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Bernard Frank (Autre)
ISBN : 2070371794
Éditeur : Gallimard (12/03/1980)

Note moyenne : 4.01/5 (sur 37 notes)
Résumé :
Voici une nouvelle dont la publication en 1956 fut l'un des événements littéraires du Japon d'après-guerre. Dans ce récit, dont une légende locale lui a fourni le thème, l'auteur imagine un village perdu au sein de montagnes sans fin, dont les habitants s'expriment, pour l'essentiel, au moyen de chansons allusives. Thème après thème, en une langue très rythmée et qui ne craint pas les répétitions, il dévoile, en même temps que le sens de chaque chanson, la vie de ce... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (9) Voir plus Ajouter une critique
sandrine57
  22 janvier 2015
Dans un Japon hors du temps, un petit village cerné de montagnes. La terre ne donne pas beaucoup, même le riz est une denrée rare et les villageois craignent la disette. C'est là que vit O Rin, entourée de Tappei son fils veuf et de ses petits-enfants. Comme toute la communauté, O Rin s'inquiète pour la nourriture et le fait qu'elle ait gardé toutes ses dents, grandes et saines, n'est pas pour la rassurer. Elle craint de passer pour une vorace et déjà des chants à son sujet circulent dans le village, lancé par Kesakichi, l'aîné de ses petits-fils. Mais c'est un tout autre chant qu'attend O Rin, celui qui appelle au pèlerinage vers Narayama, la montagne aux chênes. La vieille femme a déjà préparé son voyage dans les moindres détails. le temps presse, elle entre dans sa soixante-dixième année, une nouvelle bru est arrivée du village d'en face pour tenir sa place auprès de Tappei et le ventre rond de Matsu-yan, la femme de Kesakichi est un signe évident. Au village, il n'est pas bien vu de bercer un arrière-petit-enfant, c'est faire la preuve qu'on s'accroche à la vie sans se soucier d'être une bouche à nourrir.

Si de prime abord, Narayama semble être un conte naïf, ponctué de comptines enfantines, à lire à la veillée pour s'imprégner de vieilles légendes, très vite, on se rend compte qu'il n'en est rien. Derrière la poésie se cache toute la cruauté du sort de l'être humain. Quand la faim creuse les ventres, quand la peur de manquer est dans tous les esprits, les caractères se révèlent. Certains vivent avec parcimonie, font des réserves et partagent le peu qu'ils ont car la solidarité n'est pas un vain mot au village. Mais d'autres préfèrent piller leurs voisins, sont pingres et suscitent une haine féroce et meurtrière. Châtier le voleur est une nécessité vitale. Pour les anciens, le pèlerinage vers la montagne aux chênes est une façon de soulager la communauté. O Rin s'y est préparée de longue date et elle espère bien qu'une fois arrivée au sommet, la neige sera sa compagne, signe de ''bonne chance''. Si son fils rechigne à l'accompagner, c'est parce qu'il est très attaché à sa vieille mère. Mais il ne peut se soustraire à son devoir filial...Chez les voisins, le vieil homme de la maison a peur de la mort et ne veut pas partir. Quand son fils l'y oblige, l'ascension se passe mal, la chance n'est pas avec lui. En comparaison, l'abnégation d'O Rin apparaît comme le geste suprême de l'amour et du respect des traditions.
Puisé, non pas dans les légendes japonaises, mais dans l'imagination seule de l'auteur, ce conte a des allures de Petit Poucet où l'on sacrifie des êtres chers au nom de la survie, mais trouve aussi une résonance avec les traditions inuits quand les vieillards sont abandonnés sur la banquise dès lors qu'ils ne peuvent pus participer aux campagnes de chasse et de pêche. La vie, la mort mais aussi le karma y sont évoqués avec toute la sensibilité et la dureté bouddhistes. Un récit court mais très, très émouvant. A découvrir.
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nebalfr
  10 août 2017
Critique commune au livre de Shichirô Fukazawa et aux adaptations cinématographiques sous le titre *La Ballade de Narayama*, par Keisuke Kinoshita et Shôhei Imamura.
TROIS VARIATIONS SUR LA BALLADE DE NARAYAMA

Tentative, aujourd'hui, dans un exercice auquel je ne me suis sauf erreur jamais livré : la chronique parallèle d'un livre et de son adaptation au cinéma – sauf que, tant qu'à faire, je vais en fait parler d'un livre et de deux de ses adaptations...

Le livre, c'est Narayama, ou plus exactement Étude à propos des chansons de Narayama, un court roman, ou même une nouvelle (publiée en tant que telle en revue, d'ailleurs), signée Fukazawa Shichirô, dont c'était la première publication, en 1956 : coup d'essai, et coup de maître. Puis vinrent les adaptations : dès 1958, la nouvelle est transposée au cinéma par Kinoshita Keisuke, avec pour titre français La Ballade de Narayama (le titre japonais demeure le même, Narayama-bushikô, et cela vaut aussi pour le film qui suit) ; enfin, en 1983, Imamura Shôhei en livre une nouvelle version, avec toujours pour titre français La Ballade de Narayama, qui remporte la Palme d'or à Cannes (la première du réalisateur, qui en obtiendrait une seconde pour L'Anguille en 1997). À noter, je viens tout juste d'apprendre qu'il y aurait encore une autre adaptation de la même nouvelle, mais coréenne cette fois, Goryeojang, de Kim Ki-young, en 1963.

Les trois oeuvres (japonaises) dont je vais parler aujourd'hui ont ceci de fascinant qu'elles affichent toutes une forte singularité, et ce alors même que, par définition, elles racontent peu ou prou la même histoire. En fait, le terme de « singularité » est à maints égards bien trop timide – car on ne saurait imaginer des oeuvres aussi violemment opposées, dans le fond comme dans la forme, que les films de Kinoshita et Imamura, alors qu'ils sont tous deux inspirés de la même nouvelle de Fukazawa… Et pourtant, dans tous les cas, nous avons affaire à des chefs-d'oeuvre, le mot n'est pas trop fort.

Je précise à tout hasard que j'avais déjà lu Narayama, et vu le film d'Imamura Shôhei – plusieurs fois dans les deux cas, d'ailleurs, il me semble. Par contre, je n'avais encore jamais vu le film de Kinoshita Keisuke, une découverte à l'occasion de cette chronique.
LES AUTEURS ET LEUR NARAYAMA

Quelques mots, d'abord, sur les trois auteurs qui vont nous intéresser aujourd'hui, avec une présentation hâtive de « leur » Narayama.

Fukazawa Shichirô et les chansons de Narayama

Il faut bien sûr commencer par l'auteur de la nouvelle originelle, Fukazawa Shichirô (1914-1987). Il présente un profil assez atypique dans les lettres japonaises, car il n'est venu que tardivement à l'écriture. Il n'a pas poussé ses études, et a longtemps été musicien professionnel, et guitariste d'abord, un peu partout mais surtout au music-hall.

Étude sur les chansons de Narayama est sa première publication littéraire, en revue, en 1956 – il a alors 42 ans. La nouvelle, pour être l'oeuvre d'un débutant, ne passe cependant pas inaperçue, loin de là : elle est très tôt récompensée par un prix littéraire, et, surtout, s'attire les louanges de sommités des lettres japonaises, parmi lesquelles, ce n'est pas rien, Tanizaki Junichirô et Mishima Yukio ! Et sans doute cet écho n'est-il pas pour rien dans la décision de la Shôchiku, l'un des grands studios japonais de l'époque, d'en faire une adaptation cinématographique dès 1958, confiée à Kinoshita Keisuke, tandis que le livre sera traduit en français dès 1959.

Mais restons-en à l'auteur, pour l'heure. Bernard Frank, le traducteur, ne s'en fait pas écho dans ses postfaces « réactualisées » en 1979 et en 1983 (il n'y parle pas davantage des films, alors que celui de Kinoshita avait pourtant précédé sa traduction ; mais, à la dernière réactualisation, le film d'Imamura était sorti quelques mois plus tôt à peine au Japon, s'il ne tarderait plus en France, et à Cannes), car il préfère évoquer quelques oeuvres d'un point de vue « strictement littéraire » (et pas si bienveillant ?). Mais Fukazawa s'est retrouvé à nouveau au coeur de l'agitation littéraire en 1960-1961, dans des circonstances tout autres, au parfum de scandale… En décembre 1960, il publie, dans la même revue où il avait publié Narayama, une nouvelle dans laquelle le narrateur fait un rêve : la gauche radicale a pris le pouvoir au Japon, et le prince Akihito (l'actuel – mais a priori pas pour longtemps – empereur Heisei) et son épouse la princesse Michiko sont décapités en public devant une foule qui acclame l'exécution… Et cette « fantaisie » ne plaît pas du tout à l'extrême droite nippone, qui ne supporte pas que l'on touche à l'empereur, de quelque manière que ce soit. le 1er février 1961, un adolescent de 17 ans du nom de Komori Kazutaka, membre d'un groupuscule d'extrême droite, se présente au domicile de Shimanaka Hôji, l'éditeur de Fukazawa Shichirô – mais il est absent ; qu'importe : le jeune homme tue la domestique Maruyama Kane, et blesse grièvement l'épouse de l'éditeur, Shimanaka Masako ; le lendemain, le jeune terroriste se livre à la police, expliquant qu'il ciblait l'éditeur, parce qu'il avait publié la nouvelle de Fukazawa… Et la réaction de Shimanaka Hôji est pour le moins étonnante : lui qui, dans sa revue, avait toujours prôné la liberté d'expression, déclare officiellement que les écrivains auraient bien tort de mettre des vies en danger, et notamment les leurs, au seul prétexte de leur liberté créative… Il prône en fait l'autocensure, et admet comme légitime un véritable tabou concernant l'institution impériale. Quant à Fukazawa, qui avait reçu de très nombreuses menaces de mort, il doit se cacher pendant cinq ans en Hokkaidô.

Or cette affaire, entrée dans l'histoire sous le nom d' « incident Shimanaka » (Shimanaka jiken), n'est pas un fait isolé : le 12 octobre 1960, un peu avant la publication de la nouvelle de Fukazawa donc, un autre jeune militant d'extrême droite, Yamaguchi Otoya, lui aussi âgé de 17 ans précisément, avait assassiné le chef du Parti Socialiste Japonais, Asanuma Inejirô, en plein débat télévisé – un fait-divers qui avait inspiré au jeune Ôe Kenzaburô, futur prix Nobel de littérature, sa fameuse nouvelle « Seventeen » (dans le Faste des morts), ou plus exactement la nouvelle « complète », titrée alors « Ainsi mourut l'adolescent politisé »… Pour un même effet : quantité de menaces de mort adressées à l'auteur et à son éditeur ; le premier a choisi d'arrêter la publication de la nouvelle complète pour s'en tenir à la seule version abrégée « Seventeen » (et c'est toujours le cas aujourd'hui), tandis que son éditeur… a présenté des excuses. Aujourd'hui encore, semble-t-il, les lettres japonaises sont affectées par cette autocensure que le terrorisme d'extrême droite, via ces deux sordides affaires, a peu ou prou imposé au pays à l'aube des années 1960 – précisément à cette époque où le Japon était censé remiser de côté la « saison politique », et ses affrontements idéologiques parfois violents, pour se concentrer sur le seul consensus de la « saison économique », et l'accroissement de la richesse globale du pays, à l'aube de la « Haute Croissance ».

Mais revenons à Narayama, ou, plus exactement donc, à l'Étude à propos des chansons de Narayama. Sous ce titre complet sonnant un peu comme une parodie d'ethnographie, l'auteur reprenait une vieille légende, dite « obasute » ou « ubasute », sans vraie assise historique, pour dépeindre un Japon ancien (mais pas forcément tant que ça…) qui n'a en fait jamais existé, mais demeurait crédible, et porteur, via ses personnages qui étaient autant d'archétypes, délibérément, d'un symbolisme fort empreint de pensée morale, d'inspiration bouddhique surtout, mais aussi éventuellement confucéenne, et dans un contexte où le shintoïsme a aussi sa place. La nouvelle, au style sobre, minimal, dément bien vite le caractère ethnographique du titre, mais joue bien, cependant, de l'évocation récurrente des chansons de Narayama, en fait des variations censément improvisées par les paysans sur la base d'une même chanson, transmise depuis des siècles, et qui contient dans ses rythmes et ses images toute la vie sociale du petit village de montagne – l'auteur longtemps musicien fournit d'ailleurs en annexe de son récit les partitions de la Chanson de Narayama dans sa forme la plus canonique, et du Ballottement du Sourd, au sens tout différent mais non moins populaire. La nouvelle, dans son économie remarquable sous son apparence de simplicité, est susceptible de bien des lectures éventuellement antagonistes – ce dont témoigneront ses adaptations cinématographiques on ne peut plus opposées.

Kinoshita Keisuke et le théâtre de Narayama

Kinoshita Keisuke (1912-1998) était jusqu'alors, je plaide coupable, un parfait inconnu pour moi – enfin, j'avais croisé son nom à plusieurs reprises, bien sûr, mais je n'avais jamais vu un seul de ses films… Il est vrai qu'il est bien moins connu à l'international que des réalisateurs tels que Kurosawa Akira, Mizoguchi Kenji ou Ozu Yasujirô, la triade qui revient toujours ; mais, au Japon, ce réalisateur très prolifique (il a tourné 42 films dans les 23 premières années de sa carrière) était une figure majeure du cinéma dans les années 1940, 1950 et 1960, et y rencontrait un très beau succès tant critique que commercial. Passionné de cinéma depuis son plus jeune âge (au point d'avoir fugué en compagnie d'un acteur alors qu'il n'était qu'adolescent), il a dû batailler pour devenir réalisateur, mais est finalement parvenu à intégrer le fameux studio Shôchiku, où brillaient des réalisateurs tels que Ozu, donc, et Naruse Mikio. Habile dans bien des genres, Kinoshita a connu son lot de succès populaires, et a par ailleurs réalisé, en 1949, le premier film japonais en couleurs (en Fujicolor), Carmen revient au pays.

Je note en passant que Kobayashi Masaki était devenu son assistant en 1946, à son retour d'un camp de prisonniers – cette association me paraît intéressante à relever, car, même si Kobayashi n'a sauf erreur pas travaillé sur La Ballade de Narayama, il a pu faire preuve, dans Kwaïdan notamment (six ans plus tard), d'une même esthétique foncièrement irréaliste et empruntant beaucoup au théâtre japonais (kabuki et bunraku surtout, peut-être également nô). Quoi qu'il en soit, les deux réalisateurs ont eu à nouveau l'occasion de s'associer en 1968, quand, avec Kurosawa Akira et Ichikawa Kon, ils ont fondé la Shiki no kai (ou Four Horsemen Club), organe dont la fonction était de concevoir des films destinés à une audience plus jeune (ce qui n'est sans doute guère le propos ici !).

La Ballade de Narayama, en 1958, vient après plusieurs succès populaires conséquents, notamment ai-je cru comprendre dans le genre mélodramatique. Mais Kinoshita choisit une approche particulière pour tourner ce nouveau film : ce qu'il entend mettre en avant, dans la nouvelle de Fukazawa à laquelle il reste globalement très fidèle, dans l'esprit mais aussi, généralement, dans la lettre (avec tout de même une exception très notable, outre quelques points de détail çà et là), c'est son caractère de légende – il ne s'agit pas de « prétendre » reconstituer un Japon ancien (plus ou moins ancien, d'ailleurs…) sur un mode soi-disant « réaliste », mais d'assumer pleinement ce caractère de pure invention édifiante. Dès lors, il choisit de tourner intégralement en studio, avec des toiles peintes magnifiques mais absolument pas réalistes en fond, et un jeu complexe de mouvements de caméra (de nombreux travellings latéraux, notamment) destiné à appuyer, dans le chatoiement des couleurs exacerbées, la symbolique essentielle du récit, qui est celle du périple et de la transmission. Pour ce faire, il emprunte aux formes classiques du théâtre japonais, notamment le kabuki et le jôruri ou bunraku ; l'introduction du film renvoie sans ambiguïté au théâtre de marionnettes, et la narration repose sur un chant récitatif de type jôruri, bien sûr accompagné au shamisen, et éventuellement d'autres instruments du nagauta. le film affiche donc son caractère foncièrement irréel, il le met en avant, le revendique pleinement – comme un moyen d'exprimer une vérité autrement essentielle que celle que l'on associe d'usage au « réalisme ». Rien d'étonnant à cet égard si Kinoshita a détesté le film d'Imamura, 25 ans plus tard – au point de le qualifier de « pornographique »...

Imamura Shôhei et le documentaire de Narayama

J'ai déjà eu l'occasion de parler d'Imamura Shôhei (1926-2006) sur ce blog, y ayant chroniqué La Vengeance est à moi et Pluie noire, aussi n'est-il pas nécessaire de revenir outre mesure sur les détails de sa carrière. Notons simplement qu'Imamura, dès ses débuts, était un réalisateur passablement trublion, et sans doute la figure la plus célèbre, encore qu'un peu hétérodoxe, de la Nouvelle Vague Japonaise, après Oshima Nagisa. Surtout, Imamura avait une approche assez documentaire, dont les deux films cités témoignent – pendant la quasi-totalité des années 1970, suite à l'échec commercial de Profonds Désirs des dieux en 1968, il n'avait d'ailleurs peu ou prou tourné que des documentaires. La Vengeance est à moi, en 1979, lui a permis de revenir à la fiction mais en ayant donc mûri cette approche « réaliste » – le film avait aussi révélé un acteur jusqu'alors inconnu, Ogata Ken, qui jouerait dans plusieurs autres films d'Imamura par la suite, notamment les deux qui succèdent à La Vengeance est à moi, à savoir Eijanaika, et, donc, La Ballade de Narayama (il deviendrait une célébrité internationale en 1985, avec son interprétation de Mishima Yukio dans le film de Paul Schrader Mishima : une vie en quatre chapitres). L'approche documentaire d'Imamura « l'entomologiste », enfin, s'accompagne d'un discours provocateur dont un trait récurrent est la relégation de l'homme au rang d'animal – et La Ballade de Narayama est peut-être son film le plus éloquent à cet égard (parce qu'il se montre moins subtil que les autres en l'espèce ?).

Car Imamura adopte un parti drastiquement opposé à celui de Kinoshita – il semble, en fait, le contredire point par point, comme méthodiquement, avec une jubilation destructrice et éventuellement anarchisante. Qu'importe si Narayama se base sur une légende, et non sur des faits : le réalisateur choisit de faire un film outrancièrement réaliste, entièrement en extérieurs, tranchant sur la beauté des décors peints de Kinoshita, et sans rien des effets théâtraux caractéristiques de la première version filmée de la Ballade de Narayama. Adieu les éclairages « expressionnistes » et les filtres colorés, à la beauté sans pareille, qui cèdent la place à un éclairage farouchement « naturel » (avec son inconvénient : c'est sans doute délibéré, mais nombre de séquences nocturnes ou d'intérieur sont difficilement lisibles…). Adieu la végétation luxuriante se mouvant devant la caméra comme autant d'accessoires de théâtre et opérant comme des rideaux – la nature chez Imamura ne saurait être domestiquée et maîtrisée de la sorte, elle est parfaitement rétive aux injonctions de l'homme et de l'art. Adieu les travellings latéraux remarquablement soignés, et les gracieuses chorégraphies millimétrées qu'ils impliquent : Imamura se montre autrement direct et cru dans sa réalisation. Adieu, enfin, les procédés sonores hérités du théâtre classique japonais, et au premier chef ce récitatif à la façon du jôruri accompagné d'un shamisen virtuose : Imamura ne compte certainement pas laisser à cette intervention extérieure la possibilité d'expliquer son histoire en l'embellissant – et sans doute en l'affadissant ; son film dispose bien d'une bande originale, mais nettement moins envahissante, et par ailleurs guère traditionnelle.

Finalement, le parti d'Imamura est celui d'un naturalisme cruel, tout de crasse et de violence, aux antipodes d'un Kinoshita sublimant par sa réalisation délibérément artificielle et esthétisante la beauté et la dignité de l'épreuve humaine. Dès lors, la hauteur morale sublimée par la précédente adaptation de la nouvelle de Fukazawa laisse place à un univers autrement rude et sauvage, où la faim et le désir sexuel frustré crèvent perpétuellement l'écran – certes pas les subtilités d'un complexe discours éthique. La joliesse des tableaux savamment agencés, dans une perfection par essence irréaliste, est subvertie par la tenace horreur de la réalité, la saleté, et la misère, et la bestialité – au sens le plus strict, d'ailleurs. Vraiment rien d'étonnant à ce que Kinoshita ait jugé ce « remake » qui n'en est en fait pas un comme étant « pornographique »…

Ce qui n'a pas empêché le film d'Imamura d'obtenir la Palme d'or à Cannes en 1983, même si, semble-t-il, à la surprise générale – et alors que parmi les concurrents japonais figurait un autre excellent film, Furyo, signé Oshima Nagisa, compagnon d'Imamura dans la Nouvelle Vague Japonaise, et que l'on pronostiquait vainqueur (on était tout aussi certain que Kitano Takeshi, pardon, Beat Takeshi, serait récompensé à titre de meilleur second rôle pour sa merveilleuse prestation dans le film d'Oshima, mais ceci non plus n'a pas eu lieu…).
LA LÉGENDE « OBASUTE » AU PRISME D'UNE ETHNOGRAPHIE FANTASMÉE

Maintenant que j'ai donné ces grandes lignes pour les trois oeuvres, je peux entrer davantage dans le détail, en comparant les approches des trois auteurs, violemment opposées le cas échéant.

Étude à propos des chansons de Narayama, la nouvelle originelle de Fukazawa Shichirô, ne doit pas nous tromper du fait de son titre complet un peu alambiqué, qui semble parodier telle ou telle communication ethnographique. le style du récit, d'ailleurs, dans son minimalisme, laisse bien vite comprendre qu'il s'agit là d'une fausse piste. Mais cette ambiguïté très temporaire n'est pas gratuite pour autant, et la nouvelle a bel et bien un certain contenu qui ne dépareillerait pas totalement dans une étude scientifique rigoureuse – essentiellement, donc, dans le jeu crucial sur les chansons de Narayama,
Lien : http://nebalestuncon.over-bl..
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le_Bison
  15 février 2012
Dans un japon intemporel, un village isolé, reculé dans les montagnes tente de survivre. Les habitants de ce village n'ont qu'une obsession : la quête de nourriture liée à leur propre survie. Pour exorciser cette peur, les villageois communiquent entre eux, avec une certaine légèreté, par de petites chansonnettes. Elles sont présentent au quotidien des villageois à la fois pour illustrer des moments graves que des instants de fêtes. Elles servent de témoignages aux plus jeunes et ont un rôle éducatif dans l'apprentissage de la vie du village et de ses coutumes.
Et parmi les traditions du village, le pèlerinage de Narayama (la montagne aux chênes) est devenu obsession d'ORin, la vieille grand-mère. Comme toute personne ayant dépassée un certain âge, elle se doit de partir faire ce pèlerinage et gravir au sommet de cette montagne.
Un sentiment de tristesse et de désespoir habite les pauvres habitants de ce village. Mais malgré tout, la vie continue, le bonheur peut se trouver n'importe où, même dans ces petites comptines qui bercent la vie de ces montagnards. Les préceptes bouddhiques ne sont jamais très éloignés de tout acte fait. Aucun apitoiement sur soi-même n'est toléré et, comme une victoire face à la dure réalité, les paysans se doivent, par honneur de faire face.
Cependant, le traducteur tient le besoin de préciser et d'insister sur le fait que cette histoire est bien une fable, tant la plume de Fukazawa donne une véracité à la vie de cette famille. En aucun cas, cette « ballade de Narayama » ne ferait partie d'une coutume japonaise. Elle est sortie de l'imaginaire de l'auteur et il ne faut pas y voir une étude sur la culture et les coutumes japonaises. Et pourtant... cela parait si réel...
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flolunaire
  16 octobre 2016
Dans un Japon sans âge, entre légende et récit cruel, cette Ballade de Narayama dépeint une vie dure où la Montagne dispense la vie et la mort.
Dans une société traditionnelle, presque chamanique, la vieille O Rin prépare son voyage pour la montagne, endroit où l'on part pour mourir...Mais avant cela, il faut préparer le départ et la famille, être sûr que le cycle de la vie pourra continuer et répondre aux différents rites qui scandent cette disparition.
Des personnages forts et bouleversants dans leur comique ou leur roideur morale, un village et un paysage montagnard rudes où la cruauté et une poésie extrême se mêlent. Une histoire condensée à la langue âpre et ludique, rythmée par des comptines et chants traditionnels qui donnent un cadre atemporel à ce drame.
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estrella_oscura
  02 février 2012
Cette nouvelle s'apparente aux contes initiatiques que l'on découvre aux coins du feu de la bouche des aînés. La langue est simple, le déroulement implacable et l'univers semble immuable. Les pages se tournent avec la régularité des choses nécessaires et l'on suit ce petit récit de pas grand chose nous délivrer bien des enseignements. D'où que viennent ces récits et quelle que soit l'emprunte culturelle qu'ils véhiculent, ils semblent tous être puisés à la même source : celle de l'humanité.
Dans les tréfonds de la montagne japonaise, en un temps qui ne se dit pas et qui pourrait bien être toujours, survit une société rudimentaire dont les règles s'articulent autour de leur principale angoisse, la faim. Là-bas, même le riz est luxe. C'est donc à travers le spectre de la faim que tout s'ordonne. C'est pour ne pas être traitée de goulue insatiable qu'O Rin, matriarche d'une des familles du village, tente inlassablement de se casser les dents. C'est pour avoir volé de la nourriture que des envies de meurtres s'érigent contre la famille de la maison qu'y pleut. Et c'est au nom de la nourriture que les anciens, lorsqu'ils entrent dans leur soixante-dixième année, effectue un pélerinage à la montagne de Narayama. Développé innocemment tout au long du récit comme un aboutissement spirituel, il s'agit, en fait, d'un suicide consenti puisqu'aucun ancien n'en revient jamais. Assis sur une modeste natte en méditation, ils attendent de rencontrer le dieu de la montagne - ils attendent la mort. Est alors considérée comme une chance l'apparition de la neige qui leur évitera une trop longue agonie dans la faim et la soif. C'est donc au nom de la faim que toute une société envoie avec le plus grand naturel les anciens devenus "inutiles" se sacrifier.
Il y a quelque chose de scandaleux dans cette progression inéluctable vers une mort imposée. On y verra, bien sûr une critique sociétale virulente sous les abords trompeurs de l'écriture blanche. Néanmoins, il me semble que ce texte peut aussi questionner notre animalité - on rencontre chez d'autres espèces cette mise à l'écart macabre des vieux membres d'un troupeau ou d'une meute pour continuer d'avancer.
On notera aussi l'emprunte bouddhiste, suggérée par le traducteur en préface et qui éclaire effectivement le contexte spirituel dans lequel s'inscrit ce récit et donc, sa manière de le lire. Car, n'oublions pas, il est question du karma et des réincarnations dans le bouddhisme. de fait, les deux morts à la fin du récit évoque ce point : O Rin, matriarche pleine d'abnégation, meurt entourée de neige immaculée, tandis que le vieux Mata-San connu pour son avarice, est jeté dans la vallée au dessus de laquelle s'élève une bruyante nuée de corbeaux.
Comme si les lignes semblaient dire à demi-mot qu'au-delà des défisciences sociétales des hommes, la roue éternelle de la vie ne cesse de tourner
Lien : http://lapetitemarchandedepr..
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Citations et extraits (1) Ajouter une citation
VieillePiVieillePi   31 mai 2014
On appelait le riz "Messire le hagi blanc". Dans ce village pauvre, on en cultivait, mais la récolte n'en était pas grosse. comme, sur ce sol montagneux, il n'y a pas de terrains plats, la nourriture quotidienne se composait de millet - awa ou hie -, de maïs et d'autres cultures, dont on récoltait davantage. Le riz était chose que l'on ne mangeait que lors de la fête de Narayama ou en cas d'une grave, grave maladie. La chanson du Bon dit :
"mon papa dans sa conduite quelle malice
Si trois jours il est malade on cuit du riz"
C'était une chanson pour mettre en garde contre le luxe.
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Videos de Shichirô Fukazawa (3) Voir plusAjouter une vidéo
Vidéo de Shichirô Fukazawa
Bande-annonce japonaise sous-titrée en anglais du film La ballade de Narayama, 1983
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