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Critique de muet-comme-un-carpe-diem


muet-comme-un-carpe-diem
  24 juillet 2009
La science fiction n'est pas qu'un vivier pour l'industrie du cinéma en quête d'images fortes. Elle est avant tout un des pans de la littérature permettant de s'interroger sur les tendances lourdes de notre époque. Ceux et celles qui la qualifient de mineure feraient bien de la fréquenter un peu plus assidument.

C'est pourquoi il faut saluer l'heureuse initiative des éditions Bélial et quarante-deux qui ont réuni dans trois volumes la majeure partie des nouvelles de Greg Egan. Après Radieux, Axiomatique donne à la science fiction une dimension éthique appréciable.

Lumière des événements :
Les comités de bioéthique et les commissions scientifiques ont multiplié les avis et les rapports ses dernières années pour aider les parlementaires à définir les limites à donner à la recherche. Mais sous la pression économique et le lobbying de certaines firmes on voit que certains pays sont tentés de les reculer.

Aussi, il importe que les citoyens puissent continuer non seulement à être informés en temps réel des manoeuvres des uns et des autres mais également qu'ils puissent réfléchir aux enjeux et aux risques qui se profilent derrière l'une ou l'autre des avancées scientifiques en cette période où la technologie est omniprésente et ne cesse de fournir toujours plus vite accès à des options qui faisaient figure de chimères de science fiction il n'y a que trente ans.

La nouvelle Lumière des évènements a des atomes crochus avec le magnifique roman de Stefan Wul L'orphelin de Perdide puisqu'elle développe l'idée d'une possible communication au travers des époques entre un individu et .... lui-même. (Pour les parents lecteurs de SF qui voudraient faire découvrir les aventures de cet orphelin à leurs enfants Moébius en avait fait une adaptation à l'écran avec le dessin animé Les maîtres du temps )

La rédaction d'un journal intime permet de synthétiser les évènements et les réflexions prégnantes de la journée en quelques lignes à plus ou moins haute tension.

Que se passerait-il si les applications de la recherche fondamentale permettaient de démocratiser la possibilité de faire parvenir bien avant votre naissance ce récit quotidien ? L'exercice de style prendrait alors une toute autre ampleur n'est-ce pas ?

Donneriez-vous un maximum de détails pour vous éviter l'angoisse des lendemains ou au contraire choisiriez-vous de vous laisser une marge de découverte en multipliant les ellipses ?

Qui plus est, quel sens donner à L Histoire si désormais les témoignages et les analyses des événements ne proviennent plus du passé mais de l'avenir ?

Autant de questions qui permettent de s'interroger sur la condition humaine, les paradoxes temporels mais aussi des thématiques hélas bien plus inscrites dans l'actualité comme les tentations voire les tentatives de certaines politiciens de réécrire l'histoire.

Coffre fort :
A mon sens "Coffre fort" est une des meilleures nouvelles du recueil Axiomatique de Greg Egan. La littérature et le cinéma fantastiques ne sont pas avares d'histoires de créatures psychiques extraterrestres ou démoniaques qui passent d'un corps à un autre comme Cela de Moka ou le témoin du mal avec Denzel Washington.

Toutefois à la manière d'Anne Rice qui livrait les états d'âmes d'un groupe de vampires, Greg Egan nous invite à découvrir ceux d'une entité changeant de corps au sein d'une même ville après chaque période de sommeil.

A l'aide d'un récit à la première personne qui sème le trouble d'entrée de jeu chez le lecteur, le romancier australien passe en revue les interrogations de cette entité durant les différentes périodes de sa vie. Il nous relate comment elle en est venue à comprendre comment elle changeait d'apparence quotidiennement, comment elle a fait le deuil bon gré mal gré d'une vie de famille normale et comment elle est parvenue à suivre bon an mal an une scolarité, et enfin comment le rapport au corps lors de son adolescence s'en est trouvé complexifié.

Devenu adulte, il lui a fallu se résigner à devenir un imposteur permanent pour prendre la place de ses hôtes aussi discretement que possible dans leur vie privée parfois double et dans leur vie publique souvent monotone en s'appuyant sur le moindre détail pour donner le change au mieux sans toujours pouvoir éviter des incidents plus ou moins graves de conséquences pour la personne qui lui prête son corps sans le savoir. Paradoxalement cette attention de chaque instant la rend chaque jour un peu plus humaine.


Pour autant elle ne renonce pas à tenter de construire en pointillé sa vie propre tant elle aspire à la normalité surtout lorsqu'elle découvre l'explication probable de son état en prenant la place d'un infirmier psychiatrique.
Axiomatique :
Pour les rolistes quadragénaires qui ont passé quantité de nuits blanches à jouer des personnages de solos ou de techies dans de frénétiques parties de Cyberpunk bien avant que la trilogie Matrix ne déchaînent les passions, le monde futuriste de Greg Egan sera un bain de jouvence.

Les implants éléctroniques associés aux drogues en tout genre et à la chirurgie permettent à tout un chacun d'apprendre instantanément une langue étrangère, de maîtriser la caméra occulaire directement reliée au cerveau (cf l'excellent roman L'enigme de l'univers disponible en livre de poche) et diverses interfaces de navigation sur la toile du village global, mais également d'améliorer considérablement les performances physiques à l'aide de messages biochimiques en mesure d'anihiler toutes sensations de fatigue (cf le roman Isolation lui aussi disponible en poche).

Une fois "réveillé" l'implant est placé dans une narine comme si c'était une prise de tabac. Les nanomachines qui le composent se frayent ensuite par elles-mêmes un chemin jusqu'aux connections neuronales idoines.

Jusqu'ici, me direz-vous, rien de très nouveau sous le soleil de la science fiction mais dans la nouvelle éponyme du recueil Axiomatique, Greg Egan prédit également que les implants électroniques et les nouvelles drogues seront d'abord plebiscités pour leurs applications hallucinogènes et érotiques et pire encore dans le coaching psychologique à dimension plus ou moins religieuse.

Le romancier australien apporte une dimension supplémentaire pour questionner le lecteur sur ce qui fonde l'humain au-delà de toutes ces prothèses électroniques ou biochimiques en employant un procédé qui rappelle en creux le thème de la nouvelle d'Isaac Asimov "L'homme bicentenaire" ou le film Je suis un cyborg de Park Chan-Wook

Un implant peut-il contribuer à aider quelqu'un à faire son deuil en levant tout ou partie de ses interdits moraux et/ou éthiques ?

Soeurs de sang:
Victime pour des raisons génétiques d'un virus qui n'aurait jamais dû sortir du laboratoire souterrain où il a muté avec l'aide de chercheurs en quête de la meilleure arme biologique au moindre frais, Karen Rees doit se résigner à prendre à heures fixes un médicament.

Un médicament qui à défaut d'être à coup sûr le bon est susceptible de faire l'affaire selon les bases de données des firmes pharmaceutiques peu enclines à se lancer dans des recherches de fond pour "à peine" 80000 personnes infectées et une centaine de décès annuels. Une impression de déjà vu vous gagne, ne cherchez pas c'est malheureusement ce qui se passe d'ores et déjà pour bon nombre de maladies dites orphelines.

Grâce à ses talents informatiques, Karen parvient à localiser sa soeur jumelle qui écume le globe moins pour trouver la matière à ses articles de vulgarisation scientifique que pour assouvir sa passion pour les voyages. Pourra-t-elle la prévenir à temps des risques d'être également atteinte par ce virus ?

La nouvelle "Soeurs de sang" du recueil Axiomatique de Greg Egan s'interroge comme Un crabe sur la banquette arrière d'Elisabeth Gille sur les affres du malade dont les moins douloureuses ne sont sans doute pas les modifications qu'entraînent sa pathologie dans ses relations sociales mais au-delà analyse froidement ce que peut entraîner une politique médicale conditionnée par des entreprises pharmaceutiques pour qui la rentabilité est la priorité absolue.

La Caresse :
Depuis le mythe de Pygmalion qui avait donné vie à sa scuplture, bon nombre d'auteurs se sont emparés du thème de l'oeuvre d'art qui s'anime. Pour n'en citer que quelques-uns La Vénus d'Ille de Mérimée, Omphale de Théophile Gautier, le géant égoïste d'Oscar Wilde, le roi et l'oiseau de Jacques Prévert, L'extraordinaire tableau de Félix Clousseau de Jon Agee.

Par contre, je connaissais peu d'écrivains de science fiction qui se soient essayés à décliner dans leur genre littéraire cette oeuvre d'art qui prend vie. Juliette Canche, un des personnages de Bref rapport sur une très fugitive beauté de Jérôme Leroy, a créé une simulation en trois dimensions de trois tableaux du peintre surréaliste Paul Delvaux.(L'Aube sur la ville, La Vénus endormie et La ville rouge) où le spectateur peut "se promener, caresser les personnages, parler avec eux, éprouver la fraîcheur du marbre et la richesse des étoffes".


Avec la nouvelle La caresse comprise dans le recueil AxiomatiqueGreg Egan va plus loin en imaginant qu'un esthète est tellement passionné par une oeuvre qu'il n'a de cesse de lui donner corps. Non seulement il va imiter le Docteur Moreau d'H.G. Wells en donnant vie par manipulation génétique à une femme léopard identique à celle peinte par Fernand Khnopff en 1986 mais il va pousser le zèle jusqu'à s'efforcer de rétablir tout le contexte du tableau fut-ce au prix d'une longue et minutieuse préparation qui le contraindra à transférer sa mémoire dans un clone pour mener à terme son projet. "C'est le réseau des relations entre les sujets d'une part, et entre les sujets et les décors d'autre part qui consiste le défi de la génération à venir".


Une monomanie qui plus est quelque peu en marge de la légalité puisqu'il n'hésitera pas à enlever un homme et à modifier son apparence pour qu'il ressemble à l'homme qui colle sa joue contre celle de la sphinx.

Eugène :
Après avoir passé en revue les différents arguments qui tendent à prouver que les loteries sont de vastes escroqueries et que leurs évolutions au fil du temps n'ont été qu'une adaptation à ce que les joueurs y recherchaient, Greg Egan s'applique dans sa nouvelle "Eugène" à entrevoir ce quelle pourrait être pour un couple de gagnants la meilleure façon d'employer leurs gains faramineux. Au delà de prosaïques aspirations matérielles et puisque l'indécision plus que l'avarice diffèrent le choix de la juste cause qu'ils pouraient financer, ils décident de contacter le meilleur spécialiste en reproduction que l'argent pouvait acheter.

L'ambition de ce dernier ne se limite pas à aider ce couple à sélectionner leurs gamètes pour éviter à leur progéniture des soucis de santé. Il entend créer à l'aide de la manne financière qu'ils apportent au projet Potentiel humain un enfant pourvu de tous les atouts physiques, intellectuels et partant sociaux possibles .

Le passage où les parents se laissent convaincre fait froid dans le dos car comme Greg Egan montre comment les arguments du savant font glisser les attentes légitimes des parents vers des choix inquiétants pour l'avenir.

Au contraire de Bienvenue à Gattaca où l'on voit un enfant né en dehors de toute sélection naturelle parvenir à réaliser son rêve de partir dans l'espace en dépit des obstacles d'une société eugéniste, Greg Egan suppose que c'est l'ultime produit de cette sélection qui va paradoxalement contrer l'avènement d'un monde discriminatoire.
Lien : http://muet-comme-un-carpe-d..
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