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Antoine Audouard (Préfacier, etc.)
ISBN : 2840574993
Éditeur : Corps 16 (01/03/2003)
Résumé :
Un enfant naît, à l'aube, dans un village indien du coeur des Andes, face à la Montana Madre. Un enfant apprend le monde et la vie à travers le chant des cailloux dans le torrent, les secrets d'une grand-mère qui le devine un peu sorcier, le bruit du vent quand il souffle dans la vallée haute... Et puis, un jour, c'est le départ forcé par la guerre qui déchire et bouleverse : l'enfant rêveur est chassé pour toujours de sa " montagne ensommeillée ". Face à l'exil, à ... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (1) Ajouter une critique
terrevive
  10 mai 2010
Je ne suis pas déçue, ô non ! je suis charmée. C'est quelque chose comme une douceur, un retour vers les sensations de l'enfance tout en étant adulte, un voyage dans le ressenti et l'imaginaire de l'enfant. C'est vraiment touchant au niveau du coeur, du toucher, du partage de ce qui est vrai et spontané.
J'ai relevé des phrases qui m'ont littéralement portée au faîtage du bonheur de l'inspiration ; je vais me faire un plaisir de les citer tant cela est magnifique de poésie.
Au sujet de la mort, la grand-mère lui dit :
'Quand le soleil te quittera, tu deviendras une étoile. Les étoiles s'acheminent par trois sentiers qui conduisent au bout du monde... ton étoile ira se coucher. Doucement, avec d'autres étoiles qui se reposent dans le cimetière des étoiles.'
Quand le père parle de son enfant lorsqu'il va avec lui au village ; il dit :
'Vous avez l'impression qu'il est petit de taille, mais il est très grand. Il comprend les secrets.'
Au sujet de cette torpeur régnant sur le village, le rêve prend consistance :
'Le village entier aussi rêve, parfois des semaines entières. Même Isabel a dit l'autre jour que c'était dimanche, mais elle s'est trompée. Depuis des mois, elle croit que c'est dimanche. Elle rêve.'
La façon de vivre l'ombre est prenante ; l'enfant voudrait emmener l'ombre avec lui et la mère lui dit :
'Laisse l'ombre t'accompagner comme elle veut, ne la dérange pas ! Elle est là quand elle peut. Parfois, elle ne peut pas. Il ne faut pas l'enfermer.

Et quand il parle de son père, on sent la présence de l'homme de façon charnelle et tellement rassurante :
'Le bras du père, sa présence. La promesse du père est réalité. le temps c'est Papa.'
Un cheminement dans le monde de l'enfance, un cheminement qui nous atteint par ses moments graves dits avec des mots simples et lumineux.
Magique !
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Citations et extraits (1) Ajouter une citation
terreviveterrevive   02 juin 2010
A l’heure de la Voleuse.


Il y avait une saison des pluies. Lorsqu’elle était là, on avait parfois peur qu’elle ne finisse jamais. Les averses étaient très fortes. Elles débutaient si rapidement qu’on avait à peine le temps de se protéger. Et pourtant, on attendait ce moment : la venue de la saison des pluies. Bien sûr, d’une année sur l’autre, chacune présentait des caractéristiques différentes. Cette fois-là, elle avait apporté avec elle le typhus, la maladie de l’époque, du climat, qui pouvait durer bien plus longtemps que les pluies elles-mêmes.

C’était un jour assez clair, de ceux où les nuages conversent entre aux. L’heure du repas approchait et j’attendais ma mère. Vers le soir, elle est revenue d’au-delà de la colline, où habitait Grand-Père, et nous a raconté ce qui s’y passait. La maladie était arrivée au village, où plusieurs familles pleuraient leurs morts. Dans la nôtre, la fièvre paraissait aussi s’agiter. Grand-Père avait été touché. Il était venu nus voir la semaine précédente. Nous nous étions échappés, lui et moi, pour regarder le fleuve. Pendant qu’il se taisait discrètement, j’avais lancé plusieurs de mes cailloux dans l’eau. En même temps que les nuages, il avait observé des feux des cailloux dans le courant.

« Grand-Père ? Qu’est-ce que tu as ?

- Je discute avec Grand-Mère, mes enfants et les trois Dames.

- C’est ça qui te fatigue ?

- Non non non, car je n’ai pas besoin de mots pour discuter. »

Dans les poches de sa veste, il gardait quelques uns de mes plus beaux cailloux, mes préférés, ceux que j’aimais lui confier. J’adorais sa façon de les tenir dans ses mains rugueuses, de les faire claquer entre ses doigts. Bien sûr, je conservais les autres dans la poche de mon pantalon. Je ne les quittais que pour aller dormir. Alors, je les posais près de la fenêtre.

La fatigue avait progressé. La fatigue dans son corps… A la fin de la matinée, nous étions rentrés à la maison. De nouveau, il était resté assis. Il s’était endormi. Vers la fin de l’après-midi, il était parti. Il nous avait plusieurs fois adressé un signe de la main en guise d’au revoir, et sa silhouette s’était perdue là-bas, à l’endroit où je guettais son apparition au matin. Le crépuscule s’en était allé avec lui et la nuit était tombée.

Papa était revenu chez nous assez tard. Il y avait de la tristesse dans ses yeux.

Le lendemain, ma mère s’était agitée dans l’après-midi pour finir son travail et aller chez Grand-Père. Ca avait duré quelques jours. Elle faisait l’aller-retour, tandis que nous, les enfants, nous restions à la maison avec interdiction d’en sortir. Même l’école était fermée. La peur du typhus…
J’errais dans les couloirs, dans les chambres, le long de mon mur, comme si le chagrin allait me submerger.

Un soir, terrible soir, Maman s’en est allée très vite. Elle a couru, couru. Papa était parti dans la matinée. Ils étaient tous là-bas, au-delà de la colline, dans la maison carrée, avec Grand-Mère et nos tantes. Je les imaginais, en silence. Au centre, Grand-Père… Maman tardait beaucoup à rentrer.

Dans la cuisine, Liliane s’affairait à nous préparer une boisson chaude. Nous regardions la colline par laquelle les visiteurs arrivaient. Parfois, ils s’en retournaient pour ne plus revenir. Cette fois là, c’était le cas.

Enfin, nous avons aperçu Maman qui arrivait à pas comptés. Le chagrin éclaté dans ses yeux et dans ceux de Liliane. Liliane, toujours la première à comprendre… Maman nous a embrassés en pleurant.

« Mes enfants, Grand-Père est parti avec l’Esprit, Le Grand Esprit. »

Elle s’est assise tout en essuyant les larmes de sa main. Nous l’entourions, en pleurs. Elle parlait lentement, les yeux fixés sur la colline et le ciel.

« Vous vous rappelez, bien sûr, comme la peau de Grand-Père était rugueuse et claire, quand il vivait et qu’il venait nous voir. Cet après-midi, mes enfants, on m’a alertée un peu tard. Je suis allée chez lui, mais personne ne m’attendait sous la galerie. Tout le monde était réuni près de sa chambre. Il était couché sur son lit. Je l’avais vu par les fenêtres ouvertes. Vos tantes étaient assises sur le grand banc du couloir, Grand-Mère était à ses pieds. Votre Père m’a vue arriver, il m’a souri et m’a invitée à rentrer. Grand-Père, allongé, avait les yeux brillants. Ecoutez-moi, mes enfants, jamais je n’ai vu chose aussi belle ni aussi étrange. Peu après que je suis entrée, une ombre est apparue sur son front. Non, pas une ombre… Comme un rideau qui descendait doucement vers le bas de son visage, puis tout le long de son corps. Le rideau est descendu. Il y a eu un avant et un après. Il a laissé Grand-Père tout pâle. A mesure qu’il parcourait son corps, il en effaçait les couleurs. A la fin, Grand-Père était blanc, très blanc. Paisible aussi… »

A travers ce que disait Maman, j’ai compris que Grand-Père ne viendrait plus nous visiter. En pleurs, je me suis retiré. L’enfant ne sait plus quoi dire. Les larmes ruisselaient sur mon visage et j’entendais crier de l’intérieur : « Il faut partir, partir, il faut marcher, marcher ! »

Je suis descendu vers le village et j’ai traversé la place en pente, toute en pierres pavées. Rien ne me retenait, sauf les mots de maman. J’ai dépassé le petit cimetière. Personne ne parlait là-bas, les âmes restaient silencieuses. La forêt des arbres opaques m’a reçu, plus opaque que jamais. Ses feuilles qui chantonnaient s’étaient tues. Rien, rien ne me retenait. Silence, étrange silence, dans l’âme aussi… « Où es-tu, Grand-Père, où es-tu ? » Silence encore.

Le temps m’a réveillé. Les insectes m’entouraient. Il faisait presque nuit. Maman et papa devaient s’affoler. Je suis remonté vers la maison. Mais la maison ne me parlait plus. A table, ma famille feignait de manger. Je me suis assis à ma place sans me faire gronder. Il y avait une soupe de haricots. Après avoir bu le bouillon, j’ai cherché à dessiner avec les haricots les contours des collines à l’aide de ma cuiller. Rien ne s’est formé. Qui pouvait manger, ce soir là ?

Lentement, chacun s’est levé. Chacun se cherchait sans mot dire. J’ai regardé le patio, la chaise de Grand-Père, le ciel. Personne n’a répondu. La Lune n’était pas là. Si elle était là, je ne l’ai pas vue. Il fallait que le lendemain vienne. Alors, j’irais voir mon fleuve. Serait-il là-bas à m’attendre ? Je ne sais pas comment la nuit a passé.

Le lendemain est arrivé mais rien n’était plus comme avant. Les oiseaux picoraient et chantaient à ma fenêtre. La lumière entrait dans la chambre. Je ne lui ai pas dit « bonjour, ma lumière ». Je me suis levé. Rasant le mur, j’espérais trouver le calme. Le mur ne répondait plus. J’ai essayé de siffler. Le souffle était absent. C’était le vide. Le son ne répondait pas non plus. Que faire, donc ? Le fleuve, oui, là Soledad, m’attendait.

J’ai couru jusqu’à la grande pierre où Gand-Père s’asseyait tandis que je sautillais autour de lui, à la recherche de cailloux, en attirant son attention sur notre monde. Mais rien ne s’est passé. Il n’était pas là. Comment le monde pouvait-il durer sans lui ? Le chagrin m’inondait. Assis sur la grande pierre, j’ai lancé mes cailloux dans l’eau. Une idée se faisait jour. Oui, sur chacun de mes cailloux, Grand-Père pourrait venir se reposer pendant le long périple qu’il avait entreprit. « Que mes larmes calment ta soif, mon grand voyageur ! Que mes cailloux te servent de repères ! »

Je me suis levé et j’ai regagné la maison où j’ai pris tout mes cailloux. Revenu au bord de l’eau, je les ai semés sur une bonne distance, parallèlement à mon mur, qui courait dans la même direction que le fleuve.

« Je t’offre, Grand-Père, un repère de cailloux, pendant que tu marches sur le sentier qui t’amèneras au bout du monde, vers le cimetière des étoiles ».

Qu’est-ce que le chagrin de l’enfant ? Des cailloux jetés au fleuve, tandis que des larmes sillonnent son visage. Le lendemain, on a conduit le corps de Grand-Père au petit cimetière. Ma mémoire n’a pas suivi le cortège. J’avais déjà célébré l’enterrement avec mes pierres. De loin, du haut de la colline, j’ai observé le fleuve sans m’attarder sur le domaine des morts. J’ai survolé la forêt des arbres opaques. Du coup, ma vallée ma parue étouffante. Il me faudrait scinder l’horizon, quitter ces lieux.

Grand-Mère est descendue de chez elle. Arrivée à la maison, elle a pris place sur la chaise de Grand-Père. Silencieuse, comme toujours, regardant les arbres du patio, pensive, elle m’a tendu les bras. Je me suis approché pour m’assoir sur le bord de la chaise. Elle m’a montré l’horizon, en disant :

« Le chemin du bout du monde, c’est celui que Grand-Père arpente en ce moment. Les trois Dames l’accompagnent paisiblement. » Et, ouvrant l’une de ses mains, elle m’a donné des petits cailloux qu’il avait gardés. Ils étaient encore tout lumineux. Grand-mère avait les yeux brillants.

« Mon petit enfant, va en chercher d’autres. La vie continue, petit-fils. Et ce soir, en regardant de nouvelles étoiles, nous le chercherons, lui, Grand-Père. Oui, va ramasser de beaux cailloux. Pour moi, cette fois-ci… »

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