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Critique de fanfanouche24


fanfanouche24
  29 octobre 2013
En premier lieu Grand Merci à Masse critique et aux éditions Chèvre-Feuille étoilée pour l'ouvrage de Janine Gdalia « Femmes et révolution en Tunisie », que j'avais coché parmi mes souhaits de découvertes.

Un ouvrage, qui en dépit de la gravité du sujet, est aisé à lire, avec le côté vivant et varié de témoignages directs de parcours de femmes engagées et d'un courage infini dans la défense de leurs convictions. Des personnalités les plus diverses , dans des professions libérales, exigeant responsabilité et indépendance de pensée…
Quelques mots sur l'auteur, Janine Gdalia est née en Tunisie où elle a vécu jusqu'à son adolescence. A Paris, elle fait des études de lettres à la Sorbonne ; elle se trouve vite embarquée dans une vie professionnelle consacrée tour à tour (et parfois simultanément) à la direction d'institutions culturelles, à l'édition (Directrice de collection aux Ed. Jean-Claude Lattès et Albin Michel), au journalisme et à l'écriture, enfin à l'enseignement. Elle a aussi animé des ateliers d'écriture dans diverses structures.

Pour cet ouvrage, elle s'est rendue après plus de 20 ans loin de son pays natal, après les élections et le départ de Ben Ali, après la révolution du Jasmin, pour rendre compte de la situation et des évènements en interrogeant plus exclusivement des femmes qui se battent, se rebellent avec détermination contre tout ce qui pourrait entamer leurs acquis, obtenus en 1956, avec le Code du Statut Personnel, institué par Habib Bourguiba. J'ai d'ailleurs appris en détails ce qu'il représentait.
« Ce code fut la seule exception en pays arabe. (…) Il ouvrait aux femmes le chemin de l'émancipation. Il faisait des femmes les égales des hommes en matière de droits et de devoirs, à l'exception de leurs droits à l'héritage. Complété par des mesures sur l'éducation, il offrait aux femmes, dans le cadre de la mixité, la possibilité de se former et d'accéder à des postes de responsabilité. Toujours en vigueur aujourd'hui, il n'est guère de semaine où il n'est pas contesté par les islamistes » (p.15-16)

L'originalité de ce texte et de la démarche de l'auteur est de saisir des paroles de femmes qui étaient partie prenante dans la révolution tunisienne, qui se sont impliquées depuis des années pour que cela se réalise. Tour à tour enseignante, avocate, cinéaste, universitaire, écrivaine, plasticienne, photographe, sociologue, prennent la parole, pour dire leur détermination pour la liberté, l'autonomie, la dignité pour tous, et l'instruction des femmes ainsi que leur souhait de voir leur pays débarrassé des islamistes, et de leurs exactions, ainsi que de la régression advenue au fil des années du règne de Ben Ali…

La lecture de ces différents entretiens montre combien les femmes tunisiennes ont évolué depuis 60 ans. Près de 56% en 2012, sont diplômées de l'université. Beaucoup occupent des places importantes dans la société. Les femmes occupent des postes dans toutes les catégories professionnelles. Ces témoignages féminins montrent une forte conscience politique. On ne peut être qu'admiratif devant le courage incroyable , par exemple, de Radhia Nasraoui (avocate, Docteur Honoris causa, proposée pour le Prix Nobel de la paix en 2011), qui risque sa vie par ses grèves de la faim et son engagement..

Sans omettre les autres militantes, les universitaires, les artistes (photographe, galériste, cinéaste, etc.) qui défient aussi, à travers leurs oeuvres, les interdits de la société sur la représentation du corps et sur la religion, en dépit des risques encourus. Au-delà de leurs différences, elles sont en accord pour dénoncer le régime corrompu et dictatorial de Ben Ali et la reprise actuelle de ses méthodes par le parti de « l'Etat-Ennahda », aujourd'hui au pouvoir.

Les entretiens individuels des femmes présentées se terminent par celui de la fille du premier président de la République Tunisienne Habib Bourguiba, Hejer Bourguiba, devenue galeriste. Elle raconte son enfance heureuse quoiqu ‘assez solitaire entre des parents plutôt âgés, et la fonction de son père. Elle répond aux questions sur Bourguiba, homme qui venait du bled, issu d'une famille modeste, et qui s'était forgé très tôt une conviction quant à la vie très dure des femmes, qui s'épuisaient et souffraient par des maternités nombreuses et trop rapprochées. Il n'avait que onze ans quand sa mère-qui avait eu plusieurs enfants-est morte. « Etant avocat, il voulait défendre les victimes, il avait un sens profond de l'égalité. Il voulait que le peuple s'émancipe et que les femmes s'épanouissent » (p.144).

On apprend qu'Hejer Bourguiba revient définitivement en Tunisie en 1995, pour faire connaître la Tunisie à ses enfants autrement qu'en vacances et de peur d'apprendre la mort de ses parents à la télévision. Pendant deux ans, on lui interdit de voir son propre père. Elle devra faire le siège du Ministère de l'Intérieur pour obtenir un droit de visite….Elle exprime son ressenti vis-à-vis de la Révolution ; Elle l'a vécue
« comme un miracle, c'était formidable !
Je suis descendue dans la rue, allée de la Casbah. Mes enfants étaient inquiets pour moi mais dans ces moments-là, chacun faisait attention à l'autre sur la route, dans les écoles, les crèches. Tout le monde était heureux.
On avait pris conscience qu'on devait changer le régime, que Ben Ali avait été traître à la Tunisie. La redécouverte de l'héritage bourguibien a permis de retrouver des repères historiques alors que sous Ben Ali le problème était d'éliminer la figure de Bourguiba » (p.148)

Ce qui ressort de cet ouvrage et de l'ensemble de ces témoignages, ce sont la force et la détermination des Tunisiens mais aussi la vigilance et l'extrême courage des femmes. En dépit des difficultés actuelles, Hejer Bourguiba exprime le souffle d'espoir et de courage pour son pays, à la fin de l'interview : « Ennahda veut agir sur les fondements de la société. Si nous laissons faire, si nous ne sommes pas vigilants, ils bâtiront une société intégriste dont personne ne veut aujourd'hui en Tunisie.
En face, il y a des gens qui n'ont pas eu l'expérience de la démocratie, des élections. Mais je suis optimiste car il y a des forces vives en Tunisie, des hommes et des femmes exceptionnels dans la société civile.
C'est la rue qui va imposer un changement, pas les partis politiques, pour l'instant. « (Tunis, le 7 septembre 2012)

L'auteur a eu l'excellente idée d'ajouter en annexes , le statut juridique des femmes en Tunisie, des repères historiques ainsi que la synthèse des évènements de la Révolution Tunisienne entre 2010 et 2013, qui facilitent la compréhension de l'ensemble.
Un ouvrage percutant qui m'a appris énormément sur la Tunisie, son histoire et sur la force des engagements des femmes, et des jeunes, qui en utilisant les nouvelles technologies, les réseaux sociaux , ont combattu les interdits imposés par le régime et fait bouger le système...Des leçons de courage et de solidarité.

N.B : Saluons le dynamisme et les engagements de la maison d'édition .
Chèvre-Feuille étoilée est une édition française à vocation méditerranéenne, créée le 18 janvier 2000 à Montpellier. Elle essaie de diffuser ses ouvrages ailleurs qu'en France. Elle est depuis le début diffusée en Algérie.
Pour faire connaissance avec le fonds et les publications de cet éditeur, je joins un lien, qui pourra vous en apprendre plus : http://www.chevre-feuille.fr/la-maison-d-edition/124-les-editions/2-des-editions-mediterraneennes.html
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