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Critique de AMR


AMR
  07 février 2017
Qu'il est bon de se replonger dans un tel classique ! C'est à la fois se remémorer une époque, un contexte d'écriture (et de lecture), se rapprocher de quelques analyses critiques et toujours se réapproprier une oeuvre et s'émerveiller devant son actualité…

Flaubert a été élevé dans une ambiance suffisamment mélancolique, triste et pessimiste pour y puiser par la suite des sources d'inspiration. Ses prédispositions observatrices et méticuleuses datent aussi de son enfance proche du milieu médical où évoluait son père. Plus tard, c'est dans la solitude de sa maladie nerveuse qu'il va travailler méthodiquement à l'écriture de ses romans, dont Madame Bovary qu'il mettra plus de quatre ans à écrire. C'est ce roman et surtout le procès intenté « pour offense à la morale publique et à la religion » qui a rendu Flaubert célèbre. Même s'il a été acquitté, on lui a reproché d'aller bien trop au delà du dicible admis à son époque sur des thématique comme le corps, la maladie, la sexualité ou la mort.
Faut-il rappeler que Flaubert s'est inspiré d'un fait divers bourgeois et provincial, d'une histoire vraie, celle de l'épouse infidèle d'un médecin qui se serait empoisonnée et dont le mari, inconsolable, serait mort de chagrin ? Ses personnages seraient, à peu de choses près, les portraits très ressemblants des vrais protagonistes… d'où, pour ses contemporains, une impression de réalité accrue. le roman paraît d'abord dans La Revue de Paris en 1856 puis en librairie l'année suivante.

Ce qui frappe dans ce roman, c'est la finesse de l'analyse psychologique au travers de ses manifestations perceptibles de l'extérieur. Flaubert donne l'impression de ne pas faire intervenir son jugement personnel ; il expose des faits, se pose en narrateur omniscient, en écrivain qui s'est réellement mis dans la peau de ses personnages, qui les a fait vivre de l'intérieur sans les juger. L'écriture flaubertienne veut coller à la pensée : Flaubert a énormément retravaillé son style, toujours en recherche d'une manière plus absolue de dire les choses, de faire fusionner le fond et la forme, le mot et l'idée ; les sentiments, les paroles, les attitudes font vrai et sonnent juste : Bovary est médiocre, Homais est un prétentieux doté d'une profonde bêtise, Léon est une caricature de héros romantique très timide… Même les personnages secondaires présentent cette recherche de vérité ; je pense à la nourrice de la fillette des Bovary, par exemple, décrite dans sa maison modeste… Flaubert ne représente pas les choses comme elles sont objectivement, mais plutôt comme les perçoivent ses personnages. Ainsi, par exemple, les détails de la scène du bal chez le marquis sont vus à travers le prisme du regard d'Emma…
Dans une représentation de la vie réelle, la dérision et l'ironie sont constamment présentes, tout comme le tragique et le drame, dans une alternance de rire et de larmes, de bons et de mauvais moments.

Comme Emma, son héroïne, Flaubert a connu une adolescence exaltée par la littérature romantique, héritier du René de Chateaubriand ou de l'Antony de Dumas, grand admirateur de Victor Hugo, il va mêler son réalisme de sensiblerie, de tendresse et d'enthousiasme même si c'est pour faire une peinture sans concessions des élans et des illusions de ses personnages et de lui-même à travers eux.
Madame Bovary est d'abord et avant tout un roman réaliste, un étude clinique des personnages et une satire du romantisme. Ainsi, Emma voudrait vivre dans la passion et l'ivresse décrites dans les livres qu'elle a lus en cachette au couvent même si elle a du mal à s'en faire clairement une idée. Si elle avait été élevée en ville, elle aurait peut-être acquis une certaine ouverture d'esprit, mais Emma est une fille de la campagne et elle subit l'influence de son milieu : si elle est à ce point malheureuse, c'est parce qu'elle a reçu une éducation trop bourgeoise pour sa condition paysanne et qu'elle aspire à une ascension sociale que ses origines ne lui permettront jamais d'atteindre.
Elle devient romantique dans le mauvais sens du terme, romantique à outrance : avec elle le romantisme devient une perversion, davantage nourrie de presse féminine et de mauvais romans que d'oeuvres littéraires. La satire de Flaubert s'organise autour de poncifs ridicules : promenade au clair de lune, leçons de piano fictives, rêve d'enlèvement…
Emma sera enfin victime d'une forme de déterminisme et suivra une pente descendante et sans issue de l'ennui au mensonge, des dettes à la négligence de sa famille, de l'infidélité au suicide, dans un enchainement naturel et fatal.
Mais il ne s'agit pas ici seulement de stigmatiser le romantisme féminin : le bovarysme est un travers mixte, qui peut aussi toucher les hommes : chacun peut être victime de ses illusions et de ses rêves. Flaubert a d'ailleurs reconnu que le personnage d'Emma lui ressemble beaucoup, sorte de double de son auteur : comme Flaubert, elle souffre d'une grande sensibilité nerveuse, est toujours insatisfaite. Elle est souvent décrite avec des postures masculines : elle fume, monte à cheval… Mais la ressemblance s'arrête là : Flaubert a su sublimer son romantisme par son art tandis que son personnage s'est autodétruit, restant esclave d'un romantisme mal compris.
Emma Bovary est devenue un type universel, presque mythique.

Personnellement, malgré le titre éponyme, je ne peux m'empêcher de remarquer que le personnage d'Emma est encadré par la figure de son mari dont elle constitue seulement une partie de la vie et de l'histoire ; en effet, Charles a donné son nom à Emma, et il ouvre et clôt le roman puisque les quatre premiers chapitres sont consacrés à sa présentation tandis que les trois derniers décrivent son chagrin et sa mort.
De plus, le récit donne l'impression que le narrateur a bien connu Charles Bovary. C'est ce personnage qui donne une forme d'humanité au roman. Emma demeure antipathique car comme Flaubert, son auteur, le lecteur prend de la distance vis-à-vis d'elle.
Et si Charles Bovary était le seul véritable héros romantique de ce roman ? Il est bien le seul à mourir d'amour même s'il a été ridiculisé la plupart du temps. À sa manière, bien que pitoyable, il revêt une dimension tragique et sublime dans sa sincérité, dans les choix et les sacrifices qu'il fait, dans la préparation des funérailles d'Emma, dans la manière dont il accorde son pardon à Rodolphe... Il meurt en tenant une mèche de cheveux d'Emma dans la main.

L'histoire d'Emma Bovary est toujours très actuelle car, même si les moeurs ont évolué, il arrive que l'on rêve d'une autre vie, qu'on souhaite être quelqu'un d'autre et il existera toujours un décalage entre le rêve et la réalité. Les problématiques autour du couple mal assorti et de l'infidélité parlent toujours aux lecteurs d'aujourd'hui même si la destinée de la femme peut s'accomplir hors du mariage et si les modalités de séparation sont grandement facilitées.
De même, la surconsommation et l'endettement sont des attitudes compulsives de plus en plus présentes dans nos sociétés. Quant au suicide, il reste le dernier recours et laisse désemparés ceux qui y sont confrontés.
Enfin, il faut bien avouer que le rapport aux modèles véhiculés par les médias ou les réseaux sociaux rappelle étrangement la pathologie décrite à partir d'Emma Bovary par Jules de Gaultier, sous le nom de bovarysme, dans un essai de 1892, comme un excès d'identification et d'empathie touchant les lecteurs de romans. Simplement, de nos jours, ce phénomène dépasse le domaine littéraire et touche autant les hommes que les femmes.
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