai historique très bien documenté (les nombreuses notes de bas de pages en attestent) et fort intéressant sur une traite beaucoup moins connue et dont on parle beaucoup moins que la transatlantique et qui ne fonctionna pas du tout de la même façon. L'auteur américain fait d'ailleurs de très pertinentes comparaisons en mettant en parallèle un système purement économique de recherche de main d'oeuvre et un autre basé sur le vol, le pillage, la prédation et la haine religieuse. Les souffrances des uns n'effaçant pas les souffrances des autres, le lecteur ne peut que ressentir de l'empathie pour tous ces malheureux esclaves privés de libertés, ces galériens enchainés à vie à leur banc de rame, battus et humiliés en permanence. Les maîtres musulmans cherchaient à obtenir des rançons souvent exorbitantes qu'ils ne pouvaient obtenir que des très rares riches personnages qu'ils capturaient parfois. Ils exigeaient néanmoins de tout esclave une redevance pour la nourriture et l'hébergement tout en profitant de sa force de travail. Malgré tous les efforts de congrégations religieuses comme les Trinitaires et les Mercédaires et toutes les collectes d'argent dans les paroisses, le taux de rachat des esclaves chrétiens ne dépassa jamais les 7 à 8%. Autant dire que l'espoir d'être un jour libéré de cette servitude pire que celle du goulag soviétique ou des camps nazis était plus que minime. Ouvrage passionnant pour qui veut bien se pencher sur cette page d'Histoire dont il ne reste que peu de traces, si ce n'est quelques noms de lieux (comme le Massif des Maures) et une tête sur le drapeau corse, région qui eut beaucoup à en souffrir tout comme l'Italie, particulièrement bien analysée d'ailleurs.
Lien : http://www.bernardviallet.fr
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Un ouvrage historique de style universitaire, c'est-à-dire avec beaucoup de références et citations documentaires. La lecture en est aisée malgré parfois un sentiment de répétition. le fond en est évidemment grave et saisissant, au vu de l'ampleur d'un phénomène particulièrement inhumain et de sa durée.
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Fort bien documenté, cet ouvrage nous rappelle que l'esclavagisme est peut-être "la chose la mieux partagée"
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Citations et extraits (9) Voir plus Ajouter une citation
Les hommes qui distribuaient l'argent [du rachat des esclaves] au cas par cas à Naples ou Rome, voulaient obtenir l'assurance que la conduite de ces esclaves était restée louable durant toute leur captivité : qu'ils n'avaient pas sombré dans l'ivrognerie et l'impiété, et en particulier qu'ils ne s'étaient pas convertis à l'islam sous l'effet des coups ou des cajoleries de leurs maîtres, même par simulacre. Les fonds disponibles suffisant rarement à libérer tous les esclaves originaires d'un État donné, c'étaient aux prêtres de décider qui partirait et qui devrait attendre. Leur choix se fondait sur le mérite des esclaves, autant comme bons chrétiens que comme victimes. Vers la moitié du XVIIIe siècle, [l]es formulaires étaient pré-imprimés et réservaient de l'espace pour indiquer si l'esclave s'était comporté "comme un bon catholique et un fidèle disciple des prescriptions de notre Sainte Loi". Comme on peut s'en douter, les esclaves étaient amers lorsqu'ils découvraient que d'autres avaient la préférence.
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La très large diffusion des histoires [sur les pratiques homosexuelles en Barbarie] pourraient avoir eu une autre conséquence involontaire en portant la culture sexuelle des régences à l'attention des Européens ayant eux-mêmes des penchants pour l'inversion. D'ailleurs, en y regardant de plus près, on s'aperçoit que les histoires qui circulaient sur les activités homosexuelles en Barbarie impliquaient souvent des renégats. Peut-être n'est-il pas exagéré d'imaginer que ceux qui quittaient de leur propre chef la chrétienté, très restrictive sur la question de l'homosexualité, abjuraient et venaient en Maghreb autant pour ce qu'ils avaient entendu dire de la liberté sexuelle de la région que pour des considérations économiques ou religieuses.
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A la fin du XVIIIe siècle les visiteurs remarquaient que " les habitants d'Alger avaient une complexion assez claire, observation confirmée récemment par des chercheurs. parfait amalgame, à une époque, d'esclaves européens, de janissaires, de renégats, de Maures, de Berbères et de Juifs, Alger fut peut-être d'ailleurs le meilleur exemple de société métisse dans cette région au XVIIe et XVIIIe siècles. pp. 58,59

Si l'on met de côté les quelques pauvres voyageurs européens qui tombaient aux mains es musulmans après le naufrage de leur vaisseau sur les côtes nord-africaines, la grande majorité des chrétiens réduits en esclavage en Barbarie avaient été soit capturés par des corsaires en même temps que le bateau à bord duquel ils voyageaient ,soit enlevés lors des raids esclavagistes qui touchaient surtout les îles méditerranéennes ou les côtes espagnoles, italiennes et grecques. p.71

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Bien conscients de l'intérêt que portaient les corsaires à leur situation et à leur richesse, la plupart des passagers faisaient de leur mieux pour dissimuler l'un et l'autre lorsqu'ils voyaient que leur bateau était sur le point d'être abordé. Il semble en effet que les voyageurs, prudents, aient pris grand soin de ne pas confier sur eux quoi que ce fût au capitaine ni à leurs compagnons de voyage afin d'éviter que quelqu'un, le cas échéant, soit pour s'attirer des faveurs soit pour éviter d'être battu, ne les décrouvrît à leurs ravisseurs comme des personnes riches et tenant une place importante dans la société chrétienne. Les traversées en Méditerranée ne devaient donc pas favoriser les rencontres.
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Mascarenhas raconte qu'au début d'un voyage le capitaine de la galère sur laquelle il était embarqué avait chargé cinquante "gros bâtons" pour assurer la discipline des galériens, mais après à peine quinze jours "il ne restait plus un seul bâton : tous avaient été brisés sur le dos des captifs. On les frappait ensuite avec un câble goudronné". Même privés de leurs bâtons, les surveillants savaient comment maintenir une douleur constante : "Sous le moindre prétexte, ils font l'escurribanda, ce qui consiste à les jeter dans la coursie et à frapper dix à douze fois le dos nu de chacun avec un cordage goudronné, et les deux cent cinquante chrétiens d'une galère y passent l'un après l'autre, sans qu'aucun n'y échappe. "
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