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EAN : 9782253101376
192 pages
Le Livre de Poche (17/02/2021)
3.59/5   79 notes
Résumé :
Ada Lovelace, fille du poète Lord Byron, est une lady anglaise perdue dans les brumes du xixe siècle. Nous voilà cent ans avant le premier ordinateur, et personne ne se doute que cette jeune femme maladive, emprisonnée dans un corset, étouffant entre un mari maltraitant et une mère abusive, s'apprête à écrire le premier programme informatique au monde.
À 25 ans, déjà mère de trois enfants, Ada Lovelace se prend de passion pour les mathématiques. Elle ren... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (33) Voir plus Ajouter une critique
3,59

sur 79 notes

BazaR
  08 mars 2021
Je ressors de cette biographie avec une sensation d'amertume… non pas parce que je suis déçu, mais parce que Catherine Dufour a trop bien fait son boulot.
Car oui, je l'avoue, j'aime bien avoir des époques passées une image romantique que j'aime à croire vraie. Et ma vision du 19ème siècle anglais était toute en positif, à tout le moins pour les hautes classes. Un effet Jane Austen, entre autres.
Catherine Dufour débarque et vous dit tout de go qu'il est temps d'arrêter de croire au Père Noël. Ces hautes classes au vernis impeccable ne sont qu'un cloaque d'hommes médiocres et de femmes traitées comme l'ombre de leurs chaussures, pour rester poli.
Avec son ton sarcastique si efficace – qu'elle avait déjà employé pour démol… biographier Alfred de Musset – elle nous joue un ballet des horreurs comportementales. Rares sont les hommes qui échappent à ses fourches caudines. Ces nobles gens du « monde » cherchent à marier des dots faites femmes, dépensent au-delà du possible au jeu, s'enfuient en Europe quand ils n'ont plus les moyens, trompent allègrement leurs épouses et ne s'intéressent guère aux enfants qu'ils créent. Lord Byron est rhabillé pour l'hiver (quel brave homme). Ceux qui en réchappent ne sont pas tous d'adorables canaris, comme le mathématicien Charles Babbage au caractère impossible.
Le sort des femmes est à pleurer. Oh on les éduque, mais juste pour que leur culture leur serve de robe. Faire carrière est une gageure. Celles qui y parviennent, comme Mary Somerville, ont une volonté d'adamantium. Elles doivent surtout être « ladylike ». Il leur arrive de prendre amant, mais surtout éviter le scandale. le traitement de leurs époux, violent en parole et parfois en acte, en fait des êtres traumatisés qui propagent cela à leur descendance.
Et Ada Lovelace dans tout ça ? Elle entre bien dans ce canevas. Mais on découvre une femme aux grandes capacités mathématiques et au pouvoir d'extrapolation étonnant. A partir de la machine à différence de Babbage, elle va développer les concepts de base qui seront exploités au siècle suivant pour créer l'informatique. Sa contribution à cette science est cruciale ; Catherine Dufour le décrit très bien. Oh elle a aussi ses « défauts » comme une énorme confiance en ses capacités (elle a le melon quoi). Elle devient dépendante du jeu aussi. Et ce n'est pas la meilleure mère du monde (sa propre mère Annabella est infernale). Mais elle fait partie de ces gens du « monde » couverte de handicaps dès la naissance du fait d'être femme et qui va secouer le cocotier pour se faire un nom.
Cette biographie est courte et son ton est à l'opposé de la neutralité. Elle est profondément documentée, l'auteur employant des citations de lettres et d'autres biographies au sein de ses propres phrases, comme des munitions de mitraillette. Elle est drôle et accablante à la fois, et vous offre une peinture de ce 19ème siècle mondain et anglais que vous n'oublierez pas.
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nebalfr
  24 septembre 2019
Sacrée activité éditoriale pour l'excellente Catherine Dufour, ces derniers temps : deux romans coup sur coup, après une longue absence, Entends la nuit et Danse avec les lutins, que j'aurais déjà dû lire et il me faudra y remédier sous peu, mais aussi la présente non-fiction (elle en a écrit un certain nombre ces dernières années, parmi lesquelles L'Histoire de France pour ceux qui n'aiment pas ça), Ada ou la beauté des nombres, publiée chez Fayard, un éditeur qui aime bien les biographies, à la base.

De fait, ce (court) livre est une biographie, la première en français portant sur Ada, née Byron, épouse King et comtesse Lovelace (1815-1852 – une carte de visite un peu dense) ; et c'est un sacré personnage. Reste que ce livre n'est pas votre biographie Fayard lambda : l'étude est sérieuse et sourcée, comme il se doit, mais le ton, lui, n'appartient qu'à Catherine Dufour – dont on retrouve avec plaisir la plume savoureuse et riche de sarcasmes et autres formules punkoïdes qui frappent sans prévenir et, tout à la fois, détonnent et font mouche. Pour qui a adoré les romans et nouvelles signés par Catherine Dufour dans la décennie 2000-2010, c'est comme des retrouvailles, oui, et des plus heureuses ; mais j'imagine que ça pourra faire un choc, initialement du moins, à qui ne connaîtrait rien de tout cela et s'attendrait à une biographie à la forme plus ouvertement docte et surtout posée.

D'autant qu'il y a une dimension que je suppose pouvoir qualifier de militante dans cette non-fiction. Ada ou la beauté des nombres ne serait certes pas la première biographie à entendre « réparer une injustice », même s'il y a assurément de cela, et à très bon droit. Mais cela va au-delà, la focale est plus large, et le propos résonne fortement avec le contexte de publication, dans la foulée du mouvement féministe contemporain post-#MeToo – une dimension dont l'autrice ne fait pas mystère, et de sa part cela n'a rien d'une nouveauté (écriture inclusive incluse, on entend déjà hurler certains lecteurs). Il ne s'agit pas seulement, ici, de retranscrire au quotidien la vie brève et l'oeuvre scientifique fascinante et révolutionnaire mais somme toute guère riche en publications d'Ada Lovelace, et point barre : l'après-Ada compte presque autant, qui dessine une histoire étendue de l'informatique, et des informaticiennes.

Car c'est bien d'informatique que Catherine Dufour, elle-même ingénieure en informatique, traite ici – même si Ada est morte un siècle avant que le premier ordinateur ne voie le jour. Qu'importe : elle n'en avait pas moins écrit le premier programme informatique au monde, ou la première boucle plus précisément (n'étant pas le moins du monde informaticien, je ne peux absolument rien dire de plus quant à cette nuance). Et, au-delà, elle avait bel et bien anticipé ce que serait un jour l'informatique – d'une manière parfaitement visionnaire, en allant bien au-delà des préoccupations immédiates de Charles Babbage, lequel entendait d'abord et avant tout concevoir un calculateur qui permettrait enfin aux mathématiciens tels que lui-même (et Ada…) de se passer une bonne fois pour toutes des tables de calcul jusqu'alors indispensables, et forcément constellées de frustrantes erreurs.

Pourtant, Ada Lovelace, sans être à proprement parler inconnue, loin de là à vrai dire, a trop longtemps été cantonnée au rôle un peu navrant de note de bas de page dans la biographie des autres – deux autres tout spécialement : son illustre (et invivable – ça tombe bien, elle ne l'a jamais connu) poète de père, Lord Byron, d'une part, et d'autre part son mentor (ou à vrai dire un de ses mentors), le mathématicien Charles Babbage. Ici, on peut supposer que les informaticiens et/ou les amateurs de science-fiction étaient d'ores et déjà dans une position un peu plus favorable que les autres lecteurs, pour avoir au moins une vague idée de qui était Ada Lovelace – parce que le langage informatique Ada, ou parce que des romans comme La Machine à différences de William Gibson et Bruce Sterling (au-delà, le courant steampunk dans son ensemble a régulièrement fait référence à Ada Lovelace). Mais c'était probablement insuffisant – et je dois confesser que, au regard de mes lectures, Ada demeurait bel et bien une note de bas de page à la biographie de Babbage, dans ce cas précisément (pour quelque raison, je me la figurais à vrai dire comme l'assistante de Babbage – ce qu'elle n'était pas le moins du monde ; mais les connotations de ce terme en disent sans doute tristement long, sur moi, mes lectures, notre société, etc.). Même dans ce contexte, les louanges ne manquaient certes pas : quitte à ce que ce ne soit qu'au travers de notes de bas de page, on admirait généralement Ada – mais de ce type pernicieux d'admiration qui fait plus qu'un peu loucher sur la condescendance. Il était donc bien temps de remettre les pendules à l'heure.

Mais, pour pouvoir envisager à sa mesure la biographie d'Ada Lovelace, il faut comme de juste apprécier tout d'abord le contexte de sa vie. le plus globalement, tout d'abord : la société victorienne, oppressive, pudibonde, hypocrite – nous parlons bien sûr tout spécialement ici du monde, celui des salons, de la bonne société… Une aristocratie brimée dans l'enfance par des théories pédagogiques délirantes, à la conjonction des délires sadiens et de la répression puritaine, et qui survit tant bien que mal en se camant jusqu'à l'os au laudanum. le sort des femmes y est nécessairement pire, qui doivent se marier au plus tôt, un bon parti se mesurant aux seuls critères valides de la fortune et des titres de noblesse ; trop souvent, bien sûr, ces aristocrates n'ont rien de noble, et, en fait de fortune, ils ont surtout des dettes, contractées notamment au jeu (Ada elle-même était une addict à cet égard – en plus du laudanum, hein)… Après, il faut pondre des enfants, au risque d'en crever – et s'accommoder des coucheries de Monsieur. Rassurez-vous, Madame découche au moins autant – et c'est toujours matière à scandales : le monde, c'est d'abord les cancans. On condamne la débauche de la plus hypocrite des manières.

Mais il faut dire qu'avec le papa d'Ada, on atteignait des sommets dans le genre ; il était typique pourtant de ces Anglais contraints de fuir la mauvaise renommée sur le continent, et on en croisera quelques autres dans le livre de Catherine Dufour… Cela dit, Lord Byron, c'était quand même la classe au-dessus – tour à tour adulé comme le plus grand poète de son temps, et haï comme le pire des monstres lubriques. On s'en doute, il n'était ni un mari idéal, ni un père idéal. Il n'a jamais vraiment connu Ada, sa seule fille légitime – il s'était très tôt barré (pour ne pas dire immédiatement) du foyer conjugal pour goûter à l'inceste et/ou aux gitons, plus savoureux. Il avait cependant eu le temps de se montrer un époux détestable, violent et ingérable – Annabella, Mme Byron, n'a pourtant pas salué son départ comme une libération, cultivant dans les décennies qui suivraient de lourdes rancoeurs à l'encontre de cette fuite et de ses responsables à ses yeux (l'amante/demi-soeur du poète au premier chef, forcément). Surtout, Annabella, produit typique de la répression victorienne, qui lui interdisait de cultiver son goût pour les sciences, à elle que son volage et fugace époux surnommait « la princesse des parallélogrammes », s'est attelée à la tâche de réprimer à son tour sa fille et ses inclinations : si ça fait mal, c'est que ça fait du bien, etc. Maman avait en outre quelque chose de sacrément envahissant, on va dire…

Par chance, et grâce à divers mentors successifs (hommes et femmes, parmi elles la très impressionnante Mary Somerville, dont je n'avais jamais entendu parler et qui serait bien digne d'une biographie dans ce genre elle aussi, à vue de nez), Ada a cependant pu entretenir son goût pour les sciences et notamment pour les mathématiques. Certes, il lui a fallu faire son entrée dans le monde, trouver mari, et faire des enfants – mais, pour un temps du moins, elle a pu côtoyer les grands noms de la science de son temps.

La bonne société anglaise, au-delà des cancans et du marché matrimonial, appréciait de subventionner , ne serait-ce que pour le lustre, artistes et savants aux ingénieuses trouvailles – parmi ces derniers, Charles Babbage, mathématicien génial, travaillait d'arrache-pied (mais en tenant lui aussi salon le cas échéant) sur son projet pharaonique de « moteur à différences », soit un calculateur unique en son genre, et qui serait à même, donc, de libérer les scientifiques du fardeau du calcul mental ou à base de tables trop souvent erronées. C'était, dans son principe, le premier ordinateur – Babbage l'avait conçu théoriquement, mais il n'est, notoirement, jamais parvenu à le construire : la machine était trop complexe, exigeait la production de trop nombreuses pièces, trop précises,  les mécènes (y compris au niveau du gouvernement) ont fini par se décourager – et, semble-t-il, l'ego broussailleux du savant ne lui facilitait probablement pas les choses.

Mais le projet enthousiasme les savants – et Ada parmi eux. Mathématicienne douée, elle perçoit très vite l'intérêt de la machine de Babbage ; mais, plus visionnaire que ce dernier, elle entrevoit derrière l'informatique telle que nous la connaissons aujourd'hui. Pour se faire un nom dans la communauté scientifique de ce temps, un bon moyen était de commencer par livrer des traductions d'oeuvres scientifiques (Mary Somerville avait plus ou moins procédé de la sorte). Ada traduit donc un article italien, dû à un certain Ménabréa… consacré à la machine de Babbage (qu'elle connaissait personnellement). Seulement, elle ne s'en tient pas à la traduction : avec l'aval de Babbage, elle introduit dans sa version des notes toutes personnelles, et c'est ici notamment qu'apparaît son génie – d'une part dans la conception prophétique d'une « science poétique », d'autre part et surtout dans la note G qui contient donc le premier programme informatique de l'histoire, en témoignant des capacités du « moteur à différences » via le traitement des nombres de Bernoulli. Si Babbage a conçu l'ordinateur, c'est donc Ada qui a conçu l'informatique et la programmation (même si Turing, notamment, passerait par-là un siècle plus tard) – et le mathématicien soupe-au-lait était conscient et admiratif du talent de la jeune femme (les deux ensemble, c'était une merveilleuse conjonction à la fois d'ego et de génie).

Hélas, son rang, son sexe, son époque, sa société, à peu près tout en somme conspirait contre la carrière scientifique d'Ada – même si elle a livré quelques autres travaux et surtout traductions d'importance, notamment, et pas des moindres, de la Mécanique céleste de Laplace. En femme de la bonne société victorienne, elle devait se consacrer à son foyer – lequel était hélas parfaitement toxique. Son mari n'était pas le plus sot des hommes, et ils avaient bien des engouements en commun, mais il était d'un naturel colérique, et l'a parfois battu ainsi que leurs enfants. Lesdits enfants, Ada ne savait tout bonnement pas quoi en faire – et elle s'en rendait bien compte, confessant qu'elle était la pire des mères possible… à part peut-être la sienne, dont elle a du coup reproduit les errances – il faut dire qu'Annabella faisait le pied de grue devant sa porte, et jusqu'à la toute fin. Quoi qu'il en soit, les enfants d'Ada la détestaient. Elle-même ne trouvait guère à se réfugier dans la science, au bout d'un certain temps – un amant, le laudanum, le jeu, où elle a contracté des dettes colossales, étaient des échappatoires plus accessibles, et, pour les deux dernières en tout cas (frontalement...), moins susceptibles d'être taxées d'unladylikeness. Épuisée, affaiblie, déprimée, Ada tombe malade – et le médecin auquel elle choisit de faire confiance s'avère le moins capable : son cancer de l'utérus est identifié tardivement, et Ada King, née Byron, comtesse de Lovelace, meurt dans d'atroces souffrances, à l'âge de 36 ans. Un sort presque banal, pour quelqu'un qui ne l'était pas.

L'histoire d'Ada aurait pu s'arrêter là – avec quelques nécrologies « élogieuses, et vigoureusement misogynes : "Outre une intelligence complètement masculine dans sa solidité, sa pertinence et sa fermeté, Lady Lovelace avait toutes les délicatesses du plus raffiné des caractères féminins." » Ce qui n'est pas exactement pour nous surprendre.

Son souvenir persiste, pourtant – quoique placé entre parenthèses en même temps et pour la même durée que le « moteur à différences » de Babbage. On reviendra pourtant à celui-ci – et les premiers ordinateurs, dans les années 1940, en seront les héritiers directs. C'est alors que le souvenir d'Ada resurgit. Les pionniers de l'informatique, comme Howard Aiken ou Alan Turing, la redécouvrent, et perçoivent son rôle dans cette affaire, si des incertitudes demeurent un temps quant à la paternité (ou maternité…) du premier programme informatique, parfois attribuée à Babbage comme le concept de sa machine analytique (mais la question est semble-t-il tranchée aujourd'hui, en faveur d'Ada Lovelace). Les premiers ordinateurs conçus à cette époque, en outre, sont souvent confiés à des programmeurs… qui sont presque systématiquement des programmeuses, la plus célèbre étant Grace Hopper ; laquelle a pu dire, d'ailleurs, que si les femmes ont joué un tel rôle dans l'histoire de la science informatique à cette époque, c'était probablement parce que l'activité paraissait « indigne » de ces Messieurs… Elles sont du coup à plus d'un titre les héritières d'Ada, première programmeuse de l'histoire.

De manière discrète tout d'abord, via quelques hommages et articles, puis de moins en moins, mais avec les bémols envisagés plus haut, Ada ressuscite – ce qui passe par certains clins d'oeil au sein des communautés scientifiques et technologiques (du langage de programmation Ada à l'hologramme d'authentification des produits Microsoft, qui est en fait son portrait), puis de manière plus étendue, et jusque dans la culture populaire, via le steampunk notamment – la première programmeuse de l'histoire a sous cet angle quelque chose aussi de la première geek (enfin, probablement pas « la première », pour le coup, mais je cite la dédicace de l'autrice : merci Catherine !).

Geek, Catherine Dufour l'est aussi. Sous cet angle également le projet d'une biographie d'Ada Lovelace lui collait parfaitement – et son récit est émaillé d'allusions à la part geek de la destinée d'Ada, via La Machine à différences et compagnie… voire au-delà : elle ne pouvait passer à côté d'un aparté sur certaine soirée à la Villa Diodati, près de Genève, en 1816 – où un certain Lord Byron, qui avait déjà mis les voiles alors qu'Ada était née l'année précédente seulement, causait littérature fantastique avec son médecin John Polidori et le couple Shelley, Mary et Percy ; Polidori, en conséquence, fonderait le mythe moderne du vampire, quitte à ce que ce soit au travers d'un texte un peu médiocre, mais, surtout, la géniale Mary Shelley créerait le chef-d'oeuvre Frankenstein – et la science-fiction avec : pas mal, pour un début ! Et probablement déjà une préfiguration de ce que pourrait être la « science poétique » dont Ada parlerait quelques années plus tard… Catherine Dufour renvoie du coup au roman de Tim Powersle Poids de son regard – ça n'est pas la première fois, et je suppose que ce ne sera pas la dernière (il faudrait que je le retente ; j'avais essayé à « un mauvais moment » et n'avais pas accroché…).

Le livre de Catherine Dufour vibre de passion, d'enthousiasme, de colère aussi parfois, qu'elle communique sans peine à ses lecteurs. Sa plume qui n'appartient qu'à elle est le véhicule parfait pour cette histoire, à tous les niveaux. Ada ou la beauté des nombres passionne et se dévore – c'est un livre assez court, cela dit, et c'est peut-être bien sa seule limite : j'en aurais volontiers repris du rab.

Chaudement recommandé, donc – et maintenant faut que je lise Entends la nuit et Danse avec les lutins. Parce que Catherine Dufour
Lien : http://nebalestuncon.over-bl..
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daniel_dz
  04 septembre 2021
Une biographie en français d'Ada Lovelace, devenue une idole des informaticiens pour avoir écrit le premier programme informatique « complexe ». Les lecteurs techniciens regretteront que le livre ne comporte pas un peu plus de technique et les autres se réjouiront d'une lecture facile décrivant la vie d'une fille de bonne famille du début du 19e siècle qui s'intéresse aux mathématiques.
Ada Lovelace est née à Londres en 1815, où elle est décédée en 1852, d'un cancer de l'utérus. Elle est devenue une sorte d'idole des informaticiens, qui lui attribuent la conception du tout premier programme informatique, ou plus précisément du premier programme un tant soit peu complexe.
Catherine Dufour est elle-même ingénieure en informatique. Je la découvre avec ce livre mais je lis que, outre des nouvelles et des romans, on lui doit des essais tels que « L'histoire de France pour ceux qui n'aime pas ça » et « Le guide des métiers pour les petites filles qui ne veulent pas finir princesses ».
Ce livre serait la première biographie en français d'Ada Lovelace. Incontestablement, il est le résultat d'efforts significatifs de documentation. Nul besoin de culture mathématique ou informatique pour comprendre ce texte qui rapporte les détails de la vie d'Ada et de sa carrière, mais sans entrer dans les détails technique.
Je dirais que ce livre pourrait intéresser deux types de lecteurs. D'une part, il intéressera un public général curieux de la place des femmes dans la société de la première moitié du 19e siècle. Je ne sais pas trop ce qu'il en était en Angleterre, mais en Belgique, les femmes n'ont été admises à l'université qu'en 1880. C'est donc par le biais de précepteurs qu'Ada, fille du poète Lord Byron, pourra se former aux mathématiques et finalement collaborer avec Charles Babbage, concepteur de machines que l'on appelait pas encore « ordinateurs ». Mais ces activités scientifiques devaient rester une sorte de loisir, qu'Ada devait combiner avec les activités familiales et sociales que l'on attendait d'une femme de sa conditions. C'est édifiant, je vous laisse le découvrir dans le livre.
D'autre part, les lecteurs plus spécialisés qui s'intéressent particulièrement à la vie d'Ada trouveront dans le texte de Catherine Dufour des détails sur les personnes de sa famille ainsi que sur les personnalités qu'elle a côtoyées. L'auteure a d'ailleurs complété son récit d'un appendice ajoutant des précisions sur une vingtaine d'entre eux.
Par contre, les lecteurs qui connaitraient un peu de mathématique ou d'informatique seront déçus que Catherine Dufour n'ait pas ajouté, elle en aurait été capable, un appendice détaillant davantage l'apport scientifique d'Ada, d'autant plus qu'il a été controversé. Certes, on a retrouvé des manuscrits attestant qu'Ada a effectivement rédigé de sa main un programme complexe, mais il semble la part d'originalité due à Ada ne soit pas si claire.
« Ada ou la beauté des nombres » est rédigé dans un style particulier: caustique et cynique, dans une langue parlée, avec un vocabulaire branché de réseaux sociaux. Cela donne au texte un côté dynamique et amusant qui, a priori, m'était assez sympathique. Mais sur la longueur, ce style m'a lassé et je dirais même qu'il m'a fallu quelques dizaines de pages pour accoutumer avant que ma lecture cesse d'en être ralentie. Néanmoins, je ne doute pas que ce style contemporain fera le bonheur d'autres lecteurs.
Malgré tout, je suis curieux de parfaire mon opinion sur Catherine Dufour en en lisant d'autres livres, en particulier « L'ivresse des providers ». Si vous avez d'autres suggestions, je suis preneur !
Note avec un peu de technique.
Au 19e siècle, pas de calculette pour donner facilement la valeur d'un cosinus ou d'un logarithme: il fallait consulter des tables. Mais ces tables, il fallait les avoir calculées. C'était un travail manuel, source d'erreurs comme on peut l'imaginer. Pour cela, on utilisait des approximations polynomiales des fonctions à calculer. Construire une table revenait donc à calculer des valeurs successives de polynômes. C'est ce que Babbage a voulu automatiser avec son premier calculateur, la « machine à différences », qui pouvait calculer des valeurs successives de polynômes en n'effectuant que des additions (voyez l'exemple dans l'article « Machine à différences » de Wikipedia). Par la suite, Babbage a conçu un calculateur bien plus évolué, la « machine analytique ». Disons d'emblée que ce calculateur n'a jamais été construit (en 2010, on a lancé le « Plan 28 », une souscription publique visant à récolter des fonds pour des recherches historiques visant à construire la machine).
Il existait déjà des machines programmables, par exemple le métier à tisser Jacquard. le « programme » se matérialisait par des plaquettes perforées. L'originalité de Babbage était de permettre à son calculateur de lire la pile de plaquettes perforées en faisant des retours en arrière, ou de sauter quelques plaquettes pour continuer l'exécution du programme plus loin. En d'autres mots, il permettait de programmer la répétition d'une séquence d'instructions ou le choix d'une séquence d'instructions à effectuer suivant une condition programmable. Babbage avait donc inventé les notions de « boucle » et de « branchement conditionnel ».
Ada a été chargée de traduire en anglais un article sur la machine de Babbage rédigé en français par le mathématicien italien Louis-Frédéric Ménabréa. Elle a complété sa traduction par des notes au contenu significatif. En particulier, dans sa « Note G », elle a décrit un « programme » complexe, comportant des boucles et des branchements conditionnels, pour calculer la suite de nombres de Bernoulli. Ce « programme » aurait pu être exécuté sur la machine analytique, si elle avait existé. Très probablement, ce programme-là est original; il semble que ce soit le premier programme « complexe » (et pas le premier programme tout court). Certains ont contesté qu'Ada en ait eu l'idée toute seule; on a cependant trouvé des manuscrits attestant qu'il est bien de sa main. Mais les concepts de boucle, de branchement et de programme ne sont pas dus à Ada. La personnalité d'Ada a probablement eu son importance dans le fait qu'on en ait fait une idole pionnière… Personnellement, j'ai plus de sympathie pour une idole informatique du 20e siècle: Grace Hopper (voyez la page de Wikipedia). On lui doit « C'est souvent plus facile de demander le pardon après, que la permission avant ».
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cecilit
  26 février 2021
Il y a des biographies, comme celle-ci, tellement vivantes, divertissantes qu'elles parviennent à vous intéresser à des sujets a priori loin, très loin et même à mille lieues de vos appétences ! Pari réussi pour Catherine Dufour, auteure à la plume truculente, pleine d'humour mais non moins sérieuse (ingénieure en informatique de formation, chargée de cours à Sciences Po, excusez du peu), qui nous fait découvrir avec verve le destin de cette femme exceptionnelle et peu connue.
Il faut dire que Mademoiselle Ada est un formidable sujet de roman. Née au sein d'une famille complètement dysfonctionnelle (inceste, viols et opiacés ne constituent pas un terreau propice à une vie heureuse) quoique talentueuse (son père, n'est pas moins que Lord Byron, l'un des plus grands poètes de langue anglaise, et sa mère, une lady passionnée de mathématiques ), la comtesse Ada Lovelace est une jeune fille sérieuse et très douée qui deviendra une pionnière de la science informatique.
Mais d'avoir grandi au milieu de ces monstres géniaux, dans un siècle mysogine où intelligence et féminité ne font pas la paire, Ada n'était pas douée pour le bonheur et n'a pas connu la postérité qu'elle aurait méritée de son vivant.
Très chouette biographie qui intéressera les plus nuls en informatique et, quel bonheur, de se perdre dans les brumes anglaises.
Merci à la Masse Critique et aux éditions le Livre de Poche pour cette savoureuse découverte.
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PartageTesPages
  18 février 2022
« de l'historique et de l'informatique ! »
La biographie est intéressante. L'auteure a effectué de nombreuses recherches pour cet ouvrage avec beaucoup de traductions. Un grand bravo pour ce travail minutieux.
Avant de recevoir ce livre, je n'avais jamais entendu parler de Lady Lovelace, et je ne savais encore moins qu'elle était la pionnière de l'informatique. Ce fût une lecture riche de connaissances.
J'ai beaucoup apprécié à sa lecture le fait que l'écrivaine aborde également le contexte historique de l'époque, celle de la première moitié du XIX ème siècle, notamment la place des femmes. « Elle voit ses élans comme des péchés, sûrement d'orgueil, et tâche de prendre le pas sur eux. » (p.25). Aussi, j'ai très aimé le chapitre « Après Ada ».
Un grand merci au Livre de Poche, je n'aurais pas fait partie du jury 2021, je ne l'aurai certainement jamais lu, merci pour cette découverte.
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Citations et extraits (18) Voir plus Ajouter une citation
BazaRBazaR   06 mars 2021
Chez les riches, la socialisation endogame n'est pas une option. Se voir, se revoir, mélanger les loisirs, les intérêts, les sangs, les biens et en exclure le reste de l'humanité, est la condition sine qua non pour appartenir à la bonne société. C'est un lobbying à vie. Fréquenter d'autres gens, c'est se commettre, déchoir, devenir un "déclassé".
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Charybde2Charybde2   23 octobre 2019
En ce 2 janvier 1815, le très célèbre Lord Byron, poète débauché et ruiné, épouse à Seaham Hall, dans le nord de l’Angleterre, la très sage Annabella Milbanke. Il la surnomme la « princesse des parallélogrammes », à cause de son goût pour les mathématiques, assez rare chez les riches ladies. Un an plus tard, dans le bel appartement londonien des Byron-Milbanke, une petite fille vient au monde : Ada. Dans la pièce à côté, Lord Byron, ivre d’opium et de brandy, tire au pistolet sur le peu de mobilier que les huissiers lui ont laissé. Annabella prend son bébé et va se réfugier chez ses parents. Les deux époux ne se reverront jamais.
Vingt-cinq ans plus tard, Ada Byron, épouse King et comtesse Lovelace, déjà mère de trois enfants, se lance dans l’étude des mathématiques. Elle se hisse en trois ans à un niveau suffisant pour apprécier le travail d’un inventeur génial : Charles Babbage. Celui-ci vient de mettre au point un énorme calculateur automatique. Ada se penche sur ces rouages complexes lorsqu’une intuition lui vient : et si, au lieu de ne manier que des chiffres, cet engin traitait aussi des symboles ? Elle met son intuition au propre : ce sera la fameuse « Note G », le premier programme informatique au monde.
Ni Ada ni Babbage ne sauront jamais à quel point ils ont été géniaux. Ada meurt jeune, aussi droguée et endettée que son père. Babbage s’enfonce lentement dans la solitude et l’amertume. C’est son fils Henry qui, conscient du génie de son père, fabrique certaines parties de son calculateur. Hélas, ces prototypes ne convainquent personne. Ils finissent au grenier.
En 1937, un physicien américain nommé Howard Aiken va faire un tour dans le grenier de Harvard. Il découvre un des prototypes laissés à l’abandon. Il propose à IBM de fabriquer une machine à partir de ces engrenages : Mark I. Celui-ci aura une nombreuse descendance : les ordinateurs. Tous nos ordinateurs.
En 1950, un mathématicien anglais nommé Alan Turing, celui qui a conceptualisé l’informatique et craqué le code des nazis, s’inspire des travaux d’Ada et baptise un de ses arguments scientifiques L’objection de Lady Lovelace.
Grace Hopper, une collègue d’Aiken, dit au sujet d’Ada : « C’est elle qui a écrit la première boucle. Je ne l’oublierai jamais. Aucun de nous ne l’oubliera jamais. » En 1978, le nouveau langage informatique du département de la Défense américain est nommé Ada. C’est le début de la reconnaissance. Ada Lovelace cesse, enfin, de n’être qu’une note de bas de page dans les biographies de son père.
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BazaRBazaR   04 mars 2021
Le succès de "Childe Harold" est immédiat et fracassant : "Je me réveillai un matin et me trouvait célèbre." Mais d'une célébrité dantesque, inégalée, et très à la Beatles : ces dames se jettent sur Byron, à sa tête, à ses pieds, dans son lit, lui écrivent des lettres de trente pages, l'appellent le "chéri bouclé", lui envoient des poils de pubis et le comparent à "un beau vase d'albâtre éclairé de l'intérieur".
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hysope62hysope62   13 mars 2021
Et je ne résiste pas à l'envie de parler de la ravissante étude menée par la biographe moderne Dorothy Stein dans l'appendice de sa biographie d'Ada, Ada Byron: la comète et le génie ( traduction étrange de Ada Byron, a Life and a Legacy, publiée en 1985) sur "la théorie de l'utérus migrateur" alors en vogue. Dit aussi " utérus sauteur", cet organe facétieux est réputé " doué d'une vie propre. " Bondissant d'un bord à l'autre de la cage thoracique, il y crée toutes sortes de désordres : engorgement des poumons, crise de foie, mal de dos, il piétine tout sur son passage. Il lui arrive même de remonter plus haut, embarrassant la gorge ou les yeux. Il importe donc de le remettre en place, soit en faisant du cheval ( qu'allez- vous supposer là? Simplement, le mouvement du cheval est réputé faire retomber l'utérus dans son emplacement naturel), soit en l'attirant vers une extrémité grâce à de bonnes odeurs, et en le repoussant de l'autre extrémité à l'aide de mauvaises. Maintenant que vous avez visualisé toutes ces ladies, un bouquet de violettes dans la cramouille, en train de sucer des crottes de lapin, notez que tout ceci est rigoureusement sic, et reprenons notre route au côté d'Ada.
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Floyd2408Floyd2408   23 avril 2022
Parlons donc un peu de « pédagogie noire », puisqu’il s’agit de ça. Harriet Martineau, une amie d ’Annabella, en résume très bien le principe : « tendresse et gaîté étaient alors considérées comme nocives pour les enfants. » La pédagogie noire se fonde sur deux axiomes : « si ça fait mal, c’est pour ton bien » et « si ça te fait du bien, c’est mal ». De plus en plus courue à mesure que le puritanisme du XIXe siècle se répand, la pédagogie noire est formalisée par Moritz Schreber, un contemporain d’ Ada, avant d’accéder à la célébrité grâce aux Malheurs de Sophie de la comtesse de Ségur et d’être finalement conceptualisée par la pédagogue Katharina Rutschky en 1977. Elle diffère de la simple maltraitance du fait qu’elle s’avance masquée derrière un large éventail de bonnes intentions. Ainsi, les outils de bondage infantile fabriqués par Schreber ont pour but avoué d’éviter aux enfants de développer une scoliose. C’est cette inventivité, cette manie du détail, aussi, qui signent la pédagogie noire. Ses adeptes font preuve d’une patience, d’une minutie et, pour tout dire, d’une attention aux moindres faits et gestes de l’enfant qui trahissent… beaucoup de choses, toutes malsaines. Je ne sais pas ce que ressent Annabella lorsqu’elle oblige Ada, cinq ans à l’époque, à demeurer allongée sur un banc sans bouger. Comme c’est mission impossible pour un marmot de cet âge, Ada bouge, au moins ses petits doigts. Alors, Annabella les ensache dans des étuis, puis elle enferme la gamine elle-même dans un cabinet noir. J’imagine que, dans ces moments-là, Annabella éprouve une puissante vague de satisfaction qu’elle s’empresse d’attribuer à la conscience du devoir bien rempli, les termes « jouissance sadique » n’ayant pas encore été inventés. Les enfants de Schreber sombreront dans la folie. Ada n’en sera pas loin. Et l’informaticien Jean-Paul Soyer de conclure, dans sa biographie d’ Ada : « Cette éducation donnait des adultes peu équilibrés.»
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Cette semaine, la librairie Point Virgule vous invite à explorer différents futurs avec une même idée en tête : la place de la solidarité. En effet, Nos futurs solidaires est un recueil de nouvelles de science-fiction qui explorent toutes à leur manière cette thématique. L'ouvrage a été réalisé sous la direction d'Ariel Kyrou dans le cadre du Laboratoire des solidarités, lui même placé sous l'égide de la Fondation Cognacq-Jay. Quatorze auteurs s'y succèdent pour présenter chacun une vision, mais aussi une histoire et une ambiance différentes : Vincent Borel, Sabrina Calvo, Chloé Chevalier, Philippe Curval, Catherine Dufour, Régis A. Jaulin, Sylvie Lainé, Li-Cam, Norbert Merjagnan, Ketty Steward, Anne Sophie Devriese, Audrey Pleynet, Leo Henry et Michael Roch.
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