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Marie Vrinat (Traducteur)
EAN : 9782940628926
288 pages
Editions des Syrtes (06/01/2022)
4.38/5   12 notes
Résumé :
Théodora Dimova explore les stigmates laissés par l'épuration sanguinaire lors de l'arrivée au pouvoir des communistes, en 1944.
Un tribunal populaire juge sommairement l'élite qualifiée de "monarcho-fasciste". Ces mois de terreur, de disparitions, d'assassinats, sont évoqués par trois femmes et une petite fille dont les maris et père sont abattus. Elles se retrouvent lors d'un matin froid de février 1945, au bord de la fosse dans laquelle on a jeté les corp... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (12) Voir plus Ajouter une critique
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HordeDuContreTemps
  07 mai 2022
La lecture récente de « Lisière » de Kapka Kassabova m'avait fait voyager aux frontières bulgaro-gréco-turques, et avait levé un voile pudique et humaniste sur tout un pan de l'histoire bulgare.
J'avais notamment perçu l'importance de la présence musulmane dans ce pays qui a été sous emprise ottomane cinq siècles durant (de 1396 à 1878). J'avais réalisé que ces frontières avaient été témoins de nombreux déplacements de populations, musulmans chassés de ce pays devenu pourtant également le leur au fil des siècles, allemands de l'est essayant d'atteindre la frontière grecque en passant par la Bulgarie au moment de la guerre froide, ou encore, plus récemment, réfugiés syriens. J'avais également compris que le communisme avait laissé une empreinte forte dans ce pays, rendant notamment tout culte religieux interdit, secret, caché. Enfin, j'avais surtout réalisé que je connaissais très peu de choses sur ce pays tant sur un plan géographique que sur un plan historique.
En attendant de lire le deuxième livre de Kapka Kassabova, « L'écho du lac », c'est tout naturellement que je me suis tournée vers ce livre de la bulgare Teodora Dimova sorti en janvier de cette année aux belles éditions des Syrtes. La critique, foisonnante et personnelle, de @MaxSco m'a convaincue. Et il faut dire que la couverture m'a fait de l'oeil, c'est peu de le dire, d'ailleurs elle résume à elle seule assez joliment le livre : les visages de quatre femmes y apparaissent, dont surtout un, central, les autres visages en ombre chinoise sur celui-ci. le tout sur un fond rouge vif. Rouge sang. La couleur du communisme, « la seule couleur que le communisme ne tue pas » m'a fait remarquer très justement une amie Babeliote à la suite d'une des citations posées.
L'auteure, par ce livre, réalise un devoir de mémoire, met « le doigt dans la plaie et souhaite exprimer l'intuition du plus grand nombre possible de gens ». Car si Teodora Dimova n'a pas connu les atrocités perpétrées par le régime communiste qui a envahi la Bulgarie en 1944, elle a connu enfant la manipulation des esprits par ce même régime, et surtout sa grand-mère les a vécues. A l'heure où cette génération s'éteint, où la mémoire peut tomber dans l'oubli, Teodora Dimova écrit ce roman magistral sur cette arrivée du communisme en Bulgarie.
Pour contextualiser un peu, expliquons en quelques mots la situation de la Bulgarie au moment des faits relatés dans le livre : ce pays, durant la Seconde Guerre Mondiale, a rejoint les forces de l'Axe et est donc alliée à l'Allemagne nazie. Un territoire important et stratégique pour Hitler lui permettant d'envahir la Grèce et la Yougoslavie. Malgré cette alliance, la Bulgarie n'a pas déclaré la guerre à la Russie et reste pacifiste, maintenant les relations diplomatiques avec elle. Pourtant la Russie envoie ses troupes ukrainiennes en 1944, ne rencontrant aucune résistance. L'Armée rouge, avec l'aide du Front de la patrie bulgare, fait un coup d'état amenant les communistes au pouvoir.
Ce livre parle de l'épuration sauvage par le régime communiste de ce qu'il pense être contraire et dangereux à cette idéologie : les artistes, dont les écrivains et les peintres, les prêtres, les journalistes, les entrepreneurs qui ont réussi. Entre autres. Des ennemis du pouvoir populaire. Quatre voix de femmes pour décrire l'inhumain, l'ignoble, la bêtise crasse, la monstruosité. Cette éradication, qui de sauvage deviendra peu à peu légale, est réalisée en 1944/1945 par des hommes de main enrôlés dans les prisons où ces criminels, ces bandits croupissaient et auxquels on a promis la liberté en contrepartie de bons et loyaux services pour faire le ménage. Purger le pays de la vermine fasciste. Surtout purger le pays de personnes dont la liberté de penser peut devenir une menace, ou la réussite sociale une injure à l'utopie égalitaire. Pas la peine de vous dire qu'ils ne font pas dans la dentelle ces hommes fraichement recrutés qui peuvent enfin devenir puissants face à cette intelligentsia qu'ils méprisent. A coup d'expropriation, de déportations, de tortures et d'exécutions sommaires, ils manifestent leur toute puissance, tous ces nouveaux camarades.
Le point commun qui réunit ces quatre femmes est l'exécution de 147 hommes une même nuit, abattue froidement puis jetés dans une espèce de fosse commune. Ces quatre femmes, épouse, fille, voire petite-fille ensuite, racontent ce recueillement sur cette fosse, fosse sur laquelle est posée aujourd'hui une stèle funéraire. C'est là que l'auteure est présente pour la commémoration de ce triste événement, le 1er février 2016, et c'est durant ce moment de recueillement qu'elle réalise la nécessité d'écrire un roman sur cette tragédie collective.
Ce qui est le plus marquant dans ces quatre récits est la façon dont chacune relate l'avant et l'après ce coup d'État. Nous avons l'impression, comme le souligne avec délicatesse @Nathalie_MarketMarcel dans sa belle critique, que le rose s'oppose au rouge. le rose délicat et doux du bonheur, des fleurs, des senteurs, des plaisirs de la vie au rouge du sang, du diable, de la douleur. Ce contraste, amené avec poésie, m'a marquée dans chaque récit. de même que les victimes présentées sont aussi belles que les hommes de main sont violents et ignares. Pour autant il n'est nullement question de manichéisme ; les frontières entre les deux camps s'effacent parfois, les victimes se compromettant ou les bourreaux se remettant en question, et à la fin du récit les victimes sont de moins en moins idéalisées, n'arrivant pas dépasser le drame et en faisant subir les conséquences aux plus jeunes. Non pas de manichéisme mais un procédé qui permet de marquer le lecteur quant au drame qui s'est joué et aux vies dévastées en très peu de temps.
« Alors que nous déjeunions, un jour, sur la table de marbre, près de la rocaille, à Boliarovo, dans la verdure et la fraîcheur du jet d'eau, des pierres de Bigorre couvertes de mousse, des fleurs de montagne plantées autour de nous, entourés par les pins séculaires de notre jardin, les tourterelles qui roucoulaient amoureusement dans les arbres, les roses qui embaumaient et les insectes qui bourdonnaient, le rire des enfants, tout à coup je me suis levée et me suis ruée dans la maison, et j'ai fondu en larmes ».
Chaque récit est un cri d'une beauté stupéfiante. Nous observons d'abord la femme, nous lecteurs, spectateurs extérieurs, puis peu à peu c'est elle qui prend la parole, nous sommes dans ses pensées, ou dans ses écrits. Nous ressentons avec oppression sa décrépitude. Sommes les témoins des souvenirs égrenés comme autant de perles précieuses, chapelet tentant de conjurer l'angoisse et la déchéance. Il est impossible d'arrêter la lecture au cours d'un des récits tant le ton est poignant. Et à chaque fois différent.
« Qu'un demi-siècle ne t'appartienne pas, voilà ce qui est difficile à expliquer. Or, c'est justement ce qui a été grignoté, ce qui est vide, qui m'appartient, parce que je n'ai rien d'autre, je ne sais si vous me comprenez, si cela ne parait pas, comment dire, un peu fou. Bien plus tard, j'ai compris que ma mère, à cette époque-là, à Boliarovo, jouait véritablement magnifiquement. Elle jouait toute la journée, elle jouait sans s'arrêter, elle était grisée, mettait de la passion dans son jeu. Et moi j'adorais me glisser dans un coin ou me coller à la fenêtre et écouter. Ce que j'aimais par-dessus tout, c'était l'hiver, quand il neigeait et que je l'écoutais jouer. Je restais alors à la fenêtre et scrutais la danse des flocons de neige, j'avais l'impression qu'ils se laissaient guider par le rythme de maman, qu'ils se dispersaient ou se rassemblaient grâce à ses mains, qu'ils se balançaient et dessinaient diverses figures grâce aux mélodies créée par ses mains. C'était une magicienne, comme elle m'apparaissait, qui maitrisait la neige, la tombée de la nuit, le vent, la caresse, les tons de son piano pouvaient incarner la tendresse, ils parlaient une autre langue, pas une langue humaine, mais je la comprenais mieux que celle des humains ».
Alexandra prend la parole en dernier et c'est sans doute cette adolescente qui m'a le plus marquée tant sa solitude vire à la folie. J'aime penser que c'est elle, sur la couverture, dont on voit le visage, elle qui hérite du poids des drames des femmes qui l'ont procédée. C'est la petite fille de la première narratrice, de Raïna, qui a perdu son mari et qui a été déportée dans la campagne. On comprend à quel point ce drame a marqué à jamais la lignée de ces femmes, que les enfants d'Alexandra seront à leur tour marqués, au fer rouge, par les atrocités commises dont la douleur est transmise de génération en génération et dont on ne s'habitue pas.
Ce livre est une pépite. Il est magnifiquement écrit, il est bouleversant, et permet de comprendre la grande Histoire tout en n'étant pas assailli de dates, de faits, Teodora Dimova ayant choisi de mettre à l'honneur quatre destinées, quatre femmes touchées par cette tragédie collective dont j'ignorais tout. Une douce et poignante sororité pour dénoncer et ne jamais oublier.
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MaxSco
  27 février 2022
J'ai eu un véritable coup de coeur pour @Les dévastés que j'ai lu d'une traite et puis relu encore une fois. Tellement émue par l'écriture de @Théodora Dimova et les sujets qu'elle traite, j'ai acheté et dévoré @Les mères dans la foulée. Pour écrire la critique du roman @Les dévastés, cela a en revanche été un processus très long. Je connais la Hongrie depuis toute petite, une amitié de famille, des amis comme une famille. Mes parents, mon frère et moi allions passer à Siofok, au bord du lac Balaton presque tous les étés. J'étais toujours fourrée avec Istvan, du même âge que moi. Nous sommes toujours comme des cousins.
Nos vacances à Siofok, c'était à la fin des années 60 et pendant les années 70. J'étais là-bas la plus heureuse des petites filles. Maria et Zsiga, respectivement pédiatre et gynéco-obstétricien n'avaient pas de fille et je me sentais comme leur petite princesse. Maria avait étudié le français. Son mari et elle étaient issus d'un milieu bourgeois et intellectuel. Leurs amis aussi. Je ne me posais pas de questions. J'adorais me baigner. Zsiga m'appelait « mon petit poisson » ! Jouer avec Istvan et les autres. C'était le bonheur. Cependant, pensant être à l'abri de l'indiscrétion des enfants, j'avais surpris à plusieurs reprises des discussions auxquelles je ne comprenais pas grand-chose. Des moments où les adultes chuchotaient. Il y avait de la peur. Il était question d'amis qui n'étaient plus là où n'auraient pas dû être là ? On pouvait les voir se serrer fort dans les bras. Parfois, les larmes coulaient. Dans ces cas-là, nous étions comme des petites souris et nous filions. On m'avait expliqué que des biens avaient été pris à la famille de nos amis, que c'était compliqué pour les Hongrois de sortir de leur pays. J'ai connu le rideau de fer. J'ai rangé dans ma valise des livres d'auteurs interdits en Hongrie. Je « ressentais » les malaises, j'étais si triste pour eux et si heureuse lorsqu'ils ont pu venir pour la première fois en France (au départ, seulement Maria et Istvan, pas la famille en entier) mais ce n'est que plus tard que j'ai réellement compris la douleur cachée des parents d'Istvan, de leurs parents et de leurs amis. L'histoire de leurs familles. Leur liberté confisquée. Longtemps, je n'avais vu que la chaleur de nos amitiés. J'étais à Budapest. A Miskolc. Sur un cheval dans la Puszta. Près du Balaton. Avec Istu. Je voyais son sourire. Je ne voulais de toute façon voir que leurs sourires. Leurs sourires à tous. Je vivais au présent. Et mon présent avec « ma famille hongroise », il ne pouvait qu'être beau, lisse, lumineux. Un jour, Istvan et moi parlions de cette époque de notre enfance et adolescence, lorsque la Hongrie était toujours un pays satellite de l'ex URSS. Il m'a dit alors que pour décrire son pays de ces années-là, c'était le mot « gris » qui lui venait à l'esprit. Il m'a demandé si je me souvenais de cette absence de couleurs Et je lui ai répondu « non ». Non, à cette époque-là, son pays ne m'apparaissait pas du tout comme ça.
Alors, même si la Hongrie n'est pas la Bulgarie, le processus soviétique a été le même, la douleur partagée, les secrets bien gardés, les mensonges de familles fracassées et des générations marquées.
Emotionnellement, il a fallu que je prenne du recul pour pouvoir écrire une critique de cette merveille de roman, @Les dévastés. Ma critique, dont je ne suis pas contente (trop longue, trop semblable à un résumé), la voici :
@Les dévastés. Qui n'aurait pu être dévasté à ce moment précis de l'histoire de la Bulgarie alors que tant de vies basculaient dans le cauchemar ? La grande épuration de masse fera des milliers de victimes. Dans son roman, au titre si éloquent et à la couverture tellement expressive, @Théodora Dimova s'attache à leur rendre un hommage particulier et bouleversant. Elle part d'un terrible événement qui a eu lieu à Boliarovo : 147 hommes arrêtés, emprisonnés, jugés par un Tribunal populaire et… fusillés en 1945.
Soutenus par l'armée russe, les communistes bulgares étaient arrivés au pouvoir. Les purges démarraient, arrestations aléatoires et justice expéditive.
Au 21ème siècle, les victimes du communisme sont officiellement reconnues mais en toute discrétion, comme devaient l'être les exactions de leurs bourreaux. A l'écart des représentants de l'Etat. Voudrait-on aussi que cela soit à l'écart de la population ? @Théodora Dimova ne veut pas que la Bulgarie perde la mémoire. Alors, dans son roman @Les Dévastés, elle réussit, avec une justesse inouïe et un talent littéraire immense et singulier, à extirper son pays d'une amnésie forcée. L'amnésie d'un pan de l'histoire aux conséquences terriblement douloureuses et dont les Bulgares portent les stigmates génération après génération.
Les quatre chapitres du roman portent des prénoms de femmes. C'est déjà dire leur importance.

@Les dévastés s'ouvre sur le chapitre Raïna.
Raïna erre dans son appartement. Après l'arrestation et plusieurs mois d'emprisonnement, son mari, Nikola, va être exécuté. Alors, pour ne pas devenir folle, elle lui parle. En silence pour ne pas réveiller les enfants. Nostalgie. Passé. Présent. Bonheur. Détresse. Et dans son monologue, Raïna répète sans cesse le prénom de son amour, Nikola. Nikola, Nikola. Comme une litanie. Presque à chaque phrase, Nikola. Nikola encore et toujours pour ne pas le quitter. Nikola pour sentir sa main dans la sienne. Nikola pour ne pas laisser de place à la mort.
La famille vit à Sofia mais passe les jours trop chauds à Boliarovo, destination prisée des riches sofiotes. Nikola est un écrivain et éditeur admiré, courtisé. Un fleuron de l'élite intellectuelle. Mais en dépit d'une vie mondaine et intellectuelle qui se poursuit encore, la guerre est là et Raïna sait que le danger est imminent. Elle voudrait quitter la Bulgarie. Nikola refuse. Il lui propose de partir seule avec les enfants. C'est impossible pour Raïna. Jamais elle n'abandonnera Nikola.
Jusqu'au bout elle sera là. Nikola ignorera le si douloureux sacrifice consenti par sa femme afin qu'il ne soit plus torturé jusqu'à son exécution.
Et toujours, Raïna s'en voudra de ne pas avoir su trouver les mots pour convaincre Nikola de la nécessité d'un exil. A elle la culpabilité quand, comme toutes les autres femmes, elle ne faisait que subir les conséquences des décisions prises par les hommes.
Le chapitre suivant se nomme Ekaterina, une jeune femme enseignant la littérature. Mina, son époux, prêtre orthodoxe, est exécuté le même jour que Nikola. Des bruits couraient concernant les persécutions des gens d'Eglise. L'angoisse se diffusait partout. Or, Mina, comme Nikola, ne voulait pas y croire.
Pour ce chapitre si émouvant, @Théodora Dimova a choisi la forme épistolaire. Ekaterina, gravement malade, sait qu'elle va mourir et elle écrit une lettre à ces enfants afin qu'ils puissent savoir, lorsqu'ils en auront l'âge, qui était leur père et qui elle était. Après la mort de Mina, la famille a été déportée à la campagne, chez des logeurs sommés d'accueillir ces femmes et enfants de traîtres et ils vont vivre dans des conditions misérables.
La lettre d'Ekaterina est absolument déchirante dans la façon qu'elle a de s'adresser à ses enfants, de les observer tandis qu'elle leur écrit, sachant le peu de temps qu'il lui reste pour les aimer. Comment trouve-t-elle la force pour décrire leur père, leur dire ce qu'il attendrait d'eux, leur donner les pièces manquantes du puzzle de l'histoire de leur famille ? Elle exhorte ses fils à quitter la Bulgarie où ils seront toujours persécutés, coupables de ce que leur père était. Leur réflexion (elle transmet la parole de Mina) doit exclure la haine de ceux qui ont fait exploser leur vie. Il est nécessaire de comprendre et afin qu'ils s'en prémunissent, elle leur explique la stratégie des communistes.
Le troisième chapitre porte le nom de Viktoria et Magdalena. Il prend la forme d'un récit. le mari de Viktoria, Boris, fait partie lui aussi de ces hommes fusillés en cette nuit glaciale de février 45. Nikola, Mina et Boris partageaient la même cellule. Sans s'être vues, les familles se connaissaient comme elles connaissaient, de façon différente, les trois jeunes hommes ayant procédé à l'arrestation de leur mari, comme elles avaient attendu et cherché avec toutes les autres veuves, la fosse commune où leurs hommes fusillés avaient été jetés, comme elles avaient allumé des bougies et chanté. Un grand moment d'hommage à leurs hommes. Un grand moment de communion. Une immense dignité tenant ces veuves, les pieds plantés dans la boue du cimetière.
Boris est entrepreneur. La coopérative qu'il a créée et étendue lui rapporte beaucoup d'argent. Sa femme et lui vivent dans l'opulence. Viktoria a connu Paris, ses peintres, ses auteurs. Elle émaille ses conversations de phrases en français. Elle aime le piano et en joue fort bien, en dépit de l'indifférence de son mari à cet égard comme à d'autres. Elle ne peut enfanter et, le hasard faisant bien les choses, voici qu'elle va trouver à sa porte une petite Magdalena, toute propre et déjà baptisée. Viktoria en est folle. Ne trouvant pas sa mère biologique, le couple va adopter Magdalena mais cette adoption doit rester un secret. Lorsque son mari est arrêté, huit ans plus tard, la vie de Viktoria s'effondre comme se sont effondrées les vies de Raïna et d'Ekaterina. Elle ne joue même plus avec Magdalena. Comme Ekaterina, elle va être déportée à la campagne. Les conditions de vie sont identiques. Viktoria fera des ménages puis sera engagée dans une briqueterie. Elle va noyer son chagrin dans l'alcool. Magdalena fera les frais de son alcoolisme. le soir, ivre, Viktoria parle. Magdalena a compris que si elle cessait de poser des questions, les logorrhées de sa mère seraient moins pénibles et moins longues. Elle se demande si ce que sa mère raconte relève de son imagination ou pas.
Dans ce chapitre figure un passage écrit bien plus tard par Magdalena. C'est à la fois joli et absolument terrible. Les femmes de @Théodora Dimova sont pleines de ressources et de courage. En l'occurrence, Magdalena parle de ses souvenirs comme s'ils appartenaient à quelqu'un d'autre qu'elle. « On » lui a grignoté, dit-elle, cinquante ans de sa vie et elle est passée directement du statut d'enfant à celui de femme de plus de soixante ans. Pour des raisons administratives, elle n'a pu retourner à Sofia qu'en 1990. Et c'est alors que sa vie a commencé…
Durant ces trois chapitres, nous vivons les arrestations des maris. Toujours par les mêmes trois jeunes communistes. Vassa a été sorti de prison en jouant la carte de la politique alors qu'il purgeait une peine pour avoir égorgé sa petite amie. Yordann est un enfant adultérin, à la vie misérable, un jeune empli d'aigreur et de haine. Anguel est le seul des trois à être là pour des raisons idéologiques. Il lit, il réfléchit. Et il n'est plus si sûr de lui. Il voit bien comment, au nom de la politique, des comptes personnels se règlent, il voit tous ces petits arrangements sordides et il se pose de plus en plus de question sur son « sale boulot » qui lui paraissait avant comme un mal nécessaire pour construire une société idéale. Il doute, Anguel, de plus en plus.

Le dernier chapitre, Alexandra, vingt ans plus tard, nous font retrouver Raïna, sa fille Siya et sa petite-fille, Alexandra (de la même génération que @Théodora Dimova).
Au tout début du chapitre, Alexandra a cinq ans. Entourée de personnes en deuil qui ne lui parlent pas, elle, elle sait bien que son père et mort. Tout le monde veut le lui cacher. Elle en est blessée. Déjà, cette petite fille que nous retrouvons juste après adulte nous fend le coeur. Son enfance a été d'une tristesse inouïe.
Un an après le décès de Mikhaïl, son père, elle emménage avec sa grand-mère, Raïna dans un grand appartement sinistre. Un appartement prévu par son père mais où Siya, sa mère, refuse de s'installer au motif que la ressemblance d'Alexandra avec son père lui fait trop mal. Siya va habiter dans l'atelier de peintre de son mari.
Les couleurs, dans ce chapitre où l'art de peindre est si important, sont constamment présentes.
Pour Alexandra, à cette époque de sa vie de petite fille, les couleurs n'existent qu'à Boliarovo où sa grand-mère l'emmène de temps à autre. Raïna lui montre son ancienne maison. Elles partent ensuite pique-niquer dans la forêt et c'est comme une bouffée d'oxygène, c'est comme reprendre vie. Les joues d'Alexandra sont moins pâles. Raïna et elle rentrent à Sofia avec des bouquets de feuilles. Cela semble pour Raïna un pèlerinage qui, bien que la faisant passer pour une folle, à regarder comme elle le fait sa maison, la relève, allège ses souffrances et pour Alexandra, c'est de la santé mentale et physique qu'elle aspire à grandes goulées.
Sinon, la vie à Sofia n'est que « silence assourdissant », oxymore résumant la terrible vie de cette petite fille ; heures mortes ; vie sans couleurs. Alexandra est totalement dévouée à sa grand-mère. Elle l'écoute mais elle voudrait savoir pourquoi son grand-père a été fusillé, pourquoi on dit que son père a été tué, son coeur éclaté. Quelles images terribles pour une enfant.
Alexandra pense être une malédiction et elle est pour moi le personnage le plus attachant. Comment se relever lorsque tant de mensonges, de non-dits, de cruauté aussi pèsent sur une vie d'enfant ? Elle pense être responsable de la peine des adultes. Elle pense être responsable de sa ressemblance avec son père. Elle voudrait tout faire pour éviter la souffrance de sa mère. Elle fait tout pour ne pas exister. « Mon coeur ne parvient pas à éclater, maman, malgré tous mes efforts. » Ces mots ont brisé mon coeur de lectrice. Alexandra porte tout le poids des culpabilités accumulées et elle pense réellement empêcher sa mère de vivre. C'est terrible.
Durant des années, elle croira que la vie n'a de frontières que celles qu'elle connaît, circonscrites à sa triste vie quotidienne. Puis elle se rendra compte que d'autres mondes existent. La peinture la rapprochera de son défunt père et elle comprendra comment les incohérences du Parti, les humiliations infligées, son expression artistique bridée l'ont tué.
Alexandra s'occupera de Raïna, sa grand-mère, jusqu'à sa mort. Entre cette mort imminente et l'espèce de folie qui habite la vieille femme, Alexandra recueillera des bribes de l'histoire familiale. C'est bouleversant et grâce à Alexandra, Raïna pourra mourir, l'air apaisé, dans ses bras.
@Les Dévastés est un roman qui m'a touchée au plus profond de moi-même. On ne lit pas souvent des romans d'une telle intensité. le talent d'écrivaine de @Théodora Dimova. Sa façon de trouver des tonalités différentes pour chaque chapitre et d'assurer une cohérence parfaite à l'ouvrage m'a bluffée. Ces longues phrases sans ponctuation qui nous oppressent comme l'ont été ces femmes. On se sent à leurs côtés, à chaque époque, dans les moindres détails.
Les femmes de ce roman @Les Dévastés, ces familles sont uniques et en même temps représentatives de toutes les victimes du communisme en Bulgarie. Elles sont LES victimes et viennent combler les blancs d'une histoire que l'on réécrit toujours en chassant ce qui encombre. @Théodora redonne mémoire et dignité, non seulement aux victimes du communisme mais à tout son pays. Chacun sait bien que rien ne peut se construire sur les secrets, les mensonges, les non-dits. Les femmes sont représentées dans tout ce qu'elles peuvent donner de plus fort. Elles sont dignes et courageuses. Vraiment, @Les Dévastés est un livre nécessaire. Et quelle magistrale écriture. Nous avons envie de la lire, encore et encore. Et c'est tellement précieux. Merci pour la grande écrivaine que vous êtes, @Théodora Dimova et merci aussi à votre traductrice, Marie Vrinat. Merci infiniment à BABELIO de nous permettre de découvrir de telles pépites et de nous ouvrir à une autre littérature. Et bien sûr, merci aux @Editions des Syrtes
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Julaye30
  24 janvier 2022
Les dévastés de Théodora Dimova est ma première immersion dans la littérature bulgare. le sujet est très intéressant. Je ne connaissais pas ce pan de l'histoire (à vrai dire, je ne m'étais jamais posée la question). J'ignorais que ce pays avait rejoint les forces de l'Axe pendant la guerre, devenant par conséquent un allié de l'Allemagne nazie (notamment pour l'invasion de la Yougoslavie et de la Grèce) et que malgré cette alliance, la Bulgarie n'avait pas déclaré la guerre à la Russie. C'est cette dernière qui lance l'offensive en 1944 en envoyant ses troupes ukrainiennes. Les troupes bulgares n'opposent pas de résistance, et le Front de la patrie bulgare, soutenu par l'armée rouge, fait un coup d'État le 9 septembre 1944. Quand les communistes arrivent au pouvoir, ils mènent une politique d'épuration de l'intelligentsia bulgare. C'est ce dont il est question dans ce livre : des victimes et de ceux qui leur survivent.
On découvre successivement l'histoire de trois femmes. Tout d'abord le personnage de Raïna, la femme de Nikola, éditeur et écrivain, emmené arbitrairement à la mi-octobre. Puis, Ekaterina, la veuve d'un prêtre orthodoxe qui rédige une lettre destinée à ses enfants du lieu de déportation où ils ont été conduits. Enfin, Viktoria, qui recueille Magdalena comme si elle était sa propre enfant, épouse d'un entrepreneur, lui aussi assassiné. Une tragédie, un lieu commun réunissent ces trois femmes (les scènes du cimetière sont bouleversantes), mais aussi la nostalgie d'une époque heureuse à Boliarovo. le récit passe parfois de la troisième à la première personne, ce qui donne l'impression de rentrer plus profondément dans les personnages.
Ce livre m'a transportée. En un mot : poignant. Une lecture prenante dont j'ai eu du mal à me détacher. L'écriture est agréable, quant aux liens qui se tissent entre les différents personnages au fil du roman, je les ai trouvés bien amenés. J'ai ressenti beaucoup d'émotions tout en apprenant sur ce pan négligé de l'histoire, sur ces victimes, qui, aujourd'hui encore ne sont pas reconnues par l'état comme elles le devraient.
C'est à la fois documentaire et empreint d'émotions. Un grand merci à l'équipe Babelio et aux éditions des Syrtes dont je découvre le travail éditorial.
"La mémoire manipulée a marqué de son empreinte notre présent."(extrait de la postface de l'auteure)
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Aufildeslivres
  24 mai 2022
Sofia et Boliarovo, en Bulgarie, l'existence s'écoule au jour le jour dans la période trouble de la seconde guerre mondiale. Allié de l'Allemagne nazie, le pays affiche une neutralité, à l'égard de l'Union Soviétique, bouleversée par le décès du tsar Boris III en août 1943 qui modifiera le jeu des alliances. Proche géographiquement, l'Armée Rouge déclare la guerre à la Bulgarie le 1er septembre 1944 – une « guerre d'un jour » appuyée par l'insurrection des communistes bulgares et du Zveno qui renversent le gouvernement et instaurent un régime favorable à l'Union soviétique.
Raïna tourne en rond dans son appartement dans lequel Nikola, son époux, ne reviendra pas. Ils l'ont enlevé, torturé, abattu comme tant d'autres dans cette fosse commune du cimetière de Sofia, peu profonde et recouverte de scories. Comme Mina, le prêtre, dont la femme et les enfants seront exilés. Comme Boris Piperkov, l'entrepreneur appliqué et sans histoire. Trois hommes, compagnons de cellule unis dans la tragédie, dont le seul tort fut de déplaire au Front de la patrie que la haine, la rage et la folie animent.
Roman choral, « Les dévastés » offre une parole à chacune des épouses puis à celle des générations futures dont l'ADN porte les traces d'une incommensurable souffrance. le chagrin s'immisce en chaque page, témoin d'un mal profond que les mots portent au-delà d'une lecture. Il imprègne et bouleverse révélant l'indicible d'une honteuse époque.
J'ai découvert les faits, happée par ce roman magnifique, humain et profond, dans le vécu de Raïna, dans les lettres d'Ekaterina ou dans l'écrit de Viktoria - femmes à l'amour éreinté au nom d'incertitudes politiques et de bêtises humaines. La douleur est immense : elle se ressent, empoigne, retourne, sans pathos néanmoins, tant elle est juste et fine. Ce roman est un témoignage. Il est un cadeau.
Une lecture forte absolument nécessaire.
Capitale.
Ce roman vient de remporter le Prix Fragonard de littérature étrangère 2022.

Lien : https://aufildeslivresbloget..
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nathalie_MarketMarcel
  13 février 2022
Dans le premier chapitre, en 1945, à Sofia, une nuit, une femme tourne en rond dans son appartement. Elle attend des nouvelles. On est en train de fusiller son mari. Elle se souvient des années précédentes, l'existence dorée de ce couple d'intellectuels, l'appartement en ville, la maison à la campagne, la guerre était loin. Les rumeurs étaient inquiétantes, mais ils ne se sont pas enfuis. À l'arrivée du pouvoir soviétique, les purges commencent.
Le lendemain, la femme ira, avec des centaines d'autres, déposer une bougie auprès d'une immense fosse commune.
Le deuxième chapitre est très proche. C'est une autre femme qui raconte une histoire similaire. On comprend qu'après les assassinats des hommes, les familles sont déportées dans les campagnes.
La troisième histoire, encore celle d'une femme, laisse plus de place aux bourreaux et aux petits arrangements de cette grande épuration.
La description de ces meurtres froids et calculés se mêle aux souvenirs du monde d'avant, dans un étrange contraste de tonalité. Cela donne au roman sa couleur particulière, entre la saveur des roses du passé et le rouge sanglant du présent. Ce passé et ces victimes sont d'ailleurs de moins en moins idéalisés au fur et à mesure de l'avancée du roman : désintérêt et mépris pour les pauvres, sexisme, paternalisme… de même, les survivants ne font pas tous face à l'épreuve avec la même dignité. La même femme peut faire preuve d'un grand sacrifice de soi tout en sombrant lamentablement. Tout cela est très humain.
La quatrième et dernière partie est consacrée aux générations d'après, aux enfants et petits-enfants, au silence qui a tout englouti et à la transmission du trauma (ou à l'absence de transmission). La mémoire s'est arrêtée et un gouffre béant habite désormais les familles.
L'ensemble constitue un court roman, au ton un peu étrange, très sombre et étouffant. La grande histoire est curieusement très discrète dans ce texte qui à la fois se concentre sur des drames individuels et fait le récit d'une immense tragédie collective.
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critiques presse (1)
LePoint   23 mai 2022
Porté par une langue d'une finesse remarquable, habité d'une grande puissance émotionnelle, Les Dévastés est traversé de scènes poignantes, qu'il est impossible de lire, en 2022, sans songer au drame ukrainien.
Lire la critique sur le site : LePoint
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HordeDuContreTempsHordeDuContreTemps   06 mai 2022
Si tu n'avais pas d'enfants et une famille, tu serais une poétesse, Ekaterina, une grande poétesse, me disait-il souvent. L'élément sauvage et païen en toi jaillirait sous les formes verbales les plus merveilleuses, maîtrisée, ta féminité transmettrait par des rimes et le rythme de tes vers, la profondeur du sens étonnerait par des nuances et des détails inattendus. Tu créerais une musique, Ekaterina, une musique faite de mots tout comme, en ce moment, tu crées une harmonie et une musique à partir de cette demeure, Ekaterina, à partir de chaque instant où nous sommes ensemble. Tu es une magicienne, Ekaterina, tu transformes la vie ordinaire en poésie et en éternité, c'est pourquoi tu aurais dû être une poétesse, Ekaterina.

Moi je riais, évidemment, en entendant ses mots, mais en quoi les enfants m'empêchent-ils, Mina, d'être une grande poétesse, lui rétorquais-je pour plaisanter, si je pouvais créer des vers sublimes, rien ne pourrait m'arrêter.

Tu as du talent, Ekaterina, me disait votre père, tu ne dois pas le laisser sans bouffées d'air, tu ne dois pas l'étouffer sous le lourd fardeau de la maternité et des soins que tu nous prodigues, tu dois garder du temps pour toi, uniquement pour toi, et écrire, chaque jour tu dois écrire quelques pages dans ton journal intime, décrire l'essentiel, tes impressions, tes idées, tes sensations, tes rêves. Promets-moi, Ekaterina, que tu ne perdras pas ton talent à cause de nous.

C'est ainsi que me parlait votre père.
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HordeDuContreTempsHordeDuContreTemps   07 mai 2022
Ce qui me stupéfie le plus chez les gens, c’est leur sens de la stabilité, comme si c’était une qualité particulière, l’autosatisfaction fomentée par les habitudes, les goûts, les réactions. Le temps aussi, pour moi, n’est pas linéaire, mais fait de trous, de ravaudages, de cratères. Un peu comme le temps au moment des bombardements. On entend d’abord la bombe s’approcher, siffler, de plus en plus fort, à tout moment la bombe va tomber et exploser, mais tu ne sais pas exactement – et ce n’est qu’une dizaine de secondes – ni si elle va tomber sur toi ou à côté. Ensuite, on entend l’explosion et tu comprends que tu es encore intact, cette fois encore, tu n’as pas été touché. Une dizaine de secondes qui te séparent de la mort. Ensuite, tu replonges dans la vie et le temps recouvre sa durée habituelle. Voilà, c’est ce que je voulais dire en parlant de trou, ravaudage, cratère.
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HordeDuContreTempsHordeDuContreTemps   05 mai 2022
La réalité commença lentement à se déformer et à surpasser ses craintes les plus profondes. Seulement un mois plus tard, ses peurs commencèrent à ressembler à d'inoffensives visions au regard de ce qui se produisait. Le régime ukrainien dont Raïna avait entendu parler à la fin du mois d'août, mais sans mémoriser les détails, franchit le Danube et se dirigea vers l'intérieur du pays. Non seulement les autorités bulgares ne lui opposèrent aucune résistance, mais elles lui firent un triomphe à certains endroits, selon le présentateur de radio qui maitrisait le tremblement de sa voix.
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HordeDuContreTempsHordeDuContreTemps   07 mai 2022
Le communisme tue les couleurs du monde, tout ce qu'il a d'attrayant, son parfum, sa beauté. La marque la plus funeste et la plus puante du communisme, aux yeux de votre père, était le manque d'esprit, et cette absence d'esprit, précisément, ainsi que la laideur qui va de pair, vont pénétrer partout, être partout. L'architecture, les monuments, les portraits, les jardinets, la littérature, le style des meubles, les objets du quotidien, tout sera dépourvu d'esprit, tout sera envahi d'une laideur pénétrante, noyée dans une seule et même couleur : une couleur tuée, de papier d'emballage, idéologique. Comme du sel dessalé, ou une foi sans joie, ou du sucre sans goût sucré, ou un amour non partagé, disait votre père aux gens.
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HordeDuContreTempsHordeDuContreTemps   05 mai 2022
Le mois le plus froid, la nuit la plus noire, le vent le plus glacial. Raïna va et vient, comme une chauve-souris entre les pièces, comme si elle ne voyait pas les murs, en s'y cognant. Elle erre dans l'appartement en cette nuit de février, amaigrie, assombrie, exsangue, l'ombre de la femme qu'elle était encore seulement quelques mois auparavant, elle ne trouve pas sa place, s'approche d'un objet puis s'en écarte, comme s'il la brûlait.
(incipit)
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Video de Teodora Dimova (2) Voir plusAjouter une vidéo
Vidéo de Teodora Dimova
A l'occasion du festival Week-end à l'Est, Théodora Dimova s'est entretenue avec les Editions des Syrtes au sujet de son dernier roman, Les Dévastés. Ce roman choral entremêle les voix de trois femmes dont les vies ont été bouleversées par l'arrivée des communistes au pouvoir en Bulgarie en 1944 et les purges qui ont suivi.
Traduction du bulgare: Marie Vrinat
Prise de vue et montage: François Deweer
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