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EAN : 9782897721060
79 pages
Éditeur : Éditions XYZ (07/02/2018)
3.47/5   94 notes
Résumé :
Anouk a quitté son appartement confortable de Montréal pour un refuge forestier délabré au Kamouraska. Encabanée loin de tout dans le plus rude des hivers, elle livre son récit sous forme de carnet de bord, avec en prime listes et dessins. Cherchant à apprivoiser son mode de vie frugal et à chasser sa peur, elle couche sur papier la métamorphose qui s'opère en elle : la peur du noir et des coyotes fait place à l'émerveillement ; le dégoût du système, à l'espoir ; le... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (34) Voir plus Ajouter une critique
3,47

sur 94 notes

hcdahlem
  05 mars 2021
Quelquefois, le confinement a du bon
En racontant le séjour d'Anouk, partie en plein hiver «s'encabaner» dans la forêt québécoise, Gabrielle Filteau-Chiba réussit un premier roman écolo-féministe écrit avec poésie et humour. Une belle réussite!
Le 2 janvier, en plein hiver, Anouk, la narratrice de ce court et beau roman «file en douce» de Montréal pour s'installer à Saint-Bruno-de-Kamouraska, «tombée sous le charme de ce nom ancestral - Kamouraska - désignant là où l'eau rencontre les roseaux, là où le golfe salé rétrécit et se mêle aux eaux douces du fleuve, là où naissent les bélugas et paissent les oiseaux migrateurs.»
Elle ne nous en dira guère plus de ses motivations, si ce n'est qu'elle entend fuir un quotidien trop banal et une vie où le superficiel a pris le pas sur l'essentiel. En revanche, elle va nous raconter avec autant de crainte que d'humour, avec autant d'émotion que de poésie sa vie dans et autour de cette cabane perdue dans l'immensité de la forêt. Elle doit d'abord lutter contre le froid intense qui s'est installé avant d'imaginer se consacrer à son programme, lire et écrire. Et se prouver qu'au bout de sa solitude, sa vie va recommencer.
Intrépide ou plutôt inconsciente, elle ne va pas tarder à se rendre compte combien sa situation est précaire. «Le froid a pétrifié mon char. le toit de la cabane est couvert de strates de glace et de neige qui ont tranquillement enseveli le panneau solaire. Les batteries marines sont vides comme mes poches. Plus moyen de recharger le téléphone cellulaire, d'entendre une voix rassurante, ni de permettre à mes proches de me géolocaliser. Je reste ici à manger du riz épicé près du feu, à chauffer la pièce du mieux que je peux et à appréhender le moment où je devrai braver le froid pour remplir la boîte à bois. Ça en prend, des bûches, quand tes murs sont en carton.»
Et alors qu'un sentiment diffus de peur s'installe, que les questions se bousculent, comment faire seule face à un agresseur alors que la voiture refuse de démarrer, peut-elle se préparer à mourir gelée ? Ou à être dévorée par les coyotes qui rôdent? Presque étonnée de se retrouver en vie au petit matin, elle conjure le sort en dressant des listes, comme celle des «qualités requises pour survivre en forêt», avec ma préférée, la «méditation dans le noir silence sur ce qui t'a poussée à t'encabaner loin de tout».
Peut-être que le fruit de ses réflexions lui permettra de goûter au plaisir de (re)découvrir des oeuvres d'Anne Hébert, de Gilles Vigneault et de quelques autres auteurs de chefs-d'oeuvre de la littérature québécoise qui garnissent la bibliothèque de sa cabane. Et d'y ajouter son livre? «J'ai troqué mes appareils contre tous les livres que je n'avais pas eu le temps de lire, et échangé mon emploi à temps plein contre une pile de pages blanches qui, une fois remplies de ma misère en pattes de mouche, le temps d'un hiver, pourraient devenir un gagne-pain. Je réaliserai mon rêve de toujours: vivre de ma plume au fond des bois.»
Après quelques jours, son moral remonte avec l'arrivée inopinée de Shalom, un gros matou «miaulant au pied de la porte comme téléporté en plein désert arctique» et dont la «petite boule de poils ronronnante» réchauffe aussi bien ses orteils que son esprit.
Avec un peu de sirop d'érable, la vie serait presque agréable, n'était cette vilaine blessure qui balafre son visage. Couper le bois est tout un art.
C'est à ce moment qu'une silhouette s'avance. À peine le temps de décrocher le fusil que Rio est déjà là à demander refuge. La «féministe rurale» accueille ce nouveau compagnon avec méfiance, puis avec cette chaleur qui lui manquait tant. «Ton souffle chaud sur ma peau me fait oublier les courants d'air dans la cabane et le froid dehors. Je m'agrippe à tes longs cheveux. Je nous vois, toi et moi, sur un tapis de lichen valser au rythme de la jouissance. Encore et encore. Mon dos cambré comme un arc amazone est prêt à rompre.» Au petit matin son amant lui dira tout. Il est en fuite, recherché par la police pour avoir saboté la voie ferrée. Rio est un activiste environnemental qui se bat contre le pétrole des sables bitumineux. Pour lui, «se taire devant un tel risque environnemental, c'est être complices de notre propre destruction». Alors Anouk va lui proposer de l'emmener à travers la forêt jusqu'aux États-Unis…
Gabrielle Filteau-Chiba a parfaitement su rendre la quête de cette femme, partie pour se retrouver. Et qui, en s'encabanant, va découvrir non seulement des valeurs, mais aussi une boussole capable de lui ouvrir de nous horizons, sans se départir de son humour: «Incarner la femme au foyer au sein d'une forêt glaciale demeure, pour moi,
l'acte le plus féministe que je puisse commettre, car c'est suivre mon instinct de femelle et me dessiner dans la neige et l'encre les étapes de mon affranchissement.»
Quelquefois, le confinement a du bon.
«Ma vie reprend du sens dans ma forêt», dit Anouk. En lisant son témoignage, notre vie aussi reprend du sens.

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Selias
  20 février 2021
Anouk fuit la grande ville, la civilisation, la pollution et la société de consommation. Elle se réfugie dans une cabane au fond des bois, dans une région sauvage du Québec pour se recentrer sur sa vie, en se débarrassant du superflu. Elle veut revenir à un mode de vie authentique, en satisfaisant uniquement des besoins essentiels, manger, se chauffer, survivre au froid, que ces besoins soient ses seules préoccupations. Elle veut se perdre au fond des bois dans l'immensité glacée de l'hiver canadien pour mieux se retrouver.
La vie qu'elle menait à Montréal ne lui convient plus. Elle veut rompre avec ce système capitaliste où le consumérisme galopant et la pollution sont en train de mener la société à sa perte. Cette vie rudimentaire où il faut se battre pour survivre lui permet de s'assumer pleinement, de grandir et de devenir adulte.
L'auteure à travers ce cours roman nous livre ses idées et réflexions engagées sur la protection de la nature et l'écologie. Car ce roman s'inspire de son propre vécu
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ELO1313
  13 février 2021
Drôle de coïncidence d'avoir été sélectionnée pour recevoir le livre « Encabanée » de Gabrielle Filteau-Chiba (parmi la dizaine d'ouvrages qui avait retenu mon attention pour l'opération Masse critique de janvier) seulement quelques jours après ma lecture du magnifique roman « Dans la forêt » de Jean Hegland, qui m'a laissé une si forte impression.
Car comme dans le roman de Jean Hegland, qui se présente aussi sous la forme d'un journal intime, il y est question de survie féminine dans la forêt, et la nature, à la fois brute et grandiose, y tient une place centrale.
Mais la comparaison s'arrête ici, car c'est de façon tout à fait volontaire que la narratrice décide de partir « s'encabaner » dans une forêt du Kamouraska, à l'Est du Québec, « là où naissent les bélugas ».
L'auteure, qui a elle-même vécu dans une cabane pendant près de quatre ans, s'est inspirée de sa propre expérience pour écrire ce roman.
Le parcours atypique de cette jeune femme engagée, qui mène une vie confortable en ville avec un bon métier et un bel appartement mais qui ne se reconnaît pas dans la course effrénée après la consommation, la performance et l'argent, est très intéressant. Son cheminement l'amène à prendre une décision radicale, qui résonne comme un acte de révolte, une expression de son désaccord : se retirer de cette société où elle ne se sent pas à sa place, pour revenir à plus d'authenticité.
Isolée dans sa cabane avec ses livres pour seule compagnie, elle va désormais mener une vie simple, en se recentrant sur l'essentiel et en s'adaptant aux conditions de vie rudes. Cette expérience lui permettra de se sentir libre et de donner du sens à sa vie : «  Les plus belles saisons de ma vie ont commencé ici, à créer en ce lieu un îlot propre à mes valeurs. Simplicité, autonomie, respect de la nature. le temps de méditer sur ce qui compte vraiment. le temps que la symphonie des prédateurs, la nuit, laisse place à l'émerveillement ».
Ce livre porte un message écologiste fort, un appel à protéger la forêt, et montre que chacun peut contribuer à sa manière, sans forcément mener des actions spectaculaires. Ainsi, la narratrice, après sa rencontre avec un activiste écologiste, écrit : « Je laisse partir une flamme, mais elle a attisé en moi le goût de défendre la Terre. Moi aussi, je mènerai un combat, mais sans armes, sans vandalisme, sans sensationnalisme. Dans les limites légales de la désobéissance civile et dans la sagesse de Thoreau. Je planterai des arbres par milliers, je sèmerai des fleurs pour nourrir les rares abeilles, je vivrai de ma terre en métamorphosant la plantation d'épinettes en espace où la faune et la flore seront foisonnantes. Avec chaque sou économisé, j'achèterai toutes les forêts privées et les champs avoisinants en monoculture, et je les laisserai en friche, fleurir sans coupes, pousser en paix. Ma vie reprend du sens dans la forêt ».
L'auteure offre également une réflexion intéressante sur le concept de « féminisme rural » : «  Loin de la rage carriériste et de la folie des grandeurs des temps modernes. On pourrait dire que je manque d'ambition, qu'on ne m'a pas payé de hautes études pour que je fende du bois. Mais on sait tous que Raiponce et les oiseaux en cage finissent par s'évader. Pour se satisfaire d'une vie de captivité du haut d'une tour ou aspirer au plus prestigieux trônes, il faut, semblerait-il, oublier qu'être féministe, c'est aussi ne pas avoir envie d'égaler qui que ce soit. Incarner la femme au foyer au sein d'une forêt glaciale demeure, pour moi, l'acte le plus féministe que je puisse commettre. »
Je me suis régalée avec ce court roman. L'écriture est belle même si elle est parfois un peu perchée (effet de la « Marie-Jeanne »??), et ce journal, ponctué de listes pleines d'humour, regorge d'expressions québécoises savoureuses (heureusement il y a un glossaire … A lire avant de préférence!).
Merci à Babelio et à la maison d'édition « Le mot et le reste » !
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Ortie27
  04 septembre 2021

“ La mémoire se cultive comme une terre. Il faut y mettre le feu parfois. Brûler les mauvaises herbes jusqu'à la racine. Y planter un champ de roses imaginaires à la place.”
Anouk quitte son appartement de Montréal pour aller s'encabaner au Kamouraska.
Lassée de n'avoir trouvé sa place dans ce monde sans queue ni tête, ce cirque social, elle rêve d'éprouver le sentiment d'enracinement quand on travaille le sol d'un jardin et ne compter que sur elle-même pour sa survie, se débarrasser du superflue, se recentrer et enfin se perdre dans les nuits glacées, et avec un homme elle préférerait.
108 pages de Liberté, un ton humoristique et ironique qui domine sur le lyrisme parfois emprunté. L'écriture est fluide. Je m'attendais à plus de profondeur et une réflexion plus poussée contre la société de consommation, sur l'activisme écologique, sur cette cabane et le rapport d'Anouk avec la nature. Gabrielle Filteau-Chiba en parle, mais le récit est bien trop rapide à mon goût. 
C'est dommage, cette couverture minimaliste et ce mot : ENCABANÉE m'avaient fait rêver.
Ce n'était pas une mauvaise lecture cependant, en plus, l'autrice a parsemé son livre d'expression de la langue Québécoise que j'affectionne énormément. Quand je lisais dans ma tête c'était avec l'accent. Je te le conseille si tu veux t' évader encore un peu et passer un bon moment déconnecté.e avant le retour au travail. 
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Marylou26
  10 octobre 2021
À l'instar de Thoreau, la narratrice d'Encabanée, Anouk, s'installe dans les bois (dans son cas sur les bords de la rivière Kamouraska), fuyant la ville et le consumérisme. Faisant une femme des bois d'elle-même, elle emménage dans une cabane sans eau, sans électricité, au milieu des coyotes, au moment le plus « frette » de l'année. Et elle écrit, pour affronter la peur. Roman engagé, réflexion écologique et presque guide de survie, Encabanée en appelle au désir de reconnexion avec soi et avec la nature. Mais pas au mois de janvier…. le côté militantiste m'a un peu moins plu.
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critiques presse (3)
LaPresse   11 mars 2021
Après Encabanée et Sauvagines, Gabrielle Filteau-Chiba renoue avec ses personnages Anouk, Raphaëlle et Riopelle dans Bivouac, un récit engagé et émouvant qui rend hommage aux forêts et aux communautés qui font tout pour les protéger.
Lire la critique sur le site : LaPresse
LaPresse   28 février 2018
Le premier livre de Gabrielle Filteau-Chiba, Encabanée, est inspiré du rude hiver qu'elle a passé dans sa cabane du Bas-du-Fleuve, en 2013.
Lire la critique sur le site : LaPresse
LeJournaldeQuebec   19 février 2018
Les 10 jours qu’a dû passer Gabrielle Filteau-Chiba encabanée dans son petit refuge du Bas-Saint-Laurent à cause d’une vague de froid l’ont inspirée à écrire un livre qui s’approche de ce qu’elle a vécu, avec une part de fiction.
Lire la critique sur le site : LeJournaldeQuebec
Citations et extraits (39) Voir plus Ajouter une citation
Marylou26Marylou26   09 octobre 2021
À Radio-Canada, Louis Armstrong chante What a Wonderful World. Qu’il serait beau, ce monde, si on le laissait tranquille.
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Marylou26Marylou26   09 octobre 2021
Liste no 114
Phrases pour ne pas sombrer dans la folie quand tu as froid :
- Il n’y a pas de mauvais temps, seulement du mauvais équipement.
- Allô, la Sibérie.
- Les prisonniers des goulags ont vu pire.
- Maman, si tu trouves mon corps, je sais, j’aurais dû te demander la permission d’emprunter tes mocassins.
- La confiture est assez sucrée : elle ne gèle pas.
- Des touristes payent une fortune pour une nuit à l’Hôtel de Glace.
- Il me reste huit cordes de bois et deux bras.
- J’ai tourné une page du calendrier depuis l’équinoxe.
- Le froid n’est que sensation éphémère.
- Hypothermie = mort rapide.
- Les Inuits riraient de ma déconfiture.
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hcdahlemhcdahlem   05 mars 2021
INCIPIT
Merci, Anne Hébert. Après la lecture de Kamouraska, j’ai troqué l’ordinaire de ma vie en ville contre l’inconnu et me suis libérée des rouages du système pour découvrir ce qui se dessine hors des sentiers battus. Merci de m’avoir fait rêver d’une forêt enneigée où m’encabaner avec ma plume.

2 janvier
Le verre à moitié plein de glace
J’ai filé en douce. Saint-Bruno-de-Kamouraska, ce n’est pas la porte à côté, mais loin de moi le blues de la métropole et des automates aux comptes en souffrance.
Chaque kilomètre qui m’éloigne de Montréal est un pas de plus dans le pèlerinage vers la seule cathédrale qui m’inspire la foi, une profonde forêt qui abrite toutes mes confessions. Cette plantation d’épinettes poussées en orgueil et fières comme des montagnes est un temple du silence où se dresse ma cabane. Refuge rêvé depuis les tipis de branches de mon enfance.
Kamouraska, je suis tombée sous le charme de ce nom ancestral désignant là où l’eau rencontre les roseaux, là où le golfe salé rétrécit et se mêle aux eaux douces du fleuve, là où naissent les bélugas et paissent les oiseaux migrateurs. Y planait une odeur de marais légère et salée. Aussi parce qu’en son cœur même, on y lit « amour ». J’ai aimé cet endroit dès que j’y ai trempé les orteils. La rivière et la cabane au creux d’une forêt tranquille. Je pouvais posséder toute une forêt pour le prix d’un appartement en ville ! Toute cette terre, cette eau, ce bois et une cachette secrète pour une si maigre somme… alors j’ai fait le saut.
C’est ici, au bout de ma solitude et d’un rang désert, que ma vie recommence.
Le froid a pétrifié mon char. Le toit de la cabane est couvert de strates de glace et de neige qui ont tranquillement enseveli le panneau solaire. Les batteries marines sont vides comme mes poches. Plus moyen de recharger le téléphone cellulaire, d’entendre une voix rassurante, ni de permettre à mes proches de me géolocaliser. Je reste ici à manger du riz épicé près du feu, à chauffer la pièce du mieux que je peux et à appréhender le moment où je devrai braver le froid pour remplir la boîte à bois. Ça en prend, des bûches, quand tes murs sont en carton.
Un carillon de gouttelettes bat la mesure et fait déborder les tasses fêlées que j’ai placées le long des vitres. Par centaines, les glaçons qui pendent au-delà des fenêtres sont autant de barreaux à ma cellule, mais j’ai choisi la vie du temps jadis, la simplicité volontaire. Ou de me donner de la misère, comme soupirent mes congénères, à Montréal.
Je ne suis pas seule sous le toit qui fuit. Une souris qui gruge les poutres du plafond s’est taillé un nid tout près de la cheminée. Je l’entends grattouiller frénétiquement jour et nuit. Au fond, pas grand-chose ne nous différencie, elle et moi, ermites tenant feu et lieu au fond des bois, femelles esseulées qui en arrachent. Comme elle, je vais finir par manger mes bas. Comme elle, j’ai choisi l’isolation… ou plutôt l’isolement.
Maman, j’ai brûlé mon soutien-gorge et ses cerceaux de torture. Jamais je ne me suis sentie aussi libre. Je sais qu’avec mon baccalauréat de féministe et tous mes voyages, ce n’est pas là que t’espérais que j’atterrisse.
Mais je t’avoue que dans la nuit noire, quand je glisse sur la patinoire de mon verre d’eau renversé et qu’un froid sibérien siffle entre les planches, je jure entre mes dents et étouffe dans mon foulard un énorme sacre. Fracturation de schiste ! Mardi de vie de paumée! Sacoche de bitume faite en Chine! Tracteur à gazon! Tempête de neige!
J’oublie un moment la politesse de la jeune fille rangée, les règles de bienséance et de civilité. Fini, les soupers de famille où l’on évite les sujets chauds, où les tabous brûlent la langue et l’autocensure coince comme une boule au fond de la gorge. Crachat retenu. Chakra bloqué. Statu quo avalé.
Je passe mon ère glaciaire avec Anne Hébert et Marie-Jeanne, hantée par les cris des fous de Bassan, et plane entre les rêves où, comme ces vastes oiseaux marins, je vole très haut et plonge très creux dans la mer algueuse. Et je m’emboucane dans la cabane comme prisonnière de l’hiver ou prise en mer sans terre en vue, les hublots embués, les idées floues.
Tragique, la beauté des arbres nus me donne envie d’écrire, de sortir mon vieux journal de noctambule et de m’enfoncer dans les courtepointes aux motifs de ma jeunesse, d’y réchauffer mes jambes que je n’épile plus, à la fois rêches et douces comme la peau d’un kiwi. Le vent porte l’odeur musquée des feuilles mortes sous la neige, et j’attends un printemps précoce comme on espère le Québec libre. Le temps doux reviendra. L’avenir changera de couleur.
J’y crois encore, même si nos drapeaux sont en berne. Les écorces d’orange sur le poêle encensent la pièce d’un parfum camphré, comme le vin chaud à la cannelle le soir de Noël. Tous ces souvenirs d’avant la croisée des chemins où j’ai tourné le dos à tout ce qu’il y avait de certain pour foncer là où il y a plus de coyotes que de faux amis.
«La mémoire se cultive comme une terre. Il faut y mettre le feu parfois. Brûler les mauvaises herbes jusqu’à la racine. Y planter un champ de roses imaginaires, à la place.»
La grange est remplie de vieux outils rouillés que je trie. Égoïne, chignole, hache – charpentières de l’Apocalypse ou planches de Salut – armes fantasques de la palissade serpentée de ronces que j’érigerais autour de mon cœur affolé, de mon corps meurtri et de ma terre, trop belle pour être protégée de la bêtise humaine.
Les pionnières errent seules dans la foule. Leur regard transcende l’espace. Leurs traces dans la neige restent un temps, un battement, une mesure.
Comment fait-on pour s’éviter l’usure, le cynisme, l’apathie quand le peuple plie et s’agenouille devant l’autorité, consentant comme un cornouiller qui ne capte plus de rêves?
À quatre heures pile, j’entends au loin le cri strident d’une locomotive s’éreintant sur les rails. Cargos de bitume fusent plein moteur d’un océan à l’autre, et le train noir du progrès ternit mes songes à l’abri de la civilisation, ponctue ma réclusion forestière de bruits laids qui m’écorchent les oreilles à chaque fois. J’ai beau m’être créé un «dôme aux cent noms
où on ne se retrouve que lorsqu’on a tout espéré», j’ai beau m’effacer dans la neige, la peur me remonte à la gorge. Celle qu’on me pollue, que les têtards pataugent dans l’huile et que la boue sente la mort. J’essaie de trouver à la plainte ferroviaire le charme d’une autre époque, comme si j’habitais un Yukon étincelant d’or et que la gare et ses chants de sirènes étaient garants de vivres et de sang neuf.
Rien n’y fait. Il y a, dans ce crissement métallique, tout ce qui m’effraie du monde là-bas. L’asphalte, les pelouses taillées – vous savez, ces haies de cèdres torturés –, l’eau embouteillée, la propagande sur écran, la méfiance entre voisins, l’oubli collectif de nos ancêtres et de nos combats, l’esclavage d’une vie à crédit et les divans dans lesquels on s’incruste de fatigue. La ville encrassée où l’on dort au gaz dans un décor d’angles droits. Pendant ce temps, le poison nous roule sous le nez. Et nul doute, le sang des sables de l’Ouest se déversera un jour sur nos terres expropriées.
À chacun son inévitable alarme : je ne sais plus l’heure qu’il est sans ce train qui crie comme une cloche d’école dicte les moments de rentrée, puis de liberté. Le matin, il me botte le cul pour me tirer du lit.
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Dominique_LinDominique_Lin   07 janvier 2021
Les poèmes, il faut les garder pour la fin, les savourer à la lueur d’une bougie. Mes yeux picotent derrière les volutes de fumée bleue. Dis, Marie-Jeanne, l’errance, n’est-ce pas la fuite du moment présent ? Et moi, pourquoi suis-je venue m’enfouir dans la plus rude des saisons ? Pour endormir mes passions et me cacher au fond d’un rang, comme dans un écrin de neige ? Je comprendrai pourquoi je suis ici lorsque j’aurai tout lu. D’ici là, je tourne les pages de Gilles Vigneault et me délecte du bruit du papier entre mes mains sablées, de l’odeur des vieilles reliures et du temps qui m’échappe enfin. Dehors, il fait noir comme chez le loup.
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hcdahlemhcdahlem   05 mars 2021
Lacer les mocassins. Rallumer le poêle presque éteint. Préparer le café. Pisser à l’orée du bois pour éloigner les ours noirs. Pelleter le sentier entre la porte et le bois cordé. Première tasse de café. Poignée de noix du randonneur. Rentrer du bois, toujours plus qu’il en faut réellement, d’un coup que le mercure chuterait encore. Dur à croire qu’il pourrait faire plus froid, mais qui ne se prépare pas au pire se fera surprendre. Remplir les chaudières d’eau de rivière. Les placer à côté du poêle pour qu’elles ne gèlent pas. Pelleter de la neige le long des murs de la cabane pour créer une bulle. Deuxième café. Une autre poignée de noix. Gorgée de sirop d’érable. Le train crie au loin que c’est déjà l’après-midi et que la nuit vient. Bourrer le poêle de bûches. Remplir la lampe à l’huile. Lire, écrire, dessiner jusqu’à ce que mes paupières et la nuit tombent.
La nuit engouffre la cabane, épaisse et opaque comme un rideau de théâtre. Quarante degrés sous zéro. Le vent fait danser les épinettes blanches. Elles grincent à l’unisson, comme les gonds d’une porte qui s’ouvre lentement sur les Enfers ou les poutres d’une mine qui va s’effondrer après avoir tout donné. Pillée. Vidée de ses ressources. Épuisée.
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