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EAN : 9782072941740
Éditeur : Gallimard (19/08/2021)
3.52/5   24 notes
Résumé :
Brun va mourir. Il laissera bientôt ses terres à son fils Mo. Mais avant de disparaître, pour éviter la faillite et gommer son image de pollueur, il décide de couvrir ses champs de gigantesques éoliennes. Mo, lui, aime la lenteur des jours, la quiétude des herbages, les horizons préservés. Quand le chantier démarre, un déluge de ferraille et de béton s'abat sur sa ferme. Mo ne supporte pas cette invasion qui défigure les paysages et bouleverse les équilibres entre l... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (9) Voir plus Ajouter une critique
hcdahlem
  20 septembre 2021
Que faire pour le bonheur des champs
En suivant une famille de paysans jurassiens, Éric Fottorino raconte les mutations de l'agriculture française depuis les années cinquante. Un roman qui fait suite à «J'ai vu la fin des paysans», récit-reportage publié en 2015 avec Raymond Depardon.
Brun Danthôme a 76 ans. Il aura passé toute sa vie dans sa ferme du Jura. «Il n'avait de rapport au monde qu'à travers ses terres, minces terres caillouteuses des hauteurs, fortes terres argileuses de la plaine. Sa raison de vivre était tout enfouie dans ces étendues fécondées qui portaient l'épi comme un destin vertical. Plus il se penchait sur ses sillons, plus il se sentait grand, utile, et somme toute heureux. (...) Labourer, semer, récolter, et recommencer, respirer le grand air, c'était sa vie, il n'en connaissait pas de meilleure.»
Seulement voilà, Brun vient d'apprendre de la bouche de son médecin qu'il était condamné, qu'une leucémie allait l'emporter, sans doute victime des produits chimiques qu'il épandait depuis des années, lui l'«apôtre de l'agriculture». Il va pouvoir rejoindre tous les morts de la famille, à commencer par son épouse Suzanne, morte très jeune après avoir toutefois «eu le temps de lui transmettre ce qu'elle aimait, ce qu'elle était, même si le temps fut trop court comme le sont toutes les vies quand on brûle de la passion de vivre.» Il laissera son domaine à son fils Maurice, dit Mo, qui a choisi pour sa part une autre agriculture. Une agriculture qu'il ne comprend pas, une agriculture qui ne se donne «plus la peine de remuer la terre, de casser les mottes, de déchaumer. C'était les nouvelles idées écologiques. du travail de sagouin. Il en avait mal au ventre.»
Alors, peut-être plus par provocation que par conviction, il va accepter l'offre qui lui est faite d'installer des éoliennes sur son domaine. Mo n'aura qu'à se débrouiller avec cette énergie verte et encaisser la somme rondelette qui lui est promise, même si bientôt plus personne ne reconnaitra les Soulaillans: «Mon père ne veut pas se l'avouer, pense Mo, mais nous sommes déjà morts, et lui un peu plus que les autres. Les éoliennes, c'est la dernière arme qu'ils ont trouvés pour nous éliminer, nous les paysans. Quand le béton aura éventré nos terres, quand nos paysages seront devenus des usines en mouvement, nous aurons disparu à jamais.»
On l'aura compris, cette histoire de succession permet à Éric Fottorino de retracer l'histoire de nos campagnes. de ces paysans qui, au sortir de la Seconde Guerre mondiale et à l'aide du plan Marshall, ont cru à leur mission de nourrir la planète et de produire toujours plus, quitte à utiliser des tonnes de produits chimiques, fongicides, herbicides, insecticides et autres pesticides. de ces paysans qui vont voir au fil des ans leurs revenus se réduire comme peau de chagrin et les politiques agricoles successives leur enjoindre de changer de modèle, de produire moins mais mieux, de faire plus écolo. de se transformer en producteurs d'énergie soi-disant verte.
Construit en quatre parties, déluge, désert, destruction et délivrance, le roman dresse un constat sans concession de la vie dans les campagnes. Un sujet que le romancier et directeur de presse connaît fort bien, puisqu'il a commencé sa carrière de journaliste comme spécialiste des matières premières et publié un essai remarqué en 1988 intitulé le Festin de la Terre. Mais c'est après avoir parcouru la France avec le photographe Raymond Depardon en 2015 que l'idée du roman a germé. Pour présenter J'ai vu la fin des paysans, Éric Fottorino rappelle que l'agriculture fut la première grande rubrique qu'on lui confia au Monde au milieu des années 1980. «J'y ai appris la France vue du sol, avec ses traditions et ses élans de modernité, ses gestes ancestraux et ses révolutions silencieuses, ses bouleversements profonds alliant l'exode rural à une productivité si performante qu'elle fit craindre pour l'environnement.»
Après Nature humaine de Serge joncour, couronné l'an passé par le Prix Femina, le sujet a trouvé en cette rentrée littéraire deux autres beaux ambassadeurs, Corinne Royer avec Pleine terre et Matthieu Falcone qui publie
Campagne. Tous donnent raison à Gogol, qui proclamait dans Les âmes mortes qu'«il est démontré par l'expérience des siècles que, dans la condition d'agriculteur, l'homme conserve une âme plus simple, plus pure, plus belle et plus noble.»

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Annette55
  27 août 2021
Au lieu dit des Soulaillans , Brun le vieux fermier, soixante- seize printemps , son père Léonce Danthôme , le patriarche avait succombé dès sa prime enfance à la modernité , dans sa mémoire , cinquante ans , après resurgissait la grande fête que l'ancêtre avait faite lors de l'arrivée flambant neuf du petit tracteur sorti des campagnes des chaînes Ford et des grandes plaines de l'oncle Sam
..Chez les Danthôme , alors , il fallait d'urgence produire pour éradiquer les famines sur toute la planète …
Brun , en meneur aimait surprendre et innover: vaches laitières , fabrication du Comté et autres Morbier , utilisation très tôt des pesticides ….
Soixante - ans après, , son vieux médecin , le docteur Caussimon à qui il fournissait depuis toujours volailles et fromages , légumes lui avait annoncé une grave maladie , résultats de la chimie balancée sur ses terres sans combinaison ,ni protection , avec des gants déchirés ou pas de gants du tout.
Il va mourir , laissera bientôt ses terres à son fils Mo , âgé de trente - sept ans , écolo , ne jure que par la lenteur des jours, la quiétude des herbages , les horizons préservés : coccinelles , fumure, couvert végétal ,engrais bio, fourrés , failles abruptes , pissenlits , boutons d'or , parfum des fleurs , haies vives remplies d'oiseaux, bourdonnement des abeilles , ample tilleul des Grands - Champs —— arbre tutélaire glorieux , indéracinable——-du chant des alouettes à cet or impalpable ——le temps des moissons —-qu'il fallait à tout prix préserver de la cupidité aveugle des hommes .
Les querelles entre le père et le fils , pudiques et obstinés , comme les gens de la terre, se réduisaient à un dialogue de sourds …
Avant de disparaître , pour éviter la faillite et gommer son image de pollueur Brun décide de couvrir ses champs de gigantesques éoliennes.
Lorsque le chantier démarre , c'est un déluge de fer et de béton qui s'abat sur la ferme de Mo.
Il ne supporte pas cette douloureuse invasion qui défigure les paysages , leur bruit de lasso, leur feulement régulier qui altère , détruit les équilibres entre les bêtes , la nature et l'homme .
Aux illusions de la modernité galopante Mo oppose agriculture durable, quête d'enracinement et espoir d'un avenir serein à visage humain .
«  Que faire pour le bonheur des champs ? » disait Virgile
Pour des raisons familiales et personnelles , j'ai beaucoup aimé ce livre , souvenirs d'enfance : surveillance de la météo , moindre orage ou gelée pernicieuse qui pouvaient tout détruire, longues veillées dans les champs travail harassant , discussions âpres à propos d'achats de matériel toujours plus coûteux, passion viscérale pour ce métier si particulièr.
On parlait déjà de la métamorphose de l'agriculture.
Personne pour reprendre des terres agricoles !
Qui a encore envie de faire ce métier si difficile , si peu apprécié, si méconnu, si décrié et si méprisé, surtout par les urbains ?
Personne !
Cette histoire pourrait se passer dans n'importe quelle région agricole de France.
L'auteur , avec tendresse , profondeur, retrace avec habileté , en connaisseur du monde paysan', l'histoire de l'agriculture française de la fin de la guerre jusqu'à nos jours , de l'optimisme , de l'entrain à une profonde détresse , le plan Marshall, l'exode rural, la création de fermes dotées de centaines d'hectares , le remboursement des crédits , les rendements , l'arrivée de la «  Chimie » pour «  protéger » les récoltes .
Il examine à la loupe les différentes mutations agricoles , c'est un roman au souffle long .
Dans un Jura rude , majestueux se nouera le destin d'une très longue lignée d'agriculteurs , de Léonce à Brun puis MO sans oublier le muet : Isidore et surtout la mère de Mo , institutrice , la belle Suzanne , disparue trop tôt !
Il dénonce à sa façon les partisans d'une agriculture intensive , les contre-vérités , les querelles parfois violentes et désordonnées pour une agriculture durable , respectueuse de l'environnement .
Il mobilise toute sa puissance narrative pour brosser le tableau d'une paysannerie en crise , ce monde qui ne veut pas mourir .
Il nous gratifie de très belles pages sur la relation père - fils .
Un très beau livre de rentrée , la fin est un peu surréaliste , mais on pardonnera à l'auteur.
«  Qui avait saccagé ce bonheur - là ?
Brun faisait défiler ses souvenirs mais aucun ne lui disait par qu'elle traîtrise la maladie s'était immiscée en lui aussi sûrement que les nitrates empoisonnaient les nappes d'eau profonde en aval de ses champs .
Tout ce en quoi il avait cru s'effondrait soudain. L'éclat blond des blés , les grains de maïs bien lourds et rebondis , les colzas pimpants , les capitules charnus du tournesol', toute cette beauté n'était donc que le visage trompeur de la mort » …
Bravo à Éric Fottorino , à l'écriture si sensible , touchante de sincérité et de vérité .
J'ai déjà lu plusieurs de ses livres , je n'ai jamais été déçue .
Merci à mon libraire qui m'a proposé cet ouvrage de rentrée .
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Framboize12
  25 septembre 2021
C'est pas l'homme qui prend la terre, c'est la terre qui prend l'homme !
Fottorino nous parle des gens de la terre avec sensibilité .Il écrit vrai, il écrit précis. Sa langue est belle, parfois fleurie toujours emplie d'humanité.
Le Jura, Léonce nourrit ses sillons de sa sueur. Avec un cheval ou une paire de boeufs, il laboure, sème...et récolte... si Dame Nature ne fait pas des siennes. Dans ce pays, l'hiver semble durer 9 mois.
Puis, vient Brun, qui se veut agriculteur, entrepreneur, pionnier d'une révolution agricole venue d'Amérique .
Il emprunte, se mécanise et injecte dans sa terre engrais, traitements, herbicides...jusqu'à plus soif ! Brun devient malade comme sa terre. Il offre à son fils son dernier cadeau ; des éoliennes sensées le sortir d'un endettement constant..
Mo, bercé par Virgile, adhère à la Conf. il veut redevenir paysan, panser sa terre dévastée, la repenser.
Ce livre est captivant. Il nous apprend beaucoup. Sa fin m'a deconcertée: le passé enfoui qui vient sauver ce présent en déliquescence...
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gong
  06 octobre 2021
Jadis ,un certain Jean de la Fontaine nous avait gratifié d'un laboureur incitant ses enfants à travailler la terre nourricière .
Version XXI ème siècle ,Eric Fottorino nous jette à la figure sa lignée de paysans tout aussi durs au labeur ,encore que Mo se contente du minimum productif.
Ce récit romancé nous éclaire sur certaines contradictions - habilement cachées - derrière la culpabilisation des anti-éoliens .
Il fut un temps où moi aussi je saluai l 'arrivée de ces moulins à vent des temps nouveaux : le vent ne coûte rien et nous serions idiots de n'en point tirer partie.
Va pour l'éolien !
Les sous investis vont "faire des petits", permettant aux promoteurs (particuliers, groupes d'actionnaires ou institutionnels) d'y retrouver leurs billes et aux paysans gentiment abusés (le cas de Brun est exemplaire ) par un discours séducteur partiel et partial.
Au final qui paie : vous, toi, moi en bout de chaîne pour une production toujours insuffisante et toujours soumise aux aléas du climat.
Je mets de côté l'esthétique ,les pylônes HT et les châteaux d'eau c'est tout aussi moche ..sans parler des périphéries urbaines (Cf Dominique A.)
Donc après enquête et réflexion ,j'en suis venu à conclure que l'on s'était un peu emballé sur l'éolien .
- Attends, j'essplique !...
Jamais la valeur produite n'équilibrera l'investissement(et la maintenance)
Tout comme avec le nucléaire on dissimule le coût du démontage à terme (quinze ou vingt ans ...!
Demeureront ces structures obsolètes et dangereuses ,charge au paysan (ou aux communes ? ) de les démonter ...
Quant au béton injecté ,tout le monde s'en fout !...
car il faut savoir que les promoteurs PAYENT UN LOYER A L'AGRICULTEUR mais se gardent bien D'ACQUERIR ce terrain ...
Etonnant !
A suivre donc ...
Il est vrai qu'un frémissement commence à parcourir les mouvements écologistes ,calculette en mains, on constate que jamais on ne pourra faire tourner *l'économie en se reposant sur l'éolien et que le coût est salé.
Restent le solaire ,l'hydrolien et l'hydrogène** (bientôt ? )
* à moins de prôner une décroissance drastique mais ceci est une autre histoire.
Désolé ,je devais parler de ce livre passionnant ...et bien les critiques précédentes sont excellentes ,aussi pourquoi bégayer ...!
**motus sur le nucléaire vous noterez...!
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AnitaMillot
  17 août 2021
Au lieu-dit Les Soulaillans, Brun Danthôme (soixante-seize ans) n'a pas pour habitude de s'écouter. Comme la majorité des paysans. Pourtant, il aurait peut-être dû, vu que le Docteur Caussimon vient de lui « balancer » les résultats de ses analyses : leucémie ! Conséquences malheureuses des pesticides utilisés depuis des décennies !…
(Et si sa femme avait succombé à son cancer du sein pour la même raison, quinze ans plus tôt ?…) C'est un point de discorde avec son fils Mo qui est un écolo pur et dur et refuse tout produit chimique (fatalement toxique !) sur ses propres cultures … Pour le projet des éoliennes, là non plus, ils ne sont pas du tout sur la même longueur d'onde ! Ce qui – paradoxalement – n'empêche nullement l'amour d'être omniprésent entre le père et le fils.
Éric Fottorino nous livre une jolie histoire de terroir, insistant sur la dure réalité d'une vie paysanne souvent pénible, qui parfois vire au désespoir, jusqu'à faire commettre des actes extrêmes à certains. L'amour de la terre, de la nature et de son semblable également – même si nombre d'entre eux ne savent pas bien l'exprimer … Bon, ok, la fin est moyennement crédible, mais pourquoi pas ?… Lu pour le prix FNAC 2021, un très agréable moment de lecture qui fait du bien à l'âme !
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critiques presse (2)
LeMonde   13 octobre 2021
Le nouveau roman de l’écrivain et journaliste relate la radicalisation d’un fermier face à l’industrie éolienne. Tendre et lucide.
Lire la critique sur le site : LeMonde
LaCroix   05 octobre 2021
Éric Fottorino signe un roman vibrant sur une famille du Jura au bord de la faillite qui cède aux sirènes des éoliennes.
Lire la critique sur le site : LaCroix
Citations et extraits (10) Voir plus Ajouter une citation
gonggong   07 octobre 2021
Mo a gardé une curiosité sans limites pour les pratiques agricoles des anciens. Depuis qu'Isidore a déniché un livre qui a appartenu à Léonce - le grand-père n'était pas si ignorant- ,Mo le lit consciencieusement, entre deux antiques numéros de Rustica. Ce gros manuel l'intrigue. À commencer par son titre en vieux français. "Théâtre d'agriculture et mesnage des champs", œuvre du plus fameux agronome de son époque, sous le règne de Louis XIII, Olivier de Serres.
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hcdahlemhcdahlem   20 septembre 2021
(Les premières pages du livre)
Déluge
Brun sortit une gauloise de son paquet fripé. Il la laissa pendre à ses lèvres et oublia de l’allumer. Il resta un instant hébété à contempler la place du foirail. Les jours sans marché, le bourg était mort. Comme lui bientôt, pensa-t-il. La voix du docteur Caussimon résonnait dans ses oreilles.
— Brun Danthôme, s’était-il écrié en martelant son nom. Pourquoi t’es pas venu me voir avant ?
— Avec les moissons, les foins, les champs à racler pour les semis, j’ai pas eu une minute, s’était défendu Brun.
— T’aurais dû !
La voix colère du médecin trahissait son inquiétude. Maintenant c’était trop tard. Sauf miracle. Brun avait bien ressenti des coups de fatigue à la fin de l’été. Mais il n’était pas homme à s’écouter. Il s’était dit qu’une vieille carne comme lui devait se donner des coups de pied au derrière pour avancer. À soixante-seize ans, il gardait le feu sacré. Une vie de peine sans se lamenter jamais. De quoi se serait-il plaint, puisqu’il tirait sa pitance de la terre chaque jour que Dieu lui donnait, même s’il n’y croyait guère, au grand ordonnateur du ciel. Un soir pourtant, au retour des champs, le paysan s’était trouvé mal. Son fils Mo l’avait aperçu qui titubait sur le chemin de la maison. Il l’avait soutenu jusqu’à la cuisine, soupçonnant Brun d’avoir forcé sur la bouteille. Mais non, son haleine ne sentait rien que l’anis d’un grain coincé entre ses dents. Il avait grogné que la tête lui tournait. Mo l’avait aidé à se coucher sur son lit et le lendemain il s’était levé à quatre heures pour les bêtes, comme d’habitude. Il y avait eu d’autres signes encore, des migraines, des vomissements, le cœur qui s’emballait sans raison certains soirs, une sensation d’abattement, mais jamais assez pour pousser Brun dans la salle d’attente de son ami Caussimon qu’il fournissait en volailles et en lait depuis des lustres. Deux semaines plus tôt, l’alerte avait été plus sérieuse. Le paysan était parti dans une toux terrible qui avait manqué de l’étouffer. Il s’était dirigé à grand-peine jusqu’à l’évier, et là une gerbe de sang avait jailli de sa gorge. Devant cette coulée rouge sur l’émail immaculé, Brun avait eu un mouvement de recul mais sans la moindre peur. La mort, il l’avait souvent croisée sous le sabot d’un taureau, méchant comme tous les taureaux. Ou sous les roues d’un tracteur.
C’était autre chose, ce spectacle. L’annonce d’un danger qui dépassait sa modeste personne pour viser l’humanité tout entière dont il n’était qu’un pion ridicule. Ce n’est pas le moment de calancher, avait pensé Brun, saisi par ce tableau expressionniste qui s’effaçait dans l’évier en longues arabesques grenat sous le jet crépitant du robinet. Il se donnait encore une paire d’années avant de laisser les Soulaillans à Mo. Presque cinquante hectares de champs, de prairies de fauche et de vignes, ça faisait parler dans ce Jura morcelé, même si la terre était ingrate et caillouteuse, et toujours plus basse avec le temps.
La combe des Soulaillans, c’était aussi des vergers, des pâtures et des bois, une sombre armée de sapins, des taillis et des flancs de coteaux ouverts à tous les vents d’un coup de hache, un bouquet de mirabelliers, des rangées de merisiers, un potager généreux pour ne jamais voir tomber dans les assiettes un triste légume d’artifice. Sans oublier le bâti avec le moulin à meule de pierre, de profonds hangars, le pressoir et le cuvier à vendanges. Et surtout le logis massif couvert de tuiles d’épicéa et d’épais bardeaux descendant bas sur les façades. Il fallait ça pour contrer la bise de Sibérie ou les bourrasques tourbillonnantes de la traverse enflée de pluies océaniques. C’était le logis ancestral des Danthôme protégé par son large toit faiblement incliné qui supportait le poids de la neige six mois l’an. Et que perçait son tuyé noir en chapeau pointu – on disait le « tué » –, la vaste cheminée cathédrale au cœur du foyer où Brun fumait ses saucisses et ses viandes s’il n’envoyait pas y brûler des branches poivrées de genévrier qui ressuscitaient les grandes flambées de son enfance. Quant aux granges et à l’écurie, on les avait directement reliées à l’habitation, une ruse contre le général Hiver et ses furies glacées.
À l’inventaire figuraient encore les chais, l’ancienne briqueterie au bord de l’eau, un chevelu de rus et de ruisseaux, un bout de rivière transparente où Brun plongeait un fil le dimanche – brochet au coup du matin, truite au coup du soir. Et les animaux qui faisaient le capital sur pattes de la propriété. Les six laitières, les chevaux de trait, l’âne de Jérusalem, une basse-cour piaillante, coq, poules et oies, deux braves chiens qui valaient bien un vacher. Les Soulaillans c’était une manière de vivre, au pied des montagnes en pente douce et de leurs croupes gentiment galbées, dans un lacis de vallées et de plateaux empilés qui finissaient par aller chercher le ciel sans y penser.

Un mois plus tôt, le docteur Caussimon avait longuement ausculté Brun. Il n’avait rien trouvé d’autre qu’un début de vieillerie mais il avait insisté pour que le paysan fasse des analyses. Les résultats venaient de tomber. Brun ne bougeait pas, essayant de desserrer l’étau qui comprimait sa poitrine. « Leucémie », venait de lui asséner Caussimon. Brun avait encaissé. Où avait-il attrapé cette vacherie ? Le médecin avait haussé les épaules. « Va savoir. Les analyses disent que tu es malade. Elles ne disent pas pourquoi. » C’est seulement après que Brun avait demandé s’il était foutu. Son ami avait baissé la tête sans répondre. Il remplissait une ordonnance tout en appelant un confrère à l’hôpital de région, à quatre-vingts kilomètres de là. Quand il eut raccroché, il lui avait obtenu un rendez-vous pour le milieu de semaine.
— Je ne suis pas un spécialiste, avait fini par articuler le docteur. Je crois que tous ces produits que tu balances sur tes terres ont fini par te jouer un sale tour. On a connu plusieurs cas ces derniers mois. Des gars comme toi qui envoient de la chimie bras nus depuis qu’ils ont quatorze ans, sans combinaison ni rien, avec des gants déchirés ou pas de gants du tout, et des masques comme des passoires quand ils en mettent. À la longue, ça peut faire des dégâts. Certains sont touchés à la vessie, d’autres à la prostate, aux bronches ou au cerveau. Toi c’est le sang.
Brun s’était levé. Le docteur Caussimon lui avait glissé qu’il l’aiderait pour que sa leucémie soit reconnue par la Sécurité sociale comme une maladie professionnelle. Brun avait remercié, l’œil vague, absent à lui-même.
Il marcha quelques pas jusqu’à sa camionnette qu’il avait garée devant la quincaillerie. Un jour normal il aurait poussé la porte pour embrasser la Jabine derrière son comptoir. Ils auraient parlé de tout et de rien, du travail des champs, du ciel un peu trop bleu, du manque de pluie, du mariage de sa nièce avec un jeune de la ville, l’avis était punaisé près de la caisse pour un vin d’honneur à la mairie – tu viendras j’espère ? Elle lui aurait montré ses articles en réclame, ses nouvelles séries d’outils, des cruciformes inusables, et ses bobines de ficelle agricole en sisal. Cette fois il s’engouffra dans sa camionnette sans un égard pour la vitrine. Une pensée le harcelait. Depuis toujours ses bidons de chimie servaient à éliminer les parasites. Le parasite, à présent, c’était lui.
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Annette55Annette55   26 août 2021
«  Son père avait redouté sa vie entière les caprices du ciel. Brun avait hérité de ses terres et de ses tourments .
Trop d’eau ,,pas assez d’eau, trop froid, trop chaud, trop humide, trop sec , c’était le cycle infernal de leur usine sans toit . Brun puisait dans les bidons , respirait à plein nez l’odeur âcre des produits avec leur tête de mort sur l’étiquette .
(….) .
C’était un sujet de friction avec son fils , la chimie .Une guerre de religion.
Brun y croyait , Mo n’y croyait pas. Il refusait même d’en parler … »
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hcdahlemhcdahlem   20 septembre 2021
Chez nous, songe Brun, on dit que le père peut partir quand le fils s'assoit au bout de la table. Mais avec la maladie, Suzanne est passée avant tout le monde. Mo avait juste vingt ans. C'était déjà un homme fait. Il était long comme une tige poussée en graine, aussi fin que son père était bref et carré. Suzanne a eu le temps de lui transmettre ce qu'elle aimait, ce qu’elle était, même si le temps fut trop court comme le sont toutes les vies quand on brûle de la passion de vivre. Suzanne est partie en paix, avec le sentiment du travail accompli. Son existence a surtout manqué de superflu. Elle n’a pas seulement appris à Mo qu'on dit un cheval, des chevaux. Ou qu’un cheval n'a pas de pattes mais des jambes. Elle lui a laissé le goût du bonheur qu'on trouve dans la contemplation des choses simples qui ne font pas de bruit.
Brun, lui, s’est échiné à produire toujours plus, à vendre plus, à s’agrandir, à s’équiper de matériel plus puissant, plus coûteux. Suzanne lui demandait parfois jusqu'où irait cette course insensée. "On est les soldats de la paix", disait-il le plus sérieusement du monde. Il y croyait. Lui qui bouffait du curé midi et soir, il se vivait en apôtre de l'agriculture. Fondre les chars pour en faire des charrues! Comme il leur cassait les oreilles avec ce slogan qu'il avait pêché Dieu sait où... Le communisme avait inventé l’homme de fer, Brun voulait incarner l'homme de terre avec des racines aux pieds et dans la tête des rêves de prospérité qu'il résumait d'une lapalissade: on ne rêve bien que le ventre plein. p. 48
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hcdahlemhcdahlem   20 septembre 2021
Bientôt plus personne ne reconnaitra le chemin. Mon père ne veut pas se l’avouer, pense Mo, mais nous sommes déjà morts, et lui un peu plus que les autres. Les éoliennes, c’est la dernière arme qu’ils ont trouvés pour nous éliminer, nous les paysans. Quand le béton aura éventré nos terres, quand nos paysages seront devenus des usines en mouvement, nous aurons disparu à jamais. p. 92
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