Aborder un grand classique d'analyse politique est toujours problématique car nous sommes déjà dans un jugement tronqué par des résumés faciles et des citations relevées sans le contexte qui les accompagne et qui rendent le propos de
Fukuyama un peu controversé.
Je tente d'en tirer les enseignements principaux :
L'idée clé de cette oeuvre repose sur ce désir de reconnaissance (pour reprendre Hegel) qui distingue l'homme de l'animal. Cette idée revient constamment et c'est certainement ce qu'il faut retenir de l'analyse de
Fukuyama. L'histoire s'écrit parce que l'homme souhaite se distinguer. Se distinguer de quoi ? Des autres hommes d'abord. C'est ce qui justifie les guerres et les batailles. C'est ce qui «ouvre» selon lui l'Histoire (p.500) L'homme a une image de lui, qu'elle soit positive ou négative, qu'il s'estime ou pas. Cela va conditionner son rapport aux autres et l'ensemble des forces qui actionnent nos sociétés.
Selon
Fukuyama, aucun des systèmes idéologiques nés après la monarchie n'a pu créer cet «homme nouveau» qu'il prétendait former. le dernier en date fut le socialisme (p.83). Seule a pu survivre la démocratie libérale “seul combattant” (p.91) et son semblable, l'économie de marché qu'elle a propulsée, dans sa forme moderne. La Révolution française (selon l'idée d'Hegel) a mis en pratique politiquement la tradition judéo-chrétienne, ses principes d'égalité universelle et la faculté pour chaque individu de faire des choix moraux (p.325). le récit universel semblait dès lors tendre vers cet idéal, discréditant par là le socialisme (p.189). La société de consommation était ainsi devenue une finalité, une fin en soi, pour l'ensemble de l'humanité (p.221). Dès lors, la croissance illimitée semblait être une caractéristique universelle des sociétés actuelles. Non pas un objectif mais une évidence.
Revenons à ce désir de reconnaissance, le “thymos” à savoir, la dignité, le respect, l'estime de soi. C'est ce qui anime les hommes et les sociétés dans lesquelles ils établissent des lois, nous l'avons dit. C'est ce qui fait dire à
Fukuyama que cela détermine toute recherche de compréhension du XXème siècle. Pour lui, le pouvoir politique (ou la société choisie) doit permettre à l'homme d'assouvir ce désir, que ce soit de manière isothomia (la volonté d'être reconnu comme l'égal des autres tout simplement) ou mégalothymia (cette volonté de s'imposer, de montrer aux autres sa supériorité). C'est, pour les penseurs de la politique moderne tels Machiavel, Hobbes ou Locke, la mégalothymia qui conduit les hommes à faire la guerre.
Ainsi, la démocratie libérale répondait aux deux piliers fondamentaux du processus historique, à savoir un État universel et homogène et dans lequel le désir de reconnaissance était un fait établi. le nationalisme (ou la nationalité), selon
Fukuyama finirait par entrer dans la sphère privée comme la religion auparavant. Il deviendrait ainsi un élément insignifiant, secondaire, sans importance. le paradoxe réside, pour lui, dans cette homogénéisation de l'humanité qui réaffirmait, malgré tout, son désir de préserver les identités culturelles. Un peu comme un repli identitaire face à l'émergence de la toute puissante mondialisation.
Pour lui comme pour Korojeve (interprète d'Hegel) et Tocqueville, la fin de l'histoire adviendra lorsque l'homme aura cessé de travailler et de lutter. Car, rappelons-le, l'Histoire s'est écrit par des batailles sanglantes. Dans ces sociétés libérales, les hommes auront pour exutoires non pas la guerre mais l'entreprenariat. L'argent, et les signes extérieurs qu'il offre à celui qui en dispose, sera ainsi la preuve de leur capacité, de leur réussite et non pas la force comme les aristocrates d'antan. le bourgeois aura ainsi vaincu.
Et ce n'est que lorsque le dernier des hommes aura triomphé, que l'homme aura trouvé enfin la paix et la prospérité, qu'un homme bestial ou le premier homme, “vaniteux” selon Hobbes, lui succèdera et assouvira son désir de reconnaissance. Renouvelant ainsi le cycle du processus historique tel un pendule.