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EAN : 9791030704198
368 pages
Éditeur : Au Diable Vauvert (11/03/2021)

Note moyenne : 3.83/5 (sur 24 notes)
Résumé :
Le vieux Germain vit seul dans une ferme au cœur des Vosges. Sa fille lui impose de passer l’hiver avec Basile, lointain neveu qui vient faire sa saison de conducteur d’engin de damage dans la station voisine.
Une jeune femme froide et distante qui conduit les engins des neiges mieux que tous ses collègues masculins, habite la ferme voisine, où ses parents élevaient une meute de chiens de traîneaux quarante ans auparavant.
Mais bientôt, le villa... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (14) Voir plus Ajouter une critique
hcdahlem
  13 avril 2021
Huis-clos noir dans un paysage blanc
Jean-Paul Didierlaurent, l'inoubliable auteur du Liseur de 6h 27, nous revient avec un récit très noir autour de trois solitudes qui vont remuer un lourd passé. Dans un massif montagneux pris par la neige, il va bouleverser leurs existences.
Est-ce parce qu'il a été écrit durant le confinement que ce nouveau roman nous plonge dans une atmosphère lourde, un huis-clos noir dans un massif couvert de neige? Toujours est-il que l'auteur du Liseur de 6h 27 décrit merveilleusement bien ce décor et cette ambiance oppressante.
Tout commence par l'extrait d'un journal intime rédigé en 1976 par une femme qui a émigré des Balkans pour commencer une nouvelle vie dans les Vosges. le projet de Dragan, son mari est d'élever des Malamute, chiens de traineau originaires de l'Alaska, pour proposer des balades aux touristes. Mais on en saura pas davantage pour l'instant, car on bascule en 2015, au moment où Germain est confronté à un choix cornélien. Ce vieil homme vit seul dans sa ferme et ne demande rien à personne. Sauf qu'il avance en âge et commence à avoir quelques soucis. de petits accidents qui inquiètent sa fille Françoise, installée à Marly-le-Roi. Aussi décide-t-elle de laisser son père choisir s'il va en EHPAD ou s'il accepte la compagnie de Basile, son lointain neveu, qui a accepté de veiller sur lui. «Entre la peste et le choléra, il avait choisi la peste», même s'il n'entend rien céder de sa liberté. Au volant de son van aménagé, Basile vient pour sa part tenter d'oublier le drame qu'il a vécu deux ans auparavant, lorsqu'une fillette s'est fracassée avec sa luge sur sa dameuse, lui qui est chargé de préparer les pistes aux skieurs. Alors que les deux ours essaient de s'apprivoiser, Basile fait la connaissance d'Emmanuelle, leur voisine. Une autre solitaire qui exerce le même difficile métier que lui, au volant de son engin de damage sophistiqué, un Kässbohrer PistenBully 600 Polar SCR pour les spécialistes. On ne va pas tarder à comprendre qu'Emmanuelle Radot est en fait la fille de Pavlina Radovic et qu'elle est revenue vivre dans la ferme où ses parents s'étaient installés quarante ans plus tôt.
Si Germain se réfugie dans sa cave où il fait de la dendrochronologie, c'est-à-dire qu'il étudie des tranches d'arbres remarquables, les lisant «de la même manière que d'autres lisent les livres, passant d'un cerne à un autre comme on tourne des pages, sans autre prétention que celle d'interroger les géants sur la marche du temps, à la recherche d'une certaine logique dans ces successions concentriques», il se rappelle aussi qu'il a bien connu la mère d'Emmanuelle.
Après le départ de Françoise, venue passer le réveillon auprès de son père, le temps s'était adouci au point que les habitants ont organisé une procession pour faire venir la neige. «Que la neige soit avec nous, que son règne vienne! Que la neige soit avec nous, que son règne vienne!»
Leurs voeux seront exaucés bien au-delà de leurs attentes et c'est dans un enfer blanc que la part d'ombre de chacun va peu à peu se dévoiler.
En insérant les extraits du journal intime de Pavlina tout au long du roman, Jean-Paul Didierlaurent fait remonter le passé à la surface du présent et dévoile des blessures encore vives. Et quand viennent les ultimes révélations, on est passé du roman blanc au roman noir. La parenté avec son compatriote vosgien Pierre Pelot est alors une évidence. Mêmes décors, mêmes histoires d'hommes confrontés au poids du passé, chargés de lourds secrets. Qui a écrit que la géographie, le climat dans lequel on vit était consubstantiel à l'oeuvre que l'on écrit? Ajoutons-y une puissance de narration qui vous emporte et vous comprendrez que Jean-Paul Didierlaurent est ici au meilleur de sa forme!

Lien : https://collectiondelivres.w..
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nadiouchka
  25 mars 2021

# Rentrée littéraire 2021
Quand on entend le nom de Malamute, on pense d'abord à ce fameux chien dont le nom provient de Mahlemiuts (« hommes qui habitent l'endroit où il y a de grandes vagues »), des Inuits dans les hautes régions de l'ouest de l'Alaska. le malamute d'Alaska est un chien très important pour leur survie.
Pour l'améliorer, des tentatives de croisements ont été faites avec des races européennes, comme le « Montagne des Pyrénées. »
Après cette petite mise au point sur ces chiens, il est nécessaire de signaler que « Malamute » (Edition Au Diable vauvert) est le dernier livre de Jean-Paul Didierlaurent dont on connaît son premier ouvrage, « Le liseur du 6H27 » dans cette même collection (ainsi que d'autres).
Nous suivons l'écrivain dans les Vosges, la vallée du Voljoux, dans un récit ayant lieu sur deux époques :
* L'une en 1976 : Journal de Pavlina Radovic (traduit du slovaque). Son mari, Dragan et Pavlina ont décidé de vivre à Voljoux avec le projet de faire effectuer des promenades en traîneaux qui seraient tirés par des malamutes.
* Autre époque : 2015 avec Germain Grosdemange (85 ans) qui accepte le « deal » de sa fille Françoise : un choix entre se faire aider par Basile (un lointain petit neveu) ou l'EHPAD. On devine la réponse car Germain est d'accord pour accueillir Basile qui va travailler sur les pistes enneigées pour les damer. Basile a vécu des moments très pénibles à la suite d'un accident ayant entraîné la mort d'une petite fille dont la luge s'était encastrée dans son engin de déneigement ? Depuis, il ne peut dormir que assommé par du Zolpidem.
L'accueil de Germain est un peu froid devant ce grand gaillard de « petit neveu », il impose ses conditions mais il va peu à peu être moins désagréable, surtout que Basile y met du sien. Ainsi, leur cohabitation devient plus gérable.
Chacun a ses propres souvenirs, ce qu'on découvre petit à petit.
Au travail, on s'attend à ce que ce soit Pascal, le plus ancien, lui qui sait tout sur tout, qui soit choisi pour conduire un nouvel engin, un Kässbohrer PistenBully 600 Polar SCR, rutilant, le plus performant du moment. Au lieu de cela, que leur annonce-t-on ?
Ils voient arriver une nouvelle recrue, une jeune femme, Emmanuelle (d'un fort caractère). Sur ce coup, étonnement garanti dans ce milieu masculin qui trouve que ce travail est pour eux. Pourquoi engager une femme ? Ils ne sont pas assez forts ou assez nombreux pour conduire « la Rolls des dameuses ? »
On lit donc des moments présents avec Emmanuelle qui vit dans une ferme proche. Elle a changé son nom car ses parents étaient les Radovic, ceux qui entraînaient quatre malamutes (Louka, la seule femelle, la préférée de sa mère – Amorok – Chinook et Kodiak). Elle a pris le nom de Radot car le vrai est trop évocateur.
Quant à Germain, il a un hobby : collectionner des tranches d'arbres dans sa cave (dont l'accès est strictement interdit à Basile) – Basile fait de son mieux et attendrit petit à petit Germain.
Hélas, une violente tempête de neige arrive et isole le village du reste du monde pendant si longtemps que l'on se demande si elle va prendre fin : « Une hauteur d'homme, gamin. On passe le mètre quatre-vingts. »
C'est à cette occasion que ressurgit le souvenir des chiens Malamutes, lorsque Basile se retrouve chez Emmanuelle qui a des photos de ses parents et des chiens. Et à cette occasion, explose une relation amoureuse.
On va assister à l'arrivée de loups – à des bagarres entre des hommes – à la rencontre d'Emmanuelle avec Germain qui avale de la gnôle, rasade sur rasade en lui racontant la « fameuse » nuit de 1976 qui lui était revenue en mémoire en observant les tranches d'arbre pour leur donner un âge : « Un cerne de la même couleur de cendre que celui de 1976. La teinte d'une mort annoncée. "
Mais il y a encore de nombreuses révélations à lire dans cette histoire où l'on découvre, au fil de la lecture, des événements auxquels on ne s'attendait pas, ainsi que l'évocation d'une certaine « Bête. »
« Malamute » de Jean-Paul Didierlaurent ne peut que plaire aux amoureux du dépaysement, du climat très froid où l'on trouve parfois quelques touches d'humour et de poésie.
Ouvrage lu grâce à l'envoi des Editions Au Diable vauvert, par l'intermédiaire de « Lire et Sortir ». Un grand merci.
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mumuboc
  13 mars 2021
Malamute nous emmène dans une vallée, celle de la Voljoux, dans le massif vosgien, où l'hiver peut se montrer rude en isolant ses habitants et où les dameurs pilotent d'énormes engins qui permettent de dégager et stabiliser la neige, à la fois source de vie grâce aux vacanciers et d'isolement quand celle-ci vous coupe du monde. Ici vit Germain Grosdemange, octogénaire grincheux, rustre, qui se voit contraint par sa fille d'accepter dans sa demeure un petit-neveu, Basile, la trentaine, qui va partager son temps entre veiller sur son grand-oncle et conduire des déneigeuses.
Ils se côtoient mais sans trop échanger, chacun enfermé soit dans ses souvenirs et ses habitudes, soit dans le travail et les cauchemars que l'on apaise à coups de somnifères pour chasser les fantômes du passé. Mais durant cet hiver une tempête de neige d'une rare intensité va mettre à jour certaines ombres et faire résonner certains échos du passé.
Un récit à deux époques :  en 1976, avec le journal d'une femme slovaque, Pavlina Radovic, mariée à Dragan, ancien légionnaire, et tout les deux viennent de s'installer à Valjoux avec pour projet de vivre de balades en traineaux tirés par des malamutes, projet qui va se confronter à des massacres de bétail. Près de quarante ans plus tard, en novembre 2015, l'arrivée d'une jeune femme, Emmanuelle, experte en conduite d'engins de déneigement et au tempérament volontaire va raviver les souvenirs et les consciences.
J'ai découvert Jean-Paul Didierlaurent avec le reste de leur vie et bien sûr le liseur du 6h27 (lu avant la création du blog), deux romans que j'avais aimés car il y avait à chaque fois, la rencontre avec des personnages insolites avec ce qu'il faut d'originalité et parfois de dérision pour sortir de l'ombre des personnes que l'on ne voient pas ou plus. Comme dans les deux autres romans lus de lui,  l'auteur s'attache ici à des figures solitaires, aux caractères bien marqués que ce soit par leurs passés ou par leurs blessures en les isolant dans un paysage hostile créé par le froid et la neige mais que la solitude unit et relie.
Une lecture plaisante, une écriture agréable et fluide qui vous emmène dans une vallée qui comporte ses zones d'ombre, où une Bête rôde et demande son tribu à son silence. Certains portent un lourd secret, d'autres croient au pouvoir d'une procession à la manière d'une danse chamanique qui va se retourner contre eux et les isoler du monde. Une immersion dans une vallée faite de contrastes entre blancheur et froid de l'hiver, au rythme du ballet des dameuses et de ceux qui dégagent et sécurisent routes et pistes dans un village replié sur lui-même, et la noirceur de certains souvenirs. 
Pour les amateurs de dépaysement, d'intrigues et d'ambiance rurale sur fond d'événements climatiques, avec une pointe d'ironie et parfois d'images poétiques avec un Germain, ancien ouvrier forestier et collectionneur de tranches d'arbres comme des tranches de vie, portant sur elles les marques de vie et du temps comme des rides sur les visages, où les hurlements des loups et des chiens font écho aux souvenirs des hommes. 
J'ai aimé même si je n'ai pas été surprise ni par ce qui se cachait en fond ni par le dénouement mais j'ai pris du plaisir à m'isoler avec les personnages au creux de la vallée de la Voljoux.
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RomansNoirsEtPlus
  06 mars 2021
Germain Grosdemange , quatre-vingt quatre printemps est un homme à bout de souffle , chaque partie de son corps meurtri le lui rappelle à chaque instant .La carcasse a beau être rouillée, la tête est toujours vaillante . Mais rien ne le priverait de voir les premières neiges tomber sur La Voljoux , une station de ski vosgienne , en cette mi-novembre 2015, même si cela doit être au prix de terribles efforts .Cet ancien bûcheron , ancienne force de la nature , n'est plus qu'un tronc fragile ,prêt à chuter lorsqu'une de ses dernières branches le laissera tomber .
Germain ferait tout pour ne pas aller en EHPAD pour continuer à admirer sa collection de morceaux de bois gisant dans sa cave , quitte à obéir au deal proposé par sa fille de lui envoyer une aide pour veiller sur lui . Celui qui débarque un beau jour chez lui est un arrière-petit-cousin avec son combi Volkswagen T2. Basile connaît bien la station pour avoir , durant plusieurs saisons , été au volant d'une des dameuses qui prépare les pistes avant l'arrivée des skieurs ,ce qu'il s'apprête une nouvelle fois à faire cette année , malgré le drame vécu il y a quelques années et qui hante encore ses nuits . Basile qui ne connait de son aïeul qu'une participation furtive dans un film des années 60 , va découvrir un homme refermé sur lui -même , une sorte d'ours en pleine hibernation . Un homme pétri de mystères et de regrets que l'arrivée d'une nouvelle voisine va raviver .
J'ai immédiatement été ébloui et envoûté par cette écriture fluide et parfaitement rythmée , qui m'a conduit à avaler ce roman en quelques heures seulement .
Deux histoires à trente ans de distance , un rêve qui s'écroule , une vie qui bascule et un rituel en guise d'une impardonnable rédemption . Une atmosphère oppressante dans ce huis clos montagnard qui étouffe sous la blancheur d'une neige immaculée . Un scénario qui ne laisse pas de répit , ni au lecteur ni aux personnages qui se débattent dans leur remords , leurs souvenirs et dans cette neige qui ressemble bientôt à un déluge climatique . Une vengeance divine comme une malédiction qui s'abat sur cette station qui a osé invoquer une aide miraculeuse . La vengeance des cieux contre ceux qui ont péché par manque de tolérance envers ces étrangers venus de l'Est ? La blancheur de ces cristaux blancs symboles , de la virginité contre la saleté d'actes irréversibles ?
L'auteur nous offre une lueur d'espoir sous la forme d'un amour qui naît , dans cet environnement hostile , alors que d'autres coeurs vont s'éteindre pour toujours .
Une très belle découverte , grisante et chargée en émotions fortes que je ne peux que recommander .
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HQL
  19 avril 2021
Au fur et à mesure de ma lecture, je réfléchissais à ce qui constituerait ma chronique et je dois vous avouer que les révélations des dernières pages sont venues chambouler ce que j'avais prévu de vous dire ! Je suis passé d'un truc super chaleureux à la Anna Gavalda, transgénérationnel comme Barbara Constantine à un récit plus sombre et oppressant.
C'est à La Voljoux que tout se passe, une charmante et discrète station de sports d'hiver qui reste sagement dans l'ombre des grands domaines de l'hexagone. Germain est un vieux ronchon qui vit seul chez lui depuis qu'il est veuf, reclus comme un ermite, passant son temps à repousser les assauts de sa fille et de son gendre qui lui imposent une vie saine en le menaçant de le placer en EHPAD.
Basile est un lointain neveu qui viendra travailler comme dameur de pistes comme chaque saison, et qui a besoin de reprendre doucement après un dramatique accident survécu deux ans plus tôt. Sa tante Françoise le poussera à s'installer chez son père pour s'économiser le loyer et garder un oeil sur le vieil acariâtre désobéissant.
La cohabitation se passera bien, jusqu'à l'intrusion furieuse de cette voisine venue s'installer dans la ferme de ses parents décédés, d'anciens émigrés d'un pays de l'Est que le village aura poussé à partir quelques années plus tôt. Entre la neige qui bientôt étouffera tout le village, l'isolant du monde, la Bête qui se remet à rôder et à attaquer les troupeaux et la culpabilité de Germain qui poussera le secret à se révéler même tardivement, rien ne va plus à La Voljoux.
J'ai été pris dans la tempête, je pourrais dire. Je pensais me lancer dans un joli petit roman où les êtres blessés se réparent entre eux, où la complicité ou l'amour appaisent les chagrins et aident les blessures à cicatriser, et puis la neige arrive, oppressante, étouffante. À partir de là, tout va s'effondrer et quelques mètres de neige ne suffiront pas à gommer la noirceur de l'histoire. Un vrai plaisir, une lecture que je conseille !
Service de presse adressé par l'éditeur.
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Citations et extraits (12) Voir plus Ajouter une citation
raimeraime   03 mai 2021
— Quelle idée de mettre la messe de minuit à dix heures du soir, bougonna Germain tandis que sa fille l'aidait à passer son manteau. Ça ne ressemble plus à rien une messe de minuit à dix heures du soir, poursuivit l’ancien. Entre l'heure d’été qui avance et la messe de minuit qui recule, on finit par ne plus savoir où on en est avec tous ces changements d'heure.
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hcdahlemhcdahlem   13 avril 2021
INCIPIT
« Journal de Pavlina Radovic (traduit du slovaque) Avril 1976
Deux jours, nous avons mis deux jours pour franchir les mille trois cents kilomètres qui nous séparaient de notre nouveau domicile. Dragan avait espéré boucler le parcours en moins de vingt-quatre heures, le temps qu’il lui avait fallu les fois précédentes pour atteindre sa destination. C’était sans compter la remorque et les chiens. Pendant ces deux jours de route, les bêtes n’ont pas cessé d’aboyer et de grogner d’excitation, les babines écumantes de rage, comme pressées d’en découdre avec un ennemi invisible. Nous avons traversé plusieurs pays, franchi des fleuves larges comme deux autoroutes, longé des villes immenses, des champs infinis, des collines couvertes de vignobles, des plaines verdoyantes parsemées de villages au nom imprononçable. À mi-parcours, l’un des pneus de la remorque a éclaté et nous avons failli verser dans le fossé. Je frissonne encore à l’idée que notre aventure aurait pu s’achever au milieu de nulle part dans un bas-côté rempli d’eau croupissante, coincés entre le rêve vers lequel nous roulions et la vie que nous venions de laisser dans notre dos. L’idée d’échouer si près du but, de devoir rebrousser chemin pour retourner au pays me faisait horreur. Retrouver cette vie étroite dans laquelle je me trouvais confinée, à barboter tel un poisson dans une mare devenue trop petite, m’aurait été insupportable. Avant de changer la roue, Dragan a dû calmer les chiens qui hurlaient à la mort. Plus loin, le voyant de surchauffe moteur nous a contraints à un nouvel arrêt sur la première aire venue pour remettre du liquide de refroidissement. Les passages en douane nous ont beaucoup ralentis. Un temps précieux perdu pour des douaniers méticuleux, qui ont épluché un à un les carnets de vaccination des quatre malamutes et contrôlé leurs tatouages. Et à chaque fois l’obligation pour moi d’apaiser Dragan, de le raisonner, de lui dire que tout cela n’était rien, que l’arrivée à la maison, notre maison, n’en serait que plus belle. De la ferme, je ne connaissais que les rares photos qu’il m’en avait montrées. Plus que les clichés, c’est son enthousiasme contagieux qui m’a convertie à son projet. Ça et le besoin irrépressible d’aller respirer un autre air, de partir avant de me retrouver définitivement prisonnière de l’usine qui emploie tout le village, à mouler à longueur de jour des pièces comme mon père et mes frères, à respirer dans la fournaise et le fracas des presses ces horribles émanations de caoutchouc et d’huile chaude qui empuantissent l’atmosphère et que la plupart d’entre nous finissent par ne même plus sentir. Le jour où tu ne les sens plus, m’a dit une fois une collègue à la pause déjeuner, c’est qu’il est trop tard, que ton corps et ton esprit appartiennent totalement à l’usine. Depuis plus de quinze ans que j’y bosse, l’opératrice de fabrication que je suis ne manque jamais de vérifier chaque matin à son arrivée que son nez parvient encore à percevoir la puanteur. Toutes ces années passées à attendre Dragan, je me suis raccrochée à cette puanteur comme on se raccroche à une douleur qui nous rappelle qu’on est toujours vivant, que la mort n’a pas gagné, pas encore. Le mariage, les papiers, tout est allé si vite. Pour l’argent, je n’ai jamais vraiment su d’où il venait et je préfère ne pas savoir. Je n’ai pas posé de questions. Trop peur des réponses. L’argent n’a jamais été un problème pour Dragan, ni avant ni après la légion. Parti à vingt-deux ans pour s’engager, il est revenu à trente-six comme s’il était parti la veille, avec, glissé dans son portefeuille, son Sésame pour la France, une carte de résident que les quatorze années passées sous le béret vert lui avaient accordée. Un beau matin, il était là, devant la maison, à piétiner sur le trottoir, fumant cigarette sur cigarette en attendant de trouver le courage d’aller demander ma main au vieux. Il a connu des guerres, je le sais. L’Algérie, le Tchad et bien d’autres encore, toutes plus sanglantes les unes que les autres. Comme pour l’argent, je n’ai pas posé de questions sur ce trou de quatorze ans dans lequel il lui arrive de se noyer parfois. Des absences pendant lesquelles son regard se fait lointain et son corps s’avachit sur lui-même, vidé de ses forces. Je n’aime pas ces absences. Toujours cette crainte au fond de moi qu’un jour il n’en revienne pas. Depuis notre départ, le sac de toile ne m’a pas quittée et pèse agréablement sur mes cuisses. De temps à autre, je sers contre mon ventre son contenu. Une trentaine de livres qui à eux seuls constituent toutes mes richesses. Je n’ai pas pu tous les emporter, il m’a fallu faire des choix, en abandonner certains pour en sauver d’autres. Des auteurs russes pour beaucoup. Là où mes amies passaient leurs maigres économies à s’étourdir d’alcool et de danses le week-end, jusqu’à l’abrutissement, j’ai toujours préféré trouver refuge dans les livres. Eux seuls possèdent ce pouvoir fantastique de m’arracher, le temps de la lecture, à la fange dans laquelle je me débats à longueur de jour. La forêt nous a engloutis à la tombée de la nuit. Un corridor d’immenses sapins noirs de part et d’autre du ruban d’asphalte. La route a serpenté sur plusieurs kilomètres à flanc de montagne. De temps à autre, une trouée dans la forêt nous laissait entrevoir en contrebas les lumières de la plaine que nous venions de quitter. Les virages en lacet ont fini par me donner la nausée. Le 4X4 a franchi le sommet du col avant de basculer vers la vallée qui scintillait comme si la main d’un géant avait semé au pied de la montagne une multitude de diamants. Lorsque le panneau d’entrée du village a surgi dans les phares, j’ai crié de joie malgré mon cœur au bord des lèvres et applaudi comme une gamine. La Voljoux. J’aime ce nom qui contient tous nos espoirs. Ça sonne comme bijou, caillou, chou, genou, hibou, mes premiers mots appris en français. Je les ai répétés dans la voiture en chantonnant, bijou, caillou, chou, genou, hibou, Voljoux, encore et encore, jusqu’à ce que Dragan me demande d’arrêter. Tu es encore plus excitée que les bêtes, il a dit en souriant. J’aime lorsqu’il sourit, son visage s’éclaire de l’intérieur. Après avoir traversé le village endormi, nous avons gravi le versant opposé et puis la ferme était là, posée au milieu du pré, à moins de vingt mètres de la route. Une masse sombre ramassée sur elle-même, comme écrasée par son propre toit et qui se découpait sur l’herbe éclaboussée par l’éclat laiteux de la lune. La clef serrée dans le creux de ma main avait pris la chaleur de ma paume. Comme si elle rechignait à s’ouvrir, la porte a gémi sur ses gonds lorsque Dragan l’a poussée. L’interrupteur a émis un claquement sec, sans résultat. Le courant n’avait pas été rétabli malgré la demande faite auprès de la compagnie d’électricité. Il a encore actionné le commutateur à deux reprises avant de cracher un juron. Kurva! Nous sommes entrés chez nous tels des voleurs. La ferme s’est révélée à moi par petites touches à travers le faisceau de la torche. Le cercle de lumière jaune a glissé sur le papier peint des murs, rampé sur le carrelage du couloir, s’est promené sur le formica des meubles de la cuisine. Ma nausée a redoublé d’intensité lorsque l’odeur de moisissure et d’humidité emprisonnée derrière les volets clos s’est engouffrée dans mes narines. J’ai vomi dans l’évier en pierre un long jet acide. Le robinet a hoqueté par deux fois avant de crachoter un filet d’eau glaciale. Je me suis aspergé le visage et ai bu à même le col de cygne pour éteindre l’incendie dans le fond de ma gorge. Dragan s’est occupé des chiens puis s’est effondré sur le matelas posé sur le sol de la chambre, ivre de fatigue. Il m’a fallu du temps pour trouver le sommeil. Il y avait ce mot qui tournoyait dans ma tête comme une mouche dans un bocal, ce premier mot prononcé par Dragan dans la maison, un juron qui avait résonné désagréablement à mes oreilles avant que la nuit ne l’avale : kurva. Un mot étranger qui n’avait pas sa place ici.
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hcdahlemhcdahlem   13 avril 2021
Germain lisait les arbres de la même manière que d’autres lisent les livres, passant d'un cerne à un autre comme on tourne des pages, sans autre prétention que celle d’interroger les géants sur la marche du temps, à la recherche d’une certaine logique dans ces successions concentriques. L'arbre du jour présentait soixante-quatre cernes. Après un rapide calcul, l'octogénaire inscrivit sur le registre l’année où l'arbrisseau était sorti de terre: 1951. Une rapide consultation de l'encyclopédie chronologique lui apprit que le hêtre qu'il avait sous les veux avait pointé ses premières feuilles l'année de la mort de Pétain. p. 73-74
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EmmanuelleVanEttingerEmmanuelleVanEttinger   09 avril 2021
À gauche du bureau, posé sur deux tréteaux massifs, se trouvait le clou de la collection, le plus vieux spécimen jamais récolté par Germain, une galette de plus d’un mètre cinquante de diamètre prélevée sur un géant de trois cent dix-neuf ans terrassé lors de la tempête de décembre 1999, un roi de la forêt mis à terre en quelques secondes par Éole. L’octogénaire se plaisait souvent à parcourir ces trois siècles concentrés dans l’énorme tranche blonde et ronde comme une pleine lune, un voyage vertigineux à travers les sillons d’un colosse qui, sa croissance durant, avait pratiqué la photosynthèse sans jamais se soucier des hommes. Difficile d’imaginer que le résineux avait respiré le même air que le Roi-Soleil, qu’il avait atteint l’âge respectable de cent treize ans à l’heure où l’on coupait la tête de Louis XVI. Quelle jubilation de toucher du doigt l’Histoire, de s’arrêter sur le cent trente-cinquième cerne en pensant à Waterloo, que pendant que poussait le cent trente-neuvième Géricault peignait son Radeau de la Méduse, que les premiers Jeux olympiques se trouvaient au niveau du deux cent seizième, que deux cernes plus tôt l’affaire Dreyfus déchirait le pays. Germain avait coché d’un trait de feutre le deux cent cinquante-et-unième cercle, l’année de sa propre naissance, une manière de faire partie intégrante de l’Histoire lui aussi. Il arrivait que les arbres conservent dans leur tronc la trace des soubresauts de l’humanité, des troncs criblés de mitraille et farcis d’éclats d’obus sur lesquels venait mourir parfois la chaîne des tronçonneuses.
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nadiouchkanadiouchka   25 mars 2021
Alors qu’il signait Basile avait chassé de son esprit l’éventualité de se retrouver pour les quatre mois à venir avec sur les bras une Tatie Danielle au masculin.
P.38
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Vidéo de Jean-Paul Didierlaurent
Le vieux Germain vit seul dans une ferme au coeur des Vosges. Sa fille lui impose de passer l'hiver avec Basile, lointain neveu qui vient faire sa saison de conducteur d'engin de damage dans la station voisine. Une jeune femme froide et distante qui conduit les engins des neiges mieux que tous ses collègues masculins, habite la ferme voisine, où ses parents élevaient une meute de chiens de traîneaux quarante ans auparavant. Découvrir un extrait https://actualitte.com/extraits/6235/malamute-jean-paul-didierlaurent
Malamute — Jean-Paul Didierlaurent — Au Diable Vauvert — 9791030704198 – 18 €
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