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EAN : 9782021166866
364 pages
Éditeur : Seuil (06/03/2014)

Note moyenne : 3/5 (sur 2 notes)
Résumé :
Fruit d'une enquête d'une dizaine d'années dans une commune du Rwanda, cette histoire "à la loupe" reconstitue, à travers ses lieux, ses acteurs et ses rescapés, l'exécution à l'échelle locale du dernier génocide du XXe siècle, concentré sur quelques mois (d'avril à mi-juillet 1994), et révèle la très grande proximité géographique, sociale, familiale des bourreaux et de leurs victimes. Nourri des témoignages aux procès, ceux des survivants, des tueurs et des témoins... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (2) Ajouter une critique
YvesParis
  29 avril 2014
Le Seuil a réussi un joli « coup » éditorial en publiant à la veille du vingtième anniversaire du génocide de 1994 la thèse soutenue l'an passé par Hélène Dumas à l'EHESS.
Elle ne traite pas de la question de la responsabilité du génocide, refusant de prendre parti dans la querelle qui oppose grosso modo ceux qui, derrière Patrick Saint-Exupéry (et Paul Kagamé), en font porter le poids à la France à ceux qui, derrière Pierre Péan, entendent l'en exonérer.
Représentante d'une nouvelle génération d'historiens qui n'avait pas encore atteint l'âge adulte à l'époque du génocide, elle n'est pas l'otage des controverses dans lesquelles ses aînés, tels Jean-Pierre Chrétien ou Gérard Prunier, sont englués depuis vingt ans. Sans être africaniste de formation, elle intègre le génocide rwandais dans la perspective plus large des violences de masses contemporaines comme le souligne l'historien de la Première guerre mondiale Stéphane Audoin-Rouzeau qui a dirigé sa thèse et préfacé l'ouvrage qui en est issu.
Hélène Dumas se revendique de la microstoria, de ce courant historique attaché aux lieux, aux acteurs et aux faits. Pratiquant l'histoire « au ras du sol » , elle ambitionne de présenter « une modulation locale de la grande histoire » en auscultant une commune « ordinaire », une « colline entre mille » , située à une dizaine de kilomètres au nord de Kigali. C'est le sens du jeu de miroirs où se reflètent le titre de son livre – qui renvoie au célèbre Village des « cannibales » d'Alain Corbin – et son sous-titre. On pourrait pinailler, invoquer le fait qu'il n'existe pas de « village » au Rwanda et regretter qu'Hélène Dumas n'ait pas repris purement et simplement le titre de sa thèse : « Juger le génocide sur les collines ». Mais ce titre aurait été trop réducteur, qui aurait limité l'exposé à la présentation d'un processus judiciaire.
Sans doute, pendant cinq ans, l'auteur a-t-elle suivi les audiences des tribunaux gacaca, cette forme de justice communautaire destinée à juger les « petits » criminels. Mais ce qui l'intéresse n'est pas la procédure judiciaire, aussi innovante soit-elle . Ces procès d'un style particulier, qui se déroulent sur les lieux mêmes des crimes qu'ils jugent et dont les juges en ont été les témoins directs voire les victimes, sont pour elle la « porte d'entrée » (p. VI) vers le génocide qu'elle appréhende avec les outils de l'anthropologie historique. Ces procès rejouent le génocide, caractérisé par « l'intimité sociale voire affective » qui unit ses acteurs.
Telle est la principale caractéristique du « génocide de proximité » rwandais : des voisins se sont entretués. Tel est son principal mystère : comment cette vicinalité pacifique s'est-elle retournée ? Hélène Dumas cherche la réponse à cette question dans l'histoire rwandaise, à partir de la guerre qui éclate en 1990 avec les premières offensives depuis l'Ouganda du Front patriotique rwandais (FPR). C'est à partir de cette date que les imaginaires se construisent, transformant les Tutsi en inyenzi, en « cafards » qui infiltrent le territoire la nuit et qu'il faut exterminer. C'est à partir de cette date aussi que se met en place un programme d'autodéfense « civile » avec distribution d'armes dans les communes et militarisation de la population.
Pour autant, le méticuleux travail de terrain auquel s'est livré Hélène Dumas lui évite le piège de la téléologie. Si la guerre a rendu possible le génocide à partir de 1990, elle ne l'a pas pour autant rendu inévitable. L'approche anthropologique révèle « l'autonomie meurtrière des voisins » (p. 301) dont ne rend compte ni les clichés de l'obéissance passive, ni ceux de la fureur désordonnée. Elle éclaire au contraire l'irréductible responsabilité des tueurs, « petits » et « grands », dans les actes commis à l'égard de leurs voisins, de leurs neveux, de leurs coreligionnaires.
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de
  30 avril 2014
La construction de la et du proche en ennemi-e, en animal, à exterminer
Comme le rappelle Stéphane Audouin-Pouzeau dans sa préface : « Il y a vingt ans, entre le 7 avril et le début du mois de juillet 1994, huit cent mille à un million de Tutsi rwandais sont morts assassinés. Assassinés parce qu'ils étaient tutsi et, pour la plupart, assassinés dès les toutes premières semaines du génocide tant furent grandes l'efficacité et l'imagination meurtrières des tueurs. A l'issue des trois mois de l'immense massacre, on ne comptait que trois cent mille survivants ». le préfacier parle, entre autres, de « déficit cognitif de grande ampleur », de l'étrange terminologie de « génocide rwandais » qui escamote et les victimes et les assassins, des questionnements sur les politiques de l'État français, des « formes rampantes de négationnisme », de « radicalité meurtrière intrinsèque », de « massacre sans exemple, sans précédent, sans équivalence », des tribunaux « gacaca », des voisin-es devenu-es assassins (« le mystère de cette vicinité retournée pour mieux tuer »). Il termine par « un tel livre explique ce qui ne peut tout à fait se comprendre ; il fait comprendre ce qui ne peut tout à fait s'expliquer ».
Expliquer les contextes ne suffit pas. Il faut aussi approcher les faits au quotidien, les massacres par les voisins, le « génocide de proximité », comprendre les formes sociales construites de la haine, de l'animalisation de l'autre, de la désintégration des barrières morales. « La violence atteint l'intimité des liens sociaux et affectifs ; elle se déploie dans les lieux sacrés, comme les églises et les temples ; elle engendre des pratiques de cruautés inouïes, au sens plain du terme ».
Analyser les logiques meurtrières, la radicalité des massacres du printemps 1994, lire conjointement la guerre et les tueries, « l'enjeu de cette enquête est de saisir, à l'échelle d'une commune, les dynamiques d'exécutions des tueries qui pourraient revêtir quelque valeur d'exemplarité pour une histoire plus globale du génocide : il s'agit de présenter une « modulation locale de la grande histoire ». »
L'auteure précise : « Shyorongi permet de penser l'interrelation entre guerre et génocide, mais aussi l'inscription des massacres au sein des voisinages, le rôle des miliciens ou encore l'implication des « intellectuels », dévoilant tout le spectre des acteurs et de leurs adaptations différenciées au nouveau contexte ouvert par le déclenchement de l'extermination ».
Le livre repose sur les matériaux issus des audiences gacaca, forme particulière de procès, permettant, entre autres, la libération des paroles ou du savoir commun. L'auteure insiste sur l'importance des mots, de la gestuelle, de la langue.
Dans la dernière partie de l'introduction, « Les discours et les pratiques reconstitués », Hélène Dumas pose des questions et trace des pistes de réflexion essentielles, dont : « comment le proche devient-il un ennemi, un animal, un gibier, une ordure ? », « Les tueurs ne demeurent pas extérieurs à la construction idéologique d'un « monde d'ennemis » satanisés, animalisés, « chosifiés ». », « les souffrances raffinées qui furent infligés aux victimes étaient chargées de sens », le « retournement féroce du voisinage », la place de la topographie, de l'espace…
Sommaire :
Chapitre I : Repérer
Chapitre II : Voisiner
Chapitre III : Ordonner
Chapitre IV : Tuer ses voisins
La lecture du livre est éprouvante, non à cause des analyses, mais de la violence même des actes, des paroles… Elle reste cependant nécessaire pour comprendre ce qui n'est pas une « lointaine barbarie » mais bien un fait social inscrit « dans notre contemporain ». Comment ne pas revenir sur une phrase de Grégoire Chamayou, sur les contradictions de la civilisation, du contemporain « En posant l'extériorité de la barbarie à la civilisation sur le mode d'un évolutionnisme horloger, on s'empêche en fait de saisir ce que la barbarie peut avoir de contemporain, la façon dont elle peut continuer d'habiter la "civilisation" même comme sa condition cachée. » (Grégoire Chamayou : Les chasses à l'homme, La fabrique 2010)
Je souligne la question des temporalités individuelles dans les descriptions du génocide. Deux phrases de l'auteure me semblent particulièrement significatives :
« Loin d'apparaître comme une difficulté insurmontable, la confusion chronologique, pour peu qu'on la prenne au sérieux, révèle des éléments essentiels de l'histoire du génocide, notamment son inscription dans la profondeur de l'intimité sociale »
« Mais, loin d'inscrire les violences du passé dans une perspective téléologique, les récits font au contraire ressortir la singularité radicale du génocide, précisément marquée par le retournement des liens anciens »
Parmi les multiples points traités, je n'en indique que quelques uns.
L'auteure parle de « géographie de la disparition », de l'éradication de l'espace antérieur. Une dimension qui existe aussi dans d'autres processus historiques, comme, par exemple, l'expulsion des palestinien-ne-s de leurs maisons, terrains, villages par l'armée d'Israël en 1948. Il s'agit d'effacer les lieux, les noms, d'acter un « impossible » retour.
Hélène Dumas montre comment « l'expérience des tueries est venue recouvrir la totalités des autobiographies ». Elle revient sur la sociabilité, les échanges « la bière, les vaches et les mariages », la « hiérarchisation raciale de la société rwandaise par le discours missionnaire catholique et colonial ». Elle analyse « la construction d'un antagonisme d'ordre quasiment civilisationnel et la porosité des frontières entre les mondes civils et militaire », l'utilisation des imaginaires religieux, les réécritures du passé, les processus d'homogénéisation de l'hostilité…
L'auteure décrit « la présence de l'État au coeur des massacres », le rôle de « l'autodéfense » civile, les formes de porosités entre civils et militaires, les clivages de classe, le génocide comme « guerre totale », la punition des « traîtres », les nouveaux centres de pouvoir, la participation des femmes aux violences, dont des violences sexuelles. Elle analyse particulièrement l'inversion des valeurs, « l'univers mental victimaire qui avait servi à justifier le génocide », la proximité extrême entre bourreaux et victimes, le « tuer dans l'intimité du voisinage », « l'autonomie meurtrière des voisins », l'atteinte radicale à la filiation.
Sans oublier, le sentiment d'une « menace toujours présente de l'anéantissement » et la question : « pourquoi ? ».
Lien : https://entreleslignesentrel..
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Citations et extraits (5) Ajouter une citation
dede   30 avril 2014
La violence atteint l’intimité des liens sociaux et affectifs ; elle se déploie dans les lieux sacrés, comme les églises et les temples ; elle engendre des pratiques de cruautés inouïes, au sens plain du terme
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dede   30 avril 2014
Mais, loin d’inscrire les violences du passé dans une perspective téléologique, les récits font au contraire ressortir la singularité radicale du génocide, précisément marquée par le retournement des liens anciens
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dede   30 avril 2014
Shyorongi permet de penser l’interrelation entre guerre et génocide, mais aussi l’inscription des massacres au sein des voisinages, le rôle des miliciens ou encore l’implication des « intellectuels », dévoilant tout le spectre des acteurs et de leurs adaptations différenciées au nouveau contexte ouvert par le déclenchement de l’extermination
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dede   30 avril 2014
Loin d’apparaître comme une difficulté insurmontable, la confusion chronologique, pour peu qu’on la prenne au sérieux, révèle des éléments essentiels de l’histoire du génocide, notamment son inscription dans la profondeur de l’intimité sociale
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MaliseMalise   23 février 2020
Impossible de comprendre l'idéalisation du passé sans considérer la façon dont les acteurs perçoivent leur condition présente, décrite comme le produit de l'histoire du génocide.
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