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André Markowicz (Traducteur)Francis Marmande (Auteur de la postface, du colophon, etc.)
EAN : 9782868697998
192 pages
Actes Sud (25/02/1992)
  Existe en édition audio
4.18/5   563 notes
Résumé :
Publié en 1864 Les Carnets du sous-sol, longtemps méconnu, est pourtant un texte central dans l'oeuvre de Dostoïvski.
Seul dans son "souterrain" un homme parle et parle encore. A l'instar du monde, le mouvement de sa parole, inquiet, exalté, jamais ne s'arrête. Cet homme parle de lui et dit la haine, la solitude, l'humiliation. Il parle de meurtre.
On trouvera dans Les Carnets du sous-sol comme une épure des thèmes essentiel de l'oeuvre.
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Critiques, Analyses et Avis (47) Voir plus Ajouter une critique
4,18

sur 563 notes

Erik35
  05 février 2019
DE PROFUNDIS CLAMAVI
Quelle est donc cette voix qui nous parle du fond de la nuit ?
Elle nous semble si familière que nous hésitons à croire qu'elle n'est pas sortie de notre propre bouche fiévreuse, un soir de cauchemar, le petit matin suintant lentement dans notre conscience, chargé des paroles terribles.
Il parle, il parle, il parle, nous dit Dostoïevski de son personnage, enfermé dans une cave pendant quarante années et, lorsqu'il en sort, pour quelque virée nocturne avec des soudards qui se terminera auprès d'une jeune prostituée qu'il souillera dans sa touchante pureté, c'est encore précédé des ténèbres de l'humiliation volontaire, de la soif de l'abaissement (1), de mille paroles bruissantes et rampantes, comme si l'homme du souterrain avait donné un coup de pied dans un nid de vipères dont il ne pouvait plus se débarrasser.
Pour Pietro Citati, cette ivresse de la haine et du mépris qu'un homme peut retourner contre lui-même bien plus que contre les autres est une des caractéristiques du Mal absolu sur lequel Francis Marmande, auteur d'une postface sans intérêt (pour la collection Babel) citant Guibert, Bataille, Leiris et même Duras, n'écrit pas un seul mot. Inexistence de ces pré et postfaciers qui semblent ne point savoir lire.
C'est encore Pietro Citati qui écrit que le héros, ou plutôt l'anti-héros absolu peint par Dostoïevski est un exemple, le premier sans doute, d'homme creux. L'image est facile et en partie fausse. C'est peut-être, en effet, ne pas tenir compte d'un certain nombre d'indices allant contre l'opinion de Citati, indices pour le moins insistants, le premier d'entre eux étant que Dostoïevski n'a pas voulu imaginer un homme qui fut complètement médiocre. le bavard des Carnets du sous-sol n'est certainement pas le minable Peredonov de Sologoub, un personnage absolument grotesque qui semble, décidément, hors de portée du plus puissant des bons samaritains, comme s'il se tenait, ainsi que Monsieur Ouine, hors de toute atteinte. Ne se révolte-t-il pas, même, contre le cartésianisme qui, à ses yeux, paraît avoir aplani le monde ?
L'homme médiocre est plat. Il refuse le risque de la profondeur, celle de l'amour ou celle du Mal volontaire.
Le médiocre est l'homme qui ne veut point du secours des autres hommes. Il est l'idiot, au sens étymologique du terme, celui qui ne veut point être relié à la communauté des vivants, l'îlot de perdition.
Notre médiocre, lui, même s'il appartient peut-être à cette catégorie, plus maudite que celle des «âmes perverties», des «âmes habituées» selon Charles Péguy, est tiraillé par la pureté, qu'il flaire d'ailleurs, comme un démon véritable, dans le coeur de la jeune prostituée venant chez lui après leur première rencontre, avec laquelle il couchera et qu'il humiliera en lui glissant un billet dans la main au moment de sa fuite, entièrement provoquée par les lamentables propos qu'il tient contre elle. Ne pouvant accomplir le bien, il lui reste à devenir vil. Comprenant que cette femme pourrait le sauver dans son infernale misère, le personnage de Dostoïevski tentera par tous les moyens de la blesser, de salir la petite flamme claire qui danse dans son coeur. Cette haine de la lumière n'est que la forme extrême de la conscience de sa propre misère, lorsque l'angoisse est la conséquence d'une certitude aussi douloureuse qu'aveuglante, ramassée en peu de mots par le grand Pascal lorsqu'il écrivit misère de l'homme : «Je sentais quelque chose qui refusait de mourir au fond de moi, dans le fond de mon coeur, de ma conscience, qui s'obstinait à ne pas mourir, qui se traduisait en angoisse brûlante» (p. 139).
Comme un véritable démon écrivais-je, car lui seul, comprenant que le bien qu'il ne peut toucher et qui brûle son regard est l'unique réalité, n'a de cesse de s'enfoncer dans le désespoir qu'il creuse, par l'action de sa propre volonté. En clair, il se dévore : «Plus je prenais conscience du bien, de tout ce «beau» et ce «sublime», écrit ainsi Dostoïevski, plus je m'engluais dans mon marais, et plus j'étais capable de m'y noyer complètement» (2).
C'est que l'homme creux tel que nous le peint l'écrivain russe n'est pas, à proprement parler, un médiocre ou alors il s'agit d'un médiocre d'un type particulier, parfaitement moderne, fruit de «notre époque négative» (p. 31), au savoir purement livresque et qui joue la comédie, devant les autres, en récitant les grandes phrases qu'il a lues et qui remplissent sa boursouflure d'un mauvais rêve éternellement bavard : «Que je vous explique : cette jouissance-là provient d'une conscience trop claire de votre abaissement; du fait que vous sentez vous-même que vous en êtes au dernier stade; et que c'est moche, et qu'il n'y a pas moyen de se sentir mieux; qu'il ne vous reste aucune issue, que plus jamais vous ne serez un autre; que, même s'il vous restait du temps et de la foi pour devenir quelque chose d'autre, vous ne voudriez plus vous-même, sans doute, vous transformer; et que, si vous vouliez, vous ne pourriez rien faire de toute façon, parce qu'il est vrai, peut-être, que vous n'avez plus rien en quoi vous transformer» (pp. 16-7).
Notre homme du souterrain tourne en rond, sa volonté porte à vide, n'a plus de poids, n'a plus la moindre importance dans un monde qui se moque des vieilles grandeurs antagonistes que sont le bien et le mal : «Parce que je suis coupable, enfin du fait que même si j'étais doué d'une quelconque grandeur d'âme, je n'en éprouverais qu'une douleur plus grande à la conscience de son inutilité» (p. 18).
L'homme creux, ce surgeon maléfique né dans la littérature du XIXe siècle et qui ne cessera de réapparaître au travers de centaines de masques (Folantin, Monsieur du Paur, Roquentin, Monsieur Ouine, etc.), veut faire le bien mais ne comprend guère quel hypothétique intérêt il va pouvoir en tirer. Faire le mal, alors, ne sera pas tant le résultat d'une décision mûrement réfléchie que la pente suivie d'une torturante facilité.
Le médiocre se laisse aller, comme on dit.
Tel un démon écrivais-je, ce qui signifie encore que le diable n'existe pas réellement dans Les Carnets du sous-sol en tant que personnage, mais bel et bien en tant que volonté maligne, de la part de l'écrivain, de conduire jusqu'à ses ultimes limites la conscience d'un homme qui ne s'aime pas. Peut-être est-ce ainsi que nous pouvons comprendre le jugement de Charles du Bos qui écrit : «Pour ma part, je n'éprouve son action [celle de Satan] sans cesse présente que dans l'oeuvre de Dostoïevsky (sic). Son action comme facteur, car nous vivons ici un phénomène qui se situe en une zone autrement profonde que celle d'où relève l'apparition ou au moins l'abstention d'un personnage. Ce n'est pas parce que Dostoïevski fait intervenir le diable dans ses romans, mais bien à cause de l'espèce fuligineuse de son génie, des procédés de son art d'une casuistique d'autant plus retorse que fallacieusement ingénue, de certains traits de la nature de l'homme […] que je le tiens pour démoniaque; — et, si je le tiens pour démoniaque, il va de soi que c'est parce que je me rallie de tous points à cette vue de Gide le concernant : «Je crois que nous atteignons avec [les Notes d'un souterrain] le sommet de la carrière de Dostoïevski. Je considère ce livre (et je ne suis pas le seul) comme la clef de voûte de son oeuvre entière». Or, [cette oeuvre] figure, à mon gré, le chef-d'oeuvre du démon dans l'ordre littéraire. Il le figure non seulement en fonction de «la rumination du cerveau», mais davantage encore pour le caractère du cheminement, tout ensemble par le labeur de la sape et par le dédale des boyaux. le démon est avant tout souterrain […]» (3).
Souterrain et incroyablement bavard, aussi, l'anti-héros de l'écrivain russe étant finalement le père, dont l'esprit est accablé de lectures (4), des personnages de Camus (le Jean-Baptiste Clamence de la Chute) et de Louis-René des Forêts (dans le Bavard) : «[…] je ne suis qu'un bavard inoffensif, rien qu'un bavard inoffensif et contrariant, comme tout le monde. Mais qu'est-ce que je peux faire quand la fonction unique et évidente de tout homme intelligent reste le bavardage, c'est-à-dire d'agiter les bras pour faire du vent ?» (p. 29).
Ainsi, parce qu'il s'est réfugié dans un anti-monde qui a de moins en moins de liens avec le monde véritable et la vie réelle, la bouche d'ombre du souterrain est décrite par Dostoïevski comme une espèce de chimère, la création véritablement malade d'une époque ayant perdu, pour employer une expression de Kierkegaard, le sens de la verte primitivité, une civilisation dont l'unique but, semble-t-il, est d'accroître une sensibilité privée d'objet (5), tout entière dévorée par une intelligence qui est condamnée à un monologue perpétuel, un ressassement infini : «Car raconter, par exemple, de longs récits sur la façon dont j'ai gâché ma vie dans mon trou, la désagrégation morale, l'absence de milieu, la perte du vivant et ma méchanceté vaniteuse dans mon sous-sol, je vous jure, cela n'a pas d'intérêt; le roman a besoin d'un héros et là, exprès, sont réunies toutes les caractéristiques d'un anti-héros et puis, surtout, cela fera une impression des plus désagréables, parce que nous avons tous perdu l'habitude de la vie, nous sommes tous plus ou moins boiteux. Nous en avons tellement perdu l'habitude, même, qu'il nous arrive parfois de ressentir une sorte de répulsion envers la «vie vivante», et c'est pourquoi nous ne pouvons pas supporter qu'on nous rappelle qu'elle existe. Car où en sommes-nous arrivés ?» (p. 164).
Nous en sommes arrivés à un monde qui, comme s'il s'agissait d'une réunion de sabbat, hurle autour du feu en ravageant la création et en brûlant les pauvres, dont les cendres alimentent l'immense machine dont le rêve ultime est de prendre notre place et puis, peut-être, de s'élancer dans les gouffres de l'espace pour y retrouver son créateur, dont elle gardera la très lointaine nostalgie.
«Nous sommes tous morts-nés, conclut Dostoïevski, et depuis bien longtemps, les pères qui nous engendrent, ils sont des morts eux-mêmes, et tout cela nous plaît de plus en plus. On y prend goût. Bientôt nous inventerons un moyen pour naître d'une idée» (p. 165).
En attendant ce jour qui, à vrai dire, est déjà le nôtre, annonçant le long monologue de l'homme ayant trébuché ou plutôt chuté comme l'imaginera Albert Camus, faux-pas et chute qui lui apprendront qu'il n'est plus rien de vivant puisqu'il a failli à sa tâche, Dostoïevski aura tendu à notre apocalypse festive et légère un miroir où grimace sa face de démon, son plus fidèle portrait sans doute (6).
L'enregistrement aussi, effrayant dans sa monotonie, d'une voix d'outre-tombe, la voix de la nuit évoquée par Marcel Beyer.
Notes
(1) «Oui, est-ce possible, enfin, est-ce possible que l'on s'estime encore un tant soit peu si l'on a essayé de chercher du plaisir même dans la sensation de son propre abaissement ?» (Fédor Dostoïevski, Les carnets du sous-sol [1864], Éditions Actes Sud, coll. Babel, traduction d'André Markowicz, lecture de Francis Marmande, 1993), p. 26.
(2) Op. cit., p. 16.
(3) Charles du Bos, Qu'est-ce que la littérature ? (Plon, coll. Présences, 1946), pp. 308-9.
(4) «[…] et une idylle, encore, de poudre aux yeux, livresque, inventée […]» (p. 141).
(5) «Qu'est-ce donc qu'elle adoucit en nous, la civilisation ? Tout ce que fait la civilisation, c'est qu'elle amène à une plus grande complexité de sensations… absolument rien d'autre» (p. 35).
(6) «Car s'il est une conviction chez Dostoïevski, c'est bien l'irrémissible rupture, à partir des Lumières, que provoque l'autodéification de l'homme, fêlure ontologique qui excède le cours des révolutions et par laquelle l'homme, singeant l'Absent, se fuit, précipite sa perte et rencontre l'échec en affirmant une impossible liberté, d'abord tragi-comique, puis proprement infernale. Loin de réécrire les mythes anciens du vol solaire ou du feu dérobé, c'est à une descente dans les basses-fosses de la modernité, là où s'élabore la fiction du sujet autonome, qu'il s'emploie», in Jean-François Colosimo, L'Apocalypse russe. Dieu au pays de Dostoïevski (Fayard, 2008), p. 177.
Cette très acérée chronique fut - lamentablement - captée, et illico reproduite ici par votre humble chroniqueur (paresseux), sur le blog de Juan Asensio qu'il a intitulé Stalker (en référence au célèbre film de Tarkovski).
Le lien pour ceux qui chercheraient à en savoir plus sur cette plume très accrocheuse, c'est ici : http://www.juanasensio.com/archive/2010/09/20/les-carnets-du-sous-sol-dostoievski-zapiski-iz-podpolia.html
Un autre point de vue sur ce texte incroyable du grand romancier russe, avec un angle d'attaque vraiment intéressant, se trouve ici : http://revuepostures.com/fr/articles/leguerrier-18
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Cricri124
  11 mai 2022
Fichtre, voilà un roman torturé mais passionnant ! C'est en quelque sorte la voix refoulée d'un clandestin de la vie, d'un homme en souffrance, prisonnier de sa soif de reconnaissance et de son amour propre qui ne semble pouvoir exister que par et pour la souffrance. Il s'est créé un monde intérieur, un monde en quête du beau et du sublime que la littérature lui procure, mais un monde qui se heurte au monde extérieur.
Je me suis lancée dans cette lecture d'abord parce que le livre est très court, ce qui n'est pas si fréquent parmi les romans de Dostoïevski et ensuite, parce que j'ai lu quelque part, ou entendu, que c'était un condensé des grands thèmes qu'il développera ensuite dans Crime et châtiment, L'Idiot, Les Possédés, Les Frères Karamazov. Il parait aussi qu'il a inspiré Freud, et même Nietzsche. Je vous laisse imaginer ce que cela peut donner sur un livre de 180 pages.
Il s'ouvre avec ces lignes : « Je suis un homme malade…Je suis un homme méchant. Un homme repoussoir, voilà ce que je suis. »
Tout un programme…
Notre « méchant » homme, le narrateur, est terré dans son sous-sol depuis vingt ans quand il décide de mettre par écrit ses pensées. Dans la première partie (il y en a deux), il s'adresse à une assemblée imaginaire (le lecteur ? lui-même ?), qui ne lui répond pas mais dont il imagine les répliques. C'est un monologue quasi fantasmagorique, une logorrhée, vive et alerte, parsemée d'envolées lyriques, sur sa vision du monde, des hommes et de lui-même. Il y crache son mépris, sa rage, débat sur le beau et le sublime, sur la jouissance de la souffrance, sur les lois de la raison et de la conscience, sur le galvaudage du bonheur et tout un tas de trucs …
« D'où vient que vous êtes si fermement, si triomphalement persuadés que seul le positif et le normal – bref, en un mot, le bien-être – sont dans les intérêts des hommes ? Votre raison ne se trompe-t-elle pas dans ses conclusions ? Et si les hommes n'aimaient pas seulement le bien-être ? Et s'ils aimaient la souffrance exactement autant ? Si la souffrance les intéressait tout autant que le bien-être ? Les hommes l'aiment quelquefois, la souffrance, d'une façon terrible, passionnée, ça aussi, c'est un fait. Ce n'est même plus la peine de se rapporter à l'histoire du monde ; posez-vous la question vous-même si seulement vous êtes un homme et si vous avez un tant soit peu vécu. »
La deuxième partie illustre concrètement ses propos. Elle semble plus mesurée car le narrateur raconte et revient sur les événements qui l'ont conduit dans ce sous-sol. Mais l'est-elle vraiment ? Deux scènes sont particulièrement édifiantes : celle de la prostituée, et peut être plus encore, celle de l'officier. Elle est proprement hallucinante et nous fait passer d'une phrase à l'autre par des émotions contradictoires. Et c'est sans doute le plus frappant dans ce livre : Il nous fait passer sans ménagements de l'antipathie à l'empathie, de la compassion à la révulsion, au malaise etc…
Vraiment, un livre à découvrir. C'est pessimiste mais fascinant et troublant. Il repose sur le psychisme du narrateur et ses contradictions et nous entraine dans la spirale infernale du masochisme moral.
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FredMartineau
  14 octobre 2019
J'ai emmené Notes d'un souterrain de Dostoïevski lors de mon voyage à Saint-Pétersbourg pour mieux apprécier le décor dans lequel, le héros abject qu'il a concocté se mêle au monde d'en haut lorsqu'il ne le commente pas d'en bas ...Une perspective plutôt réussi que celle de cette part d'humanité montrée dans ses aspects les plus cyniques, les plus vils et repoussants.
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Creisifiction
  02 juin 2022
À Saint-Pétersbourg, l'auteur anonyme des Carnets (journal intime? essai rousseauiste? «peine de redressement»?), après avoir touché six mille roubles d'un de ses lointains parents, démissionnait de son poste de fonctionnaire pour se mettre, à l'aube de ses 40 ans, diablement et irrémédiablement à l'écart de tout commerce avec ses congénères. «Ma chambre est moche, elle est sale, elle est au bout de la ville». Terré dans son «trou», il s'attelle désormais à traduire sur le papier «certaines de [ses] aventures » de jeunesse, dont il aurait essayé jusque-là «de contourner avec une inquiétude bien réelle» le souvenir honteux. S'il le fait tout en ayant l'air de «s'adresser à des lecteurs», il jure pourtant ses grands dieux n'écrire que pour lui. S'il s'imagine un public, c'est, affirme-t-il, juste pour se donner une contenance, pour se «tenir un peu plus décemment». Il se ment, il nous ment, il ment, n'est-ce pas, comme tout un chacun, c'est dire...!
Dostoïevski par contre n'aura peut-être jamais cerné d'aussi près, de manière aussi épurée et condensée, ce fameux «locataire d'une maison en feu» qui lui avait apparemment dicté l'essentiel de son oeuvre . Il n'aura probablement jamais inspecté aussi directement, «sans temps à perdre et devant aller à l'essentiel», la crasse d'un sous-sol animique en danger de combustion. Aussi, plus que jamais, n'aura-t-il peut-être scruté comme il le fera ici, avec une telle liberté de ton, envoyant «au diable tous les systèmes et toutes les théories», la détermination aveugle qui amène son occupant, au-delà du bon sens, parfois contre son intérêt propre, à vouloir systématiquement soumettre l'aménagement des lieux, ainsi que ses invités de passage, à l'emprise de sa volonté souveraine, «indépendante, quel que soit le prix de cette indépendance, et quelles que soient ses conséquences», à la tyrannie absolue de son «caprice individuel, fût-il le plus farouche», ou encore à son besoin mesquin d'agrandir à l'occasion les lieux aux dépens de ses voisins… Jamais il ne l'aura peut-être montré aussi nu et paradoxal, sans bail à devoir honorer, dépourvu en même temps de toute couverture standard tissée par les conventions sociales en vigueur. Aucune draperie sublime non plus pour recouvrir ici les traces moches qu'auront laissées les minables saletés, les «débauchettes» et «torturettes intérieures», ces taches auréolées de sauce «jouissance du désespoir» qui s'incrustaient avec le temps sur son mobilier. Enfin, plus que jamais le génie de l'auteur ne s'était appliqué de la sorte à vouloir évacuer d'une fois pour toutes des locaux l'Autre qui, agitant ses breloquets sentimentaux, risque parfois de devenir un hôte embarrassant, source potentielle de compassion ou de remords de conscience…
Un demi-siècle avant, et encore plus radicalement peut-être qu'un Kafka («Je vous le dis avec solennité : j'ai voulu devenir un insecte à de nombreuses reprises. Et même là, je n'ai pas eu l'honneur») ou qu'un Pessoa («Je me moque de moi-même et je me console avec cette certitude aussi bilieuse qu'inutile : un homme intelligent ne peut rien devenir – il n'y a que les imbéciles qui deviennent»), Dostoïevski s'apprête, dès le milieu du XIXe siècle, à donner son préavis à tout locataire moderne s'imaginant, grâce à l'essor d'une nouvelle raison positiviste et aux avancées remarquables des sciences, pouvoir se débarrasser enfin de sa condition primitive de «bipède nuisible et ingrat», ainsi que du joug ancestral de la barbarie qui semble s'être de tout temps abattu sur les efforts humains civilisateurs, pacifistes et solidaires.
Et comment, dites-moi, s'aménager une «persona» présentable à une réunion de copropriété universelle après les révolutions copernicienne, darwinienne et freudienne ? (Même si cette dernière n'était pas encore initiée au moment de la rédaction de ces Carnets, qu'il fut, là encore, visionnaire ce Fédor par rapport à l'homo psychologicus du XXe siècle, quand il écrivait ceci: «Si, par exemple, un jour on me prouve que si j'ai dit «merde» à quelqu'un, c'était évidemment parce que je ne pouvais pas ne pas le dire, et que je devais le dire avec exactement l'intonation qui fut la mienne, alors qu'est-ce qu'il me restera de libre en moi, surtout si je suis instruit, et que j'ai un diplôme?). Désormais donc «sans dieu ni maître», esclave de sa propre réflexivité qui ne sert à plus rien, dans la mesure même où il s'avère n'être plus du tout au centre de quoi que ce soit, la conscience de l'homme moderne ne peut que s'éloigner inexorablement du «vivant» et se gaver de mots creux. Ou comme le scanderait par la suite l'espiègle Jacques Prévert : «La conscience d'aujourd'hui est la science des cons instruits».
Le paradoxe, donc, de la « conscience accrue » : notre locataire, après avoir vidé les lieux, s'ennuie à mort et risque alors sérieusement de songer à nouveau à Cléopâtre, «qui aimait enfoncer des épingles dorées dans les seins de ses servantes et trouvait une jouissance dans leurs tortillements et dans leurs cris…»
Au sous-sol alors : refuge au confort certes assez strict, mais qui permet à notre locataire au moins de «se tenir au sec» ; espace individuel («virtuel», pourrions-nous rajouter de nos jours..) préservé contre toute promiscuité dangereuse, où un «honnête homme peut enfin ne parler que de ce qui lui fait le plus plaisir, c'est-à-dire de lui-même» ; tour à tour Paradis privé, d'un Moi autarcique -principe et fin en soi-même - procédant au délicieux sacrifice imaginaire de l'Autre, et Hadès personnel où ses demi-dieux primitifs négligés, à qui plus aucun culte n'est rendu, se consumant à petit feu, condamneraient le sujet au supplice du manque et du ressentiment. «Soit un héros, soit une ordure».
Au-delà du « masochisme moral » de son personnage, mis en évidence à juste titre par de nombreux commentateurs de ce texte, au-delà de cette sorte d'extase à l'envers («Que vaut-il mieux : un bonheur bon marché ou une souffrance qui coûte cher ?») qu'il recherche obstinément, en évoquant avec force détail et une indissimulable jouissance les humiliations qu'il a subies ou infligées, l'auteur «imaginaire» de ces Carnets pourrait à mon sens incarner aussi à merveille le drame de la conscience moderne.
Un Antoine Roquentin avant la lettre ? S'il avoue comme le célèbre personnage sartrien éprouver de la «nausée» face à l'existence, je dirais (en risquant d'être à contre-courant de tous ceux qui s'empressent de cataloguer Dostoïevski comme un précurseur de « l'existentialisme » - tant pis, j'y vais «bavard et contrariant comme un autre» !! ) que même si à la base un même constat serait fait par les deux personnages, l'auteur des Carnets se situerait néanmoins tout à fait l'opposé du (anti)héros sartrien: à la «nausée», le premier s'est parfaitement habitué et a accepté volontairement de la supporter. «Toute forme de conscience est une maladie », nous dit-il, et « un homme d'action (au secours Sartre!!), une créature essentiellement limitée ».
Roman philosophique sur les limites du cogito («Je m'exerce à penser ; par conséquent, chez moi, toute cause première en fait surgir une autre, plus première encore, et ainsi de suite à l'infini. Telle est l'essence de toute conscience et de toute pensée »), sur les systèmes fermés d'idées finissant par engendrer «des espèces d'hommes globaux fantasmatiques» , et sur la quête d'un sens à donner à la vie, à laquelle aucune idéologie utopiste ne saurait apporter de réponse satisfaisante sans préempter au passage la liberté essentielle à l'homme, ces Carnets ne font pourtant retentir, à aucun moment me semble-t-il, de notes nihilistes.
Sceptique ? Oui. Pessimiste ? Oui. Mais pas nihiliste pour un sou !! Accroché au désir tout aussi « paradoxal » de pouvoir effleurer le coeur battant de la vie, de revenir à ce que Dostoïevski appellerait la «véritable vie vivante», ou encore d'inventer un moyen possible d'éviter à l'homme «de naître d'une idée», ce qui est fascinant chez lui, au-delà de la cruelle lucidité avec laquelle il expose à notre vue les sombres sous-sols de l'âme humaine, c'est cette sorte de mystique profane, complexe, pas évidente à circonscrire par le seul «bavardage qui agite les bras pour faire du vent», naturelle, ou en tout cas hors tout support purement rationnel, et à laquelle en fin de compte on ne peut accéder la plupart du temps qu'après un séjour plus ou moins long dans le désert…
C'est ainsi également que, tout en nous informant à la fin des Carnets que l'homme souterrain n'ayant plus eu envie de continuer à «écrire du fond de son sous-sol », il avait abandonné en l'état leur rédaction, inachevée, l'écrivain rajoute que ce n'est pourtant pas là que tout s'était terminé. «C'était plus fort que lui, il a continué.»
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JacobBenayoune
  21 octobre 2013
Sous-sol, sous-terrain, la notion de "bas" est omniprésente dans l'arrière-plan de ce roman monologue (ou dialogue avec le lecteur). Un homme original, en marge de la société détruit toute les idées reçues, les conventions admises; un homme pessimiste que rien n'attire dans cette vie; un anti-héros détesté de tous et se veut détestable. Il s'accuse dès le début du roman (certaines phrases nous rappellent des passages de Lautréamont dans ses "Chants"). Habitant dans un sous-sol, haïssant les bassesses humaines, lui même d'une condition basse et mettant au plus bas toutes les impulsions humaines. Ce personnage est la première version qui deviendra Raskolnikov, (il nous rappelle aussi le héros de "La Faim" d'Hamsun, et d'autres personnages de Kafka). Ce court roman- qui va ouvrir la voie à d'autres écrivains- est un vrai chef-d'oeuvre. Un roman (comme les aimait Kafka) qui secoue, qui remue les marécages de l'esprit et qui tombe comme un coup de marteau sur la tête.
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Citations et extraits (124) Voir plus Ajouter une citation
Erik35Erik35   18 janvier 2019
Non seulement je n'ai pas su devenir méchant, mais je n'ai rien su devenir du tout: ni méchant ni gentil, ni salaud, ni honnête - ni un héros ni un insecte. Maintenant que j'achève ma vie dans mon trou, je me moque de moi-même et je me console avec cette certitude aussi bilieuse qu'inutile: car quoi, un homme intelligent ne peut rien devenir - il n'y a que les imbéciles qui deviennent. Un homme intelligent du XIXe siècle se doit - se trouve dans l'obligation morale - d'être une créature essentiellement sans caractère ; un homme avec un caractère, un homme d'action, est une créature essentiellement limitée. C'est là une conviction vieille de quarante ans. Maintenant j'ai quarante ans - et quarante ans, c'est toute ma vie : la vieillesse la plus crasse. Vivre plus de quarante ans, c'est indécent, c'est vil, c'est immoral. Qui donc vit plus de quarante ans? Répondez, sincèrement, la main sur le coeur! Je vous le dis, moi : les imbéciles, et les canailles. Je leur dirai en face, à tous ces vieux, à tous ces nobles vieux, à ces vieillards aux cheveux blancs, parfumés de benjoin! Je le dirai à la face du monde! J'ai bien le droit de le dire, je vivrai au moins jusqu'à soixante ans. Je survivrai jusqu'à soixante-dix! Et jusqu'à quatre-vingts!... Ouf, laissez-moi souffler.

p13
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Erik35Erik35   22 janvier 2019
D'où vient que vous êtes si fermement, si triomphalement persuadés que seul le positif et le normal - bref, en un mot, le bien-être - sont dans les intérêts des hommes ? Votre raison ne se trompe-t-elle pas dans ses conclusions ? Et si les hommes n'aimaient pas seulement le bien-être ? Et s'ils aimaient la souffrance exactement autant ? Si la souffrance les intéressait tout autant que le bien-être ? Les hommes l'aiment quelquefois, la souffrance, d'une façon terrible, passionnée, ça aussi, c'est un fait. Ce n'est même plus la peine de se rapporter à l'histoire du monde ; posez-vous la question vous-même si seulement vous êtes un homme et si vous avez tant soit peu vécu. Quant à mon opinion personnelle, aimer seulement le bien-être, ça me paraît presque indécent. Que ce soit bien ou mal, mais casser quelque chose, c'est parfois très plaisant. Car ce n'est pas la souffrance, au fond, que je défends ici, et pas plus le bien-être. Ce que je défends, c'est... mon caprice, le fait qu'il me soit garanti quand j'en ressentirai le besoin. Par exemple, la souffrance est inadmissible dans les vaudevilles, je le sais. Dans le palais de cristal, elle est, de plus, impensable : la souffrance, c'est un doute, c'est une négation, or qu'est-ce qu'un palais de cristal où le doute est possible ? Mais je reste persuadé que l'homme ne refusera jamais la souffrance véritable, c'est à dire la destruction et le chaos. Car la souffrance est la seule cause de la conscience.
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papillon_livres30papillon_livres30   28 mars 2010
Laissez-nous seuls, sans les livres, et nous serons perdus, abandonnés, nous ne saurons pas à quoi nous accrocher, à quoi nous retenir; quoi aimer, quoi haïr, quoi respecter, quoi mépriser?
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Erik35Erik35   24 janvier 2019
Ce dont j'avais peur aussi jusqu'à me rendre malade, c'était le ridicule, et c'est pourquoi j'adorais servilement la routine dans tout ce qui avait trait au dehors ; je suivais l'ornière commune avec amour et j'avais peur, le plus sincèrement du monde, de faire preuve de la plus petite excentricité. Comment aurais-je pu tenir ? J'étais évolué d'une façon maladive comme doit l'être tout homme évolué de notre temps. Eux, ils étaient tous idiots et ils se ressemblaient comme des moutons dans un troupeau. Peut-être étais-je le seul à croire constamment que j'étais un lâche et un esclave ; si j'avais cette impression, c'est justement que j'étais évolué. Or ce n'était pas qu'une impression, mais bien la vérité : j'étais un lâche et un esclave. Je dis cela sans la moindre gêne. Tout honnête homme de notre temps est et doit être un lâche et un esclave. C'est son état normal. J'en suis profondément convaincu. C'est ainsi qu'il est fait, qu'il est bâti. Ce n'est pas seulement à notre époque, à cause de je ne sais quelles circonstances fortuites, mais c'est de tout temps, en général, qu'un honnête homme doit être un lâche et un esclave. Une loi de la nature pour tous les honnêtes gens de la terre. Et si d'aucuns essaient de fanfaronner pour telle ou telle chose, que cela ne leur serve pas de consolation ni d'excitant - de toute façon, ils devront s'aplatir devant autre chose. Telle est l'unique et éternelle issue. Il n'y a que les ânes et les rejetons qui fanfaronnent, et encore - jusqu'à un certain mur. Ils ne valent pas l'attention qu'on leur porte car ils ne signifient rigoureusement rien.
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Cricri124Cricri124   01 mai 2022
-Monsieur Ferfitchkine, dès demain, vous me donnerez raison des mots que vous venez de prononcer ! fis-je d’une voix forte en me tournant gravement vers Ferfitchkine.
-Un duel, vous voulez dire ? répondit-il, mais je devais être tellement ridicule en le provoquant, c’était tellement en contradiction avec ma mine, que tout le monde, Ferfitchkine y compris, se retrouva plié de rire. […]
« C’est maintenant qu’il faudrait que je leur envoie une bouteille à la figure » me dis-je. Je pris une bouteille… et je remplis mon verre.
« …Non, mieux vaut que je reste jusqu’à la fin ! continuai-je de penser. Vous seriez trop heureux, messieurs, que je m’en aille. Pour rien au monde. Exprès, je resterai ici, à boire, jusqu’à la fin, pour montrer que je ne vous accorde pas la moindre importance. Je reste là, je bois, parce que c’est une taverne, et j’ai payé ma place. Je reste là, je bois, parce que je vous considère tous comme des pions, des pions qui n’existent même pas. »

II. SUR LA NEIGE MOUILLÉE – Chapitre 4
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Vidéo de Fiodor Dostoïevski
Découvrez l'entretien de Sébastien Raizer, qui raconte le processus créatif qui l'a poussé à écrire “Mécanique Mort”, son dernier roman, paru à la Série Noire. C'est depuis son pays d'adoption, le Japon, que l'auteur nous donne les grands noms qui l'ont inspiré pour inventer cette histoire singulière et glaçante. « Il y a deux grands phares qui ont guidé l'écriture de "Mécanique mort", deux sources d'énergie absolue, c'est Dostoïevski et Joy Division. Et le coeur du roman, c'est ces personnages qui sont à la recherche vitale d'une humanité authentique. » *** Résumé : Après trois ans passés en Asie, Dimitri Gallois revient à Thionville, afin de se recueillir sur les tombes de son père et de son frère pour apaiser son âme tourmentée. Mais ce retour réveille de vieilles haines et provoque un regain de violence entre des clans ennemis qui avaient conclu une paix toute relative.
Vengeance, trafic de drogue, opium de synthèse, banquier corrompu, mafia albanaise et ‘Ndrangheta, Dimitri va-t-il réussir à échapper à cette terrifiante mécanique de mort ?
*** Extraits « “Mécanique mort”, c'est une société entière en crise profonde, avec une zone grise grandissante entre légalité et illégalité, société criminelle et organisation officielle. Et pour moi, vu du Japon, “Mécanique mort” c'est la pleine vibration de ce qu'on appelle le temps présent. Ce présent à perpétuité qui produit de façon frénétique et qui ne pense absolument pas, qui est toxique et nihiliste. » . « L'histoire de Dimitri Gallois est son besoin absolu de faire la paix avec lui-même et avec son passé. »
*** Découvrez le livre https://www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD/Serie-Noire/Mecanique-mort
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