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ISBN : 233006649X
Éditeur : Actes Sud (17/08/2016)
  Existe en édition audio

Note moyenne : 3.91/5 (sur 398 notes)
Résumé :
Un agent des services de renseignements français gagné par une grande lassitude est chargé de retrouver à Beyrouth un ancien membre des commandos d'élite américains soupçonné de divers trafics. Il croise le chemin d'une archéologue irakienne qui tente de sauver les trésors des musées des villes bombardées. Les lointaines épopées de héros du passé scandent leurs parcours – le général Grant écrasant les Confédérés, Hannibal marchant sur Rome, Hailé Sélassié se dressan... >Voir plus
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Critiques, Analyses & Avis (121) Voir plus Ajouter une critique
ClaireG
  25 septembre 2016
«On ne peut pas partir au combat avec l'espoir de revenir intact. Au départ, déjà, il y a le sang et le deuil. Au départ, déjà, la certitude qu'il n'y aura aucune victoire pleine et joyeuse».
Par ces mots, on sait à quoi s'en tenir.
La destruction organisée du patrimoine culturel et religieux de Hatra, de Mossoul, de Palmyre, de Tombouctou, de Bâmiyân, ainsi que le vol d'objets d'art et les attentats internationaux revendiqués par les hommes en noir, ont certainement impressionné et inspiré Laurent Gaudé, comme chacun de nous.
Cette folie meurtrière s'arrêtera-t-elle ? Est-elle particulière au bond économique et technologique des XXe et XXIe siècles ? Quelle victoire peut être revendiquée face à la mort de dizaines de milliers de personnes ? Combien de batailles pour rien tant qu'il n'y a pas de vainqueur ? Comment continuer à vivre avec ces visions d'horreur et de peur ?
A partir de la rencontre d'Assem avec Mariam, Laurent Gaudé s'interroge sur les concepts de vainqueur, de vaincu, de défaite et d'échec. Assem, choisi par la DGSE, doit retrouver un homologue de la CIA déserteur. Mariam, archéologue irakienne, recherche les oeuvres d'art volées et dispersées à travers le monde. Tous deux sont des spécialistes lucides, compétents et sans illusion sur la finalité de leurs missions.
L'Histoire d'hier rejoint celle d'aujourd'hui avec ses fracas, ses triomphes et ses erreurs. Elle laisse les traces de ceux que les siècles appelleront héros, même s'ils sont responsables de la mort de centaines de milliers de personnes. Peut-être au nom d'un idéal comme le général Grant lors de la Guerre de Sécession. Peut-être au nom de la liberté de son peuple comme Hannibal. Peut-être pour dénoncer la lâcheté de la Société des Nations comme Haïlé Sélassié. La conclusion, pas neuve hélas !, c'est que L Histoire a beau démontrer les horreurs de la guerre et les générations successives ont beau répéter « Plus jamais ça », l'orgueil, la démesure et la violence emportent toujours les hommes.
Cinq personnages principaux sont confrontés aux victoires et aux défaites :
Hannibal, guerroyant et gagnant ses batailles contre les Romains pendant plus de vingt ans, rencontre la défaite et la trahison dans ses alliances avec le vainqueur.
Ulysses Grant gagne la guerre civile américaine et est élu deux fois à la présidence des Etats-Unis. Sa défaite a été de garder le surnom de « boucher » pour le restant de ses jours et d'avoir vu la corruption ronger son administration.
Haïlé Sélassié sait que son armée, abandonnée par les grandes puissances, ne résistera pas à la mitraille implacable des Italiens de Mussolini. Sa défaite a été sanctionnée par l'exil mais il eut le courage d'accuser de lâcheté l'attitude de la SDN qui tourna le dos à l'Ethiopie quand elle subit les agressions de l‘Italie.
Assem Ghraïeb ne remporte aucune victoire lorsqu'il participe à l'assassinat du président libyen Kadhafi. Il accomplit une mission et sert sa patrie. La suivante est d'analyser si son homologue américain, qui a tué Ben Laden, est « récupérable » ou s'il doit être « neutralisé ». Sa défaite est de ne trouver aucun sens aux missions urgentes qui lui enlèvent chaque fois un peu de son humanité.
Mariam, l'Irakienne au service de l'Unesco, anéantie par les dynamitages des trésors de Libye, de Syrie ou d''Afghanistan, éprouve sa réussite chaque fois qu'elle retrouve des oeuvres volées à travers le monde. Sa défaite est sa rupture sentimentale et l'annonce de la maladie qui ramène tout être vivant à l'état de poussière d'où sont sorties les pièces exposées dans les musées.
Ce qui mène ces cinq personnages, c'est le fait de tenir, d'aller de l'avant, de ne pas lâcher. Même s'il y a défaite, ne jamais renoncer. C'est une formidable leçon de vie.
La force de Laurent Gaudé réside dans l'illustration des états d'âme de ses personnages. Sa virtuosité est de rendre son récit haletant, émouvant et passionnant. Plus la bataille fait rage, plus l'impact est violent, plus les pertes sont lourdes, plus les paragraphes sont courts et les phrases percutantes, ce qui crée une tension intense dans la lecture. le questionnement lancinant au fil des pages accroît la réflexion, abolit les époques et les frontières, accélère la dynamique de l'action.
L'amertume de Mariam et d'Assem trouve un répit dans une nuit d'amour. L'une raconte les rites égyptiens consacrés à la mort des Taureaux Apis et le mythe du dieu Bès, l'autre récite des vers de Constantin Cavafy et de Mahmoud Darwich. L'art et la poésie résistent à toutes les horreurs de l'Histoire. Comme elles, ils sont sans cesse recréés.
Sûrement une gageure que de mélanger ces différentes périodes de l'Histoire, de choisir les héros significatifs, vainqueurs et vaincus à la fois, mais pour moi, c'est une réussite entière. Un livre à recommander.

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latina
  27 octobre 2016
Laurent Gaudé a ouvert une faille en moi. Ses mots puissants qui touchent le coeur de l'âme, qui écoutent l'intime, qui révèlent la part cachée qui est en moi, qui est en chacun, ses mots vulnérables et tranchants m'ont mise à nu. Et je me reconnais humaine, très humaine, reliée à tous, qu'ils me soient contemporains ou qu'ils soient morts depuis longtemps.
Car tous, nous avons en commun ceci : arrive un moment où la vie s'engloutit, où la défaite s'étale. le corps s'incline, les passions passées s'éloignent.
Car tous, nous sentons intimement que, même au coeur de la victoire, une petite faille s'ouvre et nous susurre que celle-ci n'est jamais complète. Nous sommes toujours victorieux au détriment d'autres. La victoire pleine, réelle, éternelle, n'existe pas. Interrogez-vous comme je me suis interrogée, et vous verrez que Laurent Gaudé a raison.
Que ce soit les victoires lors des batailles – là où le sang imbibe la terre jusqu'à plus soif, là où l'humiliation des vaincus empêche de lever la tête en humain vainqueur fier de l'être -, que ce soit les victoires sur le Temps – lorsque les archéologues déterrent avec fracas les objets qui s'étaient cachés, nichés pour l'Eternité afin de reposer en paix -, que ce soit les victoires sur soi-même et sur la vie - mais ô combien précaires - , toutes ont en commun ceci : elles ne durent pas. Et donc la victoire n'existe pas.
Il nous faut accepter cela, et pourtant, c'est ce qu'on ressent obscurément depuis longtemps, non ?
Et pourtant, le fait de l'accepter ne nous rend pas plus malheureux. Paradoxalement, il nous rend plus heureux, plus détachés de l'effervescence souvent sans objet de la vie.
Laurent Gaudé est arrivé, dans cette histoire mêlant le passé et le présent, à trouver le sens commun à tous les hommes, en entrant dans le coeur d'hommes ayant participé aux convulsions de l'Histoire, à ces moments où elle hésite, où elle penche dangereusement d'un côté puis de l'autre, pour finir de toute façon par être vaincue elle aussi. D'Hailé Sélassié à Hannibal, de Grant et Lee pendant la Guerre de Sécession au saccage du musée de Mossoul par des obscurantistes, de la mort de Khadafi à celle de Ben Laden, l'Histoire se brasse, s'embrasse et se tue. Elle finit par se taire, aussi.
Car finalement, même si le poète dit « Ne laissez pas le monde vous voler les mots », on doit bien reconnaitre « qu'il n'a été question que de gestes. L'action, qui s'empare de tout, ne laisse plus de place à rien ».
Merci à Claire qui m'a offert ce livre puissant hanté par l'Homme, par son désir de victoire inséparable de sa part d'ombre, par son acceptation de la défaite qui le rend, enfin, humain.
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petitsoleil
  04 septembre 2016
Un très beau roman, malgré des thèmes âpres et difficiles. Un roman à la construction complexe, qui mêle les histoires, victoires et défaites de nombreux personnages, et qui pourtant livre des messages limpides. Quelle guerre mène vraiment à une victoire ? Toute guerre ne porte-t-elle pas en elle la défaite ? Que sommes-nous prêts à sacrifier à une guerre ? En nous contant des passages de la vie des personnages principaux, Assem un agent des services secrets et Mariam une archéologue passionnée, mais aussi des trames de la vie de Grant, de Hannibal et de Hailé Sélassié, Laurent Gaudé nous embarque dans des histoires multiples, qui font L Histoire, chacune à sa façon.
J'ai d'abord été déconcertée par ces différents personnages, et je ne sais pas exactement quels critères ont présidé au choix de l'auteur, pourquoi ces personnages et pas d'autres. Puis je me suis laissé prendre au jeu, et j'ai continué, avancé, chapitre après chapitre. L'écriture est belle, et la magie opère. le souffle romanesque est là. On a envie de suivre ces différentes histoires, de comprendre les personnages, de les accompagner. Malgré la thématique de la guerre, dans ce qu'elle a de plus violent, de plus dérangeant, de plus terrible, il me semble qu'il y a aussi des messages d'espérance dans ce livre. Je retiens par exemple les figures de Mariam, de Shaveen, du vieux monsieur qui reste à Palmyre envers et contre tout, jusqu'à la destruction. Dans ce monde menacé par l'obscurantisme, l'amour, l'humanité et le patrimoine universel restent des lumières, des phares, qui guident et qui éclairent.
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marina53
  28 novembre 2016
Zurich. Assem Graïeb, agent secret français, a rendez-vous à Bellevueplatz avec Auguste afin que celui-ci le présente à un homme des services américains. Avant ce rendez-vous, il rencontre Mariam, dans un bar. Ils termineront la nuit ensemble. Presque sûrs qu'ils ne se reverront pas. Assem s'en ira vers une nouvelle mission tandis que la jeune femme, archéologue irakienne, tentera de sauver les oeuvres d'art volées à son pays par Daesh...
Un autre lieu, un autre moment. le général Ulysses Grant doit faire face aux Confédérés, Hannibal avance vers Rome, Hailé Sélassié se bat contre Mussolini...
Dans ce roman polyphonique, Laurent Gaudé décrit de façon magistrale, presque théâtrale, l'absurdité de la guerre. Des guerres que l'on pense avoir gagnées mais qui, au final, finissent en défaites. La guerre punique qui vit l'avancée d'Hannibal et ses éléphants vers Rome, la guerre de Sécession au cours de laquelle le général Grant fut surnommé le boucher, la guerre pour une certaine liberté qui fit d'Hailé Sélassié le Roi des Rois, la guerre que mène Mariam contre son propre corps ou encore celle de Assem Graïeb contre le terrorisme. L'auteur entremêle tous ces récits intelligemment et harmonieusement, confrontant les époques et les lieux. de Zurich à Tripoli en passant par Paris ou Beyrouth, l'on suit Assem et Mariam durant quelques jours, Grant sur plusieurs années et Sélassié et Hannibal, une bonne partie de leur vie. Des récits ciselés et majestueux, qu'ils soient fictifs ou réels. Des récits d'une puissance rare, magistralement orchestrés, soufflés par la musicalité et la force des mots.
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isabelleisapure
  28 octobre 2016
Rédiger une critique ne m'est jamais facile, j'ai du mal à trouver les mots, j'ai du mal à faire passer mes émotions et lorsque je me trouve face à un livre d'une telle qualité à la fois littéraire et historique, je ressens un grand moment de solitude. Comment arriver en quelques lignes à donner à d'autres lecteurs l'envie de le découvrir ?
Ici, l'auteur nous parle à travers plusieurs narrateurs qui sont tous d'une manière ou d'une autre, impliqués dans une guerre qui a marqué notre histoire.
Nous découvrons dès les premières lignes Assem et Mariam, une brève nuit d'amour suffit à les lier. Il est agent secret français et prépare son départ pour Beyrouth. Elle est archéologue iranienne et se bat pour sauver les musées de Mossoul et d'ailleurs.
En contrepoint de cette rencontre, le récit fait retentir le chant de trois héros glorieux : le général Grant écrasant les confédérés, Hannibal marchant sur Rome, Hailé Sélassié se dressant contre l'envahisseur fasciste. Mais quand une bataille se gagne au prix de vies fauchées, de corps suppliciés, de terres éventrées, comment prétendre qu'il s'agit d'une victoire ?
"Écoutez nos défaites, ils le disent ensemble, avec une sorte de douceur et de volupté, écoutez nos défaites, nous n'étions que des hommes, il ne saurait y avoir de victoire, le désir, juste, jusqu'à l'engloutissement, le désir et la douceur du vent chaud sur la peau".
Ces destins s'entremêlent avec maestria sous la plume magistrale de Laurent Gaudé.
Je ne suis pas vraiment passionnée par l'histoire et les personnages d'Hannibal et du général Grant me laissent relativement indifférente, Il a donc fallu tout le talent de l'auteur pour me décider à entreprendre ce voyage dans le temps au terme duquel je ressors totalement éblouie.
Un immense coup de coeur.
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Les critiques presse (4)
Actualitte   05 avril 2017
Laurent Gaudé illumine leur histoire, poignante, de pages arrachées à la grande Histoire.
Lire la critique sur le site : Actualitte
LeDevoir   10 octobre 2016
Frotter ses lecteurs d’aussi près à l’horreur était-il vraiment nécessaire ?
Lire la critique sur le site : LeDevoir
LaPresse   26 septembre 2016
On se laisse avaler par la puissance de l'écriture, par l'érudition de l'auteur et par sa façon inédite de construire un récit en entremêlant l'histoire et la fiction avec une cruelle lucidité.
Lire la critique sur le site : LaPresse
LaLibreBelgique   12 septembre 2016
Ce roman de Gaudé est une méditation romanesque sur l’Histoire, la folie humaine, l’orgueil et la défaite.
Lire la critique sur le site : LaLibreBelgique
Citations & extraits (125) Voir plus Ajouter une citation
Josephine2Josephine2   02 février 2017
page 160 à 165
Cela fait un mois seulement qu’il s’est battu à Maichew. Un mois qu’il tenait une mitrailleuse dans un indescriptible chaos de feu, de gaz et de rafales, et il est là, aujourd’hui, attendant sans bouger que les quatre porcs sortent enfin et que le silence revienne, et alors seulement, en regardant bien en face tous ces pays qui ne sont pas ses amis, qui applaudiront par politesse mais le laisseront retourner à l’humidité de Bath sans rien faire, alors seulement, il parle et prononce ces mots qu’il attend e pouvoir dire depuis si longtemps : « moi, Hailé Sélassié, premier empereur d’Ethiopie, je suis ici aujourd’hui pour réclamer la justice qui est due à mon peuple… »

« … » Ils l’écoutent en silence, maintenant, espérant probablement que le discours ne dure pas trop longtemps, pressés qu’ils sont de rejoindre leur hôtel, de se promener sur les bords du lac et d’oublier au plus vite ce moment désagréable où un petit homme de 1,50 mètre, empereur déchu d’un royaume lointain, leur dit ce qu’ils sont ; Ils l’écoutent en silence et les cris obscènes des journalistes italiens sont oubliés. Ce sont ses mots à lui qui règnent sur l’assemblée. Il parle des gaz moutarde pulvérisés sur les troupes éthiopiennes ou même en dehors des zones de combat, sur le bétail, sur les villages. La guerre totale pour terroriser tout un pays. « … Cette technique de la peur a réussi. Les hommes et les animaux ont succombé, la pluie de mort qui tombait des avions a fait hurler de douleur tous ceux qu’elle touchait… » Il dit tout et cela prend du temps. Mais il ne leur épargnera rien. Ce n’est pas la pitié qu’il demande mais cela, ils ne le comprennent pas encore. « … Tous ceux qui ont bu de l’eau empoisonnée ou mangé de la nourriture infectée sont également morts dans d’horribles souffrances… » Il les voit lui, ces corps suppliciés, il les a sous les yeux. Il sait qu’il aurait pu être un d’entre eux. Le silence de l’assemblée devient plus dense. Quelque chose vibre dans l’air qui n’a rien à voir avec la compassion que l’on peut avoir pour un vaincu. Et le petit homme, dans son uniforme impeccable, qui parle un parfait anglais, se tient droit comme si personne ne lui avait dit que son armée avait été défaite et que son pays était envahi. « … C’est pourquoi j’ai décidé de venir en personne témoigner devant vous des crimes perpétrés contre mon peuple et adresser à l’Europe un avertissement de ce qui l’attend si elle s’incline devant le fait accompli… » Les délégations relèvent la tête, regardent avec surprise le petit homme. Un avertissement… ? Est-ce qu’ils ont bien entendu… ? Sa voix est ferme. Ils comprennent alors que ce n’est pas un vaincu qui parle, par un roi défait qui vient demander l’aumône. L’Histoire hésite-t-elle encore ? Il continue son discours, se sent de plus en plus fort. Rien ne peut l’ébranler. Il est de la lignée du roi Salomon. Que peuvent bien Badoglio et Graziani face à lui ? Il est de la lignée de la reine de Saba et ce qu’il est venu apporter ici, ce n’est pas une supplique. Les délégués commencent à le sentir et ils écoutent avec plus d’attention. L’empereur face à eux est un fossoyeur, par de l’Ethiopie, mais de la Société dans laquelle ils siègent. C’est cela qu’il dit. « … J’affirme que le problème soumis à l’Assemblée aujourd’hui est un problème beaucoup plus large que celui du règlement de l’agression italienne… Il en a de la sécurité collective. Il en va de l’existence même de la Société des Nations… » Et il continue, répond coup pour coup au silence passé, aux abandons, aux fausses promesses, à l’embargo jamais levé, aux petites lâchetés de couloir. « … Il en va de la confiance que chaque Etat peut placer dans les traités internationaux. Il en va des promesses faites aux petits Etats que leur intégrité et leur indépendance seront garanties… », et tout le monde écoute maintenant. L’homme qui est face à eux ne pleure plus sur son pays mais vient de proclamer leur acte de décès et il semble fort, lui, plus fort que chacun des représentants ici. Il a tout perdu, oui, il retournera dès demain à Bath et la suisse sera soulagée de voir qu’il ne cherche pas à rester sur les bords du lac car elle n’aurait su que faire d’un invité si encombrant. Il aura froid encore pendant trois ans et l’impératrice n’en pourra plus de s’enrhumer et repartira à Jérusalem, le laissant seul, à compter les jours et à suivre avec nervosité les soubresauts de la guerre, espérant que l’Angleterre lui offre la possibilité d’aller rejoindre son peuple. Il aura froid, il attendra des nuits entières, mais pour l’heure, il est debout devant eux et il leur dit qu’ils sont morts, là, avec lui, sur le champ de bataille de Maichew, alors qu’ils se félicitaient de ne pas avoir pris part au combat « … Il en va de la morale internationale », et quand il dit cela tout le monde le comprend, il dit qu’elle n’existe plus, que tout est mort là-bas. Il achève son discours en demandant aux peuples ce qu’ils sont prêts à faire pour l’Ethiopie, mais il sait que la réponse est : « Rien », il sait que ceux qui l’écoutent viennent de se dissoudre dans leurs propres hésitations et c’est cela qu’il est venu leur dire, qu’ils ont perdu, sans même s’en rendre compte, que la Société des Nations n’est plus, parce que plus personne n’y croira désormais, et lorsqu’il quitte la salle sous les applaudissements, il sent, pour la première fois depuis la nuit où il a quitté Addis Abeba, quelque chose qui ressemble à la victoire, comme si ce long chant de vaincu qu’il vient de prononcer balayait les insultes et annonçait des joies encore invisibles.
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Josephine2Josephine2   30 janvier 2017
Page 81-82
L’avion file dans le ciel de Turquie et d’Irak et il lui semble les sentir, ces centaines de milliers de vies, qui au fur et à mesure du temps, se sont massacrées sur ces terres. Que reste-t-il de tout cela ? Des fortifications, des temples, des vases et des statues qui nous regardent en silence. Chaque époque a connu ces convulsions. Ce qui reste, c’est ce qu’elle cherche, elle. Non plus les vies, les destins singuliers, mais ce que l’homme offre au temps, la part de lui qu’il veut sauver du désastre, la part sur laquelle la défaite n’a pas de prise,le geste d’éternité. Aujourd’hui, c’est cette part que les hommes en noir menacent. Ils brandissent leurs armes et hurlent qu’ils n’ont pas peur de la mort. Viva la muerte ! » disaient les fascistes espagnols. C’est la même morgue, la même haine de l’homme. Mais ce qu’ils attaquent, eux, c’est la part qui normalement échappe aux batailles et à l’incendie. Ils tirent, pilonnent, brûlent, comme les hommes l’ont toujours fait. L’Antiquité est pleine de villes mises à sac –l’incendie de Persépolis, la destruction de Tyr-, mais d’ordinaire il en restait des traces, d’ordinaire l’homme n’effaçait pas son ennemi. Ce qui se joue là, sans ces hommes qui éructent, c’est la jouissance de pouvoir effacer l’Histoire.
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araucariaaraucaria   06 décembre 2016
Lorsqu'il m'a demandé d'où j'étais et que j'ai répondu : "Irakienne", j'ai vu, dans son regard, qu'il connaissait mon pays. Il a pris ensuite un air étonné, a prononcé une phrase, une de celles que j'entends lorsque je décline ma nationalité : "Ce n'est pas trop dur...?", mais il l'a fait justement pour que cela paraisse anodin. Je l'ai senti. Dans son regard, juste avant, il connaissait mon pays et ce simple mot, "irakienne", avait suffi à le transporter là-bas. J'en suis sûre. Plus tard, dans la soirée, tandis que nous étions encore au bar, il est revenu sur le sujet et il a demandé : "Où, en Irak?" J'ai dit : "Bagdad", et là encore j'ai vu qu'à la seule évocation du nom de ma ville, il partait là-bas en esprit. Il s'en ai moins caché. Il a gardé le silence longtemps. Et je n'ai rien dit. Puis il a eu un sourire doux et j'ai su que nous monterions dans sa chambre, j'ai su que nous ferions l'amour.
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araucariaaraucaria   10 décembre 2016
Le musée de Bagdad est debout à nouveau. C'est une réponse au bulldozer de Nimroud et à la disqueuse de Mossoul. Cela fait douze ans qu'elle lutte contre le trafic d'objets d'art, douze ans qu'elle tente d'endiguer l'hémorragie du patrimoine archéologique irakien. Tant d'objets vont disparaître. Les hommes en noir marchent sur Hatra. Le pillage se poursuit. Alors une idée la traverse et elle se demande soudain si elle ne devient pas folle. Il lui semble qu'elle passe et repasse dans les salles vides pour que les objets la voient. Qu'ils voient, oui, qu'il est des hommes et des femmes qui se soucient de leur conservation. Qui veillent sur eux. Que le monde qui les a tirés hors de terre n'est pas que rapacité et outrages.
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palamedepalamede   30 décembre 2016
Et puis, il y a ce jour, dit-il, où Mariette va voir Paul Emile Botta à Paris. [...] Le jeune Mariette est sûrement nerveux et impressionné. Il a devant lui le consul de Mossoul, de Jérusalem, de Tripoli. Il a surtout devant lui celui qui a découvert les géants de Khorsabad. [...] J'imagine qu'il a parlé de l'importance de ne pas oublier que nous sommes des pilleurs de tombes. Que les pharaons se sont enfermés dans leur tombeau pour l'éternité et que nos ouvertures, nos effractions, même au nom de l'Histoire, restent des intrusions de forbans.
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