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EAN : 9782940426447
Entremonde (27/09/2018)
3.81/5   8 notes
Résumé :
Mark Fisher analyse les effets du postmodernisme et de sa logique (Jameson), la reconfiguration du réel par le capitalisme tardif. L'auteur analyse l'expérience de qui se trouve en position de rouage dans des institutions : la bureaucratie est un mal aussi endémique que la dépression dans la population. Sa prolifération distance les totalitarismes les plus avancés : la société de contrôle est partout, le long des lignes de production, dans les institutions d'enseign... >Voir plus
Critiques, Analyses et Avis (2) Ajouter une critique

En moins de 100 pages ancrées dans l'héritage de Fredric Jameson et de Slavoj Žižek comme dans une pop culture foisonnante et active, une redoutable analyse de ce que nous fait le capitalisme contemporain, en profondeur.

Sur le blog Charybde 27 : https://charybde2.wordpress.com/2023/02/02/note-de-lecture-le-realisme-capitaliste-mark-fisher/

C'est grâce à l'épisode 3 de Planète B (à regarder ici), l'émission science-fiction et politique de Blast proposée par La Volte, la librairie Charybde et Antoine Daer (St.Epondyle) que je me suis plongé dans cet essai incisif publié par le philosophe Mark Fisher en 2009, alors qu'il bloguait depuis déjà six ans des billets de théorie culturelle sous le pseudonyme déjà célèbre de k-punk. Avec son sous-titre « N'y a-t-il aucune alternative ? », il a été traduit en français en 2018 par Julien Guazzini aux éditions Entremonde.

De filiation philosophique marxiste, adversaire résolu du néo-libéralisme, il ancre son défi spéculatif et alerte lancé à la vulgate thatchérienne et à son appel à surtout ne pas imaginer pour mieux obéir aux diktats qui font le profit de quelques-uns, le confort d'un nombre un peu plus grand, et la pauvreté de la plupart des autres, il s'appuie sans hésiter sur les travaux antérieurs de Slavoj Žižek et de Fredric Jameson, friands comme lui d'extraction de sens politique pertinent à partir de motifs issus de la pop culture ambiante, à l'image du parcours, cité ci-dessus, au sein des « Fils de l'homme » (les pages où il justifie respectueusement sa préférence pour le terme de « réalisme capitaliste » plutôt que celui de « postmodernisme » au sens jamesonien, justement, sont à elles seules déjà captivantes).

En à peine 100 pages, et en mobilisant des sources et références aussi diverses que Gilles Deleuze et Félix Guattari, Mike Davis, Judith Butler ou David Harvey, du côté théorique, ou que William Gibson, Ursula K. le Guin, Francis Ford Coppola ou Robert Ludlum, du côté pop culturel, et pour n'en citer que quelques-unes, il élabore avec un grand brio des concepts aussi robustes et précieux que l'illusionnisme capitaliste tardif, le stalinisme de marché, l'antiproduction bureaucratique, le travail du rêve et le trouble de la mémoire, l'absence de centralité et les errements de la fluidité survalorisée. En neuf chapitres analytiques, il propose autant de pistes et de questions destinées à alimenter une résistance authentique et une échappée productive hors des filets pourtant si bien tendus. Mark Fisher nous offre ainsi un bréviaire particulièrement précieux pour continuer à avancer en dépit des obstacles, une paradoxale bouffée d'espoir pourtant conçue par un dépressif chronique, tragiquement décédé à 48 ans.


Lien : https://charybde2.wordpress...
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Partant du fait qu'il est "Plus facile d'imaginer la fin du monde que celle du capitaliste", le regretté théoricien anglais, philosophe et critique musical, Mark Fisher, offrait avec ce court livre, contenant une poignée de textes subtiles et souvent fulgurants, une déconstruction des effets du capitalisme sur nos vies, histoire de mettre des mots sur l'étouffements continuels que la plupart d'entre nous connaisse bien. Un livre indispensable

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Citations et extraits (3) Ajouter une citation

Cela est en partie une conséquence de la résistance intrinsèque à certains processus et certains services à la marchandisation. (La prétendue marchandisation de l’enseignement, par exemple, repose sur une analogie confuse et qui n’a pas été suffisamment développée : les étudiants sont-ils des consommateurs du service ou son produit ?) Le marché idéalisé devait en principe permettre des échanges « sans friction », par lesquels les désirs des consommateurs seraient directement satisfaits, sans que des agences de régulation n’aient à intervenir ou à jouer un rôle de médiation. Or, la tendance à évaluer la performance des travailleurs et à mesurer des formes de travail qui, par nature, sont rétives à toute quantification, demande inévitablement des niveaux supplémentaires de gestion et de bureaucratie. On n’assiste pas à une comparaison directe de la performance ou de la production des travailleurs, mais à une comparaison entre la représentation auditée de cette performance et de cette production. Inéluctablement, un court-circuit se produit, et le travail s’oriente davantage vers l’élaboration et le bon déroulement de ses représentations que vers les buts officiellement affichés. De fait, une étude anthropologique d’une entité territoriale en Grande-Bretagne montre qu’ »on s’applique davantage à s’assurer que les services de la collectivité territoriale sont bien représentés qu’à réellement améliorer ces mêmes services ». Ce renversement des priorités est un des traits distinctifs d’un système qu’on peut, sans exagération, qualifier de «stalinisme de marché». C’est précisément le fait de valoriser davantage les symboles de l’accomplissement que l’accomplissement lui-même que le capitalisme tardif reprend au stalinisme. Comme l’expliquait Marshall Berman, décrivant le projet stalinien de canal de la mer Blanche en 1931–1933 : « Staline semble avoir été si résolu à créer un symbole de développement hautement visible qu’il poussa et pressa le projet de toutes parts, ce qui ne fit que retarder la réalité du développement elle-même. Ainsi les travailleurs et les ingénieurs ne se virent jamais allouer le temps, l’argent ou l’équipement nécessaire afin de construire un canal qui aurait été assez profond et sûr pour des cargos du xxe siècle ; en conséquence, le canal n’a jamais joué aucun rôle dans le commerce ou l’industrie soviétiques. Tout ce qui pouvait apparemment circuler sur le canal furent ces bateaux à vapeur touristiques qui, dans les années 1930, étaient abondamment peuplés d’écrivains soviétiques et étrangers chantant obligeamment les louanges de l’œuvre accomplie. Le canal fut un triomphe de propagande, mais si l’on avait consacré aux travaux eux-mêmes la moitié seulement de l’intérêt porté à la campagne de publicité, il y aurait eu beaucoup moins de victimes et beaucoup plus de développement réel – et le projet aurait été une authentique tragédie, plutôt qu’une farce brutale, dans laquelle des personnes réelles furent tuées par de pseudo-événements ».

Mû par une étrange compulsion de répétition, le gouvernement néolibéral du New Labour, ouvertement antistalinien, a manifesté la même tendance à prendre des mesures dont les effets dans le monde réel n’ont d’importance que dans la mesure où elles comptent au niveau de l’apparence (des relations publiques). Les célèbres «objectifs» que le gouvernement du New Labour a si gaillardement imposés, en constituent un cas d’école. Par un processus qui se reproduit implacablement partout où ils entrent en vigueur, les objectifs cessent de constituer un moyen de mesurer la performance pour devenir des fins en soi. L’inquiétude relative à la baisse du niveau des examens figure dorénavant au programme estival britannique. Si les étudiants sont toutefois moins doués et en savent moins que leurs prédécesseurs, on ne saurait l’imputer à un déclin de la qualité des examens en soi, mais au fait que tout l’enseignement est déterminé par la question de l’examen. La « préparation à l’examen », sur laquelle tout se concentre étroitement, se substitue à un traitement plus large des questions. De la même façon, les hôpitaux pratiquent de nombreuses procédures de routine au lieu de quelques opérations sérieuses et urgentes, parce que cela leur permet de plus efficacement remplir les objectifs sur lesquels ils sont évalués (taux d’intervention, taux de réussite et réduction du temps d’attente).

On aurait tort de chercher dans ce stalinisme de marché une quelconque déviation à partir d’un « véritable esprit » du capitalisme. Au contraire, il vaudrait mieux dire qu’une dimension essentielle du stalinisme était inhibée par son association à un projet social tel que le socialisme et ne pouvait uniquement émerger qu’au sein d’une culture capitaliste tardive dans laquelle les images acquièrent une force autonome. La façon dont la valeur est réalisée sur le marché boursier dépend bien entendu moins de ce qu’une entreprise « fait vraiment » et plus de l’idée qu’on se fait, de ce qu’on croit être sa performance (future). Ce qui revient à dire que dans le capitalisme tout ce qui est solide se volatilise dans les relations publiques et que le capitalisme tardif se définit au moins autant par cette tendance généralisée à la production des relations publiques que par la mise en place des mécanismes marchands.

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Dans une des scènes-clés du film d’Alfonso Cuarón, Les Fils de l’homme, sorti en 2006, Théo, le personnage incarné par Clive Owen, rend visite à son cousin qui habite l’ancienne usine électrique de Battersea, à mi-chemin entre bâtiment officiel et musée privé. Des trésors culturels, tels que le David de Michel-Ange, le Guernica de Picasso ou le cochon gonflable des Pink Floyd sont conservés dans un édifice qui est lui-même un élément rénové du patrimoine. C’est le seul aperçu que nous aurons de la vie que mènent les élites, terrées pour se prémunir des effets d’une catastrophe qui a entraîné une stérilité massive : aucun enfant n’est venu au monde depuis une génération. Théo demande: «En quoi tout ceci peut-il avoir de l’importance s’il n’y a plus personne pour le voir ? » Les générations futures ne peuvent plus servir d’alibi, puisqu’il n’y en aura pas. La réponse appartient à l’hédonisme nihiliste : « Je m’efforce de ne pas y penser. »

La dystopie des Fils de l’homme est unique en ce qu’elle est propre au capitalisme tardif. Il ne s’agit pas du scénario totalitaire qu’on retrouve généralement dans les dystopies portées à l’écran (voir, par exemple, V pour Vendetta par James McTeigue, sorti en 2005). Dans le roman de P. D. James qui sert de base au scénario, la démocratie est mise entre parenthèses et le pays est sous la férule d’un Gardien autoproclamé, mais le film passe judicieusement tous ces éléments sous silence. Tout ce que l’on apprend, c’est que les mesures autoritaires partout en vigueur auraient pu être prises au sein d’une structure politique qui serait demeurée, en gros, démocratique. La guerre contre le terrorisme nous a préparé à pareille évolution: la normalisation de la crise débouche sur une situation dans laquelle l’abrogation des mesures mises en place pour traiter l’urgence devient impensable (quand la guerre prendra-t-elle fin ?).

En visionnant Les Fils de l’homme, nous revient inévitablement à l’esprit la phrase attribuée à Fredric Jameson et Slavoj Žižek, disant qu’il est plus facile d’imaginer la fin du monde que celle du capitalisme. Cette formule saisit précisément ce que j’entends par « réalisme capitaliste» : l’idée généralement répandue que le capitalisme est non seulement le seul système politique et économique viable, mais aussi qu’il est même impossible d’imaginer une alternative cohérente à celui-ci. Les films et les romans dystopiques s’essayaient autrefois à de telles prouesses de l’imagination – les désastres qu’ils mettaient en scène servant de prétextes narratifs à l’émergence de nouveaux modes de vie. Il n’en va pas de même avec Les Fils de l’homme. Le monde que projette le film ressemble davantage à une version extrapolée ou exacerbée du nôtre qu’à une alternative à celui-ci. Dans son monde, comme dans le nôtre, l’ultra-autoritarisme et le capital ne sont nullement incompatibles : les camps d’internement côtoient les enseignes de Starbucks. Dans Les Fils de l’homme, l’espace public est déserté, abandonné aux détritus non ramassés et aux animaux errants (une scène particulièrement marquante se déroule dans une école en ruines, que traverse en courant un chevreuil). Les néolibéraux, réalistes capitalistes par excellence, ont célébré la destruction de l’espace public, mais, contrairement à ce qu’ils souhaitent officiellement, l’État des Fils de l’homme n’a pas dépéri et disparu, il est simplement réduit à ses fonctions essentielles, policière et militaire (je dis « officiellement », parce que le néolibéralisme s’est subrepticement appuyé sur l’État tout en le fustigeant idéologiquement. On l’a particulièrement bien vu au cours de la crise financière de 2008, lorsque l’État s’est précipité pour remettre à flot le système bancaire à l’invitation des idéologues néolibéraux.)

Dans Les Fils de l’homme, la catastrophe n’est pas au tournant de la rue et elle n’est pas non plus déjà survenue. Au contraire, elle est actuellement vécue. Il n’y a pas de moment ponctuel qui serait le désastre: le monde ne prend pas fin dans un grand «boum». Il s’estompe, se délite, s’effondre peu à peu. Qui sait ce qui a été à l’origine de la catastrophe ? Sa cause est renvoyée à un lointain passé, si radicalement séparée du présent qu’elle semble le caprice d’un être maléfique: un miracle en négatif, une malédiction que nulle pénitence ne saurait atténuer. Une telle calamité ne peut être tempérée que par une intervention tout aussi impossible à anticiper que l’a été, au départ, le déclenchement du fléau. Toute action est inutile; seul l’espoir insensé a quelque sens. La superstition et la religion, premiers recours des désespérés, abondent.

Mais qu’en est-il de la catastrophe elle-même ? Il est clair que le thème de la stérilité doit être compris métaphoriquement, comme le déplacement d’une autre forme d’angoisse. Pour moi, cette angoisse exige une lecture en termes culturels, et la question que pose le film est la suivante: comment une culture peut-elle perdurer sans nouveauté ? Que se passe-t-il si la jeunesse n’est plus capable de susciter la surprise ?

Les Fils de l’homme se rattache à l’idée que la fin est déjà survenue, la pensée selon laquelle il se pourrait bien que le futur ne promette que réitération et repermutation. Se pourrait-il qu’il n’y ait plus de ruptures, plus de « choc de la nouveauté » à venir ? De telles angoisses ont tendance à susciter une oscillation bipolaire: l’espoir « messianique faible » qu’il doit y avoir quelque chose de nouveau sur le point de survenir laisse place à la conviction morose que rien de neuf ne peut jamais arriver. On passe du Prochain Gros Machin au Dernier Gros Bidule – combien de temps depuis que c’est arrivé ? Et c’était gros comment, déjà ?

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"Le nouveau se définit en réponse à ce qui est déjà établi ; l'établi doit en même temps se reconfigurer en réponse à la nouveauté."

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