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EAN : 9782253100782
Éditeur : Le Livre de Poche (25/03/2020)
  Existe en édition audio

Note moyenne : 4.06/5 (sur 2896 notes)
Résumé :
C’est un pavillon qui ressemble à tous ceux du lotissement. Ou presque. Chez eux, il y a quatre chambres. La sienne, celle de son petit frère Gilles, celle des parents, et celle des cadavres. Le père est chasseur de gros gibier. La mère est transparente, amibe craintive, soumise aux humeurs de son mari. Le samedi se passe à jouer dans les carcasses de voitures de la décharge. Jusqu’au jour où un violent accident vient faire bégayer le présent.
Dès lors, Gille... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (861) Voir plus Ajouter une critique
Sebthocal
  07 septembre 2018
« Les histoires, elles servent à mettre dedans tout ce qui nous fait peur, comme ça on est sûr que ça n'arrive pas dans la vraie vie »
Lorsqu'on a dix ans, qu'on est encore une petite fille vivant avec son père, sa mère et son petit frère de six ans, dans un lotissement paisible à la périphérie de la ville, les journées défilent, tranquilles, rythmées par le passage du glacier et son arrivée en fanfare, symboles de joie et de plaisirs sucrés.
La vraie vie, c'est celle que l'on voudrait avoir, une vie rêvée. Dans un lotissement où les gens ne seraient pas aussi gris que les maisons. Dans une habitation, où chacun aurait sa chambre, c'est bien, mais sans une chambre particulière pour les cadavres. Ces trophées que ramènent son père, à la fois chasseur et braconnier.
Dans la vraie vie rêvée d'une enfant de dix ans, le drame tragique n'existe pas, et surtout, si celui-ci doit arriver on ne reste pas livrée à soi-même, un petit frère à gérer pendant que son père, entre deux crises de violences, boit devant la télé ou écoute Claude Francois les larmes aux yeux, ni pendant que sa mère, entre les courses et les repas à préparer ne reste pas silencieuse, telle « une amibe », inexistante, telle « un vase », et manifesterait plus d'amour à ses enfants qu'à ses chèvres.
Avec pour seules occupations, les visites de la casse d'à côté, ce « cimetière de métal », et cette voisine un peu fantasque, c'est aussi tout un monde plein de promesses que l'on peut s'inventer, un monde dans lequel seuls resteraient les meilleurs moments de l'enfance.
Entre poésie de l'enfance et drame social, Adeline Dieudonné réussit le tour de force d'imprimer à son premier roman une atmosphère où l'étrange se mêle à une réalité désespérée.
Pour le sourire de son frère Gilles, on suit l'évolution, et le combat, de cette petite fille sur cinq étés consécutifs, qui ne rêve que de garder encore un peu de cette magie innocente de l'enfance.
Véritable Marie Curie en herbe, la science sera son refuge.
« Les lois de la temporalité » l'aideront-elles à maîtriser la chimie des corps et la physique des sentiments qui l'attendent.
Roman initiatique revêtu d'une noirceur sociale, une sorte de poésie macabre, dans lequel on sent le drame poindre à chaque page.
Une écriture parfaitement maîtrisée qui ne vous laissera pas de marbre.
« La réalité sauvage de la chair et du sang, de la douleur et de la marche du temps, linéaire, impitoyable. », mais « l'avenir veille sur toi », petite...
Lu en août 2018.
Mon article sur Fnac.com/Le conseil des libraires :
Lien : https://www.fnac.com/La-Vrai..
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berni_29
  24 juin 2018
La vraie vie est un premier roman, écrit par une jeune auteure belge, Adeline Dieudonné. C'est une sorte de récit initiatique où le réel vacille à chaque instant, nous amène dans l'univers glauque et sordide d'une famille presque ordinaire, dépeint de manière détonante et acide par la narratrice, une adolescente, dont ne saura jamais le prénom. On pourrait qualifier aussi ce récit de guide de survie en milieu hostile d'une enfant devenue guerrière par la force des choses, avec l'innocence en bandoulière...
Tout d'abord, plantons un peu le décor.
Nous entrons dans le livre à pas de velours, mais je vous préviens : cela ne va pas durer très longtemps. Notre regard se pose peu à peu autour des personnages, dont celui du père, chasseur de gros gibier et qui, lorsqu'il ne chasse pas ou n'est pas au stand de tir, passe son temps à regarder la télé en buvant du whisky. La mère est absente, transparente, une sorte d'amibe comme le décrit la narratrice, une mère soumise aux humeurs violentes de son mari. Et puis il y a cette pièce encombrée des trophées de chasse empaillés du père : des daguets, des sangliers, des cerfs, des têtes d'antilopes, un lion entier, il y a même une défense d'éléphant, fierté du père. Et puis surtout il y a cette hyène, qui semble vivre encore, guetter, se délecter de l'effroi qu'elle suscite, dont la rage semble même à certains moments s'infiltrer dans la tête des membres de la famille...
Le lotissement où habite cette merveilleuse famille s'appelle le Démo. le Démo est un lotissement comme les autres. Ou presque. De temps en temps, les chats, les chiens disparaissent, on ne sait pas où, ni comment. C'est un lotissement peuplé de gens solitaires, prostrés devant leur télé, cultivant misanthropie, dépression, aigreur, dépression, diabète. Peut-être parfois tout cela en même temps.
Avec son jeune frère Gilles toujours espiègle, elle tente de déjouer ce quotidien saumâtre. Ils jouent dans les carcasses amochées des voitures de la casse d'à côté, là où forcément rode déjà la mort sinon pourquoi ces voitures seraient autant cabossées, et en guettant la petite musique qui annonce chaque après-midi l'arrivée du marchand de glaces. C'est la Valse des fleurs, de Tchaïkovski.
Mais un jour, un violent accident, à la fois tragique et cocasse, vient faire bégayer le présent. Et rien ne sera plus jamais comme avant.
Dès lors, Gilles l'enfant toujours enjoué, ne rit plus. Elle voudrait tout annuler, revenir en arrière. Retrouver son petit frère, celui qui enchantait le monde. Cette vie lui apparaît comme le brouillon de l'autre. La vraie vie.
Alors, en guerrière des temps modernes, elle retrousse ses manches et plonge tête la première dans le cru de l'existence. Elle fait diversion, passe entre les coups, se découvre femme et conserve l'espoir fou que tout s'arrangera un jour. Notamment, lorsque sa féminité et sa sensualité se révèlent, lorsqu'elle découvre son corps en plein éveil, ce sont des scènes décrites avec beaucoup de force, d'humour aussi et surtout de rage de vivre et de survivre.
Et tout ceci est ramassé dans un récit qui balaie cinq ans de sa jeune existence.
Dans cet univers étouffant, la narratrice cherche à protéger son petit frère Gilles qui, il faut l'avouer sous l'influence du père, semble lui échapper de plus en plus, jusqu'au jour où tout basculera...
Alors nous suivons, dans ce dédale à la fois poétique et cauchemardesque, la narratrice dans une forme d'intelligence magnifique pour survivre au sort qui lui est réservé... Et elle ne manque pas d'intelligence et d'ingéniosité. Passionnée par Marie Curie et aussi par la physique quantique, on ne sait pas trop comment cela lui est venue, mais gageons que dans son kit de survie, cela lui aura peut-être servi, elle se lie d'amitié avec son professeur de sciences physiques, Monsieur Young, qui a compris que cette jeune fille pourrait échapper à sa destinée malheureuse et presque fatale, pour peu qu'on l'aide.
Et puis il y a aussi Plume et Le Champion...
J'ai trouvé l'écriture fulgurante. Les personnages sont sauvages, entiers, attachants aussi. C'est un univers étouffant, à fleur de peau, tout en ombre et lumière. Il y a une poésie du cauchemar et du sordide qui se dégage de ce roman qui emporte tout sur son passage. C'est à la fois âpre, sombre et sensuel. Je n'ai pas pu lâcher ce livre dès lors que j'ai commencé à le lire !
Amateur de Stephen King, je suis sûr que vous aimerez... Les autres aussi, j'en suis persuadé, car ce livre fera grand bruit dans la rentrée littéraire, je n'en doute pas un seul instant.
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palamede
  24 septembre 2018
Échapper à la réalité, remonter le temps pour effacer tout et « retrouver le rire de Gilles, ses dents de lait, ses grands yeux verts... » c'est le but de la jeune fille. Comme découvrir la vraie vie, surmonter ses angoisses et avoir le courage d’être soi, même si la violence de son père, la passivité de sa mère, la sidération muée en psychose de son frère semblent vouloir en décider autrement.
La survie en milieu hostile, le milieu familial et naturel s'entend, sujet très en vogue (cf My Absolute Darling, Helena, Trois fois la fin du monde) qui trouve ici un traitement digne d'un vrai roman noir ou d'un conte pour enfants pas sages. Habilité suprême d'Adeline Dieudonné qui parle de culpabilité, de parents toxiques, du désir, de l'envie de sauver ceux qu'on aime, avec un brin d'humour et beaucoup de finesse sans nous imposer les poncifs de rigueur.
Dans le flot des romans de la rentrée, un ton et une puissance assez inédits pour être soulignés qui laissent présager un bel avenir à cette jeune auteure.
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Harioutz
  13 février 2020
Avant même d'évoquer le chemin de vie et le courage extraordinaires de cette jeune narratrice de 10 ans, c'est tout d'abord du style captivant d'Adeline Dieudonné dont je souhaiterais vous parler.
Des phrases courtes, des phrases sans verbe. Des échanges de regards, des ressentis, des personnages qui échangent peu ou pas du tout. Des points de suspension....
Et la magie opère.
L'auteure traduit les émotions, la violence, la peur, et toute l'ambiance familiale avec un tel brio que les images du film apparaissent instantanément à la lecture !
J'ai été saisie dès les premières lignes et j'ai plongé tête la première, sans retenue aucune dans l'histoire, cette histoire tragique.
La violence inonde cette famille. La violence du père qui conserve ses trophées de chasse dans une pièce dédiée, interdite. La violence du père qui souffre. La violence du père qui bat la mère. La violence subie par la mère. La violence du choc inouï subi par les enfants qui, incrédules, assistent à l'explosion du visage du glacier alors qu'il leur préparait leurs glaces habituelles.
Et en écho, la violence subie en d'autres temps par d'autres femmes, et par celle qui leur venait en aide …
Le lecteur est absorbé dans une spirale, secoué, confronté à toutes les violences évoquées plus haut, et ne reprend son souffle qu'au dénouement final, magistral !
Cette lecture a été un coup de coeur puissant, et je vous invite à découvrir « La vraie vie » si ce n'est déjà fait. Tous les prix reçus sont amplement mérités !
Un merci spécial à Sebthocal et à son excellente critique, c'est grâce à lui que j'ai découvert ce roman.
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isabelleisapure
  03 septembre 2018
Voilà un livre qui s'est fait une place dans ma mémoire et ne veut plus en sortir depuis que je l'ai refermé.
Cette histoire m'a fait passer par tous les sentiments et toutes les émotions au côté de la jeune narratrice âgée de 10 ans lorsque nous la découvrons dans sa famille entre un père chasseur, avide de sang, parfois violent et une mère soumise qui reçoit les coups de son mari sans se révolter, seuls quelques cris ou gémissements lui échappent.
Au milieu du chaos, les enfants résistent plutôt bien, partageant leurs jeux dans les épaves des voitures de la casse voisine en attendant la musique annonçant le marchand de glaces, jusqu'à l'accident dont ils seront témoins, qui laissera le petit garçon au bord de la folie, perdu dans un monde où sa soeur n'a plus accès.
Dès lors la fillette n'a qu'une idée, remonter le temps pour annuler le drame et redonner « La vraie vie » à un petit garçon qui a perdu sa joie de vivre.
J'ai tout aimé dans ce premier roman, parfaitement maîtrisé, passionnant d'un bout à l'autre.
Je suis sous le charme de l'écriture faite de douceur lorsqu'il s'agit de l'amour d'une enfant pour son petit frère, « Gilles, ses petites dents de lait, son sourire », et de violence lorsqu'on sent venir le drame.
J'ai eu la gorge serrée, j'ai eu envie de protéger cette fillette intelligente et courageuse, de la prendre dans mes bras pour la rassurer.
Adeline Dieudonné signe un livre magistral, original et addictif dont l'atmosphère parfois nimbée de douceur, parfois irrespirable va me hanter encore longtemps.
Un coup de coeur.
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critiques presse (12)
Culturebox   18 décembre 2018
Adeline Dieudonné déroule ce récit avec une implacable efficacité, en peu de mots, dans une construction impeccable. Dès la première phrase elle nous happe, nous attache à ce magnifique personnage de jeune fille en construction, intelligente, sensuelle, courageuse, avec un instinct de vie à toute épreuve. Une ode à la féminité.
Lire la critique sur le site : Culturebox
LaPresse   26 octobre 2018
On lit La vraie vie le corps crispé et avec une boule dans le ventre, redoutant les coups et la fin qui se dessine, terrible.
Lire la critique sur le site : LaPresse
Bibliobs   19 octobre 2018
Dans ce premier roman d'une Belge de 36 ans, qui aurait hérité de Stephen King et de la comtesse de Ségur, une fillette devient le gibier de son père viandard, rêve d'être une nouvelle Marie Curie, s'éprend d'un champion de karaté et voit sa vie bouleversée par un siphon de chantilly. Explosif.
Lire la critique sur le site : Bibliobs
Liberation   01 octobre 2018
On peut dire que la Vraie Vie tient du roman d’apprentissage, ce registre de textes dans lequel un(e) adolescent(e) passe par une série d’épreuves qui le font devenir adulte avec la conviction qu’il doit forger sa vie.
Lire la critique sur le site : Liberation
LaCroix   24 septembre 2018
La Belge Adeline Dieudonné, lauréate du prix Fnac, signe un roman échevelé sur la bête qui sommeille en chacun de nous.
Lire la critique sur le site : LaCroix
LeMonde   14 septembre 2018
Le tragique et le grotesque se mêlent dans « La Vraie Vie », un beau premier roman sur les terreurs et la fin de l’enfance. C’est le prix du roman Fnac 2018, décerné le 12 septembre.
Lire la critique sur le site : LeMonde
LeFigaro   07 septembre 2018
Quatre-vingt-quatorze premiers romans paraissent en cette rentrée 2018. Parmi nos dix coups de cœur, celui d'Adeline Dieudonné.
Lire la critique sur le site : LeFigaro
Culturebox   06 septembre 2018
Dès la première phrase, elle nous happe, nous attache à ce magnifique personnage de jeune fille en construction. Intelligente, sensuelle, courageuse, avec un instinct de vie à toute épreuve. Ce roman est autant un thriller, qu'une chronique sociale, et une ode à la féminité.
Lire la critique sur le site : Culturebox
Actualitte   05 septembre 2018
Dans son premier roman, qui prend à contrepied les habituels clichés de la folie familiale, Adeline Dieudonné nous embarque dans la descente aux Enfers d’une jeune héroïne incroyablement puissante. Car Cerbère est une hyène affamée.
Lire la critique sur le site : Actualitte
Bibliobs   03 septembre 2018
Lisez, c'est du belge ! Du très bon belge. A la fois candide et horrifique, gore et attendrissant, naturaliste et surréaliste.
Lire la critique sur le site : Bibliobs
LeSoir   03 septembre 2018
Le premier roman, « La vraie vie », de la Belge Adeline Dieudonné est déjà un phénomène.
Lire la critique sur le site : LeSoir
Lexpress   22 août 2018
Le verbe haut et la verve au bout de la plume, telle une fleurettiste chevronnée, la primo-romancière force le respect. Et a d'ores et déjà glané des nominations dans quatre prix littéraires de la rentrée.
Lire la critique sur le site : Lexpress
Citations et extraits (404) Voir plus Ajouter une citation
MathildeLitteraireMathildeLitteraire   25 septembre 2020
Chez eux, il y a quatre chambres. La sienne, celle de son petit frère, celle des parents, et celle des cadavres.
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JefaysJefays   23 septembre 2020
Il riait tout le temps, avec ses petites dents de lait. Et, chaque fois, son rire me réchauffait, comme une minicentrale électrique.
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LesaloesLesaloes   21 septembre 2020
Lorsque nous sommes entrés dans la chambre, j'ai senti le regard de la hyène dans mon dos. Mes yeux ont soigneusement évité de rencontrer les siens. C'est à ce moment-là que j'ai compris. Ça a fondu sur moi comme un fauve affamé, lacérant mon dos de ses pattes griffues. Le rire que j'avais entendu quand le visage du vieux avait explosé, il venait d'elle [...] Son regard mordait ma nuque, se délectait de l'odeur sucrée de mon petit frère. Gilles a lâché ma main et s'est tourné vers la bête. Il s'est approché et a posé ses doigts sur la gueule figée. Je n'osais plus bouger. Elle allait se réveiller et le dévorer. Gilles s'est laissé tomber sur les genoux. Ses lèvres tremblaient.
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HarioutzHarioutz   13 février 2020
Le professeur Pavlović m'a ouvert la porte. Il est resté quelques secondes sur le perron, sans rien dire, à détailler les entailles sur mon visage et le pansement autour de ma main, sur lequel une tâche rouge sombre s'était propagée pendant la nuit.
Puis, sous ses gros sourcils, il a fait quelque chose de curieux. Il n'a pas bougé. Et, en même temps, il m'a prise dans ses bras. Avec ses yeux.
Derrière son épaule, le masque blanc est apparu. Yaëlle était muette mais elle n'était pas sourde. Et le silence de son mari lui avait dit qu'il se passait quelque chose d'inhabituel. Dovka a jappé. Les deux trous noirs du masque m'ont dévisagée, exactement comme le professeur Pavlović.
Si le masque de Ya ne m'avait pas effrayée, je crois que j'aurais ri. Ils étaient drôles, on aurait dit un couple de hiboux.
Mais derrière sa bouche de plâtre peinte en rouge, la vraie bouche de Yaëlle, celle que je n'avais jamais vue, a émis une plainte qui a gelé le soleil. Un long hurlement sinistre, ni humain ni animal. Elle vomissait un chagrin brut. Une douleur insondable qui semblait rejaillir après des années de silence.
Elle hurlait à se mutiler les cordes vocales. Je crois que depuis l'explosion du siphon du marchand de glace, c'était le bruit le plus effroyable qui ait retenti dans le quartier.
Le professeur Pavlović s'est retourné et l'a prise par les épaules.

« Ya! »

Le cri ne voulait pas s'arrêter. Il l'a guidée vers le petit salon et l'a aidée à s'asseoir dans son fauteuil. Le masque continuait de crier, de plus en plus fort. À la douleur venait s'ajouter la fureur. Ce hurlement m'a fait mal. Encore plus mal que ma côte. Le professeur essayait de la calmer.

« Ya, respire. Doucement. »

Il prenait sa vieille main à elle dans sa vieille main à lui et la caressait, comme un lapereau pétrifié. Ce cri était si vivant que j'ai cru un instant que le masque allait s'animer. Mais il est resté figé, avec son sourire, ses paillettes et ses plumes.

« Ya, tout va bien. Calme-toi. »

C'était déroutant de voir le professeur essayer de réconforter quelqu'un. Avec moi, il était toujours un peu maladroit. Inaccessible, en fait. Il n'exprimait presque aucune émotion. Avec le temps, j'ai compris que c'était une forme de timidité.Il était incompétent en rapports sociaux.
Les relations humaines exigeaient une part d’irrationnel. Et le professeur Pavlović ne comprenait pas l'irrationnel.Mais Yaëlle, c'était autre chose. C'était sa femme.
Le cri ne faiblissait pas, alors le professeur a ouvert un tiroir et en a sorti une seringue et un flacon. Puis, très doucement, il a pris le bras marbré de tâches de rouille. Ces tâches m'intriguaient toujours. Ça me rappelait les mains du glacier. Avec l'âge, moi aussi, je finirais par rouiller comme une vieille clôture.
Le professeur a piqué et la voix a capitulé. Le masque est redevenu silencieux. La tête de Yaëlle s'est affaissée sur un coussin et j'ai compris que le sommeil l'avait aspirée.

…/...

« Yaëlle n'a pas toujours été comme ça. »

J'ai compris qu'on n'allait pas parler de physique ce jour-là.

« On s'est rencontrés à Tel-Aviv, à la faculté. Elle étudiait la médecine, moi la physique. Quand elle a eu son diplôme, elle a commencé à exercer dans un hôpital. Elle a rencontré de nombreuses femmes qui avaient des problèmes avec leurs maris. Des problèmes de violence. Physique et psychologique. Elle les voyait arriver, avec leurs bleus et leurs lèvres fendues, détruites. Et puis, quand elles étaient un peu rétablies, sur le pan corporel en tout cas, elles rentraient chez elles et ça recommençait.
Yaëlle, ça la rendait dingue. Alors, elle en a parlé avec le directeur de l'hôpital, un type bien. Il l'a soutenue et, ensemble, ils ont créé un refuge pour femmes battues. Elle a aidé beaucoup de femmes, tu sais. Elle s'est aussi engagée dans des mouvements féministes. C'était une vraie militante.
De mon côté, je passais le plus clair de mon temps à l'université. Je commençais à enseigner et je poursuivais mes travaux de recherche.
Il y a eu cette femme, Lyuba. Elle s'était enfuie de chez elle avec son bébé. Un petit garçon qui n'avait pas plus de six mois. Son mari, c'était ... »

Il m'a regardé droit dans les yeux.

« C'était le genre de type qu'il valait mieux ne pas contrarier. Il a retourné tout Tel-Aviv pour retrouver sa femme et son bébé. Il fallait qu'elle parte loin et vite. Yaëlle l'a aidée à retrouver de la famille en Russie et à faire le voyage. Lyuba et son fils se sont sauvés de justesse. Mais le type était enragé. Il a mené son enquête. Méthodiquement. Il est remonté jusqu'à Yaëlle. »

Son visage était si tendu que pendant un instant j'ai cru qu'il allait se fendre comme du bois sec.

« Un soir, Yaëlle est sortie du refuge. Il l'attendait. Avec ses copains. Et moi je n'étais pas là pour la protéger. Ce qu'ils lui ont fait cette nuit-là … Le rapport du médecin, c'était ... »

Le bois sec s'est fendu. À travers l'écorce, j'ai vu une femme qui hurlait. J'ai vu le visage supplier la chose qui n'avait pas de nom, avant de disparaître. J'ai vu les ailes noires et les yeux rouges.

« Ils ont pris leur temps. Ça a duré des heures, toute la nuit. Elle se rappelle qu'ils ont ri, beaucoup. Surtout quand ils ont versé l'acide sur son visage. »

La perle roulait toujours entre ses doigts.

« Après ça, ils l'ont jetée devant la porte des urgences. Ils voulaient qu'elle survive pour que son supplice se prolonge bien au-delà de cette nuit. Et c'est ce qu'elle a fait. Elle a survécu. D'abord dans le coma. J'ai passé des nuits interminables près d'elle, à me dire que si je l'aimais vraiment, je devais débrancher son respirateur. Parce que personne ne peut vivre sans visage. Sans nez, sans bouche. Sans perler, sans goûter. J'ai failli le faire cent fois. Mais je n'ai pas pu.
Les médecins ont réussi à sauver son œil droit. Le gauche avait littéralement fondu. Quand elle est sortie du coma, elle a pris un papier et un stylo et elle a écrit : « Lyuba et le petit vont bien. » Et je te jure que même sans bouche, elle a souri. J'ai compris qu'elle avait gagné. »

Il s'est levé et est parti dans la cuisine. Je suis restée là, à écouter le silence étrange qui suivait son histoire. Seul me parvenait le son de la radio depuis le salon. J'imaginais Yaëlle endormie, sans nez et sans bouche, avec un œil fondu.
Le professeur est revenu avec une théière fumante. Il s'est assis, nous a servis et a poussé une tasse vers moi.

« Alors, je ne sais pas ce qui t'est arrivé à toi, et je ne te poserai pas de questions. Mais s'il y a quelqu'un à faire disparaître, sache que le mari de Lyuba a servi de repas à la faune aquatique du port de Tel-Aviv. »

J'ai compris à son silence que c'était une question.
J'ai secoué la tête.

« Tu ne veux pas que je m'en mêle ? »

J'ai encore secoué la tête.

« Bon. Alors, au boulot. »
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SebthocalSebthocal   03 septembre 2018
J'aimais la nature et sa parfaite indifférence. Sa façon d'appliquer son plan précis de survie et de reproduction, quoi qu'il puisse se passer chez moi. Mon père démolissait ma mère et les oiseaux s'en foutaient. Je trouvais ça réconfortant. Ils continuaient de gazouiller, les arbres grinçaient, le vent chantait dans les feuilles du châtaignier. Je n'étais rien pour eux. Juste une spectatrice. Et cette pièce se jouait en permanence. Le décor changeait en fonction de la saison, mais chaque année, c'était le même été, avec sa lumière, son parfum et les mûres qui poussaient sur les ronces au bord du chemin.

Page 113, L’iconoclaste, 2018.
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PRIX PREMIÈRE PLUME 2020 - J-31
On attaquera demain la dernière ligne droite avant que le Jury du Prix Première Plume Furet du Nord - Decitre se réunisse (le 31 août) pour élire le ou la lauréat.e de cette 4ème édition.
En attendant, nous avons le plaisir de partir cet été à la rencontre des lauréat.e.s des éditions précédentes. Aujourd'hui, nous vous partageons cet échange souriant avec Adeline Dieudonné - lauréate 2018 du Prix Première Plume, pour son livre La vraie vie - Éditions de L'Iconoclaste.
Une auteure à découvrir ici : https://www.decitre.fr/auteur/7579926/Adeline+Dieudonne Voir moins
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