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ISBN : 2070276953
Éditeur : Gallimard (23/02/1982)

Note moyenne : 3.94/5 (sur 26 notes)
Résumé :

La liberté ou l'amour! est un texte de 1927 où éclate l'absolu d'une poésie sans complaisance. Une orchestration verbale complexe produit un récit soutenu par les vagues du délire le plus délibérément accueilli. Derrière les aventures de Corsaire Sanglot et de Louise Lame se profilent les ombres complices de Lautréamont, d'Eugène Sue et du Divin Marquis. La revendication majeure du livre est la liberté de l'amour, car l'amour est l'essence même de tout m... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (3) Ajouter une critique
LucienRaphmaj
  28 novembre 2012
Un Maldoror des années folles que ce livre terrible né dans la fièvre surréaliste, en 1924, sous la plume de Desnos. Récit poétique, mené d'une joie délirante et cruelle par le Corsaire Sanglot, hanté par la Muse cruelle et poétique de la Révolution Française et parcouru par tous les imaginaires modernes, de la ville au bibendum, en passant par les expéditions dans l'inconnu et dans le rêve. Figure singulière, et pour tout dire, méconnue, qui tord le cou à tout le Paul Morandisme de ces mêmes années :
" le nouveau corsaire vêtu d'un smoking est à l'avant de son yacht rapide qui, de son sillage blanc singeant les princesses des cours périmées, heurte dans sa course tantôt le corps des naufragés errant depuis des semaines, tantôt le coffre mystérieux promené entre deux eaux par des courants doux à la suite d'une tentative de cambriolage sur un transatlantique, tantôt, enveloppé d'un ridicule drapeau, le corps de celui qui décéda avant d'arriver au port, tantôt la troublante arête-squelette d'une sirène défunte pour avoir, une nuit, traversé sans son diadème de méduses les eaux d'une tempête éclairées par un phare puissant perdu loin des côte et proie des oiseaux fantômes.
Car il y a des fantômes d'oiseaux. Ceux-ci, dès que le jour se lève, montent plus haut que les alouettes et l'ombre à peine perceptible de leurs aile tamise doucement la lumière du soleil."
Il y a tout ce que le surréalisme donne de plus brillant et de plus terrible.
Cela donne des hallucinations enchevêtrées, de l'amour tragique, des succédanées de réclames et de récits d'aventure, tout un foisonnement extrêmement frais, rieur, poétique en diable. Prose sans queue ni tête, on s'attache bien vite au très irréaliste et irresponsable Corsaire Sanglot et ses amours discontinus avec Louise Lame :
" - Dis-moi que tu m'aimes ! râla Louise Lame éperdue.
- Saloperie, râle le héros. Je t'aime, ah ! ah! vieille ordure, loufoque, sacré nom de plusieurs cochonneries."
Puis se relevant :
" - Quel poème peut t'émouvoir davantage ?
Anéantie, Louise Lame passa du rêve au rêve."
Il y a de la théorie surréaliste, sursomption du rêve dans le réel, ce qui prend souvent le nom d'amour :
" Sois donc absurde, roman où je veux prétentieusement emprisonner mes aspirations robustes à l'amour, sois insuffisant, sois pauvre, sois décevant. (…) Sois banal, récit tumultueux ! (…) Je crois encore au merveilleux en amour, je crois à la réalité des rêves, je crois aux héroïnes de la nuit, aux belles de nuit pénétrant dans les coeurs et dans les lits. Voyez, je tends mes poignets aux menottes délicates, aux menottes de la femme élue, menottes d'acier, menottes de chair, menottes fatales. Jeune bagnard, il est temps de mettre un numéro sur ta bure et de river à ta cheville le boulet lourd des amours successives."
Il y a du ressac, loin des ports baudelairiens :
" Corsaire Sanglot marche dans la ville déserte.
Qu'elle est douce, aux coeurs amers, la solitude, qu'il est doux, le spectacle de l'abandon, aux âmes orgueilleuses."
Il y a de l'humour féroce contre toutes les conventions, de l'athéisme militant et joyeux en faveur de l'épanouissement actif des imaginations :
" le Christ quand je l'ai touché s'est effrité comme un vieux mammouth congelé et les chiens de mon traîneau l'ont dévoré. Et ils ne s'étaient pas confessés. Mais il n'y a pas de confesseurs pour chiens. Ils étaient à jeun."
Poésie ouverte à toute la liberté déliée de toute fin :
Eh bien ! Tombe, nuit d'artifices et de cauchemars éveillés, approche, tempête ténébreuse. le bateau est blanc dans le cyclone gris foncé. de larges remous troublent les profondeurs, des algues apparaissent à la surface de l'eau et, à l'horizon, surgit le bateau fantôme, pilote du cataclysme.
Lien : http://lucienraphmaj.wordpre..
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Wozniaksandy
  14 septembre 2017
Livre génial et terrible né dans la fièvre surréaliste, Récit poétique, mené d'une joie délirante et cruelle par le Corsaire Sanglot, hanté par la Muse cruelle et poétique de la Révolution Française en passant par les expéditions dans l'inconnu et dans le rêve.Il y a tout ce que le surréalisme donne de plus brillant et de plus terrible. Hallucinations enchevêtrées, de l'amour tragique, des succédanées de réclamés, de récits d'aventure, rieur, poétique en diable. Prose sans queue ni tête, on s'attache vite au très irréaliste et irresponsable Corsaire Sanglot et ses amours discontinus avec Louise Lame. Poésie ouverte à toute la liberté déliée de toute fin !
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MagdaB
  01 juillet 2014
Tout ce que vous aimez du surréalisme. A lire et à relire.
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Citations et extraits (81) Voir plus Ajouter une citation
genougenou   12 juin 2016
Je n’ai jamais eu d’amis, je n’ai eu que des amants. J’ai cru longtemps eu égard à mon attachement pour mes amis, à ma froideur pour les femmes que j’étais plus capable d’amitié que d’amour. Insensé, j’étais incapable d’amitié. La passion que j’ai apportée dans mes relations avec plusieurs comment aurais-je pu la distraire, la reporter sur d’autres objets. Je me souviens que cette passion fut réciproque dans quelques cas. Comment ai-je pu confondre avec l’amitié, vase grise et molle, ces rencontres tumultueuses, cette furieuse attirance, cette quasi-haine, ces débats de conscience, ces disputes, cette tristesse en leur absence, cette émotion quand, maintenant, que nous avons presque cessé de nous voir, je pense à eux. Ceux qui, incapables de sentir le caractère élevé de mon commerce, ne m’ont offert que de l’amitié, je les ai méprisés. Mes amis n’ont passé qu’un instant dans ma vie. À la première passante nous nous sommes abandonnés non sans jalousie. Je me suis égaré dans des alcôves sans échos, eux aussi. J’ai cru à l’oubli profond du sommeil sur les seins des maîtresses, je me suis laissé prendre à la tendresse du sphinx femelle, eux aussi. Rien maintenant ne saurait reprendre pour nous de la vie ancienne. Étrangers l’un à l’autre quand nous sommes en présence, nous renaissons à cette communion de pensée de jadis dès que nous nous quittons. Et le souvenir n’y est pour rien. Confronté à l’ami de jadis, l’ami idéal évoqué dans la solitude demanderait à qui on le compare et de quel droit ? lui, fiction née spontanément de la mélancolique notion de l’étendue.
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coco4649coco4649   27 janvier 2014
La brigade des jeux [3]
...
Mais son esprit, pareil à la trace que laisse dans l’air un avion enflammé, interprétait à sa guise le paysage. Il revoyait le Christ accompagné de ses douze sirènes s’acheminant vers son destin ; un ciel d’ébène sur lequel se détache la croix rouge sang, à droite et à gauche des papyrus égyptiens, un débris de colonne grecque et son chapiteau au pied, à l’horizon des fils télégraphiques. Il imaginait encore le plongeur qui, dédaignant les huîtres perlières, cueillit l’éponge prédestinée, immense, et qui se signalait dans la nuit des eaux par une auréole verte.

Mais la bougie marine s’usait rapidement. Le corsaire remarqua qu’elle était le point de départ d’un arc-en-ciel, mais celui-ci, au lieu d’être vu de l’intérieur de sa circonférence comme un dôme, était vu de l’extérieur, de sorte qu’il s’éloignait comme deux cornes ou un croissant jusqu’à la surface où ses deux branches émergeaient à grande distance l’une de l’autre pour aller se rejoindre très haut dans l’atmosphère et y faire la joie des oiseaux fantômes, l’émerveillement des citadins et la mélancolie du petit garçon faiseur de bulles de savon. Celles-ci montent avec une fenêtre au flanc.

Il n’était plus question pour Corsaire Sanglot de rester au fond de l’océan. La bougie, en brûlant, laissant de grandes stalactites blanches qui oscillaient un instant puis montaient.

Il s’accrocha à l’une d’elles et ne tarda pas à nager sur une onde calme, en vue d’un port sans bateaux, dans un silence impressionnant.

Qu’elle vienne celle que j’aimerai, au lieu de vous raconter des histoires merveilleuses (j’allais dire à dormir debout). Ô satisfaction nocturne, angoisse de l’aube, émoi des confidences, tendresse du désir, ivresse de la lutte, merveilleux flottement des matinées d’après l’amour.

Vous lirez ou vous ne lirez pas, vous y prendrez de l’intérêt ou vous y trouverez de l’ennui, mais il faut que dans le moule d’une prose sensuelle j’exprime l’amour pour celle que j’aime. Je la vois, elle vient, elle m’ignore ou feint de m’ignorer. J’ai pourtant surpris dans sa parole quelque intonation tendre et certaine phrase me parut une allusion.

Je me rappelle qu’il y a quelques mois, cet hiver, dans un lieu ami, elle chantait. Elle chante à faire monter les larmes aux yeux et, ce soir-là, elle chantait une romance sentimentale dont le contenu m’importe peu. Je n’en ai retenu que l’air facile, un air de valse et deux phrases de refrain où l’héroïne déclarait son amour.

Elle tourna vers moi les yeux à cet instant, mais je n’ose y croire, ce regard fut-il un aveu. Ne me dites pas qu’elle est belle, elle est émouvante. Sa vue imprime à mon cœur un mouvement plus rapide, son absence emplit mon esprit.

Banalité ! Banalité ! Le voilà donc ce style sensuel ! La voici cette prose abondante. Qu’il y a loin de la plume à la bouche. Sois donc absurde, roman où je veux prétentieusement emprisonner mes aspirations robustes à l’amour, sois insuffisant, sois pauvre, sois décevant. Je sens se gonfler ma poitrine à l’approche de la bien connue. Je ferais l’amour devant trois cents personnes sans émoi, tant ceux qui m’entourent ont cessé de m’intéresser. Sois banal, récit tumultueux !

Je crois encore au merveilleux en amour, je crois à la réalité des rêves, je crois aux héroïnes de la nuit, aux belles de nuit pénétrant dans les cœurs et dans les lits. Voyez, je tends mes poignets aux menottes délicates, aux menottes de la femme élue, menottes d’acier, menottes de chair, menottes fatales. Jeune bagnard, il est temps de mettre un numéro sur ta bure et de river à ta cheville le boulet lourd des amours successives.

Corsaire Sanglot aborde au port. Le môle est en granit, la douane en marbre blanc. Et quel silence. De quoi parlé-je ? Du Corsaire Sanglot. Il aborde au port, le môle est de porphyre et la douane en lave fondue… et quel silence sur tout cela.

Corsaire Sanglot s’engage dans une avenue, parvient à une place, et là, la statue de Jack l’éventreur, grandeur nature, en habit et chapeau claque l’accueille. Des marchands d’éponges à tous les coins de rues offrent leurs vitrines pleines d’objets en liège et de bateaux dans des bouteilles. Toutes les vitres des avertisseurs d’incendie sont brisées. Toutes les persiennes sont closes. Sur tous les toits le platine des paratonnerres brille et attire des alouettes. Sur tous les toits flottent des oriflammes saugrenues.

Corsaire Sanglot marche dans la ville déserte.

Qu’elle est douce, aux cœurs amers, la solitude, qu’il est doux, le spectacle de l’abandon, aux âmes orgueilleuses. Je me réjouis de la lente promenade du héros dans la ville déserte où la statue de Jack l’éventreur indique seule qu’une population de haute culture morale vivait jadis. Dans ce port silencieux, sur ces boulevards aux perspectives parfaites, dans ces jardins magnifiques, qu’il se promène le héros du naufrage et le héros de l’amour.

Il est temps que celle que j’aime intervienne dans ce récit.
...
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coco4649coco4649   27 janvier 2014
La brigade des jeux [4] (fin)
rappel [3]... Il est temps que celle que j’aime intervienne dans ce récit.

Dès qu’elle sera là, murmure un être surnaturel, dès qu’elle sera 1à, cette ville magnifique et ton héros intrépide et indomptable ne sauront plus pourquoi ton imagination leur offre un asile passager.

Silence ! Elle viendra avec ses jupons de soie, avec son corsage cerise, avec ses bottes fauves et son fard orangé, elle viendra telle que je l’aime et nous partirons librement à l’aventure.

Dès qu’elle sera là, murmure un être surnaturel, tu seras le galérien rive à son voisin de banc.

Qu’elle soit bénie, cette galère ! qu’ils seront beaux, les rivages que nous apercevrons ! qu’elle sera luxueuse la chaîne qui nous unira ! qu’elle sera libre, cette galère !

Corsaire Sanglot, de place en place, arrive devant la boutique d’un ébéniste. Ce ne sont que buffets de palissandre et fauteuils de chêne. Il se perd un long moment dans des couloirs où les salles à manger neuves succèdent aux chambres à coucher neuves. Il s’enivre du défilé monotone des lames de parquet soigneusement cirées. De temps à autre, la cage d’un ascenseur ouvrait son puits vide et suspect. Aux plafonds, des lustres périmés, chargés de cristaux, pendaient en grappes de Chanaan reflétant, à l’infini, le promeneur inattendu. Quand il sortit, au crépuscule, la chanson des fontaines publiques peuplait les rues de sirènes imaginaires. Elles s’enlaçaient, tournaient et se traînaient jusqu’aux pieds du corsaire. Muettes, elles imploraient du conquérant la chanson qui les rendrait aux limbes maritimes, mais lui, le gosier sec, ne troubla pas de sa voix les rues et les murs sonores car ses yeux lucides, plus lucides que les yeux de la réalité, discernaient par-delà le désert et les régions habitées l’ombre de la robe de celle que j’aime et à laquelle je n’ai pas cessé de penser depuis que ma plume, animée quoique partie du mouvement propre à l’ensemble, vole dans le ciel blafard du papier. Ma plume est une aile et sans cesse, soutenu par elle et par son ombre projetée sur le papier, chaque mot se précipite vers la catastrophe ou vers l’apothéose.

Je viens de parler du phénomène magique de l’écriture en tant que manifestation organique et optique du merveilleux. Pour ce qui est de la chimie, de l’alchimie de cette calligraphie reconnue belle par d’aucuns, et du seul point de vue, j’insiste et tant pis pour le pléonasme s’il y en a, calligraphique, je conseille aux calculateurs habitués au jeu des atomes de dénombrer les gouttes d’eau oculaires à travers lesquelles ces mots sont passés pour revenir sous une forme plastique se confronter à ma mémoire, de compter les gouttes de sang ou les fragments de gouttes de sang consumés à cette écriture.

Le Corsaire Sanglot marche toujours.

Enfin voici la femme dont j’annonçais la venue, les merveilleuses aventures vont s’enchaîner. Ils vont se heurter à, qu’importe.

Elle est vêtue de soie cerise, elle est grande, elle est, elle est, comment est- elle ?

Elle est là.

Je la vois dans tous les détails de sa nature splendide. Je vais la toucher, la caresser.

Corsaire Sanglot s’engage dans, Corsaire Sanglot commence à, Corsaire Sanglot, Corsaire Sanglot.

La femme que j’aime, la femme, ah ! j’allais écrire son nom. J’allais écrire « j’allais dire son nom ».

Compte, Robert Desnos, compte le nombre de fois que tu as employé les mots « merveilleux », « magnifique »…

Corsaire Sanglot ne se promène plus dans le magasin d’ameublement aux styles imités.

La femme que j’aime !
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sabine59sabine59   19 janvier 2018

Et s'il faut te suivre jusqu'au gouffre, je te suivrai. Tu n'es pas la passante, mais celle qui demeure. La notion d'éternité est liée à mon amour pour toi. Non, tu n'es pas la passante ni le pilote étrange qui guide l'aventurier à travers le dédale du désir. Tu m'as ouvert le pays même de la passion. Je me perds dans ta pensée aussi sûrement que dans un désert. Tu n'es pas la passante, mais la perpétuelle amante.
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coco4649coco4649   27 janvier 2014
La brigade des jeux [2]

...
Je l’attends ! Viendra-t-elle ? Depuis bientôt un an je passe sous ses fenêtres chaque nuit. Quand elle est en voyage, le lieu de sa résidence dessine sans cesse devant mes yeux clos les allées rêveuses où j’imagine sa promenade, les salles de baccara brillantes comme des lustres de cristal, les chambres d’hôtel si émouvantes avec leur fenêtre révélatrice, au premier matin, d’un nouveau panorama. L’amour qui me transporte prendra-t-il bientôt le nom de cette femme ?

Cependant, le navire, ballotté par les hautes vagues, ne tarda pas à se trouver en danger. Pour comble d’infortune, le feu se déclara dans les soutes. Une épaisse fumée s’éleva du poussier humide, suffocante et chaude. Certains se jetèrent par-dessus les bastingages, d’autres, malgré la témérité d’une pareille aventure, confièrent leur sort à un canot de sauvetage, tout menu dans la mer bouleversée.

Seul, Corsaire Sanglot resta à bord. Le navire s’inclina. Corsaire Sanglot remarqua la lucidité parfaite de son esprit qui lui permettait de noter nombre de faits en apparence insignifiants. Par exemple, le sifflement du vent bientôt transformé en beuglement quand, les cheminées atteignant presque l’horizontale, il s’engouffra d’aplomb jusqu’aux foyers ; le curieux spectacle de la fumée débordant comme un liquide et roulant doucement dans les vallonnements de l’eau les stigmates mobiles de l’huile brillamment colorée à la surface. Puis un bruit de friture s’amplifiant de minute en minute signala l’inondation des machines. Elles explosèrent en trois fois parmi des gerbes écumeuses, des plumeaux de fumée et le mouvement d’un entonnoir naissant. Le bateau se prit à tourner sur lui- même avec une grande rapidité et à s’enfoncer. Des épaves prirent doucement le parti de flotter puis, d’un seul coup, comme happé par une gigantesque bouche, l’épave s’engloutit.

Elle descendit une trentaine de mètres en ralentissant progressivement et s’arrêta, flottant dans une tombe calme. Le tumulte ne parvenait pas jusque-là. Corsaire Sanglot ouvrit les yeux. Un sous-marin voguait avec circonspection à quelque distance. Des poissons charnus virevoltaient. Des algues poussaient jusque là leurs rameaux tentaculaires. Corsaire Sanglot se pencha pour voir le fond. Il lui apparut uniformément jaune bistre avec la consistance du papier buvard ou du sable humide, à une profondeur qu’il estima ne pas dépasser cent mètres.

Malgré la pénombre de ces profondeurs, l’ombre projetée des poissons se mouvait distinctement sur le fond. Corsaire Sanglot s’apprêta à descendre. Ce n’était pas chose aisée en raison d’une illusion d’optique qui faisait que son image reflétée dans l’élément liquide s’interposait constamment entre lui et son but. Mais il ferma les yeux, tendit les mains violemment en avant, ouvrit les yeux et saisit les mains de son reflet. Celui-ci, en s’éloignant, reproduit de couche en couche d’eau, l’entraîna rapidement jusqu’au fond. Il y eut un heurt mou. Corsaire Sanglot était enfoui jusqu’au cou dans un immense champ d’éponges. Elles pouvaient être trois ou quatre cent mille. Des hippocampes troublés dans leur sommeil surgirent de tous côtés en même temps qu’une gigantesque bougie allumée de l’espèce dite marine. À la lueur, les vallonnements tendres des éponges s’éclairèrent à perte de vue. Leurs mamelons prirent un relief extraordinaire et Corsaire Sanglot se fraya parmi eux un chemin difficile. Il atteignit enfin la bougie. Celle-ci surgissait d’une espèce de clairière appelée, un écriteau de corail en faisait foi, « Éclaircie de l’éponge mystique », une troupe d’hippocampes se jouait là, sur un sol fait de petits galets noirs. Douze squelettes de sirènes y reposaient, couchés côte à côte. Devant ce cimetière Corsaire Sanglot éprouva un grand soulagement. Il contemplerait un instant cette place sacrée, puis, dans la prairie des éponges, il irait se coucher pour toujours. Il distinguait des uniformes de marins de nationalités diverses, des squelettes en smokings et en robes de soirée.
...
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Robert Desnos – Lisbonne Musique, enregistrement et violoncelle : Serge Bouzouki Piano : Dominique Charnay Chant : Colombe Frézin
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