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Jean-Baptiste Coursaud (Traducteur)
EAN : 9782267049695
434 pages
Christian Bourgois Editeur (07/03/2024)
3.31/5   31 notes
Résumé :
Pourquoi sommes-nous qui nous sommes ? Pourquoi menons-nous notre vie et pas celle d'un autre ?
Nous sommes sur la côte sud-ouest de la Norvège, et l'année touche à sa fin. Asle, un peintre veuf mène une vie assez recluse : ses deux amis sont son voisin, Asleik, un pêcheur traditionnel, et Beyer, son galeriste qui vit dans la grande ville d'à côté, Bjørgvin. C'est également là-bas qu'habite un autre homme du nom de Asle. Lui aussi est peintre, mais vit dans l... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (12) Voir plus Ajouter une critique
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Une septologie en une seule phrase et une infinité de virgules…

Avant l'attribution du prix Nobel de littérature cette année 2023 à Jon Fosse, cet auteur m'était totalement inconnu. Comme chaque année j'ai pesté – quoi, toujours pas le Nobel pour le portugais Lobo Antunes ?? – et puis, curieuse, j'ai pris le seul livre disponible de cet auteur chez mon libraire préféré qui m'a avertie : ce n'est pas une lecture facile. Et moi de rétorquer que les lectures ardues, les expériences de littérature, c'était précisément ce que je préférais, j'en veux pour preuve les flux de pensée antunesques, les soliloques faulknériens ou encore les errances beckettiennes que je lis comme certains dégustent des friandises. Avec délectation. Autant le dire franchement, j'ai trouvé un nouvel os à ronger en termes de monologues, Jon Fosse m'a conduit vers une nouvelle expérience insolite que j'ai trouvée plus ardue encore que les deux premiers maîtres mentionnés. Il ne surpasse pas Beckett cependant. Jon Fosse m'a étonnée, sa singularité m'a fascinée, et c'est bien ce que je recherche, entre autres, lorsque je découvre un nouvel auteur qui plus est primé par le prestigieux Nobel. Certes, après avoir terminé ces 400 pages étonnantes, j'ai le mal de mer, certes je me suis posée mille et une questions restées sans réponse, certes parfois il m'a franchement exaspérée, mais bon sang l'empreinte laissée par cette écriture va rester ancrée longtemps en moi. Ce livre, je le sais, sera inoubliable.

Donc, si nous résumons, la bande des soliloqueurs facétieux s'agrandit : j'ajoute désormais le norvégien Fosse au portugais Antunes, à l'irlandais Beckett et à l'américain Faulkner. Il appartient lui aussi en effet à ce genre d'auteurs exigeants, ardus, qu'il faut prendre le temps d'approcher, avec lesquels il s'agit de se familiariser pour comprendre l'univers, qu'il est nécessaire de lire à voix haute par moment. Ce genre d'auteurs qui ne connaissent pas la ponctuation, une phrase faisant tout un chapitre, voire tout un livre (c'est le cas ici, il n'y a pas de point). Et nous sommes comme branchés directement au cerveau de l'écrivain, les pensées sont retransmises comme elles s'écoulent, fleuve indomptable et intime. Si Antunes a certaines obsessions se traduisant par des bouts de phrase répétées à l'envi, obsessions portées sur l'avant et après dictature salazarienne, ou encore les horreurs vécues durant la guerre en Angola, Fosse, lui, a une écriture influencée par les deux arts qu'il semble apprécier : la peinture et le théâtre. Et ses obsessions portent davantage sur le temps qui passe, la notion de beauté dans les arts, et la présence incertaine de Dieu. A la moiteur maritime coloniale et sanglante de l'un répond le froid glacial scandinave de l'autre. A l'Histoire impactant la petite histoire omniprésente chez Antunes, l'intime et la quête identitaire sont préférés chez Fosse.

Avant de raconter l'histoire, soulignons que l'écriture de Jon Fosse est fortement influencée par la peinture et le théâtre. le héros est peintre dans le livre et Jon Fosse lui-même est le dramaturge le plus connu de Norvège et le plus joué en Europe. C'est important pour tenter de comprendre une façon d'écrire qui pourrait rebuter le lecteur qui passerait alors à côté du merveilleux que nous offre l'auteur norvégien. En effet, dans ce livre, le héros, enfin le héros et l'anti-héros, j'y reviendrai après, sont des peintres. L'écriture est imprégnée d'une part par ce qu'ils voient, notamment les jeux de lumière et d'ombres. Certaines descriptions sont ainsi serties par de subtils dégradés de couleurs. L'acte de peindre est libérateur pour le héros car cela lui permet de mettre sur toile certains plans fixes obsédants et ainsi de « dé-peindre » les images, souvenirs en plans fixes, de s'en libérer en quelque sorte. Il m'est d'avis que la vision du peintre, qui en peignant ne cesse de relever la tête pour capter peu à peu tous les détails, explique par moment des passages entiers envahis d'un coup par une multitude de « et » alourdissant considérablement le texte. Cela ne peut pas être un souci de traduction. Cela reste mon analyse, peut-être ai-je tort, c'est comme ça que je m'explique des pages comme celle-ci :

« …et il se lève, et il met un pied devant l'autre, et il remarque qu'il tremble de tous ses membres, et il pense qu'il doit aller à la cuisine, qu'il doit se trouver un petit quelque chose à boire, et il va à la cuisine, et il ouvre le bouchon de la bouteille posée à côté d'un verre sur la table de la cuisine, et il soulève la bouteille des deux mains, et il enfonce le goulot dans le verre, et il arrive à se servir d'eau de vie… ».

De même, les dialogues sont hallucinants car envahis par les « il dit » et « je dis » à chaque bout de phrase prononcé, rendant leur lecture pénible et quasi absurde. Je pense que l'auteur y voit des scènes de théâtre permettant ainsi de visualiser le face à face et de renforcer le côté miroir des échanges entre humains qui sont très rares.

A moins que ces deux éléments répétitifs s'expliquent par le fait que le livre soit écrit en « néo-norvégien », une variation du norvégien propre aux régions rurales du pays.


Voilà pour les côtés sans doute pénibles du livre. Les « et » et les « il dit » incessants par moment. J'ai tenté d'en trouver des explications. Si on accepte ces passages, la langue de Fosse est hypnotique et musicale, un rythme lent qui se cale sur celui des flocons de neige. Il faut avancer, malgré mes alertes, et alors des images hypnotiques vont émerger. Celles des routes de campagne sous la neige, celle d'une aire de jeux où deux amoureux se cachent sous un long manteau noir alors que la neige les recouvre, celle d'une maison au bord d'un fjord, celle de nuits blanches illuminées par la neige…Et des prénoms telles des variations d'un même prénom : Asle, Ales, Asleik, Alida…
Quant à l'histoire et l'interprétation que nous pouvons en faire, c'est une merveille. Car l'histoire est fascinante et source de multiples interprétations, et le charme qui se dégage du livre est bien réel. Alors, de quoi parle ce livre ?

Nous suivons Asle en cette fin d'année. Il est peintre, veuf, et vit seul dans une maison sur la côte sud-ouest de la Norvège, dans un village reclus nommé Dylgja. Sa vie est simple et assez solitaire. Il n'a que deux amis : son voisin Asleik, pêcheur traditionnel et Beyer son galeriste qui vit dans la grande ville d'à côté, Bjorgvin. Dans cette grande ville, vit également un autre homme du nom de Asle comme lui, qui est peintre comme lui, qui porte un grand manteau noir et une sacoche en cuir marron comme lui, cheveux blancs ramenés en chignon comme lui (et comme l'auteur d'ailleurs, je lisais en imaginant deux Jon Fosse jumeaux…allez voir le portrait de l'auteur, il a une présence charismatique, l'imaginer dans le livre a rendu le texte plus percutant)… Sauf que ce second peintre est alcoolique au point d'y perdre la santé. Une version alcoolique et urbaine de lui-même. Ce second Asle est en quelque sorte ce que le premier Asle aurait pu devenir s'il n'avait pas arrêté l'alcool des années auparavant. Asle « voit » son double même lorsqu'ils sont éloignés, mu par un sentiment de culpabilité omniprésent : « et je roule toujours vers le nord, dans le noir, et je vois Asle assis dans son canapé, et il regarde quelque chose et il ne regarde pas quelque chose, et il tremble, il frissonne, il tremble tout le temps, il frissonne tout le temps, et il est habillé exactement comme je suis habillé ». Dans la nuit du lundi, il le trouvera étendu dans la neige, le conduira à l'hôpital, dormira à l'hôtel puis repartira le lendemain chez lui avec le chien du malade. Asle a réussi, contrairement à son double, à trouver la lumière dans l'art, l'abstinence, la foi. Cette recherche de lumière se retrouve à maintes reprises dans le roman et surtout dans les tableaux d'Asle envahis d'ombres lumineuses. Une esthétique du contraste qui rejoint sa vision du monde empreinte de dualités.

« et il pose une main sur ses cheveux, mais il pose sa main sans lui toucher les cheveux, et ils s'enlacent, et ils s'étreignent, blottis l'un contre l'autre, et il pose la main sur les cheveux, et il se met à caresser ses longs cheveux foncés, de haut en bas, et elle pose sa tête sur son épaule, et je vois qu'ils restent comme ça, dans cette position, sans bouger, et ils ressemblent à une nouvelle image, à l'une de ces images que je n'oublierai jamais, à une image que je vais peindre, je vais les peindre et les dé-peindre, je vais les peindre et les dé-peindre dans cette position, je pense, car on a l'impression qu'une lumière sort d'eux quand ils sont dans cette position, enlacés, blottis l'un contre l'autre, comme s'ils ne formaient plus qu'un, dans cette position on a l'impression qu'ils ne forment plus qu'un, oui, blottis l'un contre l'autre pendant que la nuit tombe, pendant que l'obscurité tombe sur eux comme de la neige, l'obscurité tombe comme une chute de flocons mais une obscurité qui n'en demeure pas moins inentamée, non comme des pans d'obscurité mais comme une obscurité floconneuse, neigeuse, et plus cette obscurité s'épaissit plus la lumière jaillit, oui, une espèce de lumière sort d'eux, je le vois, et même si on ne voit pas la lumière on la voit quand même, car la lumière peut aussi sortir des gens, surtout de l'oeil, et surtout par des étincelles, sous la forme d'une invisible lumière étincelante, mais d'eux sort une silencieuse lumière régulière, qui reste la même et ne change pas, comme si blottis l'un contre l'autre dans cette position ils étaient une seule et même lumière... ».

Cette histoire est-elle réelle ? N'est-elle qu'imaginaire, un fantasme ? le peintre sobre se questionne-t-il sur ce qu'il aurait pu devenir ? N'est-il pas en train de prendre soin de la part abandonnée de lui-même, part dont il a honte mais envers laquelle il reste fidèle malgré tout ? Cette part abandonnée, ce possible évité, ne fait-il pas partie de lui ? Pourquoi nous sommes ce que nous sommes ? Ne sommes-nous pas constitués de tous nos possibles ?

J'ai particulièrement aimé le regard de Asle sur lui à différents moments de sa vie, des Asle plus jeunes qui passent tels des fantômes, exploration incarnée de l'écoulement du temps. Il lui suffit de regarder un endroit et les images du passé surgissent au point de le voir jeune, de découvrir des poses aimés qu'il souhaite peindre pour les « dé-peindre » et tenter ainsi ne pas se dissoudre dans les images qui l'obsèdent tout en rendant ces poses universelles. Réussir à faire de l'expérience personnelle quelque chose d'universel. Ce regard-là est fascinant.

Les réflexions sur la beauté en art sont également très intéressantes. Est beau ce qui est reconnu beau par le plus grand nombre ? Ou bien l'artiste doit-il s'affranchir de ce que pensent les autres et dans ce cas est beau ce qui fonde sa singularité basée sur son intimité ? Lorsque Asle reproduit à l'identique, dans sa jeunesse, des maisons, des paysages et qu'il est adulé pour cela, lui se trouve médiocre. Seules ses croix, deux bandes de couleurs d'épaisseur variable, un trait violet croisant un trait marron pour former une croix en diagonale, trouvent grâce à ses yeux désormais, ce que les autres, notamment son voisin, trouvent incompréhensibles. Un totem, l'entrelacement des deux couleurs étant le reflet des dualités présentes dans le texte. le violet couleur de la spiritualité et le marron celui de la fange…je m'égare sans doute.


L'autre nom réunit les deux premiers tomes de d'une septologie de près de mille pages, septologie écrite en une seule phrase (c'est fou, oui). Il est traversé par une façon unique d'écrire que certains nomment déjà du nom d'un nouveau courant littéraire : « le réalisme mystique ». Je ne connaissais que Karl Ove Knausgaard, Knut Hamsun et Roy Jacobsen comme auteurs norvégiens. Celui qui est devenu un phénomène littéraire récemment en Norvège est Knausgaard, et le moins que l'on puisse dire, c'est que ces deux auteurs sont très différents. Knausgaard se base sur l'autofiction pour écrire ses livres, Jon Fosse est à l'opposé de toute forme d'autofiction puisqu'il écrit sans temporalité, sans ponctuation, sans rapport direct à sa vie (mais on retrouve du Jon Fosse dans le héros), et que tout est métaphorique et soumis à multiples interprétations. le seul objectif de Fosse est de faire émerger de l'obscurité toute la lumière, comme le peintre Asle, tout en étant conscient des zones d'ombres qui nous sont constitutives. Un coup de maitre qui se mérite !


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Ce volume contient les 2 premières parties d'une septologie ! D'accord, alors je vous le dis tout de suite ; je ne lirai pas les 5 autres, d'autant que la fin de celles-ci ne présage rien de joyeux pour la suite. Ce texte traduit du Néo-norvégien (il faut le préciser car on ne sait jamais, il y a peut-être encore quelques vikings qui trainent par là-bas ;-) ; Ce texte disais-je est essentiellement un long monologue intérieur et répétitif, parfois entrecoupé de dialogues entre gens n'ayant pas grand-chose à se dire ! C'est une sorte de litanie introspective, sans point, mais avec des virgules et quelques majuscules (peut-être est-ce ça le néo-norvégien ?). le narrateur est artiste-peintre, il vit dans un village au bord d'un fjord. Il se nomme Asle, il est veuf, solitaire, et n'a que deux amis : son voisin pêcheur et un autre peintre nommé comme lui Asle, qui est alcoolique, et vit dans une ville un peu plus loin ... L'écriture étant particulièrement ennuyeuse, l'histoire l'est aussi.
Les 3 principaux thèmes de ce roman sont les réflexions sur l'art, précisément la peinture, p.327 « Il y a beaucoup plus de couleurs qu'il y a de noms pour les désigner... » ; le mal-être, l'alcoolisme, la solitude, l'ennui ... ; Et la foi, car le gars l'a, la foi, catholique, alors il y a aussi quelques prières (y compris en latin), p.120 « une lumière venant de Dieu (...) car le mot même de Dieu dit que Dieu existe ». L'auteur est parait-il un grand dramaturge, on le ressent effectivement dans la construction de ce texte : Unité de temps (2 jours), unité de lieux (3 en tout), 4 personnages (plus quelques autres évoqués), un grand monologue et quelques dialogues.
Pour moi, les seuls intérêts de cette lecture sont donc les pensées, certes, répétitives, du peintre sur son art** en lien avec sa foi : p.263 « je peux rester assis longtemps ainsi, et ces moments silencieux je crois qu'ils se transforment en lumière dans mes tableaux, en une lumière qui devient visible dans l'obscurité, oui, qui devient une obscurité lumineuse ». Cette fameuse « obscurité lumineuse » que l'on retrouve tout au long du texte, dans les pensées autistiques du narrateur. Ça fait peu quand même. Allez, salut.
P.S. : J'avais coché - parmi d'autres - ce bouquin dans la superbe liste de la Masse Critique de septembre, la 4ème de couverture m'intriguais, me questionnais, ce titre pouvait me plaire ... je me suis trompé, tant pis. Merci néanmoins à la fabuleuse Masse Critique Babelio et aux éditions Christian Bourgois.
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L'Autre Nom, livre de neige, grave et délicat, dont les cris sont à la fois étouffés et très clairs, laisse se rencontrer tous les temps de la vie d'un homme. Passé et présent bien sûr, et quelques projections, futurs envisagés, devoirs à accomplir ; mais des temps abandonnés aussi, qui continuent à vivre sans le personnage, à circuler à travers les noms, les êtres, les bruits, les images et les récits, comme les possibles d'un destin déjoué de justesse.
On y suit Asle, un peintre aux cheveux longs et gris, habité par des images qu'il essaie de "dé-peindre", circulant d'un fantôme à l'autre, établissant des relations avec un voisin esseulé, un ami prénommé comme lui étendu dans la neige, ivre mort, qu'il faut conduire au bar puis aux Urgences, le chien de celui-ci, un factotum qui a peur du chien, et une femme qui a deux noms.Chaque rencontre est à la fois drôle et tendre, toujours surprenante. Il y a beaucoup de douceur dans ces esquisses, mais aucun mensonge : la répulsion côtoie l'amitié la plus profonde, la peur se mêle au désir, la pudeur à la brutalité. L'autre est reconnu comme tel parce qu'il appuie sur certains mots, parce qu'il emploie telle ou telle expression, parce que sa différence est une étrangeté.
Asle, lui, est un homme sans chiffre, qui ne sait pas se repérer dans une ville - un homme qui ne cesse de se perdre dans la multitude, de se dissoudre dans les images. Sa fragilité est flagrante - âme presque nue, ou que le temps dénude, vouée à trouver la lumière dans le noir. Son caractère est celui d'un homme solitaire, qu'on imaginerait volontiers reclus, replié sur lui-même, et pourtant tout le porte vers les autres, le besoin, la culpabilité, le hasard, la dépendance, l'amour aussi.
Le livre est riche d'interprétations. Qui est cet autre Asle étendu dans la neige, alcoolique, comme l'était autrefois l'Asle qui le relève ? le peintre sobre est-il en train de prendre soin de cette part abandonnée de lui-même, à laquelle il reste malgré tout fidèle ? Et pourquoi son voisin n'a-t-il que deux lettres de plus dans son prénom, Asleik ? Pourquoi celui de sa femme, Ales, est-il un anagramme du sien ? Qu'est-ce qui, dans le nom, fait l'être ? Quel agencement permet telle vie plutôt que telle autre ?
Tout est gouffre : la pensée, le rêve, le récit, la prière, la réalité - le langage s'y précipite, plonge et nous entraîne. le livre tient, tout au long de ces deux journées dans la vie d'Asle, cette tonalité si particulière qui ouvre sur une émotion vive, image cachée sous toutes les autres.
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En lisant un article du traducteur de Jon Fosse, Jean-Baptiste Coursaud, dont il faut souligner l'incroyable talent, j'ai découvert que l'auteur avait fait le choix de ne jamais utiliser le point de ponctuation, alors qu'il abuse littéralement de la virgule (7820 nous dit-il).
Curieusement, je n'avais pas remarqué ce parti-pris tant le roman se lit quasiment en apnée, avec des respirations que l'on ne peut s'octroyer qu'en faisant une pause dans la lecture. Impossible de lire ce texte d'une traite, tant les répétitions martelées des "il pense" et " il dit" sont méthodiquement lancinantes et, pour moi, épuisantes.

D'autant plus que l'intrigue est relativement simple : il s' agit des réflexions, des souvenirs, du ressenti, du sentiment de culpabilité d'un peintre qui vit seul et s'interroge sur ce qu'il peut faire pour aider un autre peintre qui porte le même nom que lui et semble être son double négatif. le premier vit assez confortablement de son art, entretient de bonnes relations avec son voisin pêcheur et, même s'il regrette la disparition de sa femme, ne souffre pas de solitude. le second est alcoolique, ne parvient plus à peindre, est divorcé et a perdu tout contact avec ses enfants. Les deux Asle pourraient être deux versions d'un même homme qui aurait suivi un chemin différent, à la suite d'un traumatisme d'enfance.

Quant à l'écriture elle-même, si elle est assurément travaillée, poétique, proche de la mélopée, elle est aussi, pour moi en tous cas, très lourdement indigeste. Si quelques belles scènes, comme celle de la balançoire, permettent d'avancer dans la lecture, il m'a fallu de longues pauses pour pouvoir l'achever.
Merci toutefois à Masse critique et à Christian Bourgois pour cette découverte insolite et intéressante.
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Asle, artiste peintre vivant seul après la mort de sa compagne Ales, pense durant tout ce flux de conscience. Il pense et il échange avec son voisin Asleik. Il pense et il voit des images réelles ou imaginées, on ne sait pas. On construit au fur et à mesure de la lecture tout ce qui compose la vie d'Asle, notamment ses habitudes, ses manies, ses éternels retours du quotidien. Asle se répète beaucoup. Il nous entraîne dans son ressassement. Cela pourrait apparaître futile, mais revenir sur ce que l'on a entendu, sur ce que l'on a lu, est le meilleur moyen de l'intégrer, de le penser. Comme Asle pense beaucoup il laisse place souvent à des silences et il se passe bien des choses durant ces silences.
L' Autre Nom compose les deux premières parties d'une septologie à paraître. Comme les sept jours de la Création ? Je pense, j'imagine...
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critiques presse (2)
LeFigaro
12 avril 2024
Le roman-fleuve du Prix Nobel de littérature 2023. Prodigieux.
Lire la critique sur le site : LeFigaro
LeMonde
07 janvier 2022
L’art de Fosse réside dans cette façon de mettre en œuvre ces glissements de subjectivité, avec une virtuosité humble. S’y exprime une vision du monde conçu comme roman – un roman de la vision – où les distances et le temps ne comptent pas plus que la limite tracée entre la vie et la mort. Une éthique du roman et de l’imaginaire perçu comme moyen de connaissance.
Lire la critique sur le site : LeMonde
Citations et extraits (5) Ajouter une citation
C'était un baiser prudent, elle dit
et il pose une main sur ses cheveux, mais il pose sa main sans lui toucher les cheveux, et ils s'enlacent, et ils s'étreignent, blottis l'un contre l'autre, et il pose la main sur les cheveux, et il se met à caresser ses longs cheveux foncés, de haut en bas, et elle pose sa tête sur son épaule, et je vois qu'ils restent comme ça, dans cette position, sans bouger, et ils ressemblent à une nouvelle image, à l'une de ces images que je n'oublierai jamais, à une image que je vais peindre, je vais les peindre et les dé-peindre, je vais les peindre et les dé-peindre dans cette position, je pense, car on a l'impression qu'une lumière sort d'eux quand ils sont dans cette position, enlacés, blottis l'un contre l'autre, comme s'ils ne formaient plus qu'un, dans cette position on a l'impression qu'ils ne forment plus qu'un, oui, blottis l'un contre l'autre pendant que la nuit tombe, pendant que l'obscurité tombe sur eux comme de la neige, l'obscurité tombe comme une chute de flocons mais une obscurité qui n'en demeure pas moins inentamée, non comme des pans d'obscurité mais comme une obscurité floconneuse, neigeuse, et plus cette obscurité s'épaissit plus la lumière jaillit, oui, une espèce de lumière sort d'eux, je le vois, et même si on ne voit pas la lumière on la voit quand même, car la lumière peut aussi sortir des gens, surtout de l’œil, et surtout par des étincelles, sous la forme d'une invisible lumière étincelante, mais d'eux sort une silencieuse lumière régulière, qui reste la même et ne change pas, comme si blottis l'un contre l'autre dans cette position ils étaient une seule et même lumière...
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...là Ales m'attend, elle et notre enfant, et je dois rentrer chez moi, je dois rentrer les retrouver, retrouver ma femme, retrouver notre enfant, mais qu'est-ce que je suis en train de penser ? Je pense, car je vis seul, je vais rentrer dans ma vieille maison à Dylgja, là où je vivais autrefois avec Ales, elle qui est partie à présent, elle qui repose en Dieu à présent, comme je le sens très distinctement, au plus profond de moi, elle qui ne marche plus sur terre mais à qui je parle quand même quand je le désire, oui, aussi étrange que cela puisse paraitre, car la différence n'est pas si grande, oui, la différence entre la vie et la mort, bien que cette différence paraisse indépassable elle ne l'est pas, car c'est vrai, je lui parle tous les jours à Ales, oui, presque tout le temps, et nous nous parlons sans prononcer de mots, presque toujours, et bien sûr qu'elle me manque, mais comme nous sommes très proches l'un de l'autre, et comme il ne reste plus très longtemps avant que n'arrive l'heure où moi-même je devrai aller là où elle est, oui, dans ces conditions, je m'en sors bien dans la vie, même si c'est moche, oui, la perdre revenait à tout perdre dans cette vie, oui, sa perte a presque eu raison de moi, et nous n'avons jamais eu d'enfant ensemble, donc pourquoi suis-je en train de penser que je rentre retrouver ma femme et notre enfant ? c'est sans doute parce que je glisse dans un assoupissement quand je conduis, et c'est dans l'assoupissement que cette pensée peut surgir, mais bon, je le sais, je ne suis pas plus fou que je le laisse penser...
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Et je me vois debout face à l'image avec ses deux traits, un marron et un violet, qui se croisent dans le milieu, une image oblongue, je me vois la regarder, et je vois que j'ai peint les traits avec une grande lenteur, avec une épaisseur dans la peinture, qui a coulé, la couleur se mélange à l'endroit où se croisent la petite ligne violette et la marron, avant de couler vers le bas et je pense que ce n'est pas un tableau, mais en même temps l'image est telle qu'elle doit être, elle est terminée, il n'y a rien à ajouter, je pense, et je dois m'en débarrasser, je ne veux plus l'avoir sur le chevalet, je ne veux plus la voir, je pense, et je pense qu'on est aujourd'hui lundi, que je dois la remiser avec les autres tableaux sur lesquels je travaille en ce moment mais que je n'ai pas encore terminés, ceux que j'ai posés entre la porte de la chambre et la porte du couloir, inclinés châssis apparent, sous le crochet du portemanteau auquel est suspendue ma sacoche en cuir marron, dans laquelle se trouvent mon carnet de croquis et mon crayon de bois...
(Incipit)
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Et elle demande si je bois, et je dis que je buvais, et pas qu'un peu, mais, oui, c'est une histoire longue et compliquée, je dis, mais, au bout d'un moment ça a été soit l'eau-de-vie soit l'art, oui, on pourrait même dire soit l'eau-de-vie soit la vie, et, oui, oui, j'ai réussi à me défaire de l'emprise que l'eau-de-vie avait sur moi, mais, ça n'a pas été facile, je dis, et bien sûr, Ales, ma femme, n'aimait pas me voir boire, et si ce n'avait pas été grâce à elle, non, je ne sais pas comment j'aurais fini, je dis
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|...] comme elle n’avait ni enfants ni héritiers, et comme nous n’avions pas de toit au-dessus de notre tête, ou plutôt comme nous vivions dans la maison en ruine marron et mal chauffée, oui, dans l’allée de celle où je me suis arrêté plus tôt dans la journée, nous nous sommes installés dans la vieille maison à Dylgja, oui, il y a des années de cela, je pense, et nous y sommes restés, Ales et moi, et, non, je ne veux pas y penser, pas maintenant, je pense, et je roule vers le nord, et je pense que j’aime faire de la voiture, tant que je n’ai pas la peine de conduire en ville, car je n’aime pas ça, je deviens aussitôt inquiet et désorienté, tant que je n’ai pas la peine de conduire en ville je ne le fais sinon jamais, mais Beyer, le galeriste, m’a appris quelle route emprunter pour rejoindre la Galleri Beyer puis en repartir, sa galerie est située dans le centre de Bjørgvin, en face d’un grand parking où je gare ma voiture, donc là-bas, dans la ville de Bjørgvin, je n’ai pas de peine à conduire, je pense, et je suis arrivé à l’Instefjord, et je continue de rouler vers le nord, et je roule le long du Sygnefjord, et je suis tellement fatigué, [...]
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