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EAN : 9782378802011
L' Iconoclaste (01/04/2021)
3.31/5   908 notes
Résumé :
Une station-service, une nuit d'été, dans les Ardennes.
Sous la lumière crue des néons, ils sont douze à se trouver là, en compagnie d'un cheval et d 'un macchabée. Juliette, la caissière, et son collègue Sébastien, marié à Mauricio. Alika, la nounou philippine, Chelly, prof de pole dance, Joseph, représentant en acariens... Il est 23h12. Dans une minute tout va basculer. Chacun d'eux va devenir le héros d'une histoire, entre elles vont se tisser parfois des ... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (244) Voir plus Ajouter une critique
3,31

sur 908 notes

Kirzy
  17 avril 2021
Personnellement, je ne me soucie guère de savoir dans quel genre littéraire il faut classer un livre. Mais lorsqu'à la fin d'une lecture, un léger malaise persiste, cette interrogation est légitime pour comprendre sa source. Kérozène n'est pas un roman. Sa structure narrative est beaucoup trop éclatée pour cela entre quatorze personnages, chacun son mini chapitre autonome pouvant se lire et se comprendre indépendamment des autres. Un des chapitres, Chelly, est d'ailleurs apparu comme une des nouvelles du Treize à table 2019-2020 en faveur des Restos du coeur ( je l'avais adorée ).
Kérozène n'est pas non plus un recueil de nouvelles car l'auteure cherche à connecter ses personnages dont les chemins convergent à 23h12 sur une aire d'autoroute des Ardennes. Tous en mouvement, tous en lutte avec leur destin, essayant d'échapper à quelque chose qui ne leur convient pas ou plus. Tous fracassés par la vie car la vie est fracassante. Tous profondément seuls à un moment où leur vie bascule. Il y a bien un personnage fil conducteur qui serait la nonagénaire Monica ( oui la Monica de la Vraie vie, vingt ans après ). Mais cela ne suffit pas à créer une unité d'ensemble convaincante. Il m'a manqué une vraie scène finale faisant l'amalgame. J'ai été surprise par cette fin abrupte alors que j'avais envie de lire un paquets de chapitres en plus.
En fait, la véritable bonne question lorsqu'on repose un livre est : « est-ce que c'est du bon ? ». Et, malgré cette fin qui n'en est pas une, la réponse est clairement « oui ». Je me suis régalée de cette galerie de portraits tous inquiétants et excessifs . Adeline Dieudonné est embusquée derrière l'intériorité de chaque personnage afin de réveiller notre regard critique sur la société contemporaine.
Comme des fables modernes pour raconter l'ultra violence née des rapports de domination : l'emprise de l'homme sur la femme ou vice-versa, sur les animaux, la lutte des classes, mais aussi de façon plus symbolique l'emprise que peut avoir sur nous nos pulsions, nos impulsions, la norme ordinaire. de ces bras de fer mordants, je retiens tout particulièrement certains : Chelly, la pole-danceuse qui s'est appropriée les codes de la virilité ; Alika, qui a abandonné ces enfants à l'autre bout de la planète pour élever ceux de ces patrons, sous les épouvantables injonctions du manuel de la nounou philippine ( il existe vraiment ) ; Pupute, sorte de vieux gigolo piégé par celle qui ne loge et nourrit ; Julie, engluée dans un environnement peuplé de mari et beaux-parents hygiénistes gynéco-obstétricien. Et surtout, Victoire, formidable personnage qui voue une haine féroce aux dauphins. L'auteure fore loin dans les affres contemporaines.
C'est radicalement cruel, avec sans doute moins de tendresse que dans La Vraie Vie, même si elle ressort par moment dans le regard porté sur ces malheureux, et notamment sur les animaux comme le cheval maltraité Red Apple. C'est très drôle aussi pour ceux qui goutent l'humour très noir. Une scène est géniale : celle où Monica, sur son fauteuil roulant, crache des noyaux de cerise en rythme avec la cadences d'ébats sexuels qu'elle mate sans aucune vergogne. Adeline Dieudonné a le sourire carnassier dans ce récit à l'électricité vivifiante, loin de toute bienséance. Ce livre est un feu d'artifices qui pétarade de partout en mode féroce, grotesque, caustique et trash. Il m'a juste manqué le bouquet final
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Ladybirdy
  02 avril 2021
Une station service. Un soir d'été. 23h12. Ils vont tous s'arrêter dans cet endroit d'où s'émanent odeurs d'essence et d'asphalte. Ils vous regardent. L'oeil. Monica. Adeline. Vous.
Ils sont là, ces quelques êtres en proie avec leurs démons intérieurs, leurs phobies, leur classe sociale, leur solitude, leur folie, l'essence même de ce qui les définit.
Préparez vous à soulever le voile sur la transe humaine.
J'appelle Chelly, une prof de pool dance qui ne supporte ni les perdants ni les mangeurs de chips ni les sempiternels apitoiements de son homme. Ça fait boum.
J'appelle Victoire, mannequin, seule sans amis qui erre dans les couloirs de son psychisme et qui surtout, voue une haine féroce contre les dauphins, l'eau où baignent ces mammifères, se « lave » avec des lingettes et ingurgite 2l de lait par jour. Boum.
Obligée d'appeler Julie qui termine chez la famille foldingue gynécologue, qui mange aux frottis et au doigter vaginal comme on mange du chocolat, ne fait l'amour qu'entre 7h et 7h08. Boum.
Vous avez ici un kaléidoscope sous forme de puzzle qui nous dévoile toute la diversité humaine, dans sa perversité la plus macabre et surtout très jubilatoire. Car le phrasé d'Adeline est à présent reconnaissable parmi tous. Ce qui la place en rang d'honneur parmi ces auteurs singuliers tels une Amélie Nothomb.
Dans Kerozene, Adeline Dieudonné continue sa perfusion féroce à l'intérieur des mots. Les mots exultent et explosent pour former une image qui accroche, ricoche et fait mouche. « Un tête à tête avec un cadavre de phoque en décomposition. » «L'effet d'une injection de jus de purin dans l'artère fémorale. ». Ça cogne, ça envoie. C'est une écriture instinctive, spontanée, viscérale.
On retrouve une forme de fascination, déjà présente dans La vraie vie pour le monde animal. Les animaux sont partout, dauphins, truie, cheval, acariens, ils grouillent de toute part comme l'oeil qui vous regarde où que vous soyez.
Étonnant ici, une certaine obsession pour le sexe, souvent trivial, bestial. le passage du couple sur le parking en plein débat pendant que la vieille mange ses cerises est incroyable. C'est d'un voyeurisme poussé à son paroxysme. Je te vois semble être le créneau de ces 258 pages.
Ce roman aurait pu me dérouter pour son côté « nouvelles » mais c'est sans compter la grandiloquence de la plume de l'auteure qui marie avec maestro humour, lubricité et émotions. C'est brut au décoffrage, c'est du neuf dans la littérature. Et c'est un régal de se rouler et se laisser rouler dans un style aussi frais et abouti.
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ODP31
  01 mai 2021
Le coup de la panne.
Après la vraie vie, Adeline Dieudonné autopsie une dizaine de solitudes qui fuient leur existence et se retrouvent par une nuit d'été dans une station-service.
Lieu impersonnel qui brasse toutes les classes sociales qui ne se distinguent que par les cylindrées, croisée des chemins de transhumance et point de transit pour faire le plein et le vide, cet espace hors du temps ne manque pas de romanesque. Un tableau à la Hopper.
D'un livre à l'autre, Adeline Dieudonné n'a pas perdu son goût pour la férocité, sorbet deux boules parfumées au macabre et à l'humour, cornet planté au milieu du front. Ce n'est pas un roman Diesel, Ségolène !
Comment ne pas succomber à un quelqu'un qui déteste les dauphins ? Ne pas aimer les cétacés, c'est comme ne pas aimer Thomas Pesquet. Amoral et jubilatoire. Comment ne pas devenir complice de cette prof de Lap-dance qui transporte le corps de son mec dans le coffre de sa voiture parce qu'elle ne supporte plus de l'entendre geindre et bouffer des chips dans le paquet ?
Et puis, il y a aussi un cheval, Red Apple, le plus humain de la bande, Joseph, le représentant en acariens et à pas grand-chose d'autre, Alika, la bonne qui vient des Philippines que des familles bourgeoises se prêtent via Facebook comme une esclave 2.0. Et il y a les autres. Que des farfelus qui trainent une caravane de traumas et que la station-service va réunir le temps d'un mauvais café, d'une pause pipi ou d'un coup de pompe.
Derrière cette galerie de portraits de dominants et de dominés, la romancière décrit l'humanité comme une brousse où les lions dévorent les gazelles. La loi du plus fort. Adeline Dieudonné a la prose impitoyable. La liberté se gagne à coups de griffe et l'égalité n'a rien de génétique. Juste une déclaration.
De ce recensement d'azimutés si bien esquissé, j'attendais un dénouement à la hauteur de cette concentration de folie et je dois avouer qu'il m'a manqué une apothéose dans le récit. Un 14 juillet sans feu d'artifices. Un peu frustré d'en rester aux préliminaires. Je pense que c'est ce petit goût d'inachevé qui modèrent certains billets comme le mien et qui m'a donné parfois l'impression de lire plus un recueil d'histoires courtes réunies opportunément dans un lieu unique qu'un roman. Stationnement gênant.
Il reste un vrai talent d'écriture, une imagination débridée et des personnages qui sortent de mon ordinaire de lecture.
En résume : Essence avec plomb, Aisance avec aplomb.
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Christophe_bj
  04 avril 2021
Une station-service, le soir. Une douzaine de personnages, un cheval et un cadavre y sont présents en même temps. Nous allons lire l'histoire de chacun d'eux. ● J'ai été enthousiaste tout au long de ma lecture, qui s'est faite à un rythme d'enfer car je ne parvenais pas à poser ce livre, et considérablement déçu par la fin. Je pensais que par un ultime coup de magie tous les personnages allaient se trouver rassemblés dans un finale collectif aussi éclatant que leurs histoires individuelles. ● Il est indéniable qu'Adeline Dieudonné, tout en n'étant pas une grande styliste, possède une imagination complètement débridée et a le don d'inventer des personnages (et des animaux) hors du commun, ainsi que des récits haletants. ● Néanmoins ici il y a tromperie sur la marchandise : il s'agit d'un recueil de nouvelles et non d'un roman. Les nouvelles ont été bricolées pour donner l'illusion d'un roman, mais cela ne doit tromper personne. Il aurait été préférable de publier ces histoires en recueil : le contrat avec le lecteur aurait été clair – mais d'un point de vue marketing c'était bien sûr moins vendeur…. Je me suis senti floué.
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Kittiwake
  27 avril 2021
Une station-service sur une aire d'autoroute : pas de quoi faire rêver, non ? Et pourtant, s'y installer pour observer ses congénères comme un éthologue scrute l'activité d'une fourmilière est une occupation riche d'enseignement. Et pour peu que l'observateur soit doté d'une imagination efficace, il y a là de quoi alimenter la trame d'histoires diverses et variées dont le point commun est la présence, à un moment donné de l'ensemble des protagonistes sur la dite aire.
De la jeune femme lassée de l'apathie de son compagnon, au gendre chargé de déménager sa belle-mère menacée d'expulsion, en passant par le cheval en transit et le dauphin lubrique, tous ces personnages auront ce soir là une fraction de leur histoire en commun.
L'écriture est addictive, et Adeline Dieudonné a le sens de la formule, ce qui ponctue le récit d'éclats de mots qui touchent. Humour plus ou moins sombre, traits d'ironie, l'art d'appuyer là où ça fait mal.
A mi-chemin entre le roman et le recueil de nouvelles, Kérozène est une très agréable moment de lecture qui confirme le talent de la jeune autrice.

Lien : https://kittylamouette.blogs..
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critiques presse (5)
LeFigaro   29 avril 2021
Le nouveau roman de l’auteur de «La Vraie Vie» est décevant.
Lire la critique sur le site : LeFigaro
Culturebox   21 avril 2021
"Kerozene" est une comédie humaine trash, qui scrute l'âme humaine sans tabou, jusque dans les tréfonds.
Lire la critique sur le site : Culturebox
LaLibreBelgique   01 avril 2021
Après la révélation de "La Vraie Vie", la romancière agrège dans "Kérozène" des tranches de vie malmenées.
Lire la critique sur le site : LaLibreBelgique
LeSoir   01 avril 2021
Adeline Dieudonné sort ce 1er avril son deuxième roman, « Kérozène ». C’est « La vraie vie » qui continue avec son cortège tragique et drôle de tranches de vie cruelles et pourtant ordinaires.
Lire la critique sur le site : LeSoir
Lexpress   29 mars 2021
Avec "Kérozène", l'auteure de "La Vraie Vie", au succès fracassant, franchit hardiment l'éprouvante étape du second roman. Rencontre avec une trentenaire belge, à l'univers toujours aussi piquant.
Lire la critique sur le site : Lexpress
Citations et extraits (98) Voir plus Ajouter une citation
hcdahlemhcdahlem   06 mai 2021
Chelly
Chelly avait besoin de se calmer. Elle inspira un grand coup et décida de faire une pause. Elle aimait les stations-service de nuit, sans trop savoir pourquoi.
Ça lui évoquait Dire Straits.
Elle s’imaginait sur une route poussiéreuse du Montana, au volant d’un pick-up sans âge, la voix rocailleuse et la guitare électrique de Mark Knopfler dans les oreilles, roulant libre et sans attache, vers une destination où il serait question de chevaux, d’un ranch et d’une fête au milieu d’une prairie, avec un grand feu sur lequel grilleraient des spare ribs et des marshmallows.
Dans le feu de l’action, elle remplaçait l’arc à flèche par un fusil à canon scié et elle jouissait.
Et il y aurait ce gars qui jouerait de la guitare, un peu Mark Knopfler, un peu Robert Redford dans L’homme qui murmurait à l’oreille des chevaux, un peu Clint Eastwood sur la route de Madison.
Un homme solide, fort, solitaire.
Un type à qui on ne la fait pas, qui aurait vécu une histoire douloureuse, une femme et un gamin morts dans un accident de la route ou quelque chose comme ça…
Un cœur un peu triste qui arpenterait la plaine sur son cheval Appaloosa, menant son troupeau de vaches vers l’abattoir. Elle l’imaginait endormi sous un ciel étoilé, la tête posée sur sa selle western, ses cheveux blonds caressés par le vent qui se lèverait sur le lac Missoula.
La peau de son cou sentirait le cuir souple, l’herbe sèche et la résine de cèdre.
Il la remarquerait, elle, Chelly.
Sans cesser de jouer de la guitare, il poserait les yeux sur ses fesses moulées dans un Levi’s low waist taille 26. Son ventre tendu sous une chemise à carreaux nouée juste au-dessus du nombril, ses bras sculptés par des années de pole dance.
Et son cœur sauvage de cow-boy solitaire recommencerait à battre un peu.
Pour elle, Chelly.
Chelly rêvassait à tout ça en se garant sous le néon du panneau de sécurité routière « Toutes les 2 heures, une pause s’impose ! » sur lequel un type souriait, une petite fille dans les bras. Un type qui avait l’air bêtement heureux avec sa gamine et sa calvitie naissante.
En descendant de sa voiture, Chelly sentit une pointe d’agacement lui chatouiller la gorge. Ce type sur le panneau lui faisait penser à Nicolas, son mari. Et ces derniers temps, penser à Nicolas éveillait systématiquement une forme d’animosité chez Chelly.
En traversant le parking, elle nota le reflet orangé des lampadaires sur son bras. Ça mettait en valeur le galbe de son deltoïde et de son biceps. Elle prit une photo et la posta sur Instagram. « Come on girls ! That’s the way you should look like ! #motivation #hardwork #power #muscles #polefitness ».
Chelly était prof de pole dance. Mais avant tout, Chelly était bloggeuse. ChellyPoleFitness, son compte Instagram, comptait pas moins de 43,7 K abonnés.
Quelques heures plus tôt, en rentrant chez elle, Chelly s’était sentie fatiguée, démotivée, comme si toute sa vitalité était aspirée par un vortex dont elle ne connaissait que trop le point d’origine.
Elle avait poussé la porte de son pavillon de banlieue avec la sensation d’entrer dans la gueule d’un monstre à l’haleine de soufre. Elle s’était souvenue des détraqueurs dans Harry Potter, ces créatures fantomatiques qui se nourrissent du bonheur des gens, les vidant de toute pensée positive, de toute énergie vitale.
Et elle avait retrouvé Nicolas. Ils étaient mariés depuis onze ans. Nicolas était régisseur adjoint sur les plateaux de cinéma. Un métier difficile, rigoureux, aux horaires aléatoires, qui exige d’être débrouillard, résistant au stress et à la fatigue.
Onze ans plus tôt, ce qui avait séduit Chelly chez Nicolas c’était un peu tout ça.
Avec son Leatherman et un peu de scotch, Nicolas pouvait transformer n’importe quelle maison délabrée en un endroit vivable.
La première fois qu’elle l’avait vu, c’était à un barbecue chez des amis qui vivaient dans une casse automobile. Nicolas était en train de fabriquer des canapés avec quelques vieux pneus et des ceintures de sécurité récupérées dans les carcasses de voiture. En moins d’une heure, il avait transformé ce trou sordide en un joli petit salon d’extérieur, avec quelques phares usagés en guise de lampions.
Chelly s’était dit qu’en cas de guerre nucléaire c’était exactement avec un homme comme Nicolas qu’elle choisirait de se lancer dans la grande aventure de la survie. Elle l’imaginait bien dans leur campement de fortune, torse nu, avec un pantalon à poches kaki et un arc à flèche artisanal sur le dos, disparaître dans la forêt en lui disant: « Reste avec les enfants, je vais chercher à manger. »
Et elle le verrait revenir quelques heures plus tard portant la dépouille fumante d’un cerf sur ses épaules musclées, des filets de sang de l’animal égorgé s’écoulant sur son torse glabre, à la peau tannée par un soleil impitoyable.
Et quand elle l’imaginait comme ça au début de leur relation, elle lui sautait dessus pour lui faire l’amour. Ce qui pouvait arriver plusieurs fois par jour. Et pendant qu’il était en elle, dans le feu de l’action, elle remplaçait l’arc à flèche par un fusil à canon scié et elle jouissait.
Leur mariage avait été prononcé à la maison communale, suivi d’une fête dans la buvette d’un club de sport qui sentait le potage froid.
Ils avaient acheté une petite maison grise dans une rue grise d’un quartier gris du nord de la ville, parce que les prix y étaient abordables.
La petite maison était propre, fonctionnelle, avec du carrelage et des matériaux bas de gamme. Dénuée de charme, mais ils s’en foutaient tous les deux du charme…
Ils avaient été heureux au début. Ils se disputaient parfois mais ils s’aimaient et plus que tout, ils étaient fiers l’un de l’autre.
Chelly ne demandait pas grand-chose à Nicolas. Juste de la force, de la discipline et de la rigueur. Elle croyait en ça, Chelly. Comme d’autres croient en Dieu ou au syndicalisme. Elle se voyait comme un animal évoluant dans un écosystème soumis à la loi du plus fort. Les gagnants, les perdants. C’était simple à comprendre. Même un gosse de quatre ans était capable de palper cette réalité: tu bosses, tu survis, tu bosses pas, tu crèves. La sélection naturelle, les plus forts s’en sortent, tant pis pour les autres. C’est la loi de la nature. Limpide, nette et implacable. C’est si simple à comprendre.
Elle se voyait comme un animal évoluant dans un écosystème soumis à la loi du plus fort.
En une décennie de travail acharné, Chelly avait creusé son trou, s’était forgé une réputation, surpassant ses concurrentes les plus tenaces.
43,7 K abonnés sur Instagram.
Merde, 43,7 K abonnés sur Instagram c’était une performance de guerrière. Se constituer une telle audience était une chose, encore fallait-il la maintenir. Poster quinze, vingt photos par jour, motiver ses troupes, être au top de sa forme. Elle était un modèle, une icône, une référence. Elle régnait sur sa communauté comme une louve sur sa meute. Elle était une meneuse née, elle avait ça dans le sang, c’était inné, elle le savait.
Nicolas, lui, voyait son travail comme un truc qu’il devait faire pour ne pas avoir d’ennuis. Des parents satisfaits, des factures payées, un emprunt remboursé… Ça n’avait rien d’amusant mais il fallait le faire.
Au début il avait aimé son métier. C’était nouveau, valorisant. Il avait l’impression de ressembler un peu à son idole d’enfance, MacGyver. Puis la lassitude s’était installée.
Aujourd’hui, tout ce qu’il restait de MacGyver, c’était un gars un peu bedonnant qui gaspillait sa petite flaque d’énergie vitale à se plaindre de son travail. Le boulot de Nicolas se résumait à une source intarissable de frustrations, de vexations, de complots, de mesquineries et de coups bas.
Quand il avait commencé à se plaindre, Chelly s’était demandé pourquoi il ne changeait pas de métier, puis elle avait compris que Nicolas aimait ça, se plaindre. Elle l’avait décelé dans sa façon de raconter ses journées : il ménageait ses effets, se soulageait de ses ressentiments avec le plaisir béat d’un nourrisson qui remplit sa couche.
Il servait à Chelly sa ration quotidienne de lamentations complaisantes avec un petit sourire de fouine. Ça commençait toujours par un « Ah, je ne t’ai pas encore raconté? » (sachant pertinemment que non), suivi d’un « Attends, ça vaut de l’or ».
Et il prenait son temps. Il baissait un peu la voix, plantait ses yeux dans ceux de Chelly tout en penchant son visage vers le sol dans une attitude de soumission, la tête rentrée dans ses épaules. Chelly l’observait en se disant que si le mot « sournois » devait avoir un visage, ça serait celui de Nicolas. Elle avait l’impression que son vocabulaire s’était déformé, privilégiant les mots contenant un maximum de S pour rendre son discours plus persiflant. Même son visage semblait avoir changé. Son nez s’était allongé, son menton avait reculé, ses yeux s’étaient tapis au fond de leurs orbites comme deux petits roquets prêts à aboyer.
Et ce sourire… Cette jubilation dans l’auto-apitoiement, c’était sans aucun doute l’origine du vortex qui aspirait la vitalité de Chelly.
Ce soir-là en tout cas, elle s’était sentie lasse. Et la lassitude n’avait pas sa place dans le répertoire émotionnel de Chelly.
Quand elle était rentrée, Nicolas était déjà à la maison. Il avait fini tôt aujourd’hui. Il l’attendait en grignotant des chips aux pickles assis sur son tabouret haut, accoudé au bar de la cuisine.
Elle l’avait embrassé sans affection. Un réflexe automatique, dénué de sens. Leurs baisers, c’était ça désormais. Et quand ils faisaient l’amour, c’était ça aussi. Un truc clinique, qu’ils accomplissaient moins par envie que parce que ça faisait partie de la panoplie du couple.
T’es en couple, tu fais l’amour. C’est comme ça. Si tu le fais pas, ça devient un truc bizarre, un problème qu’il faudra gérer à terme.
Et puis, côté physiologique, faire l’amour c’était excellent à de multiples points de vue. Elle s’était renseignée sur Internet. Un très bon exercice cardiovasculaire, une manière eff
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LadybirdyLadybirdy   01 avril 2021
Roger pétait. Dans son pantalon en toile beige qu’il portait haut, la ceinture juste sous les côtes. Marie et Olivier faisaient mine de ne pas le remarquer mais il pétait, avec le naturel et la décontraction d’un enfant de deux ans. Merde. Ces choses là peuvent arriver mais on s’excuse. On rougit un peu, on se tortille, on invoque des problèmes intestinaux, je sais pas. Et la complicité des deux autres. Ce silence. J’avais fini par penser que c’était une conspiration contre moi. Une forme de coalition compacte entre père, mère et fils.
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LadybirdyLadybirdy   31 mars 2021
Même un gosse de quatre ans était capable de palper cette réalité : tu bosses, tu survis, tu bosses pas, tu crèves. La sélection naturelle, les plus forts s’en sortent, tant pis pour les autres. C’est la loi de la nature. Limpide, nette et implacable.
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ZilizZiliz   24 avril 2021
La mère [de la jeune fille] avait haussé le ton : 'Vous nous avez dit d'attendre [pour l'avortement] ! Pourquoi vous nous avez dit d'attendre si c'est pour nous dire après que c'est trop tard ?'
Là, le médecin l'avait regardée avec des yeux sévères et avait dit : 'Madame, inutile de me parler sur ce ton, j'ai fait de longues études, je suis médecin, je connais mon métier. Ce que vous m'avez demandé est illégal, je pourrais vous dénoncer pour ça. Rien que pour l'avoir demandé, vous pourriez aller en prison. Votre fille aussi. Ce bébé naîtra et je trouverai une solution pour lui, n'ayez aucune crainte là-dessus.'
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ZilizZiliz   23 avril 2021
Elle m'a parlé de son fils, Olivier. Un gynécologue, comme elle et comme Roger [son mari]. Elle m'a proposé de venir déjeuner chez eux un dimanche. (...)
J'ai sonné. C'est Roger qui a ouvert. Avant de me saluer, il a crié à [sa femme] à l'intérieur : 'Oh ! t'avais raison Marie, elle est magnifique !'
Il m'a fait un clin d'oeil et m'a invitée à le suivre. Le hall d'entrée était lumineux. Une immense vitrine courait sur toute la longueur du mur.
'C'est ma collection de spéculums. C'est beau, hein ? Regardez, celui-là il date de l'époque gréco-romaine, il est en cuivre et en étain. Ce sont des matériaux fragiles, parfois ils cassaient pendant l'examen, paf, dans le vagin, ah ah ! Vous avez un bon gynécologue ?'
Je ne savais pas si je devais répondre à cette question.
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