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EAN : 9782070362608
375 pages
Éditeur : Gallimard (30/11/-1)

Note moyenne : 3.92/5 (sur 125 notes)
Résumé :
" Certains critiques m'avaient détourné de lire "Au bon beurre", laissant entendre qu'il existait, entre Jean Dutourd et le couple immonde qu'il a peint, une obscure connivence. Or, à mesure que, ces jours-ci j'avançais dans le livre, j'éprouvais un sentiment de délivrance : enfin me disais-je, tout de même, cela aura été dit. Ce couple à qui, plus ou moins, nous aurons eu tous affaire, pendant quatre ans, le voilà dénoncé, exposé sur un pilori qui désormais dominer... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (24) Voir plus Ajouter une critique
kateginger63
  29 août 2019
♥ COUP DE COEUR ♥
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Comment bien gagner sa vie durant la 2nde guerre mondiale ou On peut avoir le beurre ET l'argent du beurre....
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Enfant et puis adolescente, j'ai plusieurs fois visionné avec une grande délectation ce téléfilm français des années 80. Très populaire, il racontait le quotidien d'un couple exécrable de crémiers parisiens durant l'Occupation. Il me revient des images, telles la discussion venimeuse de deux clients, le vol du fromage par la jeune Cosette, les crémiers se moquant du soldat allemand, la jeune fille lisant devant la caisse...
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Je ne savais même pas que "Au bon beurre" est avant tout un roman écrit par un académicien. Aussi quel bonheur (et frénésie) n'ai-je pas eu en le trouvant dans une boîte à lire ! (bonne pêche hein!).
Et quelle lecture avide et ravie mes amis! Pour moi, ce récit sublime mes souvenirs télévisuels. (ce téléfilm est très fidèle au texte).
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J'ai été éblouie par le talent de conteur, de la plume si belle de Jean Dutourd. Avec quelle dérision et cynisme il dépeint une famille lambda profiteuse du système (ici la période sinistre de l'Occupation à Paris durant la seconde guerre mondiale).
Un comportement odieux, abject et dénué de morale est ici conté avec une verve peu commune. Un peu d'humour aussi pour alléger l'atmosphère.
Je pense que l'auteur a voulu rendre hommage à Victor Hugo avec les Thénardier, vils personnages , faisant écho aux Poissonard, crémiers mercantiles et vachards.
Des profiteurs retournant leur veste (un jour le Maréchal, le lendemain De Gaulle), faisant du beurre bien gras sur les pauvres clients.
Durant dix années de vaches maigres, eux, s'enrichissent vaillamment , sentant le vent tourner, font de la délation, s'imposent au marché noir, filoutent tout ce qu'ils peuvent. Bref, vous l'aurez compris , des raclures de première classe!
Et à côté d'eux, il y a Léon, le jeune soldat honnête. Voisin de quartier un peu naïf et droit dans ses bottes. A celui-là, on lui souhaite tout le bonheur.
Mais si tout marchait comme sur des roulettes, il n'y aurait pas besoin d'écrire un roman, hein!
Les Poissonnard ont la conscience tranquille des "héros de guerre" (flûte alors, j'avais vraiment envie qu'ils se repentent et perdent tous leurs lingots d'or) tandis que Léon galère et perd un peu plus d'assurance chaque jour.
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Un roman que je recommande à tous ceux qui aimeraient se délecter d'une tranche de noirceur d'âme. On notera quand même le courage qu'il a fallu à l'auteur pour oser le publier aussi proche de la Libération (les langues allaient bon train).
Quels beaux portraits d'ordure humaine quand même! (la distanciation du narrateur permet les situations grotesques et ainsi se placer en tant qu'observateur privilégié).
Ca choque, c'est cru, c'est immonde, mais alors c'est bon comme du bon beurre !!!
*
PS: je m'en vais visionner pour la énième fois le téléfilm éponyme d'Edouard Molinaro
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Deleatur
  30 août 2018
Longtemps, Jean Dutourd n'a été pour moi que l'auteur de chroniques publiées dans la presse, chroniques que je trouvais invariablement pontifiantes et réactionnaires. Autant dire que me plonger dans l'un de ses romans n'allait vraiment pas de soi.
Pourtant, après un été marqué par de médiocres lectures que je ne prendrai pas la peine d'évoquer ici, Au Bon Beurre m'est tombé entre les mains. Je n'en connaissais jusqu'alors que la réputation, et il me semble bien avoir vu jadis l'adaptation télévisée d'Edouard Molinaro.
L'histoire retrace dix ans de la vie des époux Poissonard, crémiers de la rue Pandolphe à Paris, depuis la débâcle militaire de 1940 jusqu'au début de 1950. Aussi ingénieux que dénués de toute morale, les Poissonard ne tardent pas à comprendre que l'Occupation et ses difficultés représentent pour eux la possibilité d'un enrichissement inespéré. L'amour de l'argent remplit toute leur vie. Il ne les fait reculer devant aucune compromission, depuis les premières combines improvisées jusqu'au marché noir érigé en système, en passant par toutes les escroqueries imaginables, un opportunisme à toute épreuve et quelques délations pour faire bonne mesure. C'est drôle, très cruel, et d'un cynisme décapant. J'ai été étonné d'apprendre dans la préface que Dutourd avait été soupçonné, lors de la parution de son livre, de nourrir une secrète sympathie pour son couple de personnages. Il est vrai qu'à l'époque (1952), le sujet était encore tout frais dans les mémoires, et sans doute assez dérangeant. Aujourd'hui, il me semble que les doutes sont dissipés de ce côté-là: les Poissonard ne font qu'aller crescendo dans l'abjection la plus époustouflante. La joie de l'auteur se sent à chaque page, mais cette jubilation du conteur à dépeindre la noirceur d'âme ne s'accompagne d'aucune complaisance. En ce sens, Dutourd peut se targuer d'avoir magistralement réussi à créer des personnages qui dépassent le cadre de son roman pour incarner un des archétypes possibles de l'ordure humaine.
Je ne soutiendrai pas qu'Au Bon Beurre constitue un chef d'oeuvre de la littérature du XXème siècle. Les procédés y sont parfois trop appuyés, et certaines ficelles un peu grosses. La distanciation extrême du narrateur se montre très datée, avec un petit ton "sacha guitresque" qui peut crisper. Ces menus défauts n'ont pas suffi cependant à me gâcher mon plaisir de lecture. Dutourd possède au plus haut point l'humour corrosif du misanthrope, et a un incontestable talent pour saisir le grotesque accablant d'une situation ou d'un personnage.
Les Poissonard, toutefois, ne sont pas seuls à faire les frais de sa plume, et c'est peut-être la véritable origine des critiques lors de la sortie de son roman. Car on ne croise pas au long du livre que des profiteurs de guerre, des collabos de quartier ou des pétainistes bas du front: il y a aussi des résistants, et force est de constater que ces personnages-là ne sont guère plus héroiques que les autres, entre la ménagère crypto-gaulliste qui avance sans rire les arguments les plus absurdes pour prédire la défaite de l'Allemagne, ou le haut fonctionnaire qui a appris dans les allées du pouvoir à quel moment exact il faut retourner sa veste, sans oublier les FFI de la 25ème heure qui fleurissent sur les barricades d'août 44 (et parmi eux, naturellement, l'incontournable Poissonard lui-même). de tous les résistants, il n'y en a que deux à réellement s'engager: le premier, c'est Alphonse le communiste, mais Dutourd en fait un stalinien pur jus qui est bien plus effrayant que sympathique; le second, c'est Léon Lécuyer, personnage que l'on suit tout au long du livre et qui constitue l'antithèse exacte de Poissonard: honnête, intègre, patriote, etc, mais également prodigieux de niaiserie pendant les trois premiers quarts du roman. On sait aujourd'hui avec le recul que cette caricature de la Résistance n'est pas entièrement fausse. En 1952, par contre, nul doute qu'elle a dû faire grincer quelques dents...
Les programmes d'histoire enseignent désormais aux élèves de Terminale que la société française, au lendemain de la 2e Guerre mondiale, a cherché à refouler les traumatismes de l'Occupation et de la collaboration. C'est ainsi que s'est élaboré le résistancialisme, fiction collective par laquelle toute la France aurait été résistante ou secrètement acquise à la Résistance. La parution d'Au Bon Beurre en 1952, la polémique qui l'accompagne, son succès public, son prix Interallié,... : tout cela a en fin de compte le mérite de rappeler à quel point il est difficile de réduire la complexité d'une époque et d'une société à quelques idées générales.
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sylviedoc
  23 mai 2020
C'est frais (mais pas toujours), c'est gai (mais parfois très noir), c'est comme le lait ! Cette publicité d'il y a quelques années s'applique parfaitement à la crémerie des Poissonard, ce haut lieu de la rue Pandolphe durant les années 40. On y trouve de tout, même si c'est parfois un peu frelaté, et en plus on y rencontre un microcosme de la population française durant l'Occupation et le gouvernement de Vichy. A commencer par la famille Poissonard, qui en une décennie va se métamorphoser : pétainistes convaincus en 1940, accueillant à bras ouverts ces Allemands si « corrects », qui « quand (ils) nous auront montré la façon de se gouverner, quand ils auront fait de nous un peuple majeur et sérieux (ils) retourneront tranquillement en Allemagne » ainsi que le dit M. Lebugle, client assidu de la boutique ; nous les retrouverons patriotes et résistants quelques années plus tard, quand ils sentirons le vent tourner. Comme bien d'autres, me direz-vous, certes, mais la différence, c'est qu'entre-temps, ils auront amassé des millions, grâce à leur roublardise et leur opportunisme.
On adore les détester, et en même temps on est presque admiratifs devant leur sens de l'auto-justification : « Après tout, n'étaient-ils pas des commerçants, dont le métier était de vendre, même au marché noir ? ».
Heureusement on rencontre aussi des personnages plus sympathiques et notamment Léon Lécuyer, dit Lélé, dont le destin croisera à plusieurs reprises celui des Poissonard. Ce jeune homme de 26 ans s'évade de l'oflag où il est détenu, en Poméranie et va découvrir la vie, l'amour, et la politique en accéléré, lui qui ne connaissait que les études de lettres avant la guerre. Il parvient jusqu'à Paris, où il se cache chez sa mère, cliente de la crémerie, et sera dénoncé par Julie Poissonard. Mais il parviendra à rejoindre la France libre, où il parfaira son éducation sentimentale et politique, rejoignant la Résistance.
Cependant l'histoire de Léon m'a moins accroché que celle de la famille Poissonard, il est trop faible et influençable malgré ses grandes aspirations.
« Au bon beurre » est paru en 1952, c'est-à-dire peu après la fin des coupons de rationnement, et dans une période où le traumatisme de l'occupation était encore proche. Les caractères des uns des autres nous paraissent un peu outranciers maintenant, mais je pense que c'était voulu, Jean Dutourd a sans doute exorcisé de cette façon les démons qui rôdaient encore. J'ai vu l'adaptation de Molinaro, qui selon moi rend bien l'atmosphère du roman, Roger Hanin et Andréa Ferreol sont des Poissonard tout à fait abjects et crédibles !
Je pense qu'il faut lire ce roman en ayant vraiment en tête le contexte dans lequel il est paru pour en apprécier toute la saveur, si on est trop ancré dans l'ici et maintenant on risque de le trouver daté et lourdaud. Et ce serait dommage de passer à côté de cette gourmandise bien crémeuse !
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sylvaine
  18 décembre 2020
Au bon beurre est me semble t'il entré dans la mémoire des plus jeunes lecteurs de Babelio, les plus de 60 ans bien sur, grâce au téléfilm éponyme réalisé par Edouard Molinaro avec Roger Hanin et Andrea Ferréol dans les rôles principaux.
Publié en 1952, ce roman de Jean Dutourd décrit un couple de commerçants à l'image de ceux que nombre de citadins ont connu et/ou subi pendant l'occupation. Sous la plume de Jean Dutourd nous faisons la connaissance du couple Poissonnard, de ses enfants, un couple qui a su évoluer et suivre le sens de l'histoire avec un opportunisme de bon aloi sans oublier d'entasser quelques millions . Face à eux difficile de faire le poids et Leon Lecuyer, résistant trop timide et idéaliste en paiera le prix fort.
Ce roman doux amer au parfum parfois nauséabond riche en enseignement ose aborder ce sujet tabou, la plupart préférant baisser les yeux et garder le silence....
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Juniper
  18 mai 2016
Voilà une histoire qui m'a beaucoup plu.
C'est désuet, caustique et rigolo, par moments. Les "héros", la famille Poissonnard sont une belle bande d'opportunistes mais, en même temps, on ne peut se décider à les détester. Même si leur comportement est parfois extrêmement choquant, prendre connaissances des trucs et astuces qu'ils mettent en oeuvre pour gagner de l'argent pendant que leurs voisins meurent presque de faim est vraiment amusant.
Ce qui est très étonnant dans ce récit, c'est que personne ne se rend compte de rien. Les clients du Bon Beurre se fournissent chez les Poissonnard et ne remarquent pas que leurs stocks semblent bien fournis pour les années 40. Les Poissonnard changent d'allégeance comme de chemise (ils soutiennent Pétain et ne pensent rien de mal des "Boches" avant de proclamer leur admiration pour De Gaulle) et cela ne choque personne, sauf peut-être la lectrice - qui a une meilleure mémoire que la clientèle du Bon Beurre et que la rue Pandolphe. Sans doute cet aveuglement est-il en partie responsable du succès commercial de Julie et Charles-Hubert ?
Un roman que je ne regrette pas d'avoir lu !
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critiques presse (1)
Lecturejeune   17 février 2012
Lecture Jeune, n°130 - juin 2009 - « Quoi qu'elle fît, Julie Poissonard fleurait toujours le brie-coulommiers : elle était crémière. » Dès l'incipit, le ton est donné : cruelles et jubilatoires, ces scènes de la vie sous l'occupation allemande dressent un portrait féroce des B.O.F. (beurre, oeufs, fromages). Jean Dutourd avoue sans ambages qu'Au Bon Beurre, publié en 1952, répondait autant à un désir de vengeance - « une vengeance d'homme de lettres, [qui se mange] froide à souhait à cause du recul romanesque » - qu'à une ambition littéraire : écrire un roman réaliste à la manière de Balzac autour d'un type nouveau, le commerçant enrichi par le marché noir. Verve et noirceur s'allient pour retracer l'ascension des Poissonard, crémiers parisiens, qui ont l'idée géniale d'entasser des stocks en prévision des restrictions à venir. « Des boîtes de jambon Olida, grosses comme des foies de boeuf, servaient de support au lit conjugal ; des sacs de riz et de lentilles tapissaient les murs. Les sardines avaient pris possession de la « bibliothèque [...] « Banania, sur des étagères, alignait des régiments de Sénégalais hilares, qui reluquaient cinq mille Hollandaises de la maison Van Houten. » L'instauration des cartes d'alimentation va faire la fortune nos crémiers ; déconcertants de cupidité et de veulerie, ils arnaquent le chaland comme il se doit et rédigent avec volupté des lettres de délation afin que chacun reste « à sa place : les soldats au front, les commerçants dans leur magasin et les prisonniers au stalag ». Pour mettre à la portée des plus jeunes cette indispensable lecture, L'École des Loisirs en édite une version illustrée par un Philippe Dumas inspiré, qui a puisé dans ses souvenirs d'enfance et ponctue d'un trait drôle et cinglant ce grand roman de l'Occupation. Charlotte Plat
Lire la critique sur le site : Lecturejeune
Citations et extraits (7) Voir plus Ajouter une citation
aouatef79aouatef79   07 août 2018
Quoiqu'elle fît ,Julie Poissonard fleurait toujours le Brie-Coulommiers :elle était crémière .Au grand soleil de juin 1940 ,sur la route de Bordeaux où le Gouvernement l'avait précédée ,un homme qu'elle recueillit dans sa camionnette, lui dit : Tu sens le fromage,ma petite mère .Si t'es pas crémière ,moi je suis le pape .Cet homme portait l' uniforme des zouaves et buvait du vin rouge sans offrir à personne . Julie Poissonard pensa : Le monde est mauvais .
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sylviedocsylviedoc   13 mai 2020
Il est intéressant de le noter : ni Julie ni Charles-Hubert n'aimaient beaucoup parler entre eux de leur commerce et des procédés qu'ils mettaient en oeuvre pour faire fortune. Une pudeur, qu'un observateur superficiel qualifierait d'hypocrisie, les retenaient de s'entretenir sans détours de leurs affaires. Quoi qu'ils se connussent parfaitement l'un l'autre et fussent bien d'accord sur leurs buts et les moyens d'y atteindre, la seule mention de ceux-ci leur eût semblé d'un cynisme insupportable. Au contraire, sans témoin, face à face, ils s'ingéniaient à trouver à tous leurs actes des justifications morales : "A périodes d'exception, actions exceptionnelles ; plus on accumule de nourriture, plus on pourra servir de clients quand la disette sera là ; on se donne tellement de mal, il est juste qu'on en tire un petit avantage, etc. " Ce besoin de légitimer ses actions est vraiment remarquable. Il ne quitta jamais les Poissonard. Ils furent, dans leur genre, des idéalistes : ces nobles propos, ces explications honnêtes dont ils paraient leurs gestes et auxquels ils finissaient par croire, leur permirent de traverser huit années dans un repos de conscience absolu.
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sylviedocsylviedoc   18 mai 2020
(sous l'occupation), Paris, à sept heures du matin, au mois de juillet, offrait un spectacle ravissant. (...)Le ciel pâle, le soleil naissant, les portes cochères closes, tout conspirait à redonner à ces lieux une sérénité et une jeunesse qu'on est guère accoutumé à leur voir. L'Arc de Triomphe se dressait sur la Place de L'Etoile comme une meza au milieu du désert mexicain. On le contourna, puis les vélotaxis, en roue libre, descendirent les Champs-Elysées, large fleuve d'asphalte, calme Saône que n'encombrait nul esquif.
- Regarde bien, dit Charles-Hubert à son fils. C'est les Champs-Elysées. C'est la plus belle rue du monde et y a pas un chat.
- Ce que c'est mort, tout de même ! cria Julie en se retournant vers son époux qui la suivait à quatre ou cinq mètres.
Mettant ses mains en porte-voix, Charles-Hubert répondit :
- Te casse pas la tête, ça se remettra en marche avec le commerce !
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LivretoiLivretoi   09 janvier 2021
Dans l'extrait ci-dessous, les Poissonard embauchent une vendeuse, Josette, une jeune fille toute timide, toute gentille, qui va se faire exploiter, brimer, humilier :

"En ne convoquant Josette qu’à deux heures, on économisait un repas. La malheureuse fille ignorait dans quelle aire de vautours elle était tombée. Elle regagna son cinquième en dansant. Pour fêter l’embauche elle acheta deux tulipes à un fleuriste de plein vent. Sa mère et elle pleuraient des larmes de joie.

Ce fut le 2 janvier 1941 à deux heures de l’après-midi que Josette Pantin entra au bagne. Le premier mot désagréable que lui adressa Julie eut trait à sa mise qui, convenons-en, était déplorable.
- Qui c’est qui m’a fichu une chienlit comme ça ! s’exclama la crémière devant le tricot rapiécé de son employée. Je ne veux pas de ça ici. Ça fait mauvais effet. Demain vous viendrez avec une blouse, ma fille, sans ça, c’est pas la peine de vous présenter.
Julie, pour la première fois, disposait d’un subalterne. Elle en “ profitait ». Son goût du despotisme allait enfin s’assouvir. Le petit visage de Josette se crispa ; une larme germa dans son grand œil de génisse.
- Vous n’allez pas pleurnicher parce que je vous fais une observation ? dit Julie.
- Non, m’dame!
- C’est bien, dit Julie, assez contente de la réceptivité de la gamine, et se promettant d’en jouir encore. Demain je veux une blouse, hein ?

Les crémeries sont froides. On n’y chauffe guère à cause du beurre et du lait. Josette essayait ne pas grelotter. Julie, gantée de mitaines, enveloppée dans six pull-overs qui gonflaient sa blouse comme une baudruche, trônait à la caisse ; des bas de laine noire grimpaient jusqu’à ses cuisses où ils opéraient la jonction avec un caleçon de finette ; ses pieds reposaient bien au chaud dans une chancelière. Comment cette personne sans imagination aurait-elle deviné que sa vendeuse était aussi congelée qu’un morceau de bœuf importé d’Argentine ? Bien plus, la surprenant à se frotter les mains pour en susciter un peu de chaleur, elle lui dit :
- Allons, Josette, servez madame qui attend... Quand on travaille on n’a pas froid.
Le soir, Josette baissa le store métallique. L’effort que cela lui coûta la laissa pantelante et inondée de sueur. Avec ses dernières forces, elle se traîna comme une perdrix blessée jusqu’à la rue Desrenaudes. Sa mère passa une partie de la nuit à lui confectionner la blouse qui tenait tant au cœur de Julie.

Le premier repas que Josette prit chez les poissonard lui causa une grosse déception. Assise la table de famille, abreuvée de laitages, gonflée de biftecks, repue de gruyère, quelles bombances n’avait-elle pas imaginées ? Hélas ! Elle dut d’abord assister à l’empiffrement de ses maîtres. Successivement, elle transporta des maquereaux au vin blanc, une terrine de rillettes, des tournedos, des petits pois, un Pont-l’Évêque, un gâteau de riz. Tout cela fut englouti sous ses yeux. Debout, circulant entre le fourneau et la table, elle regardait avec consternation ce carnage. Ses glandes salivaires fonctionnaient d’abondance ; son estomac, vide depuis la veille, était douloureux. De plat en plat, l’espoir dont elle se berçait, qu’on lui donnerait les restes, comme à une domestique, s’évanouissait. Jeannine chipotait. Elle laissa la moitié d’un tournedos dans son assiette. Julie, négligemment, jeta ce relief dans la boîte aux ordures.
Quand tout fut consommé, la crémière dit à Josette :
- Je vous ai acheté du pâté d’abats. Vous trouverez vos topinambours dans le garde-manger. Comme dessert, vous pourrez prendre une pomme.
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kateginger63kateginger63   29 août 2019
La loyauté et la confiance ne sont jamais plus grandes ni plus éclatantes que lorsque aucune loi ne les sanctionne.
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Videos de Jean Dutourd (32) Voir plusAjouter une vidéo
Vidéo de Jean Dutourd
Balzac aujourd'hui ? - Maurice Bardèche, Jean Dutourd. Emission "En toutes lettres", 29 octobre 1968.
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