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Baudouin Jurdant (Traducteur)Agnès Schlumberger (Traducteur)
ISBN : 2020099950
Éditeur : Seuil (01/03/1988)

Note moyenne : 4.06/5 (sur 16 notes)
Résumé :
Au cours du dernier siècle, notre perception de la science est passée d'un extrême à l'autre.

D'abord portée aux nues, révérée comme la seule forme de connaissance objective et digne de foi, la science est aujourd'hui soupçonnée non seulement d'une certaine partialité (pourquoi ses résultats seraient-ils indiscutables ?) mais encore d'apporter autant d'avantages que d'inconvénients.

Après Tchernobyl, Bhopal, les OGM et les marées noir... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (3) Ajouter une critique
colimasson
  09 septembre 2015
Les anarchistes sont quand même des rigolos… ils s'en prennent au système, à la société et à la politique, mais ils osent rarement démolir le dogme scientifique. Heureusement que Paul Feyerabend est là pour leur remettre un peu de plomb dans la cervelle.

Et si notre science était une science de ratés ? Les théories que nous avons sélectionnées l'ont été souvent en vertu de l'unanimité apparente qu'elles suscitaient. Mais l'absence de difficultés majeures ne résulterait-il pas de l'appauvrissement du contenu empirique, proposé par l'élimination des propositions alternatives ?

Plusieurs stades doivent être franchis pour réaliser l'anarchisme épistémologique. le premier nécessite ainsi de démasquer l'imposture qui se cache derrière le supposé selon lequel la science permettrait d'accéder à la vérité. Les hommes sérieux ne diront jamais qu'ils valident une théorie plutôt qu'une autre parce qu'ils se sont soumis à la contingence de facteurs arbitraires qui dépendent du contexte historique, géographique et politique de leur environnement, ou de leur vie privée. Pourtant on ne devrait jamais négliger de s'intéresser à la petite histoire qui entoure la plupart des « grandes » découvertes.

« le scientifique est restreint par les caractéristiques de ses instruments, la somme d'argent disponible, l'intelligence de ses assistants, l'attitude de ses collègues, ses partenaires –il ou elle se trouve limité par d'innombrables contraintes physiques, physiologiques, sociologiques et historiques. »

Paul Feyerabend dénonce ainsi les fondements de la philosophie aristotélicienne, bourrés à ras-bord de mots d'ajustage ad hoc tels que « semblable » ou « analogue ». Dans une autre catégorie, il encense Galilée qui, en proposant sa théorie de l'héliocentrisme, a provoqué un changement majeur de paradigme scientifique. Son mérite est d'avoir réalisé cet exploit en utilisant des moyens non-scientifiques tels que les hypothèses ad hoc.

« Ainsi, Galilée a […] utilisé des hypothèses ad hoc. C'était une bonne chose. S'il ne l'avait pas fait, il aurait opéré ad hoc de toute façon, mais cette fois-là, en fonction d'une théorie ancienne. Alors, puisqu'on ne peut ne pas « être » ad hoc, il vaut mieux être ad hoc pour une théorie nouvelle ; car une nouvelle théorie, comme toute chose nouvelle, donnera un sentiment de liberté, d'excitation et de progrès. Il faut applaudir Galilée d'avoir préféré protéger une hypothèse intéressante, plutôt qu'une hypothèse sans éclat. »

Il a violé des règles importantes de la méthode scientifique d'Aristote, canonisée par les positivistes logiques, pour dépasser les contradictions empiriques soulevées par l'utilisation récente des télescopes. Selon Ronchi : « Galilée était totalement ignorant de la science de l'optique, et ce n'est pas trop s'avancer que de supposer que ce fut là une circonstance des plus heureuses, à la fois pour lui, et pour l'humanité en général. »

Et puisqu'il faut s'intéresser aussi aux petites choses : « Galilée fait de la propagande. Il se sert de trucs psychologiques, en plus de toutes les raisons intellectuelles qu'il a à offrir ». Galilée l'emporta grâce à son style, son art de la persuasion, parce qu'il écrivit en italien et non en latin, mais aussi parce qu'il est intervenu au bon moment, attirant dans son sérail ceux qui étaient opposés aux idées anciennes.

Le second stade d'accomplissement de l'anarchisme épistémologique se montre plus souriant et implique que l'on reconnaisse que la violation des règles de l'épistémologie est nécessaire pour le progrès. La science cache des squelettes dans ses placards : elle n'ose pas admettre, par peur de perdre toute légitimité, qu'elle procède de l'inclination à la théorie. Au temps zéro de la science, rien n'existait. Il a bien fallu choisir arbitrairement des axiomes. Paul Feyerabend nous demande de réfléchir sur les raisons qui nous ont poussés à choisir tel axiome plutôt que tel autre. Comme Wittgenstein le pensait, ces fondements ont une origine moins rationnelle qu'esthétique. Pourquoi la droite est-elle le chemin le plus court entre deux points ? A ceux qui répondront que c'est évident, et que cela ne pouvait pas être autrement, Paul Feyerabend remonte le cours du temps et nous fait apercevoir l'époque de la Grèce archaïque sous un angle que nous avons trop peu souvent l'occasion de considérer. La transition de l'univers paratactique des Grecs archaïques à l'univers dualiste substance/apparence de leurs successeurs est comparable au système quantique : impossible de superposer ces deux visions du monde contradictoires. Que penseraient les grecs archaïques de nos axiomes et de nos certitudes ? Et nous, que pensons-nous connaître d'eux ? On ne pourra jamais les comprendre vraiment si nous n'essayons pas d'aborder leur science d'un point de vue anthropologique. Leur mythologie, par exemple, est un théâtre de marionnettes, et on risquerait de passer à côté de certaines subtilités si nous n'avons pas connaissance de ce fait. R. Lattimore nous donne un exemple :

«Zeus est qualifié de conseiller, de dieu de la montagne-tonnerre ou de dieu paternel, non pas selon ce qu'il fait, mais selon les nécessités du mètre. Il n'est pas Zeus nephelegerata lorsqu'il rassemble les nuées, mais lorsqu'il satisfait le groupe métrique, UU-UU-. »

Peu importe à Paul Feyerabend que la science ressemble à ce qu'elle est devenue, ce qui lui tient à coeur c'est qu'elle se permette des évasions, un peu plus de souplesse et de la folie pure lorsqu'elle se heurte à des impasses. Reconnaissons une bonne fois pour toutes que l'être humain n'est pas seulement rationnel : il se comporte souvent de manière imprévisible et incohérente et ses buts peuvent changer à n'importe quelle occasion, qu'il s'agisse d'une discussion bouleversante, d'une expérience de conversion religieuse, ou pour impressionner un partenaire amoureux. Cette reconnaissance devrait aboutir à la séparation de l'Etat et de la Science, ce qui nous donnerait peut-être de plus grandes chances de réaliser l'humanité dont nous sommes capables, sans l'avoir jamais réalisée.

« La séparation de l'Etat et de l'Eglise doit être complétée par la séparation de l'Etat et de la Science : la plus récente, la plus agressive et la plus dogmatique des institutions religieuses. »

C'est le côté gai luron qui se manifeste lorsque Paul Feyerabend glisse en passant, dans une note de bas de page, qu'il espère être pris pour un dadaïste :

« Un dadaïste reste complètement froid devant une entreprise sérieuse quelconque, et il sent anguille sous roche dès qu'on cesse de sourire pour prendre une attitude et une expression faciale annonçant que quelque chose d'important va être dit. Un dadaïste est convaincu qu'une vie digne d'être vécue ne sera possible que si nous commençons par prendre les choses à la légère […]. J'espère qu'après avoir lu cette brochure, le lecteur se souviendra de moi comme d'un dadaïste désinvolte et non comme d'un anarchiste sérieux. »

Mais son discours Contre la méthode est aussi et surtout un pamphlet adressé contre cette raison rigide qui nous force parfois à penser que la culture est une gangue à barbarie, et que le devenir de l'humanité, dirigée d'une main de fer par une science implacable, semble parfois très obscur.

« Ne va-t-elle pas créer un monstre, la science telle que nous la connaissons aujourd'hui […] ? ne va-t-elle pas faire violence à l'homme, le transformer en un mécanisme misérable, froid, pharisaïque, sans charme, ni humour ? »

Lien : http://colimasson.blogspot.f..
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jeanparapluie
  05 avril 2016
La première édition anglaise est de 1975 et la première traduction française de 1979. le livre, sous-titré Esquisse d'une théorie anarchiste de la connaissance, est dédié à Imre Lakatos, "ami, et frère en anarchisme".
Quelle est la méthode contre laquelle Feyerabend s'insurge ? Il s'agit de la synthèse entre la logique formelle et l'empirisme telle que l'a formulée Carnap sous le nom de positivisme logique, et qui est, selon Feyerabend, l'épistémologie implicite de la science contemporaine. Son objectif est de montrer que cette "méthode" n'est pas productive, n'est pas celle effectivement suivie par les grands découvreurs, et qu'elle conduit même à des erreurs notoires. Pour cela, il s'appuie sur plusieurs exemples de l'histoire des sciences, et notamment sur celui de Galilée. Les principaux points qu'il relève à propos de Galilée sont les suivants :
1 Les théories de Galilée ne sont pas déduites des observations
2 Certaines observations sont contraires à ses théories ou appuieraient même les thèses de ses adversaires géocentristes.
3 Ses observations reposent non sur la perception directe et effective, mais sur un montage (le télescope) dont Galilée ne maîtrisait pas la théorie.
4 Il transpose sans légitimité épistémologique des observations et des généralisations qui sont valables sur la Terre aux phénomènes célestes.
Ce n'est pas le lieu d'analyser ces critiques en détail, d'autant que Feyerabend n'en fait pas reproche à Galilée, au contraire, son argumentation est de prendre appui sur la valeur avérée des découvertes de Galilée pour condamner l'observance rigide des règles admises de la méthode scientifique. le Galilée de Feyerabend est un contestataire qui justifie l'anarchisme épistémologique. Il me semble néanmoins qu'on peut opposer à Feyerabend les remarques suivantes:
1 Les théories de Galilée ne sont pas déduites des observations : Galilée n'est pas empiristes et son propos n'est pas d'induire des lois à partir des phénomènes, mais de recourir à l'expérience pour montrer que les conceptions coperniciennes en rendent mieux compte que les théories aristotéliciennes.
2 Certaines observations iraient plutôt dans le sens des aristotéliciens : c'est le contraire qui seraitb étonnant. Comment imaginer que l'aristotélisme ait tenu si longtemps et ait même encore à l'époque de Galilée autant de défenseurs si aucune observation ne venait en confirmer les thèses ? Rappelons aussi qu'Aristote lui-même attachait une grande importance à concilier les Idées et les sensations.
3 A propos du télescope, Galilée ne prétend pas en avoir une maîtrise théorique, mais seulement "suffisante" pour que ses observations soient utilisables.
4 Abolir la distinction théorique entre phénomènes terrestres et phénomènes célestes est précisément l'essence du programme galiléen de mathématisation de la physique, car cette mathématisation suppose qu'aucun lieu ni aucune direction dans l'espace ait un privilège quelconque ou des loi qui lui seraient spécifiques.
Les remarques de Feyerabend n'ont donc rien de révolutionnaire. Elle ne font pas de Galilée un "anarchiste" épistémologique, mais seulement un esprit libre. Qu'en est-il donc, dans ce livre, de "l'anarchisme épistémologique", qui sera développé plus tard,et de façon plus théorique dans "Adieu la raison" ?
Cet anarchisme s'entend de deux manières. D'abord, dans un sens assez classique et évident, de liberté totale de penser et de diverger des opinions reçues, de liberté de l'imagination, de rejet des règles établies, etc.
Maisil y a aussi un sens plus technique, proprement épistémologique. le vingtième siècle a été marqué par le développement extraordinaire des mathématiques et la recherche des fondements de cette science, à travers une élaboration poussée de la logique formelle. Cette tendance a beaucoup influencé la philosophie en général et l'épistémologie en particulier, en donnant naissance, notamment, au positivisme logique, que dénonce Feyerabend comme une sorte de nouvelle scolastique. Or, dans "anarchisme", il y a la racine grecque "archè", qui désigne à la fois le pouvoir (monarchie, hiérarchie, etc.) mais aussi le principe, le fondement (archétype, archéologie, etc.), et la proposition implicite de Feyerabend, c'est celle d'une science qui s'abstiendrait de se justifier toujours par ses fondements. La géométrie d'Euclide est devenue "une" géométrie parmi d'autres lorsqu'on s'est avisé que l'on pouvait décider de la fonder sur d'autres axiomes que ceux d'Euclide, et les mathématiciens sont ensuite partis à la recherche des "vrais" fondements des mathématiques, qui assoiraient sur des bases solides et Euclide et Riemann. Ce que suggère Feyerabend, c'est une science qui se satisferait de ses propres justifications, sans chercher à se donner des "fondements" indiscutables.
La question n'est pas de savoir si c'est possible, mais plutôt de savoir si c'est souhaitable. En fait, toute théorie a des fondements, à la fois logiques et empiriques. Feyerabend a sûrement raison de rejeter l'idée de fondements absolus et inconditionnellement acceptables. Mais il me semble par ailleurs indispensable que toute théorie s'interroge et éclaircisse autant que possible les présupposés et les acquis factuels sur lesquels elle se fonde.
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CSTFC
  24 mars 2014
point de départ d'une conception originale de la philosophie des sciences et surtout d'une belle remise en cause de la conception classique de la science et de sa rationnalité.
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Citations et extraits (30) Voir plus Ajouter une citation
deuxquatredeuxdeuxquatredeux   28 juin 2017
Ainsi, la science est beaucoup plus proche du mythe qu'une philosophie scientifique n'est prête à l'admettre. C'est l'une des nombreuses formes de pensée qui ont été développées par l'homme, mais pas forcément la meilleure. La science est indiscrète, bruyante insolente ; elle n'est essentiellement supérieure qu'aux yeux de ceux qui ont opté pour une certaine idéologie, ou qui l'ont accepté sans avoir jamais étudié ses avantages et ses limites. Et comme c'est à chaque individu d'accepter ou de rejeter des idéologies, il s'ensuit que la séparation de l'Etat et de la l'Eglise doit être complétée par la séparation de l'Etat et de la Science : la plus récente, la plus agressive et la plus dogmatique des institutions religieuses. Une telle séparation est sans doute notre seule chance d'atteindre l'humanité dont nous sommes capables, mais sans l'avoir jamais pleinement réalisée.
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colimassoncolimasson   30 septembre 2015
Nous avons besoin de ces moyens irrationnels [la propagande, l’émotion, les hypothèses ad hoc, et l’appel à des préjugés de toutes sortes] pour soutenir ce qui n’est qu’une foi aveugle –jusqu’à ce que nous ayons trouvé les sciences auxiliaires, les faits, les arguments qui transforment cette foi en « connaissance » solide.
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colimassoncolimasson   20 septembre 2015
Ainsi, Galilée a […] utilisé des hypothèses ad hoc. C’était une bonne chose. S’il ne l’avait pas fait, il aurait opéré ad hoc de toute façon, mais cette fois-là, en fonction d’une théorie ancienne. Alors, puisqu’on ne peut ne pas « être » ad hoc, il vaut mieux être ad hoc pour une théorie nouvelle ; car une nouvelle théorie, comme toute chose nouvelle, donnera un sentiment de liberté, d’excitation et de progrès. Il faut applaudir Galilée d’avoir préféré protéger une hypothèse intéressante, plutôt qu’une hypothèse sans éclat.
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colimassoncolimasson   19 juillet 2016
[L]es buts [de l’anarchiste épistémologique] restent stables, ou changent à la suite d’une discussion, ou par ennui, ou après une expérience de conversion, ou pour impressionner une maîtresse –et ainsi de suite.
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colimassoncolimasson   26 septembre 2015
Pour progresser, nous devons nous mettre en deçà de l’évidence, réduire le degré d’adéquation empirique (le contenu empirique) de nos théories, abandonner ce que nous avons déjà accompli et repartir à zéro.
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