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EAN : 9782070368723
280 pages
Gallimard (18/02/2000)
4.05/5   482 notes
Résumé :
Le matin fleurissait comme un sureau.
Antonio était frais et plus grand que nature, une nouvelle jeunesse le gonflait de feuillages.
- Voilà qu'il a passé l'époque de verdure, se dit-il.
Il entendait dans sa main la truite en train de mourir ; sans bien savoir au juste, il se voyait dans son île, debout, dressant les bras, les poings illuminés de joies arrachées au monde, claquantes et dorées comme des truites prisonnières. Clara, assise à se... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (52) Voir plus Ajouter une critique
4,05

sur 482 notes
J'avoue découvrir tardivement Jean Giono, du moins ses livres, qui peuplent pourtant ma bibliothèque, m'attendent, trépignent d'impatience pour que je vienne enfin à eux. C'est chose faite enfin pour l'un d'entre eux, Le chant du monde.
Le confinement dans lequel nous sommes enfermés depuis quelques jours m'incitaient à aller vers des lectures solaires, le soleil de Provence dont j'avais le plus besoin aujourd'hui, j'ai senti que les lectures de Jean Giono s'y prêtaient. Pourtant ce roman est bien plus que cela, ou bien autre chose, quelque chose de solaire mais de noir aussi... Un soleil camusien, celui qui brûle tout en déployant des ombres derrière les personnages qui évoluent...
Le thème est relativement simple mais il met en scène des énergies fraternelles et violentes qui m'ont fait penser à une tragédie antique : c'est la quête d'un enfant disparu dont on part à la recherche, celui qu'on nomme tout au long du roman le « besson », le jumeau dont le frère est mort quelques années plus tôt dans un accident tragique. Nous sommes à l'automne, Matelot, vieux bûcheron, père du « besson », vient solliciter l'aide d'un ami, Antonio le pêcheur, celui qui vit sur l'île des geais, une île au milieu d'un fleuve, pour retrouver son fils. Durant l'été, le besson avait descendu le fleuve pour transporter du bois en aval sous la forme d'un radeau. C'était son commerce. Il n'est pas revenu depuis...
Le deux hommes décident de remonter de chaque côté du fleuve à la recherche du fils disparu pendant l'été et découvre l'intrigue de l'histoire en parvenant dans le pays de Rebeillard : l'enlèvement par le besson de Gina, la fille de Maudru, maître du lieu et des troupeaux de taureaux. Le besson tue le neveu à qui Gina était promise. Cet enlèvement déclenche bien plus qu'une traque, un drame, une tragédie à l'échelle du pays : dès lors le besson est poursuivi par les chiens et les hommes de Maudru, les bouviers. Cette histoire ne vous rappelle-t-elle rien ?
Oui, nous sommes dans une histoire qui rappellerait la guerre de Troie, en terre provençale. Le roman est structuré en saisons, et si les premières saisons évoquent l'Iliade, peut-être que la dernière saison, ce radeau du retour vers la terre promise, évoque l'Odyssée...
Mais selon moi, ce n'est pas là l'essentiel, ce dont il faut retenir de ce très beau livre. Le chant du monde, c'est le chant de la nature, le chant de la terre, le chant des hommes qui aiment cette terre, qui en vivent.
J'ai aimé les personnages principaux, leur fraternité, leur quête, chacun arrive avec sa propre histoire, son chemin, et voilà que, comme des cours d'eau qui se versent dans un fleuve, cette histoire se nourrit des histoires et des caractères de chacun. Ceux-ci sont bien trempés, mais la tragédie du récit les amènent à entendre la voix de l'autre. C'est beau. Et sans doute, du moins je l'ai ressenti ainsi, les personnages secondaires m'ont paru magnifiques. Ainsi, le Toussaint, cet homme qui soigne les blessures physiques et celles de l'âme, mais aussi Clara cette femme aveugle qui accouche en pleine nature comme un animal et dont Antonio tombera amoureux. Elle voit mieux que les autres...
Ici la nature et les personnages fusionnent dans une harmonie qui fait la force du roman.
L'amitié des hommes est au coeur de ce récit. Mais l'amour se révèle dans cette quête, celle d'Antonio et de Clara, même si elle est peu développée par l'auteur. Elle est pourtant là, comme un chemin souterrain, œuvrant comme des rhizomes qui traversent les veines et le sang.
Ici le chant du monde, c'est la brume qui remonte dans la vallée, c'est l'odeur de l'eau, l'odeur de la forêt, l'odeur de la sève. C'est l'étonnement des renards. C'est la joie simple arrachée au reste du monde qui poursuit son cours.
Ce roman parle du monde, de son renouvellement peut-être attendu, peut-être inattendu, espéré certainement...
Des feux s'allument dans la nuit... Dessinent l’itinéraire des hommes. Nous éclairent...
C'est une histoire où les arbres et les oiseaux parlent de temps et temps et cela n'a rien de ridicule ni de fantastique. Peut-être d'ailleurs que nous en aurions besoin, bien besoin par les temps qui courent...
Parfois un cerf traverse les pages. La pluie d'hiver et les neiges aussi. Plus tard et avant, le soleil. Les saisons...
Un fleuve aussi traverse l'histoire. Et il faudra bien un jour le remonter. Revenir.
Mais ce qui traverse le récit, c'est un souffle qui surgit, ce qui traverse le récit c'est notre âme portée comme sur un radeau, ballotée par les flots, emportée par les mots, la violence, la fraternité, la nature toujours éternelle et sidérante...
Ce qui traverse ce récit, c'est, selon moi, le désir de poursuivre mon chemin de lecture vers d'autres livres de Jean Giono.
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Après le pays des collines arides, Giono nous fait découvrir la "haute vallée noire", pays des montagnes noires peuplées "d'arbres noirs", et traversé par un fleuve dont "l'eau [voyant] la forêt large étendue là devant, abaisse son dos souple et entre dans les arbres".
Tel un dogme, la nature nourrit encore et toujours l'écriture de Giono dans ce roman : dotée d'un corps et d'une âme, elle s'accapare un rôle prépondérant sans toutefois décider du destin des hommes. Car pour une fois, c'est un roman d'hommes.

Deux amis, Tonio l'homme du fleuve et Matelot l'homme de la forêt, partent à la recherche du fils disparu du second, appelé le Besson, jamais revenu du pays des montagnes noires.
En remontant le fleuve jusqu'à ce pays sombre, ils feront des rencontres qui bouleverseront leur destinée.
Dans ce pays mystérieux malgré tous les repères géographiques cités par l'auteur, on plonge dans une épopée mais une épopée paysanne, où les personnages taillés à la faux luttent sans cesse pour tout et pour rien dans la rigueur de l'hiver. Les pieds dans l'eau mais aussi les mains dans le sang, ils causent peu mais basculent dans la violence sans aménité aucune. Et pour quelle raison ?
Par amour : c'est l'amour filial de Matelot le bûcheron qui mène cette expédition laquelle va révéler à Tonio le pêcheur, trop longtemps immergé dans l'eau verte du fleuve, l'amour d'une femme. L'amour illumine le récit mais de manière contenue, à l'image de ces gens aux pieds bien campés dans la terre.

Sans conteste, Giono utilise les mêmes ressorts que pour ses oeuvres précédentes mais avec une tonalité différente.
La nature fleurit joliment dans la langue de Giono, empruntant diverses formes vivantes. Elle témoigne d'un émerveillement permanent de la part de l'auteur, allant même jusqu'à façonner le corps et l'esprit de ses personnages, ils sentent plus qu'ils ne savent : "Antonio toucha le chêne. Il écouta dans sa main les tremblements de l'arbre. […] ‘'Ça va?'' demanda Antonio. L'arbre ne s'arrêtait pas de trembler. ‘'Non, dit Antonio, ça n'a pas l'air d'aller.''
Toutefois, l'auteur n'expose pas une nature enthousiaste aux couleurs chatoyantes : point d'été avec sa chaleur écrasante, mais les pluies incessantes de l'automne et le souffle glacial de l'hiver. Et ce d'autant plus que l'auteur a choisi de conduire nos deux compagnons armés de leur solide amitié en direction de la ville, dominée par un effet de clair-obscur à travers des ruelles sombres et étroites.
On prend alors conscience que Giono use de cette palette de couleurs pour marquer la progression du récit. La trame obéit au rythme des saisons : avec le froid mordant de l'hiver le fleuve se trouve prisonnier des glaces, c'est le temps de l'inquiétude, de l'impuissance, de l'attente des hommes jusqu'à la survenue du printemps lequel sort de terre avec le réveil des orgueils et des instincts de vengeance des hommes. le printemps découvre une terre "sanguine ", des "torrents musclés" et insuffle une formidable énergie non seulement aux hommes, mais également à l'intrigue quelques peu ensevelie sous la neige. Lorsque le printemps s'annonce, tout s'accélère, bercé dans une atmosphère d'abord féroce puis lyrique et sensuelle. Giono démontre ainsi sa parfaite maîtrise du rythme, rendant la lecture captivante.
Comme toujours, l'homme et la nature sont unis par des liens profonds chez Giono. Mais cette fois, ils chantent à l'unisson : "le monde commençait à chanter doucement sous les arbres", la nature accompagne de son chant les personnages au gré de leur périple. Pas de lutte entre l'homme et la nature.
Et c'est probablement en raison de cette harmonie que la nature exerce moins d'emprise sur le récit que dans les romans précédents. Avec une certaine pudeur qui sied à la vie paysanne, l'auteur pose alors un regard tour à tour compatissant et admiratif sur ses héros, guidés par leurs sentiments et l'abnégation ou la désillusion qui en découlent. Tous ne reviendront pas de ce voyage avec ce qu'ils recherchaient.
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Ceci n'est pas une critique !
D'ailleurs je n'en ai ni la légitimité ni les compétences. Quand bien même, devant un tel livre, les mots sont difficiles à trouver pour donner un avis définitif (et péremptoire, forcément). Je veux juste à travers ce “commentaire” vous faire partager mon émotion.

Oh que c'était beau ! Une fois encore je suis tombé sous le charme… Sans me retenir. Je me suis laissé emporter au fil de l'eau et des saisons comme les hommes et les femmes qui peuplent ce récit.

On ne présente plus Jean Giono. Cet auteur naturaliste, pilier de la littérature provençale, qui en a inspiré tant d'autres depuis, et qui est capable de vous tirer les larmes des yeux à la simple lecture d'une page décrivant l'arrivée du printemps en montagne, entre le givre craquant sur les branches, le soleil étincelant à travers les sapins, les sautillements des oiseaux dans la neige fragile et légère, le chant des ruisseaux courant sous la glace, les petits mammifères qui s'ébrouent dans le matin frais après un long sommeil… Bref, un hymne à la nature, loin des contingences humaines et des turpitudes de nos sociétés. Mais ce n'est pas seulement cela. le Chant du Monde, c'est aussi une histoire d'hommes et de femmes, plus durs les uns que les autres avec leurs parts d'ombre et de lumière, leurs envies, leurs jalousies et leurs crimes, leurs amours et leurs douleurs, leurs espoirs et leurs déceptions, leur vie et leur mort. C'est aussi un voyage initiatique d'un homme seul vers un groupe, d'un père vers son fils, d'une femme vers son homme.
Il est tellement ardu de ne pas se prendre au jeu du lyrisme lorsqu'on s'exprime sur un livre pareil. On voudrait dire, faire lire et montrer, aux autres, à vous, faire partager la jouissance qu'on a eu à boire d'un long trait ce texte écrit avec autant de talent à enchaîner les mots.
Faites-moi juste plaisir, lisez les quelques extraits que j'ai voulu partager avec vous.
Pour ceux parmi vous qui connaissent Giono, ce sera une joie de le retrouver ; pour les autres ce sera certainement un plaisir tout neuf de le découvrir et sans doute de plonger plus avant dans cette littérature.

Un chef d'oeuvre.
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Le fils du bûcheron Matelot a disparu depuis plusieurs mois. Matelot convainc son ami Antonio de partir à la recherche de son corps pour le ramener et l'enterrer. Ils remontent le fleuve en guettant les troncs d'arbre que le besson était chargé de convoyer et qui seraient passés par là.
L'intrigue, qui se rapproche de celle de la guerre de Troie, est forte, mais elle s'évanouit sous les descriptions et les personnages. J'ai eu assez peu envie de savoir ce qui allait leur arriver.
Lire le chant du monde, c'est plonger dans un style flamboyant à l'extrême, dans une nature fantasmée et dans des dialogues parfois mystérieux. Alors que Regain est un des livres que j'emporterais sur une île déserte (il me faudrait peut-être une immense caisse, pour emporter tous mes livres préférés), j'ai trouvé cette lecture difficile. Un chef-d'oeuvre, je veux bien en convenir, mais difficile.

Lien : https://dequoilire.com/le-ch..
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Antonio est un jeune homme plein de vigueur qui vit près du fleuve. Il accepte d'aider Matelot, un bûcheron, à retrouver un de ses fils disparus. En descendant le fleuve, les deux hommes fouillent les berges et la forêt. Ils rencontrent Clara, une jeune aveugle en train d'accoucher. Antonio est immédiatement attiré par cette femme, mais il ne peut pas rester près d'elle. « Il pensait qu'il allait prendre Clara dans ses bras et qu'il allait se coucher avec elle sur la terre. » (p. 282) Il doit aider Matelot à défendre son fils qui s'est mis à dos Maudru, un prospère propriétaire et éleveur de bétail. Hélas, le fils de Matelot est du genre indépendant et farouche, pas vraiment disposé à se laisser aider. « Ton besson, il m'a toujours fait l'effet d'une bête lointaine. » (p. 121)

Le chant du monde est une histoire d'hommes et de femmes, une histoire de désir et d'attraction, pleine de pulsions et de dynamisme. Dans ce livre où tout fuse, la vie est partout, en toutes choses, prête à éclater et à se répandre. « Ils font l'amour. La terre leur a déjà bourré la tête avec des odeurs et maintenant elle frappe avec de gros marteaux de joie sur la cuirasse de leur crâne. » (p. 159) Jean Giono a écrit un roman charnel et tellurique. Sa force d'évocation est telle que, de l'automne au printemps en passant par un sombre hiver, son récit est puissant et chante quelque chose d'immuable, à l'image du fleuve et de la vie.

J'ai lu ce roman quand j'étais jeune adolescente, pendant ma période régionaliste, entre un Bernard Clavel et un Claude Seignolle. J'en avais gardé un très bon souvenir, même s'il me semblait que je n'avais pas tout compris. C'est donc avec plaisir que je l'ai relu, découvrant une poésie brute et retrouvant la plume fine que j'avais tant aimée dans Un roi sans divertissement, du même auteur.
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Citations et extraits (98) Voir plus Ajouter une citation
Subitement il fit très froid. Antonio sentit que sa lèvre gelait. Il renifla. Le vent sonna plus profond; sa voix s'abaissait puis montait. Des arbres parlèrent; au-dessus des arbres le vent passa en ronflant sourdement. Il y avait des moments de grand silence, puis les chênes parlaient, puis les saules, puis les aulnes; les peupliers sifflaient de gauche et de droite comme des queues de chevaux, puis tout d'un coup ils se taisaient tous. Alors, la nuit gémissait tout doucement au fond du silence. Il faisait un froid serré. Sur tout le pourtour des montagnes, le ciel se déchira. Le dôme de nuit monta en haut du ciel avec trois étoiles grosses comme des yeux de chat et toutes clignotantes.
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Ils avaient dépassé le quartier du silence et d'ici on entendait la nuit vivante de la forêt. Ça venait et ça touchait l'oreille comme un doigt froid. C'était un long souffle sourd, un bruit de gorge, un bruit profond, un long chant monotone dans une bouche ouverte. Ça tenait la largeur de toutes les collines couvertes d'arbres. C'était dans le ciel et sur la terre comme la pluie, ça venait de tous les côtés à la fois et lentement ça se balançait comme une lourde vague en ronflant dans le corridor des vallons. Au fond du bruit, de petits crépitements de feuilles couraient avec des pieds de rats. Ça partait, ça fusait d'un côté, puis ça glissait dans les escaliers des branches et on entendait rebondir un petit bruit claquant et doux comme une goutte d'eau à travers un arbre. Des gémissements partaient de terre et montaient lourdement dans la sève des troncs jusqu'à l'écartement des grosses branches.
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Ils marchaient sur des mousses épaisses et sur un humus gras qui craquait juste un peu sous le pied. Ça sentait le bois et l'eau. Des fois, une odeur de sève épaisse et sucrée passait et Antonio la sentait à sa droite puis à sa gauche, comme si l'odeur avait fait le tour de sa tête lentement. Alors, il touchait tout de suite devant lui le tronc d'un frêne avec ses blessures. Il y avait aussi une odeur de feuille verte et des élancées d'un parfum aigu qui partait en éclairs de quelque coin des feuillages. Ça avait l'air d'une odeur de fleur et ça scintillait comme une étoile semble s'éteindre puis lance un long rayon. ...
C'est un saule qui s'est trompé... Il sent comme au printemps. ...
Ils avaient dépassé le quartier du silence et d'ici on entendait la nuit vivante de la forêt. Ça venait et ça touchait l'oreille comme un doigt froid. C'était un long souffle sourd, un bruit de gorge, un bruit profond, un long chant monotone dans une bouche ouverte. Ça tenait la largeur de toutes les collines couvertes d'arbres. C'était dans le ciel et sur la terre comme la pluie, ça venait de tous les côtés à la fois et lentement ça se balançait comme une lourde vague en ronflant dans le corridor des vallons. Au fond du bruit, de petits crépitements de feuilles couraient avec des pieds de rats.
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Antonio entendit le bruit de la forêt. Ils avaient dépassé le quartier du silence et d'ici on entendait la nuit vivante de la forêt. Ça venait et ça touchait l'oreille comme un doigt froid. C'était un long souffle sourd, un bruit de gorge, un bruit profond, un long chant monotone dans une bouche ouverte. Ça tenait la largeur de toutes les collines couvertes d'arbres. C'était dans le ciel et sur la terre comme la pluie, ça venait de tous les côtés à la fois et lentement ça se balançait comme une lourde vague en ronflant dans le corridor des vallons. Au fond du bruit, de petits crépitements de feuilles couraient avec des pieds de rats. Ça partait, ça fusait d'un côté, puis ça glissait dans les escaliers des branches et on entendait rebondir un petit bruit claquant et doux comme une goutte d'eau à travers un arbre. Des gémissements partaient de terre et montaient lourdement dans la sève des troncs jusqu'à l'écartement des grosses branches.

Antonio s'adossa à un fayard. Près de son oreille il entendit un petit sifflement. Il toucha avec son doigt. c'était la sève qui gouttait d'une fente de l'écorce. ça venait de s'ouvrir. Il sentait sous son doigt la lèvre du bois vert qui s'élargissait doucement.

Une vie épaisse coulait doucement sur les vallons et les collines de la terre. Antonio la sentait qui passait contre lui; elle lui tapait dans les jambes, elle passait entre ses jambes, entre ses bras et sa poitrine, contre ses joues, dans ses cheveux, comme quand on plonge dans un trou plein de poissons.

Il sentait maintenant l'odeur des pins. Ils étaient tout près; l'odeur venait déjà du sol mou couvert d'aiguilles.On entendait chanter les pins là-bas devant et une autre odeur venait aussi, avivée et pointue, puis soyeuse et elle restait dans le nez, et il fallait se le frotter avec le doigt pour la faire partir. C'était l'odeur des mousses chevrillonnes; elles étaient en fleurs, écrasées sous de petites étoiles d'or.

Ils venaient d'émerger de la forêt sur une haute bosse de terre. C'était toujours la nuit mais plus grise parce qu'ils étaient au-dessus des arbres. Il n'y avait que deux ou trois étoiles dans le ciel et des nuages lourds qui passaient avec un bruit de sable.

Le chant grave de la forêt ondulait lentement et frappait là-haut dans le nord, contre les montagnes creuses. Une trompe sonna vers l'est.

L'odeur des mousses se leva de son nid et élargit ses belles ailes d'anis. Une pie craqua en dormant comme une pomme de pin qu'on écrase. Une chouette de coton passa en silence, elle se posa dans le pin, elle alluma ses yeux.
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 Les tuiles chantaient, les ruisseaux claquaient dans les ruelles en pente avec des lanières toutes neuves. Le ciel entier bruissant dans les frémissements d’un vent un peu lourd faisait chanter au balancement de la pluie les sombres vallons de la montagne et l’aigre lyre des bois nus. Ce jour-là, le fleuve se gonfla d’une joie sauvage. Plein de tonnerres sourds, il ondula brusquement, arrachant des saules, renversant des peupliers loin de sa bauge ordinaire.
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