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EAN : 9781020901478
Éditeur : Les liens qui libèrent (15/10/2014)

Note moyenne : 4.07/5 (sur 7 notes)
Résumé :
Et si la raison occidentale était devenue délirante ? Pourquoi sommes-nous à ce point désenchantés ? Et si le délire occidental qui a gagné le monde entier, était appelé, comme tout délire, à se fracasser contre le réel ? D'une part, parce que la toute-puissance et l'illimitation des prétentions humaines qu'il contient mettent toujours plus en péril les fragiles équilibres de la nature, nécessaires à la vie sur Terre. D'autre part, parce que ce délire altère considé... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (2) Ajouter une critique
Apoapo
  28 janvier 2021
Le délire occidental, c'est l'injonction cartésienne faite aux hommes de « se rendre comme maîtres et possesseurs de la nature ». La réalisation de cette injonction par le productivisme capitaliste (et marxiste-léniniste) moderne et postmoderne, outres les dégâts sur ladite nature que l'on observe désormais, a entraîné des malheurs dans les trois domaines principaux de la vie quotidienne humaine : le travail, le loisir, l'amour. Cet ouvrage complète donc la théorie philosophique de Dufour développée dans ses études précédentes par un complément presque sociologique.
Dans l'histoire de la philosophie occidentale, le travail a été toujours dévalorisé : le logos grec, prérogative des « eleutheros », ne pouvait se développer que grâce à l'économie esclavagiste fondée sur le labeur des « banausos ». Cette dévalorisation est entretenue jusque par Hannah Arendt. le tournant moderne des Lumières, néanmoins, en introduisant la démesure, généralise et rend « scientifique » l'aliénation du travail, à savoir la privation du travailleur de son oeuvre, dont l'importance psychanalytique est explorée. Sur le sujet de l'aliénation provoquée par le taylorisme, même Gramsci entretient un paradoxe et il vaudra mieux se référer à Simone Weil dans son : La Condition ouvrière. À l'objection que le taylorisme serait désormais dépassé, l'auteur répond qu'au contraire le productivisme n'a jamais été aussi puissant qu'avec le « lean management » ayant envahi l'ensemble de la société, et il fait appel notamment au concept d'« extorsion du consentement » du philosophe américain Michael Walzer, et à Günther Anders.
La postmodernité, surtout depuis la transformation du productivisme en consumérisme suite à la crise de 1929, provoque la confiscation de l'otium par le negotium, et une nouvelle aliénation par la dépendance libidinale à la marchandise fétichisée. Après une analyse du concept de loisir depuis l'antiquité, est démontré le passage du capitalisme répressif au capitalisme libidinal avec la rétrocession de jouissance, afin de créer une addiction à la consommation faisant appel aux pulsions et à leurs frustrations. Dans la désinhibition post-1968, on assiste à un « nouage inédit de l'égoïsme et de la grégarité » et enfin, par les technologies de l'information, à « l'insertion du travail dans le loisir ».
L'amour n'est pas exempté de cette métamorphose, dans laquelle il s'estompe au profit de l'érotisme et de la pornographie. Dans cette partie, le discours du philosophe est à mon avis le plus contestable, car il prend des tons presque homophobes, en utilisant de façon arbitraire un concept dû à Françoise Héritier : « l'inceste du second type ». Par une analogie hardie et non cautionnée par Héritier, Dufour introduit un troisième type d'inceste qu'il attribue à toute sexualité infertile, donc notamment homosexuelle et transsexuelle. Si le concept de phantasme est approfondi dans le contexte d'un certain filon psychanalytique (Miller) qui dénie la primauté ontologique de la nature (« Oublier la nature ») et donc du sexe au profit du « tout genre », s'il apparaît nécessaire de rétablir les fondements biologiques de la binarité mâle/femelle dans le cerveau limbique, si enfin les mécanismes addictifs (et mercantiles) de la pornographie sont opportunément rappelés, le discours presque homophobe se conclut de façon très inattendue par son inverse : sur la question d'actualité de la filiation des couples homoparentaux, Dufour défend la nécessité de la distinction (juridique) entre procréation et filiation, d'une manière presque identique à la préconisation d'Irène Théry en la matière, contenue dans son célèbre rapport parlementaire (qui n'est jamais cité) ! Nous sommes donc bel et bien d'accord, et il me semble assez inutile et grandement polémique d'avoir mobilisé le terme choquant d'inceste pour en arriver à une telle conclusion...

Cit. :
1. « Il s'agissait à l'origine de profiter du travail des esclaves pour être libre et penser, il s'est agi ensuite d'autre chose : non pas "penser plus pour être plus", mais simplement "avoir plus" (sans qu'il soit nécessaire pour autant de "penser plus", au contraire même) – ce qui s'est avéré possible en exploitant à outrance une énergie qui pouvait rapporter beaucoup plus qu'elle ne coûtait, la force de travail. Il s'est donc agi d'un détournement de projet. Dans ce détournement, ce qui était prohibé – la pléonexie de Platon ("avoir toujours plus") et la chrématistique d'Aristote (la passion de l'argent pour lui-même) – est devenu non seulement licite, mais recommandé. » (p. 65)
2. « L'homme est en effet un néotène, il naît prématuré, inachevé à la naissance. Et, comme il n'est pas finalisé pour occuper telle ou telle place dans le règne animal, il se retrouve privé de ces objets prescrits par le code. L'instinct de l'animal qui produit un besoin précis de ceci ou de cela s'est transformé chez l'homme en une pulsion aussi impérieuse qu'imprécise : l'homme est poussé, mais il ne sait pas vers quoi au juste. […] Or, ce désir, il faut le satisfaire dans les deux dimensions où il se manifeste : le désir qui le dirige vers des objets extérieurs et le désir qui revient sur le sujet lui-même. Ces deux désirs sont sujets à des satisfactions : globalement sexuelles ou libidinales pour les objets extérieurs, globalement narcissiques quand le désir revient sur le sujet. L'oeuvre se situe justement à la jonction des deux. Elle est ce qui donne un provisoire objet adéquat à cet homme contraint de se donner des objets de remplacement pour vivre et pour donner un sens à sa vie. » (p. 70)
3. « […] Nous pouvons avoir affaire à des "extorsions de consentement" [Michael Walzer] lors de la distribution de biens grâce à des contraintes diverses résultant d'une domination dans une sphère déterminée, sans que cela procède de l'intervention de la force. […] Or, nous sommes, avec l'exigence d'un engagement personnel du travailleur dans les finalités de l'entreprise, aussi total que possible, avec cette mobilisation du "capital humain" qui doit se montrer volontaire, dans ces échanges faussés qui résultent en fait d'une contrainte réelle plus ou moins cachée qui pourrait se formuler ainsi : "Tu n'auras pas de travail (ou te ne garderas pas ton travail) si tu ne montres pas constamment que tu adhères pleinement aux objectifs de l'entreprise." » (pp. 122-123)
4. « Nous venons de relever trois facteurs relatifs au travail permettant à l'actuel capitalisme de suivre sa finalité sans fin, produire toujours plus : la domination de plus en plus forte de la vie sociale par des algorithmes commandant la production qui décident pour les individus, la division du travail de plus en plus poussée et la demande d'adhésion inconditionnelle des individus aux objectifs de l'entreprise. Il est remarquable que les conséquences de ce triple mouvement aient été entrevues il y a plus de cinquante ans déjà par l'un des plus grands penseurs de la technique du XXe siècle, Günther Anders. Anders notait, dans L'Obsolescence de l'homme, que l'homme devient de plus en plus "aveugle à la finalité" du capitalisme industriel. » (p. 154)
5. « La gauche vient en France de se rallier à la politique de baisse du coût du travail (c'est le "pacte de responsabilité" annoncé par F. Hollande début 2014) sans jamais évoquer la hausse du coût du capital. le Centre lillois d'études et de recherches sociologiques et économiques […] a effectué […] une mesure de la rente financière indue – celle qui reste lorsqu'on a retranché des revenus financiers les coûts qui peuvent se justifier (risque entrepreneurial et coût d'administration). On obtient alors le coût ou plutôt le surcoût du capital. En 2011, il se montait en France, pour l'ensemble des sociétés non financières, à 94,7 milliards d'euros, ce qui donne un surcoût du capital compris entre 50 et 70% ! Cela signifie que les biens valant réellement 100 euros coûtent en pratique entre 150 et 170 euros par an aux entreprises du seul fait qu'elles doivent s'acquitter d'une rente prélevée par les financiers. A noter que ce surcoût n'était que 13,8% durant la période 1961-1981, c'est-à-dire avant la financiarisation à outrance de l'économie mondiale. » (note 1 p. 159)
6. « Les plus avisés d'entre ces capitalistes ont alors compris que ce qu'ils allaient perdre d'une main en rendant un peu de la jouissance confisquée, ils pouvaient largement le regagner de l'autre. Il suffisait, pour exploiter de manière industrielle le temps de loisir rétrocédé, d'inventer des activités marchandes qui l'occuperaient et l'investiraient. […] D'autant qu'ils avaient trouvé la condition indispensable pour que cela marche : que ces activités promettent de combler certaines appétences pulsionnelles autrefois réprimées au sein de ces populations. Et qu'elles tiennent, autant que faire se peut, leur promesse. La question du fétichisme de la marchandise, brillamment ouverte par Marx […], allait ainsi connaître de nouveaux et inédits développements, imprévisibles et en tout cas non prévus par ce dernier.
Du coup, l'otium a été envahi par le negotium. Et le loisir s'est trouvé saturé de marchandises, c'est-à-dire, pour l'essentiel, de leurres qu'il s'est agi de présenter comme répondant à des besoins impérieux, autrement dit à des pulsions qu'il n'y eut plus besoin de réprimer, mais au contraire d'exalter. le capitalisme, de répressif qu'il était, devenait libidinal. » (pp. 196-197)
7. « L'heure ne semble donc plus au seul sujet freudien, ce névrosé qui obéissait à la loi, qui refoulait ses désirs et qui, lorsqu'il les assouvissait, avait un peu trop tendance à souffrir de culpabilité. La consommation généralisée mise en place sous l'égide d'un freudisme de marché appliqué à débusquer ces désirs cachés a finalement produit un sujet de moins en moins porté à la culpabilité à mesure même qu'il consommait et, donc, transgressait davantage. L'apparition de ce nouveau sujet (plus deleuzien que freudien) correspond au passage de la modernité à la postmodernité. Avec ce nouveau sujet, la transgression devient la norme. Les spin doctors comprirent alors très vite que jouer le jeu des identités floues (schizées, divisées, multiples, mouvantes, "trans") pouvait s'avérer décisif. Rien de mieux, en effet, qu'un univers de loisir intégralement investi par des marchandises en constant renouvellement pour promettre l'accès à ce nouveau monde nomade.
[…]
Cet avenir (celui de la mondialisation ultralibérale libérée des pouvoirs étatiques locaux) correspond aussi à un retour imaginaire à un état antérieur de l'humanité, au monde "bienheureux" d'avant la révolution néolithique qui avait vu la victoire de l'agriculteur-éleveur, soucieux de frontières et de pouvoir, sur le chasseur-cueilleur hédoniste, voyageant au gré des circonstances. Cet imaginaire porte avec lui une véritable révolution culturelle : il se présente comme une promesse de retour païen au paradis perdu du nomadisme et du polythéisme contre l'État, le monothéisme et la partition travail/loisir. Ce qui fait intégralement partie de l'utopie libérale d'aujourd'hui. » (pp. 203-205)
8. « […] Il faut agir pour la distinction de la procréation et la filiation, qu'il faut inscrire dans l'état civil des individus dès leur enfance, c'est-à-dire dans la loi. Cela pourrait donner aux enfants de ces couples [homosexuels] quelques repères (des re-pères, en l'occurrence, et même des re-mères) et leur éviter de sombrer dans certain délire ou de se penser, "l'âme languissante", comme une somme "d'artifices et d'impostures, c'est-à-dire rien d'authentique". » (p. 292)
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Guz
  09 août 2018
LE DÉLIRE OCCIDENTAL et ses effets actuels dans la vie quotidienne : travail, loisir, amour – Dany-Robert DUFOUR – Les Liens qui Libèrent
L'auteur, professeur des universités et directeur de programme au Collège International de Philosophie, nous livre cet essai très docte et documenté qui porte en épigraphe un extrait du discours de Robert F. Kennedy, prononcé le 18 mars 1968 à l'Université de Kansas « … le PIB ne tient pas compte de la santé de nos enfants, de la qualité de leur instruction, ni de la gaité de leurs jeux. Il ne mesure pas la beauté de notre poésie … En un mot ; le PIB mesure tout, sauf ce qui fait que la vie vaut la peine d'être vécue ».
Et le livre débute en posant la question : « Pourquoi sommes-nous si désenchantés ? ».
Ensuite l'auteur nous explique d'une manière très structurée le programme commun avancé par Bacon et Descartes : l'homme doit maitriser la nature. Il explique également la responsabilité toute particulière de l'Europe « puisque c'est d'elle qu'est parti ce programme avant de gagner l'Amérique du Nord, l'Asie ensuite, puis le reste du monde, sans oublier, aujourd'hui le continent noir, l'Afrique. le décalage temporel dans l'application de ce programme explique pourquoi il n'est pas identiquement perçu dans chaque région de la planète ».
Bacon et Descartes avaient-ils l'idée du prix que nous aurions à payer ?
Ce prix, le livre nous l'expose : dans l'ordre, l'organisation actuelle du travail et LA MARCHANDISATION de nos loisirs et de notre vie amoureuse.
Dans la partie « travail » il y a des passages très éclairants sur l'organisation du travail soviétique d'abord et stalinienne ensuite qui n'ont fait qu'adopter « taylorisme et fordisme » chers aux américains !
L'auteur veut-il simplement nous signaler qu'avec des méthodes empruntées aux capitalistes il n'est pas étonnant que le système économique soviétique n'ait pas réussi à procurer les merveilles qu'il avait promises ?
Après avoir dressé le tableau très noir de notre vie actuelle, le livre propose en guise de conclusion : « Et si on arrêtait (un peu) le progrès, ce pourrait être un grand progrès ».
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Citations et extraits (6) Voir plus Ajouter une citation
enkidu_enkidu_   07 mars 2018
37. (...) si l’utilisation permanente du chronomètre a suffi à faire d’une technique fruste une supposée science, c’est probablement parce que le chronomètre, et son ancêtre l’horloge, bénéficiaient depuis longtemps d’une représentation très favorable dans l’imaginaire social occidental. Et, de fait, le comptage exact du temps remonte au Moyen Âge, vers 1330, au moment de l’invention de l’horloge mécanique à poids venue remplacer la clepsydre (horloge à eau), imprécise et soumise aux conditions atmosphériques (sécheresse, gel…).

Non seulement la manière de percevoir le temps allait radicalement changer, mais, comme l’explique Jacques Le Goff dans La Civilisation de l’Occident médiéval, les activités humaines allaient devoir se soumettre de plus en plus strictement aux exigences de l’horloge. En effet, le temps circulaire du calendrier liturgique, le temps linéaire des histoires et des récits, le temps des travaux et des jours, le temps des saisons, tous ces temps différents, allaient devoir s’aligner sur un seul et même temps divisible en parties égales et mécaniquement mesurables, celui des horloges. La notion d’« heure » allait elle-même profondément changer. Avant, l’heure était en quelque sorte variable : il y avait, quelle que soit la saison, douze heures pour la nuit et douze heures pour le jour. En hiver donc, l’« heure diurne » était plus courte qu’en été et l’« heure nocturne » plus longue qu’en été. Avec la machine à mesurer le temps, cette sorte de respiration interne des heures est devenue obsolète. C’est ainsi que vers 1400 fut institué le système moderne des « heures égales ».

Déjà, dans Technique et Civilisation (1934), Lewis Mumford affirmait que l’horloge constituait un bien meilleur point de départ que la machine à vapeur pour comprendre la révolution industrielle à venir : non seulement parce que la fabrication des horloges est devenue l’industrie à partir de laquelle les hommes ont appris comment fabriquer des machines, toutes sortes de machines, mais surtout parce qu’elle a été la première machine automatique qui ait pris une importance significative dans la vie des humains, en la transformant profondément.

On peut comprendre ces transformations en lisant le remarquable livre, à mi-chemin entre essai et science-fiction, de l’historien des sciences Pierre Thuillier, La Grande Implosion. Rapport sur l’effondrement de l’Occident – titre prémonitoire s’il en est. Il montre qu’à cette transformation du temps en quantité pure correspondent les débuts du règne du marchand. Cet homme quantitatif par excellence a en effet tout de suite compris que l’horloge l’aiderait à gérer plus efficacement ses affaires, à mieux utiliser son temps et celui des autres. C’est pourquoi les bourgeois d’alors organisèrent très tôt un véritable culte du temps mécanique en installant une imposante horloge partout visible au plus haut du beffroi de leur hôtel de ville.
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enkidu_enkidu_   07 mars 2018
4. (...) il ne faut pas oublier que l’idée de cette exploitation totale et méthodique du monde est partie d’Europe il y a maintenant près de quatre siècles. Ce n’est pas d’un Yanomami, d’un Inuit, d’un Bantou, d’un Sré, d’un Pygmée, d’un Han, d’un ismaélite ou autre qu’est partie cette idée, c’est d’un dénommé René Descartes. Le chevalier Des Cartes, qui vivait dans les Provinces-Unies des Pays-Bas, lieu de développement du premier capitalisme, a en effet su parfaitement exprimer l’esprit conquérant de son temps.
(...)
Tout est dit dans ce court extrait de la partie conclusive du Discours de la Méthode. 1 ° Il faut passer d’une philosophie spéculative à une philosophie pratique permettant d’agir sur le monde, ce qui implique la fin de la « théorie » au sens grec de theorein (littéralement « contempler »), c’est-à-dire la fin de la vita contemplativa, au seul profit de praxis impliquant comme telles un agir. 2 ° Ceci permettra la création d’une infinité d’artifices permettant à chacun de jouir sans peine. 3 ° Ceci apportera la grande santé et le développement de l’esprit.
(...)
Ce programme commun Bacon / Descartes de maîtrise de la nature a manifestement constitué un turning point dans l’aventure humaine.

Descartes a rétrospectivement raison : partout où il a été appliqué et partout où il est encore aujourd’hui appliqué (sur les anciennes terres des Yanomamis, des Inuits, des Bantous, des Srés, des Pygmées, des Hans, des ismaélites et des autres anciens peuples), les moyens d’action sur le monde sont passés du mode incantatoire au mode opératoire, des objets les plus divers sont apparus apportant certaines satisfactions nouvelles, la santé et l’esprit se sont globalement développées. Mais Descartes a simplement oublié de mentionner le prix à payer pour ces bienfaits. Il est exorbitant. L’arraisonnement du monde (Gestell pour emprunter le langage de Heidegger) implique sa destruction. Il manque donc un point quatre à l’exposé cartésien. Un propos tel qu’il aurait risqué, s’il avait été développé, de faire réfléchir à deux, voire à trois ou même à quatre fois, avant que l’Europe ne s’y engage tête baissée.
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enkidu_enkidu_   07 mars 2018
47.

L’analyse de Gramsci, très éclairante sur le taylorisme, le fordisme et les transformations de la société américaine, pose cependant un problème. Il postule en effet, et c’est là une constante chez lui, qu’aux pires instants du travail aliéné,

l’ouvrier […] reste un homme et même […] pendant le travail, il pense davantage ou, en tout cas, il a bien plus de possibilités de penser […]. Et non seulement il pense, mais le fait qu’il n’ait pas de satisfactions immédiates par le travail et qu’il comprenne qu’on veut le réduire à un « gorille dressé » peut l’amener à produire des pensées peu conformistes 93.

Il y a dans ce trait de pensée un véritable « paradoxe gramscien » que l’on pourrait exprimer ainsi : la coercition extrême devient en quelque sorte l’occasion, si ce n’est la condition, de la pensée la plus vive. On retrouve là un trait que Gramsci a beaucoup développé aux cours des années de prison : la contrainte peut paradoxalement produire des effets de civilisation. On pourrait rapprocher ce raisonnement gramscien de l’analyse que Freud conduit, à peu près à la même époque, dans Malaise dans la civilisation, puisque la civilisation apparaît comme le résultat d’une répression pulsionnelle. À une différence notable près cependant. Freud considère la répression nécessaire de pulsions excessives, notamment celles relatives à l’inceste, ce qui permet la succession des générations et, de là, la civilisation. Gramsci considère des surrépressions dues à l’exploitation industrielle, qui, elles, ne sont pas nécessaires pour que la civilisation suive son cours.
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LaumnessLaumness   12 août 2018
Ce qui va dans le sens d’un véritable progrès serait ce qui lutte contre l’obsolescence de l’homme, contre ce faux progrès qui tend à rendre l’homme superflu. Il faut en somme que l’homme revienne dans le monde, de manière à en redevenir le gardien plutôt que le maître tyrannique qui en use et abuse à sa guise, au risque même de ruiner ses propres conditions de vie et de survie et de se retrouver pris, comme l’apprenti sorcier, à son propre piège. Tout ce qui va en ce sens serait alors décomptable comme progrès effectif et le reste comme menace belliqueuse. Il ne faut jamais oublier, surtout lorsqu’on critique la technologie, que la technique est de toujours, avec les récits et les grammaires, une des composantes majeures de la culture, apanage de l’homme. C’est pourquoi il faut, pour retrouver un rapport pérenne au monde, qu’elle soit sous contrôle afin qu’elle ne devienne ni technologie, ni technocratie, comme telles aveugles. Soit tout ce qui entraîne la destruction des savoir-faire et des savoir-vivre, la déchéance physique, psychique et sociale des individus, la marchandisation progressive mais totale du monde (un jour, il faudra payer l’air qu’on respire), des accidents industriels toujours plus monstrueux, des pollutions massives, des menaces directes contre la vie et sa diversité et même la fin de l’amour et l’altération du loisir.
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SirrahSirrah   03 février 2017
Le salariat se présente en effet comme une sorte de contrat: en échange d'un certains nombres d'heures de travail, on peut acquérir des droits sociaux.
Le salariat traduit le passage du sevrage à une servitude. Il y a servitude car le travail reste généralement aliéné (c'est l'employeur qui décide des formes et du contenu de ce travail), mais cette aliénation donne cependant des droits.
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Vidéo de Dany-Robert Dufour
Cercle Aristote - 23 janv. 2020 Dany Robert Dufour : Une histoire souterraine du capitalisme
Nous avons eu l'honneur de recevoir le philosophe Dany Robert-Dufour pour échanger sur son dernier ouvrage Baise ton prochain...Une histoire souterraine du capitalisme.
Cet essai résulte d'une sidération. Celle qui m'a saisi lorsque je suis tombé sur un écrit aujourd'hui oublié, Recherches sur l'origine de la vertu morale de Bernard de Mandeville. C'est en 1714, à l'aube de la première révolution industrielle, que Mandeville, philosophe et médecin, a publié ce libelle sulfureux, en complément de sa fameuse Fable des abeilles. Cet écrit est le logiciel caché du capitalisme car ses idées ont infusé toute la pensée économique libérale moderne, d'Adam Smith à Friedrich Hayek.
Fini l'amour du prochain ! Il faut confier le destin du monde aux "pires d'entre les hommes" (les pervers), ceux qui veulent toujours plus, quels que soient les moyens à employer. Eux seuls sauront faire en sorte que la richesse s'accroisse et ruisselle ensuite sur le reste des hommes. Et c'est là le véritable plan de Dieu dont il résultera un quasi-paradis sur terre. Pour ce faire, Mandeville a élaboré un art de gouverner - flatter les uns, stigmatiser les autres - qui se révélera bien plus retors et plus efficace que celui de Machiavel, parce que fondé sur l'instauration d'un nouveau régime, la libération des pulsions. On comprend pourquoi Mandeville fut de son vivant surnommé Man Devil (l'homme du Diable) et pourquoi son paradis ressemble à l'enfer.
Trois siècles plus tard, il s'avère qu'aucune autre idée n'a autant transformé le monde. Nous sommes globalement plus riches. À ceci près que le ruissellement aurait tendance à couler à l'envers : les 1 % d'individus les plus riches possèdent désormais autant que les 99 % restants. Mais on commence à comprendre le coût de ce pacte faustien : la destruction du monde. Peut-on encore obvier à ce devenir ?
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