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ISBN : 2070378187
Éditeur : Gallimard (01/04/1987)

Note moyenne : 3.82/5 (sur 261 notes)
Résumé :
Elle a trente ans, elle est professeur, mariée à un "cadre", mère de deux enfants. Elle habite un appartement agréable. Pourtant, c'est une femme gelée. C'est-à-dire que, comme des milliers d'autres femmes, elle a senti l'élan, la curiosité, toute une force heureuse présente en elle se figer au fil des jours entre les courses, le dîner à préparer, le bain des enfants, son travail d'enseignante. Tout ce que l'on dit être la condition "normale" d'une femme.
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Critiques, Analyses et Avis (33) Voir plus Ajouter une critique
palamede
  20 novembre 2016
Annie Ernaux est une militante, si elle raconte son enfance, son adolescence et ses premières années de mariage ce n'est pas pour le plaisir de se remémorer des moments agréables ou pas, mais pour montrer pourquoi elle se bat pour l'égalité des hommes et des femmes.
Sa mère et son père sont les chevilles ouvrières de la femme libre qu'elle est devenue. Sa mère d'abord, qui travaille dans l'épicerie familiale et inculque à sa fille que sa place n'est pas à la maison et qu'elle doit faire des études pour être libre. Son père, ensuite, qui ne lui donne pas l'image d'un homme macho et tout puissant en s'attelant aux tâches ménagères.
Mais avant de comprendre la portée du message parental, Annie a dû faire son expérience de la domination masculine. Après une adolescence où le puissant désir de plaire aux garçons n'a pas empêché des études brillantes, elle s'est mariée, mais a réalisé rapidement qu'elle s'était piégée elle-même, - et éloignée de son idéal de liberté et d'égalité homme femme - qu'elle était devenue une femme gelée.
Avec un style direct et imagé, Annie Ernaux met en garde les filles contre les embûches d'une société patriarcale. Mariage, bébé, ménage, sans contrepartie, n'ont jamais rendu une femme libre, qu'on se le dise !
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Macha_Loubrun
  09 mai 2016
Si j'avais une fille, je lui offrirais immédiatement La femme gelée, comme une piqure de rappel sur les combats féministes. J'ai beaucoup aimé le récit assez cru d'Annie Ernaux, décrivant en détails la manière dont elle s'est construite, fille d'épiciers modestes, puis bonne élève prise en étau entre ses désirs et le poids de la société sur les femmes dans les années 60. On comprend mieux comment, insidieusement, elle est devenue une femme gelée dans tous ses élans, comme ligotée dans l'image de l'épouse et de la mère modèle.
« le minimum, rien que le minimum. Je ne me laisserait pas avoir. Cloquer la vaisselle dans l'évier, coup de lavette sur la table, rabattre les couvertures, donner à manger au Bicou, le laver. Surtout pas le balai, encore moins le chiffon à poussière, tout ce qui me reste peut être du Deuxiéme sexe. »
Elle passe en détails toutes les étapes de sa vie de femme, les contradictions auxquelles elle est confrontée quotidiennement alors que son goût pour la liberté et son appétit intellectuel la pousse vers un autre idéal de vie, plus égalitaire entre les hommes et les femmes.
Certains lecteurs sont rebutés par l'écriture un peu sèche et saccadée d'Annie Ernaux mais en ce qui me concerne je trouve que cela met une distance profitable à l'identification et à l'universalité de son témoignage. Je suis certaine que son œuvre atypique sera un jour étudiée dans les universités.
A lire absolument par toutes les filles mais aussi les fils...
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AgatheDumaurier
  25 octobre 2016
Encore une bonne pioche chez Annie Ernaux après Une femme...Oui, je me tape l'intégral " Écrire la vie"...J'espère ne pas vous ennuyer avec madame Ernaux...
C'est un écrit assez ancien( 1981), ironiquement, je suppose, dédié à son mari, Philippe...
Le style est différent de ce qu'il sera plus tard. le début, qui relate l'enfance, fait un peu penser à l'enfant, de Valles,donc ...de l'humour ( oh ! Annie! Tu rigoles ! ), des phrases un peu sautillantes teintées de parlure normande...Cela montre une enfance plutôt plaisante, entourée de femmes de caractère ( les tantes, la grand mère, et surtout la flamboyante maman) Ces femmes travaillent, elles ne sont pas des fées du logis, elles vivent dehors, cuisinent un minimum, pas le temps, les enfants en liberté dans le jardin...La mère d'Annie, Blanche Duchesne, fait partie de ces femmes, mais veut que sa fille se sorte de ce milieu ouvrier et de petit commerçant, trop précaire. Une seule solution : l'école. Tu seras quelqu'un, ma fille. le monde est à toi. Enseignement merveilleux de toute sa jeunesse, mais Annie va tomber dans quelques pièges avant de l'accomplir. Dans sa famille, on !'éleve sans lui faire remarquer qu'elle est une fille. " Travaille", ne t'occupe pas des corvées ménagères...Et son père est un homme doux, moderne, qui n'a pas peur de faire la vaisselle ou de cuisiner pour sa fille...Comment imaginer dès lors la puissance de la domination masculine ?
L'adolescence sera un premier pas vers cet apprentissage. Il faut plaire aux garçons. Et pour cela, il faut s'intéresser exclusivement à eux, leurs sujets de conversations, leurs vies. Une fille n'a pas de vie, pas de copines, pas de centre d'intérêt hormis eux...Dur apprentissage pour Annie, déchirée entre le désir d'amour et une farouche indépendance.
Quatre ans d'études à la fac sont quatre ans de liberté. Mais des filles disparaissent, peu à peu, dans le gouffre du mariage...Elles sont de plus en plus nombreuses...Annie résiste, résiste...Et puis Philippe réussit à mettre le grapin sur elle, et bienvenue au purgatoire.
Récit de 5 années de mariage à peu près. Philippe l'étudiant aux belles idées progressistes se transforme peu à peu en tyran domestique de base...En Annie, la femme se gèle... Peu de résistance apparente, mais une immense colère enfouie. A peine installée avec monsieur, et là voilà préposée au ménage, à la cuisine, à la vaisselle...Elle abandonne ses livres pour nourrir l'homme tandis que lui continue à étudier...Puis l'enfant parait...Elle en a la charge complète et monsieur l'inspecte le soir. Il livre son jugement. Aucune nuance dans l'attaque frontale d'Annie Ernaux. On s'oppose, tout s'oppose,à son existence et à son ambition d'être un individu singulier. le mari est conforté dans son comportement par toute une société profondément castratrice envers les femmes. Tous et toutes lui donnent raison. Pourtant, Annie, plus ou moins consciemment, ne lâche pas. Elle passe le Capes entre deux biberons et deux rôtis de veau, et réussit à devenir professeure. Mais son esclavage ne s'arrête pas pour autant. On le sait bien, prof, c'est facile, 18 heures de cours et basta ! Ben voyons, et je prépare mes cours en changeant le bébé, et je corrige en le faisant manger- tant pis pour les traces de régurgitation sur les copies...Hors de question que monsieur bouge son derrière...Il a beaucoup travaillé dans son bureau et mérite bien d'attendre le dîner en lisant le Monde...
Bref, j'ai rarement lu une description aussi crue et réaliste de la condition des femmes dans les années 60...Et jusqu'à maintenant même si les tâches ménagères, parait-il, se repartissent un peu mieux...Mais pas partout, je le sais. le texte est très violent dans la dernière partie ( celle du mariage) et on ne comprend plus bien à quoi celui ci rime. Plus de tendresse, pas un mot d'amour, rien. le piège s'est refermé sur la fille de Blanche...malgré tout. le texte s'arrête brutalement. Mais comme je sais - elle le dit souvent- qu'elle est restée mariée 18 ans avec Castrator, je me demande vraiment comment elle a tenu...
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Caro29
  03 mars 2015
Encore une très belle rencontre avec Annie Ernaux. Décidément, il faudrait que je relise « Passion simple », peut-être que je suis passée à côté de quelque chose…
Dans « La femme gelée », on assiste à l'évolution de la narratrice, qui était une petite fille libre et devient, petit à petit, une « femme gelée » qui finit par se taire devant l'inégalité des rôles de l'homme et de la femme au sein du foyer. « La femme gelée », c'est l'histoire d'une petite fille qui avait pour modèle ses tantes qui se « battaient l'oeil » de la poussière et du rangement et qui va découvrir que « papa va travailler, maman range la maison, berce bébé et prépare un bon repas ». le tout, en passant par une adolescente qui, « en deux ou trois ans (va) devenir une fille évidée d'elle-même, bouffée de romanesque dans un monde rétréci aux regards des autres ». Et c'est d'autant plus dur encore pour elle que ses parents, commerçants, se partagent les tâches à la maison : maman fait la compta et papa fait la « popote », épluche les patates et fait la vaisselle. Petite, Annie Ernaux ne sait pas qu'il existe une « différence » établie par la société entre l'homme et la femme. Pour elle, les deux sont complètement égaux. C'est en fréquentant des filles « filles », comme sa copine Brigitte, qui ont une maman « féminine » que la narratrice a commencé à attacher de l'importance à ce qui auparavant n'en avait pas : une femme, doit savoir tenir son intérieur, faire à manger et être féminine, le tout, pour plaire aux hommes. Heureusement, cette période ne dure pas, car après sa première expérience amoureuse, Annie Ernaux déclare : « morte la croyance que sortir avec un garçon était un aboutissement, presque risible. Fini les bêtasseries et le feuilleton. (…) Comme les problèmes de robes et de rancarts foirés paraissent mesquins ». Puis, vient le temps du mariage…
L'écriture d'Annie Ernaux est rapide, saccadée. Elle utilise des phrases courtes, souvent nominales (quoique moins que dans « La place »), montrant, comme toujours, son besoin d'aller à l'essentiel, sans détour, sans fioritures, sans éléments superflus. Et le tout, même si les choses ont évolué depuis les années 60, reste encore bien souvent d'actualité.
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asphodele85
  22 juin 2011
Qui a dit qu'Annie Ernaux écrivait toujours le même livre ? Certes, les thèmes autobiographiques qu'elle aborde semblent un sujet inépuisable, à l'image de sa mémoire fouilleuse et introspective mais je n'ai pas retrouvé le style des Armoires Vides ni la même émotion de L'Autre Fille dans celui-ci. de son enfance à Yvetôt à son mariage, en passant par l'adolescence et ses études à Rouen, son écriture maîtrisée, juste, presque chirurgicale trace au scalpel ses interrogations, ses révoltes sur la condition féminine, sans tabous, parfois crûment, mais toujours dans la souffrance d'où émergent de rares moments de bonheur… Et on ne peut pas ne pas s'émouvoir quand ces mots nous ramènent à notre propre condition de femme, avec si peu de changements en trente ans (copyright 1981), malgré l'avalanche de lois prônant la parité, l'égalité des chances, le sexisme, etc, et qui, comme nous le savons ne restent que théorie la plupart du temps…
LE LIVRE
Quelle surprise dans cet opus de voir l'enfance d'Annie plutôt heureuse, heureuse de son statut d'enfant unique, émerveillée par sa mère qui porte la culotte comme on aurait dit autrefois. Une mère qui ne fait le ménage (à fond) qu'une fois par an, préférant lire derrière le comptoir de l'épicerie-café un Delly romanesque laissant au papa qui tient le bar mitoyen le soin de s'occuper des repas d'Annie, de l'accompagner à l'école, bref de remplir les fonctions d'homme au foyer. Elle a donc été élevée avec ce schéma inversé, poussée par ses parents à lire, à devenir quelqu'un. « Mais je cherche ma ligne de fille et de femme et je sais qu'une ombre au moins n'est pas venue planer sur mon enfance, cette idée que les petites filles sont des êtres doux et faibles, inférieurs aux garçons. Qu'il y a des différences dans les rôles. » Mais très vite, le regard des autres va modifier cette vision normale pour elle. Son père, « homme popote » est un anachronisme pour l'époque et sa mère n'a pas « les circonstances atténuantes » de la maladie ou de la de la famille nombreuse pour ainsi paresser, ne pas savoir faire une mayonnaise, coudre ses robes et épousseter sans cesse. Elle se sent différente, toujours, partout, par ses origines modestes d'abord, paysannes même, où le chemin à tracer est le sillon que l'on doit creuser soi-même pour sortir de ce milieu. Et ce milieu, elle en sortira grâce à l'éducation mais se perdra un temps dans un reflet de femme qu'elle ne voulait pas être.
A l'adolescence, surgissent les lectures, la lecture est déjà omniprésente depuis l'enfance, là viennent s'y ajouter entre Simone de Beauvoir et Kant, les conseils de Nous Deux ou Intimité sur ce que doit être une femme. La virginité, le mariage, les contradictions avec l'image du couple qu'elle devra former si elle se marie. Les premières règles, le dégoût, les complexes, trop plate, pas assez « gironde » dans les critères des mâles qui croisent sa route. Elle remet toujours tout en question : » Pas facile de traquer la part de la liberté et celle du conditionnement, je la croyais droite ma ligne de fille, ça part dans tous les sens. Une certitude, l'époque Brigitte a été fatale pour ma mère, (…) ». Puis l'émancipation définitive avec le schéma parental après avoir désespérément cherché à l'excuser, le justifier auprès de ses camarades. La première expérience sexuelle qui n'a pas le goût ni les couleurs du rêve qu'elle espérait, seulement « les joues rugueuses » d'un amant sans importance. Mais le bac est sa priorité, les études, s'en sortir, réussir quoiqu'il arrive. Alors elle accepte le foyer pour jeunes filles à Rouen, les blouses roses et ce qu'une fille doit apprendre. C'est pour le lecteur, un voyage dans un temps pas si éloigné que cela (les années 50-60) où l'école n'était pas mixte (elle découvrira les garçons dans les amphis de la Faculté de Lettres de Rouen) et, où les deux mondes filles-garçons se voyaient à travers le prisme déformant de l'interdit, des conventions, du sacré et surtout du chacun-reste-à-sa-place.
Après quatre années de liberté en Fac de Lettres, les Sciences sont réservées au garçons bien sûr, vient le mariage avec Pascal, les doutes avant le mariage, des deux côtés, ils se ressemblent un peu tous les deux, à la différence que l'homme c'est lui. » A d'autres moments, la croyance que notre malaise venait de l'incertitude elle-même, pour le supprimer, le pari de Pascal, foncer dans le mariage, on verrait après. Ma super lâcheté, l'inavouable, dans les derniers cercles de l'amour, je désire que mon ventre se fasse piège et choisisse à ma place « .
Mais l'image d'Epinal va se ternir rapidement avec la routine, la naissance des enfants, le temps pour soi raboté à l'extrême et la carrière mise en veille pour que celle du mari décolle. Très vite, cette solitude, car elle est finalement toujours très seule, même mariée, comme si l'enfance unique lui avait laissée à jamais cette indébilité, cette incapacité à se fondre totalement dans une existence faite de clichés, de stéréotypes et surtout de s'absenter longtemps d'elle-même, et finir par ne plus se reconnaître.
« Elles ont fini sans que je m'en aperçoive, les années d'apprentissage. Après, c'est l'habitude. Une somme de petits bruits à l'intérieur, moulin à café, casseroles, prof discrète, femme de cadre vêtue Cacharel ou Rodier au-dehors. Une femme gelée. »
MON AVIS
En plus de ce que je vous ai dit plus haut, la femme gelée, ici n'est pas la femme glaçée par l'absence d'amour, mais gelée au sens de figée dans des cadres, des images qui correspondent à la fois aux attentes de la société et à celles de la famille. Et pendant que sa vie à elle est « gelée », le temps passe, comme tout le monde elle a peur de vieillir et de ressembler à ce qu'elle a toujours haï. Annie Ernaux est fidèle à elle-même et très courageuse aussi de se livrer ainsi, sans pudeur, dénonçant tout haut ce que tout le monde pense souvent (bien trop souvent) tout bas. Elle ne crie pas, n'exhorte pas au féminisme, à brandir son soutien-gorge, non, le murmure en dit plus souvent parfois que les cris, elle fait simplement le constat d'une vie de femme, prof de lettres qui eût aimé aller vers l'Agrégation (à ce stade de sa vie) si les entraves liées au statut de femme dans lequel est incluse la clause d'enfanter ne l'en avait pas empêchée. Je pense qu'Annie Ernaux aurait à certains moments, préféré être un garcon et pouvoir décider comme un homme…sans rien lâcher de sa féminité qu'elle ne nie pas non plus ! Et oui, j'ai aimé ce roman dense, lucide, intransigeant, dépouillé dans le style et diablement émouvant.

Lien : http://leslecturesdasphodele..
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Citations et extraits (65) Voir plus Ajouter une citation
SarahcarabinSarahcarabin   15 février 2011
Mais les signes de ce qui m'attendait réellement, je les ai tous négligés. Je travaille mon diplôme sur le surréalisme à la bibliothèque de Rouen, je sors, je traverse le square Verdrel, il fait doux, les cygnes du bassin ont reparu, et d'un seul coup j'ai conscience que je suis en train de vivre peut-être mes dernières semaines de fille seule, libre d'aller où je veux, de ne pas manger ce midi, de travailler dans ma chambre sans être dérangée. Je vais perdre définitivement la solitude. Peut-on s'isoler facilement dans un petit meublé, à deux. Et il voudra manger ses deux repas par jour. Toutes sortes d'images me traversent. Une vie pas drôle finalement. Mais je refoule, j'ai honte, ce sont des idées de fille unique, égocentrique, soucieuse de sa petite personne, mal élevée au fond. Un jour, il a du travail, il est fatigué, si on mangeait dans la chambre au lieu d'aller au restau. Six heures du soir cours Victor-Hugo, des femmes se précipitent aux Docks, en face du Montaigne, prennent ci et ça sans hésitation, comme si elles avaient dans la tête toute la programmation du repas de ce soir, de demain peut-être, pour quatre personnes ou plus aux goûts différents. Comment font-elles ? [...] Je n'y arriverai jamais. Je n'en veux pas de cette vie rythmée par les achats, la cuisine. Pourquoi n'est-il pas venu avec moi au supermarché. J'ai fini par acheter des quiches lorraines, du fromage, des poires. Il était en train d'écouter de la musique. Il a tout déballé avec un plaisir de gamin. Les poires étaient blettes au coeur, "tu t'es fait entuber". Je le hais. Je ne me marierai pas. Le lendemain, nous sommes retournés au restau universitaire, j'ai oublié. Toutes les craintes, les pressentiments, je les ai étouffés. Sublimés. D'accord, quand on vivra ensemble, je n'aurai plus autant de liberté, de loisirs, il y aura des courses, de la cuisine, du ménage, un peu. Et alors, tu renâcles petit cheval tu n'es pas courageuse, des tas de filles réussissent à tout "concilier", sourire aux lèvres, n'en font pas un drame comme toi. Au contraire, elles existent vraiment. Je me persuade qu'en me mariant je serai libérée de ce moi qui tourne en rond, se pose des questions, un moi inutile. Que j'atteindrai l'équilibre. L'homme, l'épaule solide, anti-métaphysique, dissipateur d'idées tourmentantes, qu'elle se marie donc ça la calmera, tes boutons même disparaîtront, je ris forcément, obscurément j'y crois. Mariage, "accomplissement", je marche. Quelquefois je songe qu'il est égoïste et qu'il ne s'intéresse guère à ce que je fais, moi je lis ses livres de sociologie, jamais il n'ouvre les miens, Breton ou Aragon. Alors la sagesse des femmes vient à mon secours : "Tous les hommes sont égoïstes." Mais aussi les principes moraux : "Accepter l'autre dans son altérité", tous les langages peuvent se rejoindre quand on veut.
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AlixoneAlixone   05 mai 2016
Il avait faim. Quelle sensation ça fait de s’étaler la serviette sur les genoux et de voir arriver des nourritures qu’on n’a pas décidées, préparées, touillées, surveillées, des nourritures toutes neuves, dont on n’a pas reniflé toutes les étapes de la métamorphose. Je l’ai oublié. Bien sûr, le restaurant parfois, rare, il faut prendre une baby-sitting, et c’est de l’extraordinaire, des plats avec parfum de fric et je-te-sors-ce-soir-ma-jolie. Pas sa fête à lui, biquotidienne, tranquille, pas besoin de remercier, chic du céleri rémoulade, le bifteck saignant, les pommes de terre sautées fondantes dans le caquelon. Quand je me sers des pommes de terre en face de lui, ça fait une demi-heure que je les respire, les pré-mâche presque, toujours à goûter, la quantité de sel, le degré de cuisson, à couper l’appétit, le vrai, celui qui est désir et salive. Mais, lui, qu’il mange au moins, qu’il paie mes efforts, intraitable déjà, qu’il nettoie les plats, les restes me font horreur, comme une peine perdue, du gâchis d’énergie, et puis traîner dans le frigo un passé de nourriture qu’il faudra regoûter, resservir, maquiller, j’en ai mal au cœur d’avance (page 164 folio).
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SarahcarabinSarahcarabin   15 février 2011
Avant le chariot du supermarché, le qu'est-ce qu'on va manger ce soir, les économies pour s'acheter un canapé, une chaîne hi-fi, un appart. Avant les couches, le petit seau et la pelle sur la plage, les hommes que je ne vois plus, les revues de consommateurs pour ne pas se faire entuber, le gigot qu'il aime par-dessus tout et le calcul réciproque des libertés perdues. Une période où l'on peut dîner d'un yaourt, faire sa valise en une demi-heure pour un week-end impromptu, parler toute une nuit. Lire un dimanche entier sous les couvertures. S'amollir dans un café, regarder les gens entrer et sortir, se sentir flotter entre ces existences anonymes. Faire la fête sans scrupule quand on a le cafard. Une période où les conversations des adultes installés paraissent venir d'un univers futile, presque ridicule, on se fiche des embouteillages, des morts de la Pentecôte, du prix du bifteck et de la météo. Personne ne vous colle aux semelles encore. Toutes les filles l'ont connue, cette période, plus ou moins longue, plus ou moins intense, mais défendu de s'en souvenir avec nostalgie. Quelle honte ! Oser regretter ce temps égoïste, où l'on n'était responsable que de soi, douteux, infantile. La vie de jeune fille, ça ne s'enterre pas, ni chanson ni folklore là-dessus, ça n'existe pas. Une période inutile.
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PiatkaPiatka   23 septembre 2018
Elle (ma mère) me disait, les yeux brillants, « c’est bien d’avoir de l’imagination », elle préférait me voir lire, parler toute seule dans mes jeux, écrire des histoires dans mes cahiers de classe de l’année d’avant plutôt que ranger ma chambre et broder interminablement un napperon. Et je me souviens de ces lectures qu’elle a favorisées comme d’une ouverture sur le monde.
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PiatkaPiatka   02 octobre 2018
Organiser, le beau verbe à l’usage des femmes, tous les magazines regorgent de conseils, gagnez du temps, faites ci et ça, ma belle-mère, si j’étais vous pour aller plus vite, des trucs en réalité pour se farcir le plus de boulots possible en un minimum de temps sans douleur ni déprime parce que ça gênerait les autres autour.
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Vidéo de Annie Ernaux
Chronique de Pascale Frey sur onlalu à propos de l'ouvrage "Mémoire de fille", d'Annie Ernaux, paru aux éditions Gallimard en avril 2016.
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