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Lucette Petit (Traducteur)
EAN : 9782729113681
399 pages
Editions de La Différence (20/11/2001)
4.17/5   21 notes
Résumé :

Un des chefs-d'oeuvre du maître du réalisme portugais ! Bazilio Brito, dandy cynique et libertin, de retour du Brésil où il s'est enrichi, entraîne dans l'adultère sa cousine Luiza, bourgeoise de Lisbonne qu'il avait autrefois courtisée. Le secret de leur liaison est surpris par la servante, Juliana, qui les soumet à un odieux chantage. Abandonnée par son amant, torturée par sa servante, découverte pa... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (6) Voir plus Ajouter une critique
J'ai toujours eu un faible pour les héroïnes de la littérature du XIXème siècle qui commettent un adultère. Je pense à Anna Karénine de ce cher Lev Tolstoï, Emma Bovary de Gustave Flaubert, Luiza Mendoça de Brito Carvalho de José-Maria Eça de Queiroz, sans oublier Ana Ozores de Leopoldo Alas que je n'ai pas encore eu le plaisir de découvrir. Je les aime avec leurs défauts, leur vulnérabilité, leurs passions, leurs rêves. Elles sont tellement humaines, si éloignées de la sainteté, qu'elles engendrent, chez moi, un élan de sororité. Nous pouvons trouver en chacune d'elle un miroir, un reflet de nous-mêmes, le creuset de nos préoccupations humaines où se mêlent les désirs et les frustrations. L'adultère, rien que de très banal me direz-vous, mais sous la plume de l'un de ces talentueux magiciens, l'infidélité prend des allures de tragédies. le drame devient fatal et ignominieux et l'esthétisme de la prose fascine.

Le maître du réalisme portugais, de son écriture enchanteresse, sait insuffler la vie à ses personnages, les caractères se dévoilent, les non-dits se suggèrent avec finesse dans une espèce de « sfumato ». L'auteur fouille le moindre recoin de l'intime, le regard est un véritable laser qui se veut le témoin d'une époque que ce soit sur le plan social comme les conditions de vie des domestiques ou sociétal telle la place de la femme dans cette fin de siècle à Lisbonne.

Bien sur, mon opinion bienveillante, ma tendresse à l'égard de ces héroïnes n'est pas du goût de tout le monde puisque le 7 février 1857, Gustave Flaubert, est acquitté alors qu'il était poursuivi au motif « d'avoir attenté aux bonnes moeurs et à la religion dans son roman, Emma Bovary ».

L'héroïne d'Eça de Queiroz se prénomme Luiza, la douce et tendre Luiza, épouse éprise de son mari, Jorge, qui habite, dans un quartier de Lisbonne, une petite rue étroite, parsemée de nombreuses fenêtres derrière lesquelles, on peut deviner des silhouettes prêtes à saisir toutes les indiscrétions. Jorge est ingénieur des Mines, il travaille pour le ministère. le couple reçoit de nombreux amis dans cette maison bourgeoise qui possède aussi ses domestiques, Joana la cuisinière et la perfide Juliana. Ne peut-on voir cette petite rue étroite comme une métaphore de la vie lisboète de ce milieu social où évolue le couple, étroite par son côté étriqué, dissimulant ses jugements malveillants, un monde fermé qui n'a aucune ouverture sur le monde et dont il faut se méfier, le « qu'en dira-ton » étant une préoccupation majeure.

Dans la petite vie de Luiza, l'ennui s'impose, l'oisiveté envahit ses journées. La jeune femme s'évade dans les romans, imagine des voyages, voir Paris, se préoccupe de sa toilette et attend patiemment Jorge. Jorge qui décide de tout mais qui doit s'absenter plusieurs jours pour se rendre en Alentejo au grand désarroi de Luiza. C'est ce moment que choisit le cousin Bazilio, l'amour de jeunesse de Luiza, pour débarquer à Lisbonne. Ce cousin, parti faire fortune au Brésil, revient, affichant l'assurance d'un mondain. Il a tout du dandy, du séducteur dépourvu de sens moral et méprisant.

Jorge s'absente. Bazilio profite de la mélancolie que ressent Luiza, pour conquérir sa cousine. La naïveté de celle-ci, son ingénuité devant les choses de la vie, sa fragilité, son attachement à Jorge, toutes ces caractéristiques ne vont pas résister longtemps aux assauts de Bazilio.

De cette infidélité vont naître des situations sordides. Luiza, toujours sous l'effet du plaisir romanesque, peine à discerner le comportement malsain de Bazilio. A contrario, rien n'échappe à la sournoise Juliana qui va tenter de tirer profit de cette situation en exerçant un odieux chantage sur Luiza. Cette dernière s'enfonce lentement dans la dépression. Bazilio la quitte sans toutefois se préoccuper du sort de la jeune femme. Lui, le cousin, sort indemne de cette situation qui va pousser la jeune femme vers une destinée fatale.

José-Maria Eça de Queiroz possède une écriture très moderne. Il nous offre des passages d'une grande sensualité, faisant fi de la bienséance de l'époque. Il pose un regard cynique sur la société lisboète, cynique et sans concession, cruel même. La violence qui sous tend les rapports entre maître et domestique est indigne : la chambre de ces derniers figure le mépris qui existe entre ces deux classes sociales et donne l'image de l'absence de toute considération entre les maîtres et les domestiques.

Dans ce roman, l'auteur donne à penser qu'il y a comme une nécessité de se libérer des exigences de la religion, de la morale, une recherche de la liberté, d'affronter la vie et la mort sans aucun artifice, le mensonge est un piège qui se referme un jour ou l'autre alors autant être libre et conscient sans chercher à s'appuyer sur le pardon ou la prière, il ne supporte pas la moindre fausseté, pas d'hypocrisie. A souligner, Eça de Queiroz est un enfant illégitime. Sa mère épousera le substitut Jose-Maria de Almeida Teixeira de Queiroz, quatre ans après la naissance de l'auteur. On retrouve l'impact psychologique de cette naissance secrète dans ses ouvrages. Mon prochain livre sera « le crime de Padre Amaro » et si l'esprit de Flaubert plane sur le présent récit, je présume que ce sera l'esprit de Zola que je retrouverai avec le Père Amaro.

J'ai savouré l'écriture de ce grand auteur. Toute la subtilité de ce dernier, nonobstant le regard critique, l'étude d'un milieu social et de tous ses travers, l'ironie qui affleure à chaque passage, Eça de Queiroz m'a entraînée dans les tourments de Luiza jusqu'au drame. J'ai parcouru avec elle les rues de Lisbonne sous une chaleur accablante. J'ai ressenti sa détresse, ses angoisses. J'anticipais les évènements, je sentais le regard des voisins, j'entendais les commérages. J'ai détesté Juliana, j'ai vécu cet affrontement terrible où les rôles vont finir par s'inverser tant Luiza est prête à tout pour museler Juliana. Ce combat entre ces deux femmes est une vision terrible, il véhicule l'image de deux classes sociales qui s'affrontent. Juliana est un personnage détestable, odieux mais c'est aussi tout le « sel » de ce récit. L'auteur s'amuse cruellement aux dépens de la bourgeoisie lisboète mais aussi aux dépens de son lecteur, il y a quelque chose de diabolique dans ce roman que j'ai refermé les larmes aux yeux.

En lisant ce livre, je repensais à la terrasse des Bernardini de Suzanne Prou et aux films de Chabrol. J'y ai retrouvé la même acidité, la même acuité visuelle, la même façon de nous tendre un miroir où se reflètent les mêmes passions humaines. D'ailleurs, Chabrol aimait Gustave Flaubert. Ce dernier aura marqué nos grands auteurs. La biographie que lui consacre Michel Winock m'attend.

Je vous conseille de lire le billet d'Eduardo qui, comme à l'accoutumée, nous a rédigé un billet d'une grande finesse d'analyse. J'ai écrit un retour de lecture très personnel où j'ai laissé mes émotions s'exprimer.

« J'ai souffert souvent, je me suis trompé quelquefois, mais j'ai aimé. C'est moi qui ai vécu et non pas un être factice créé par mon orgueil et mon ennui ». Alfred de Musset
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Femme qui s'ennuie, finit Bovary.
Je ne sais pas si c'est une envie soudaine de Pasteis de nata, le besoin de soleil ou de récents travaux de maçonnerie, mais j'ai eu envie d'aller butiner au Portugal.
L'esprit trop tranquille pour aller me frotter à Pessoa et incapable de retrouver dans ma bibliothèque un vieux Saramago, j'ai trouvé chez les éditions Chandeigne (dont les couvertures sont des chefs d'oeuvres absolus qui n'ont rien à voir avec celle proposée pour ce livre sur Babelio qui ferait même fuir un universitaire avec une veste en velours élimée), ce roman de José Maria de Eça de Queiroz (1845 – 1900), le Flaubert Portugais.
Luisa, une jeune bourgeoise de Lisbonne doit faire facer à l'absence de son mari parti pour son travail de très longues semaines. Un cousin de l'épouse délaissée, le Bazilio du titre, dandy libertin de retour du Brésil et premier amour de la belle, revient sous les azulejos pour lui réchauffer les globules. Luisa a des scrupules mais entre de prudes lectures et des galipettes dans la garçonnière de son cousin, elle ne va pas hésiter trop longtemps. Comme la belle est un peu nunuche, elle va laisser traîner quelques mots doux et sa servante, Juliana, une vieille fille acariâtre, va menacer de révéler cette faute de liaison au mari et la soumettre à tous ses caprices.
Cette petite histoire adultère doit vous rappeler quelque chose car elle partage quelques gènes gênant avec Madame Bovary mais on ne peut pas parler de plagiat. Eça de Queiroz n'est pas le perroquet de Flaubert. le roman d'Eça de Queiros lui, ne présente pas une biographie d'une femme dopée au désir, mais une tranche de vie et de mort : la durée du roman ne dépasse pas six mois. Passade furtive de fado.
L'auteur portugais n'a jamais caché son admiration pour Gugustave mais derrière le petit refrain connu sur le désir irrésistible et de libertés trop corsetées, ce roman propose une étude des moeurs cruelle et savoureuse de la société de Lisbonne qui penche plutôt à mon sens du côté De Balzac.
Il oppose la vie douillette de bourgeois mondains obsédés par le « qu'en dira-t-on », à la misère des serviteurs.
Les seconds rôles sont très typés, mais la caricature est volontaire car elle a une ambition ironique qui apporte une dose salvatrice d'humour et de ridicule. Chacun des personnages principaux est ainsi affecté d'une sorte de double au caractère beaucoup plus forcé.
J'ai pris beaucoup de plaisir dans cette lecture et je suis très heureux d'avoir découvert cet auteur, considéré comme un géant de la littérature au pays de la Bacalhau, trop méconnu dans le nôtre.
Allez, hop, je fais ma valise… en carton. Oui, j'ai été plus touché par la disparition de Linda de Souza que par le transfert de Ronaldo au Qatar dont le montant aurait pu financer la réforme des retraites.

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José Maria Eça de Queirós (1845-1900), véritable monument de la littérature de langue portugaise du XIXème siècle fut un contemporain de Zola, de Flaubert et De Maupassant. Très influencé par les courants littéraires français de son époque (et notamment par Flaubert à qui il vouait une admiration sans bornes), il a introduit le naturalisme dans la littérature portugaise. Son roman «Os Maias» («Les Maia»), épopée familiale sur fond de critique sociale et de chronique de moeurs de la bourgeoisie portugaise de la fin du XIXème siècle, considéré son oeuvre majeure, est souvent cité comme un des romans les plus importants de toute la littérature de langue portugaise.

O PRIMO BASÍLIO («LE COUSIN BAZILIO» en français : l'accent aigu sur le «i» a disparu et le «s» du prénom transformé en « z » - on se demande d'ailleurs pourquoi ?) remporte dès sa parution un succès appréciable auprès du lectorat portugais et lusophone en général, devenant avec le temps un des ouvrages les plus lus et populaires de son auteur.

Roman engagé, il s'agit d'un livre incroyablement audacieux et moderne pour l'époque, notamment par la liberté de ton avec laquelle, dans une société aussi conservatrice, bigote et moraliste que la société bourgeoise portugaise de la deuxième moitié du XIXème siècle, de thèmes tels l'adultère, la condition des femmes, la sexualité féminine, les inégalités sociales et les rapports de classe seront traités.
Selon certains spécialistes de l'oeuvre d'Eça de Queirós, O PRIMO BASÍLIO serait celle qui correspondrait au mieux à la vision défendue à maintes reprises par l'auteur, de l'art en tant que "critique des tempéraments et des habitudes" et susceptible de jouer un rôle d'«auxiliaire de la science et de la conscience » des spectateurs contemporains.

Publié une vingtaine d'années après «Madame Bovary», l'intrigue du roman s'inspirerait en partie de celle du classique de Flaubert, Eça de Queirós allant même, pour rendre hommage à son grand maître, jusqu'à paraphraser l'un des passages les plus connus imaginés par Flaubert, la fameuse scène du fiacre. Et même si l'auteur portugais sera lui aussi traité d'«immoraliste» par certains de ses concitoyens, aucun procès ne lui sera tout de même intenté. Au contraire, le roman sera paradoxalement très bien accueilli par un nombre considérable de lecteurs...appartenant exactement à la même classe que ses principaux personnages, dont l'auteur dresse un portrait loin d'être flatteur!
Mais après tout, comment résister au talent d'un romancier aussi astucieux, au style aussi agréable à lire, au regard si parfaitement «clinique» et à l'ironie si subtilement distillée, capable même de faire oublier au lecteur, par le biais du comique et de la dérision de certaines situations qu'il dépeint, la profonde critique de moeurs et la cruauté impitoyable qui sourdent au fur et à mesure de son récit ? Un style, il faut l'admettre, prodigieusement osé et efficace.

Le roman s'ouvre sur le couple modèle constitué par Luísa et Jorge. Leur douce routine sera bouleversée par l'arrivée du cousin de Luísa, Basílio, de retour du Brésil où il s'était installé depuis quelques années, et où il avait soi-disant fait fortune dans le négoce du caoutchouc. le retour à Lisbonne de ce dernier coïncide avec l'absence du mari, Jorge, fonctionnaire ingénieur des mines, parti en mission de prospection dans les provinces de l'Alentejo pour quelques semaines. Basílio, aventurier doté de peu de scrupules, beau-parleur, égoïste, cynique et libertin, profitant de cette absence providentielle, s'applique à séduire sa cousine, avec laquelle il avait déjà vécu une romance juvénile avant d'avoir émigré au Brésil.
Malgré l'amour sincère que Luísa porte à son mari, l'insistance et la hardiesse de son cousin, l'impétuosité de la flamme qu'il lui déclare, l'exaltation provoquée par le souvenir de l'intensité de ses propres émois amoureux de jeune fille, la fascination exercée par le panache incroyable de ce séducteur chevronné, l'auréole et le charme du parisianisme affiché par ce dernier, voilà qui finira par miner les défenses les plus coriaces de la jeune épouse et la faire succomber à la force inouïe de ses pulsions amoureuses. L'absence de son époux devant se prolonger encore de quelques semaines, Luísa s'abandonnera de plus en plus volontiers à l'urgence dictée par son désir amoureux, alimentée considérablement par la découverte d'un plaisir sensuel et érotique jusque-là insoupçonné.

Ce dernier élément donnera à l'auteur, notamment par le biais de tournures savamment dosées, et à force de montrer-cacher, de sous-entendus et d'ellipses, l'occasion de décrire, toujours avec beaucoup de tact et d'élégance, des scènes d'ébats amoureux comprenant des pratiques sexuelles où le plaisir féminin sera mis, pour ainsi dire, dans un pied d'égalité (ou dans une égalité du pied, si vous préférez...) avec celui du mâle. Pour rappel, nous sommes en 1878!
L'on retrouvera également chez Eça de Queirós le souci de dénoncer plus généralement la condition des femmes de son temps, leur assujettissement non seulement au plaisir masculin, mais aussi au pouvoir et aux nombreux autres privilèges accordés à la gent masculine. Bien que le ridicule et l'hypocrisie des comportements féminins ou les stéréotypies de leurs attitudes affichées en société n'échappent guère non plus à cruelle ironie cachée sous la plume alerte de l'auteur, Eça de Queirós ne manifestera à aucun moment des propos aux relents ouvertement misogynes. Bien au contraire : en fin observateur des moeurs de ses contemporains, il s'astreint à décrire, plutôt de l'intérieur et sans faire de jugements «genrés», la condition des femmes et la réalité de leur statut dans la société bourgeoise lisboète de l'époque.
Ainsi, par exemple, la naïveté, voire parfois la sottise de Luísa se livrant aux rêveries où elle se voit déjà en train de vivre la grande vie à Paris avec son amoureux et riche cousin, la niaiserie avec laquelle elle peut tomber dans certains des pièges grossiers que ce dernier lui tend, sont loin d'être traités avec mépris ou comme étant des attributs intrinsèques à la condition féminine. Et comment faire autrement quand on aura toujours décidé à votre place, qu'on a considéré depuis toujours que vous étiez un être fragile ayant besoin de protection, d'être chaperonnée lors de ses déplacements, d'évoluer sous l'autorité d'un père, puis d'un mari? En tant que lecteur, la veine plutôt féministe de l'auteur m'a semblé en tout cas aller de soi.

Dans une lettre adressée à un des amis proches (Teófilo Braga), datée de 1878, Eça exprime la crainte d'en faire trop, de rajouter trop de détails à sa narration et, de ce fait, de compromettre la justesse du propos de son nouveau roman.
Il est vrai que dans LE COUSIN BAZILIO, comme souvent, me semble-t-il, dans la littérature du XIXème siècle, l'auteur prend suffisamment le temps de poser le cadre et le contexte de son intrigue, les déployant selon des conventions littéraires et dans une temporalité subjective qui ne sont plus les nôtres. Néanmoins, je crois qu'Eça de Quieirós a tout de même été un peu trop sévère envers lui-même. Personnellement, je n'ai absolument pas été gêné dans ma lecture par une surabondance quelconque de détails ou par des longueurs plus ou moins agaçantes, au contraire, plutôt frappé par la fluidité du style, par la concision et la prégnance visuelle de ses descriptions de l'architecture de la ville, des paysages et des intérieurs, je ne les ai jamais trouvées ni excessivement détaillées, ni gratuites ou superflues!
Pour le reste, c'est vrai que LE COUSIN BAZILIO n'est pas un roman d'amour centré exclusivement sur l'histoire d'une infidélité féminine. Porté par une galerie de personnages représentatifs de la petite bourgeoisie, de l'aristocratie et du petit peuple lisboètes, le roman dresse un portrait sans concessions de la société portugaise de son époque, de la dureté des rapports de domination de classe et de genre, de l'hypocrisie et de l'étroitesse d'esprit qui se cachent sous le vernis de d'une moralité douteuse et du maintien de l'ordre social.

Ainsi, l'intrigue connaîtra-t-elle un retournement surprenant quand la bonne de Luísa découvrira l'infidélité de sa patronne. Juliana, la bonne, est un personnage au profil inoubliable, magistralement dessiné par l'auteur. Emblématique aussi de cette violence larvée dans les rapports de classes, de la révolte et, le cas échéant, de la prise et exercice d'un pouvoir tout aussi tyrannique par les classes opprimées envers les classes dominantes. Juliana guette la moindre occasion d'obtenir de preuves irréfutables de l'adultère, et à force de ruse et de patience, parviendra enfin à réunir suffisamment d'éléments lui permettant d'enserrer sa maîtresse dans une toile d'araignée solidement tissée. La relation inextricable de chantage et de dépendance qui s'installera entre les deux femmes, conduisant par moments à inverser pathétiquement les rôles traditionnels de domination, permettra à l'auteur de déployer une brillante démonstration littéraire de la dialectique du maître et de l'esclave.
Cette relation occupera dès lors une place centrale dans l'intrigue du roman et donnera naissance à des situations et à de scènes d'une densité dramatique remarquable. Certes, même s'il est difficile d'éviter de penser ici à d'autres oeuvres célèbres autour de ce même thème (Jean Genet au théâtre, Pasolini ou Chabrol au cinéma...), il faut en l'occurrence reconnaître l'immense talent d'Eça à le traiter d'une manière aussi diaboliquement échafaudée et réaliste, de le disséquer sous toutes ses coutures, y compris du point de vue de l'interchangeabilité des rôles de domination, d'une façon en fin de compte dépourvue de toute dimension allégorique, comme chez Genet, ou appuyée sur une conception marxiste de la lutte de classes, comme chez Pasolini ou Chabrol.

Dans le journal que Adolfo Bioy Casares avait consacré à ses nombreuses rencontres avec Jorge Luis Borges, entre 1947 et 1989 (publié sous le titre « Borges »), nous pouvons lire le passage suivant : «Mardi, 14 juin [1955] (...)Nous avons parlé d'Eça de Queirós; nous avons dit que nous aurions aimé qu'il y ait plus de livres d'Eça ; que tout ce qu'il écrivait était agréable; qu'il était de loin supérieur à ses «maîtres», supérieur à Anatole France, voire même à Flaubert. Borges a un mouvement d'hésitation quand j'évoque Flaubert; puis il dit que Madame Bovary est une oeuvre bien moins riche que le Cousin Bazilio

Ce n'est que l'avis de Borges, bien sûr ! Dans tous les cas, Eça de Queirós, c'est certain, reste un grand auteur, une lecture incontournable, à rajouter impérativement à la pile-à-lire des vrais amateurs de la belle littérature produite par le XIXème siècle.

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En cette deuxième moitié du 19ème siècle à Lisbonne, Jorge de Brito, un ingénieur agricole est marié à la belle Luiza, charmante et rêveuse qui passe son temps entre thés entre amies et déplacements chez sa couturière ou sa modiste. L'arrivée de Bazilio, le cousin de Luiza, va bouleverser la vie de la jeune femme. Ce dandy, revenant du Brésil en passant par Paris, était son amour de jeunesse. Lorsque Jorge doit partir plusieurs mois en Alentejo pour son travail, Luiza est plongée dans les affres de ses sentiments contradictoires entre fidélité et fantasmes amoureux suscités par un Bazilio sûr de lui et conquérant.

José Maria de Eça de Queirós, s'empare, avec le cousin Bazilio, de la société bourgeoise lisboète de la fin du 19eme siècle en tissant une histoire à l'instar de celle d'Emma Bovary. Avec beaucoup d'humour et un esprit caustique assez piquant, il y décrit les hommes politiques, les écrivains, un futur médecin toujours mis à l'écart parce que n'ayant aucun réseau personnel et des femmes pour certaines trompant allégrement leur barbon de mari et, pour les domestiques, celles qui méprisent leur maîtresse, essayant de leur extorquer argent ou faveurs pour améliorer le tout venant. C'est donc une galerie de portraits decrivant la bourgeoisie lisboète mais qui peut s'étendre et s'apparente à la bourgeoisie européenne émergeant à la fin du 19eme siècle.
Même si l'intrigue est très vivante et décrit bien les tensions du milieu social dans lequel evoluent les personnages, elle s'essouffle sur la distance, avec pas mal de longueurs et l'humour du début s'effiloche pour se changer en un vaudeville un peu ennuyeux et en drame convenu.
Le cousin Bazilio est intéressant du point de vue social mais tourne un peu au roman bourgeois sur la fin.
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J'ai eu un petit coup de coeur pour ce roman portugais du 19° siècle, roman-souvenir de mon séjour à Porto. N'ayant jamais lu de littérature portugaise, classique ou contemporaine, j'étais ravie de saisir cette occasion !

Luiza est une jeune bourgeoise qui se laisse séduire par son amour de jeunesse, son cousin Bazilio. Ce dernier est un dandy qui veut juste passer du bon temps tant qu'il est à Lisbonne, je cite : « cette histoire d'amour était agréable et très excitante, parce qu'elle était on ne peut plus complète ! Il y avait un petit adultère, un petit inceste ». Cela vous donne le ton, mais ce n'est pas fini : reste encore la servante Juliana, frustrée et humiliée de sa condition, qui rêve de grandeur et hait ses maîtresses...

Ce roman promettait une tragique histoire d'adultère et de chantage – en promettait même un peu trop puisque la 4ème de couverture spoile la fin du roman… On sait donc que le roman finira mal, mais heureusement le suspense et la tension m'ont largement tenue en haleine.

On retrouve dans ce roman tout ce qui fait les classiques, l'écriture travaillée, une psychologie étudiée à fond, mais avec une modernité de ton et de rythme qui fait que je l'ai dévoré.
Mon seul regret, c'est la fin, peut-être un peu trop « facile »

Grâce à la narration omnisciente, le roman est très dynamique, la tension monte et descend au gré des chapitres. On connaît l'état d'esprit de Luiza, on devine celui de Bazilio et les intentions de Juliana sont très claires : jusqu'où cela va-t-il nous mener ?
Juliana, est un personnage passionnant. On la déteste pour ce qu'elle ressent pour Luiza et lui fait subir, tout en comprenant sa terrible frustration, d'autant qu'en un sens c'est une manière de combattre l'injustice sociale…

J'ai adoré me plonger dans ce roman et son atmosphère ! C'est une superbe surprise que je vous recommande !
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Citations et extraits (11) Voir plus Ajouter une citation
- Voyons - dit-elle à Juliana - ouvrez les fenêtres.

"Bon" pensa Juliana, "il y a du beau merle dans l'air."
Le "Beau merle" arriva à trois heures. Luiza était au piano, dans le salon.

- L'homme qui vient d'habitude est ici - annonça Juliana.
Luiza se retourna, scandalisée par l'expression :
-Ah ! mon cousin Bazilio ? Faites entrer.
Et la rappelant :
- Ecoutez, si par hasard monsieur Sebastiao, ou quelqu'un d'autre, vient, faites entrer.

C'était le cousin ! L'"individu" et ses visites perdirent soudain pour elle tout leur piquant. Gorgée jusque-là de méchanceté, elle se ratatina comme une voile en l'absence de vent. Ca alors, adieu ! C'était le cousin!

Elle monta à la cuisine, lentement - flouée.
- Grande nouvelle, madame Joana ! Le dandy est son cousin. Il paraît que c'est le cousin Bazilio.
Et avec un petit rire :
- Bazilio! Bazilio, tu parles! Voilà qu'on nous sort un cousin tout neuf. Elle est bien bonne !
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Luiza abaissa son voile blanc, enfila ses gants clairs en peau de suède, donna, en se regardant dans le miroir, deux coups légers à sa cravate en dentelle et ouvrit la porte du salon. Elle eut presque un mouvement de recul, fit "ah!", cramoisie. Elle l'avait tout de suite reconnu. C'était le cousin Bazilio.
Ils échangèrent un shake-hands prolongé, un peu tremblant. Ils étaient tous deux silencieux - elle, écarlate, avait un sourire vague ; lui la dévisageait d'un regard étonné. Puis les mots, les questions se précipitèrent.

page 56
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Au début, l'idée de "l'autre" planait sans cesse sur cet amour, donnant à chaque baiser un goût de malheur, à chaque nuit un sentiment de remords. Mais, petit à petit, elle l'avait tellement oublié "l'autre" que son souvenir, quand par hasard il revenait, ne donnait pas plus d'amertume à sa nouvelle passion qu'un bloc de sel ne peut en donner aux eaux d'un torrent. Comme elle serait heureuse - s'il n'y avait "l'infâme".

page 273
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C’était une toile colorée aux tons grisâtres, où les restes d’un visage rubicond, avec une perruque bouclée, ressortait vaguement sur un fond sombre. Un vermillon terni rappelait le velours d’un habit de cour : un ventre saillant et ostentatoire emplissait un gilet verdâtre. Et la partie la mieux conservée de la toile était, à côté, une couronne royale, posée sur un coussin que l’artiste avait travaillée avec une minutie enthousiaste, poussé soit par un souci de crétin, soit par une adulation de courtisan.
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Bazilio avait juste été un ”noceur”, et, comme tel, il était passé methodiquement par tous les épisodes classiques des frasques lisboètes : parties de jeux de hasard jusqu’au petit matin avec des richards de l’Alentejo; un fiacre mis en pièces un samedi de courses de taureaux; des dîners répétés avec une vieille Lola devant une vieille salade de langouste; des participations à des courses de taureaux applaudies à Salvaterra ou à l’Alhandra; des orgies nocturnes de morue et de vin de Colares dans des tavernes mal famées; beaucoup de guitare; des coups de poing bien envoyés dans la face ahurie d’un policier; et une profusion de jaunes d’œufs sucrés pendant le Carnaval.
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