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EAN : 9782081226395
411 pages
Éditeur : Flammarion (12/01/2011)

Note moyenne : 3.9/5 (sur 10 notes)
Résumé :

René Girard aborde ici l'œuvre de Cari von Clausewitz (1780-1831), stratège prussien auteur du De la guerre. Ce traité inachevé a été étudié par de nombreux militaires, hommes politiques ou philosophes. On en a retenu un axiome essentiel : " La guerre est la continuation de la politique par d'autres moyens. " Clausewitz aurait pensé que les gouvernements pouvaient faire taire les armes. Mais le succès... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (2) Ajouter une critique
GuillaumeSire
  23 septembre 2016
L'histoire de la pensée occidentale a été marquée, au vingtième siècle, par plusieurs entreprises philosophiques dont l'objectif fut de révéler ce qui avait été oublié depuis des millénaires. Ce fut comme si leurs instigateurs avaient eu besoin de retrouver les racines perdues de l'humanité alors qu'avaient lieu, près de chez eux, de multiples tentatives visant à y mettre un terme : l'horreur de Verdun, l'abomination concentrationnaire, l'ignominie d'Hiroshima et de Nagasaki, l'hypothèse d'une guerre nucléaire puis les drames du terrorisme. La volonté de remonter l'histoire des idées à rebrousse-poil n'était pas seulement ambitieuse mais, dans un monde au bord du gouffre, nécessaire, comme on dit qu'il est nécessaire pour un individu égaré de revenir aux sources. Ainsi la pensée du vingtième siècle aura-t-elle renoué avec le meilleur d'elle-même en même temps qu'elle produisait le pire. Comme l'écrivait si justement le poète-voyant Hölderlin : « …où croît le péril, croît aussi ce qui sauve ».
Du point de vue méthodologique, il est entendu qu'on ne va pas au-devant d'un invariant caché depuis la nuit des temps comme on se lance dans n'importe quelle investigation ; il s'agit de se débarrasser de réflexes spécieux et de paramétrer un appareil intellectuel capable de servir d'adjuvant au mystère des origines sans en réduire la complexité ni en dénaturer l'essence. Une telle épopée, parce qu'elle est épique justement, frise le donquichottisme. Malgré cela, trois de ces entreprises ont constitué des avancées considérables grâce à trois penseurs qui eurent en commun le courage d'explorer avec acharnement une seule intuition tout au long de leurs vies. le résultat fut l'avènement autant célébré que décrié de trois ontologies du secret. Il y eut Freud et le secret de la conscience, Heidegger et le secret de l'être, Girard et le secret de la violence.
Sans peur des épaules haussées ou des sourires méprisants de collègues jaloux, sectaires ou acrimonieux, René Girard, né en 1923 et mort il y a quelques mois, le 5 novembre 2015, oeuvra patiemment à la mise au point d'une anthropologie dont la vocation était d'expliquer à la fois la genèse et les limites du procès d'hominisation pour aboutir à ce qui ne fut rien de moins qu'une eschatologie cohérente, autrement dit une pensée sérieuse à propos de la fin des temps. Il consacra sa vie à révéler un secret que la pensée avait toujours eu sur le bout des lèvres mais qu'aucun philosophe ni aucun poète n'était encore parvenu à formuler clairement.
Les débuts de René Girard sont ceux d'un archiviste, qui après des études à l'Ecole des chartes, y soutint sa thèse de paléographie puis quitta la France, en 1947, pour les Etats-Unis où il soutint une deuxième thèse, cette fois en histoire, et où se déroulerait la totalité de sa carrière universitaire, d'abord à l'université d'Indiana (1950-1957) puis à l'université Johns‑Hopkins de Baltimore (1957-1968) puis à l'université de Buffalo (1968-1975), et puis, après cinq autres années à Johns-Hopkins, à Stanford en Californie (1980-1995). René Girard entretint des relations plus ou moins houleuses avec les universités françaises, où le triomphe du structuralisme, de la déconstruction et de la sociologie bourdieusienne ne laissa guère la place à ses théories souvent jugées farfelues. Malgré cela, il fut reçu à l'Académie française en 2005 par un discours mémorable de son ami Michel Serres, et un hommage unanime lui fut rendu par la presse après l'annonce de son décès. J'aimerais moi aussi rendre hommage à celui dont je relis les oeuvres avec une jubilation demeurée intacte depuis l'adolescence, et résumer ce que nous devons à René Girard, ses conclusions, leurs implications et les questions, graves et incontournables, que de telles conclusions et implications posent à la société en général et à chacun en particulier à propos du destin de l'humanité.
La première pierre de l'édifice girardien fut posée au moment de la publication en 1961 de l'ouvrage Mensonge romantique et Vérité romanesque. Versé dans l'étude d'auteurs aussi différents que Cervantès, Shakespeare, Dostoïevski, Flaubert, Stendhal et Proust, René Girard s'aperçut que le mécanisme du désir reposait dans leurs oeuvres sur un prédicat similaire : on désire moins avoir un objet qu'être celui qui le possède. Autrement dit, on ne désire pas directement posséder mais imiter un modèle possesseur. le désir est désir‑d'être, et sa nature, donc, est mimétique. Plus le modèle est proche du désirant, imitable, et plus il constitue un obstacle pour la satisfaction de son désir, au point que le désirant finit par haïr son modèle et tenter de le tuer.
René Girard n'avait que faire des chapelles disciplinaires, aussi entreprit-il de transporter dans la chapelle de l'anthropologie la flamme qu'il avait allumée dans celle de l'exégèse littéraire. Il observa plusieurs sociétés et constata que la nature du désir y était bel et bien mimétique tout en s'apercevant que, parce qu'il était mimétique justement, le désir avait tendance à se généraliser, si bien que la volonté de chacun d'être quelqu'un d'autre conduisait à l'indifférenciation générale et cédait le pas à la haine de tous pour tous. C'est ce qu'il décrivit dans son deuxième ouvrage majeur, La Violence et le Sacré, publié en 1972, date à partir de laquelle il commença à être vivement critiqué par les universitaires français notamment parce qu'il avait osé remettre en cause certaines des clés de l'oeuvre de Freud (notamment la conception du désir) et certains concepts fondamentaux de l'anthropologie structuraliste de Lévi-Strauss. Dans cet ouvrage, René Girard expliqua que le mimétisme, au lieu de permettre aux êtres humains de vivre ensemble, dans une société de semblables qui se reproduisent, les conduit à un déchaînement de la violence. Il émit alors l'hypothèse selon laquelle les religions dites « archaïques » ont en commun la volonté d'enrayer la violence. Pour ce faire, un bouc‑émissaire est désigné, de sorte que la haine de tous pour tous devienne la haine de tous contre un, accusé d'être le responsable des malheurs de chacun. Celui-ci est tué par une meute en délire qui s'apaise aussitôt le sang versé. le sacrifice d'un seul sauve ainsi tous les autres. Et voilà que cet être haï, une fois mort, est adoré, car le responsable du danger couru par tous est devenu celui qui les en a sauvés. Autrefois menace, maintenant rédempteur : « pharmakos ». Un meurtre sera régulièrement perpétué en souvenir de ce meurtre originel, de manière à ce que le risque d'une violence générale continue d'être endigué.
René Girard soutint que ce type de récit était un invariant anthropologique, présent dans toutes les cultures, y compris celles qui n'avaient eu aucun contact avec les autres depuis plusieurs dizaines de milliers d'années, comme si ce meurtre originel dont tous les sacrifices étaient une commémoration avait été le même pour tous les êtres humains, et qu'il avait daté d'une époque extrêmement lointaine que nous aurions tous eue en commun. C'est ce que René Girard avance dans son troisième ouvrage majeur : Des choses cachées depuis la fondation du monde (1978). le meurtre d'un homme ou d'un animal présent dans les cultures archaïques est un ressouvenir. La voici, l'origine de la tragédie que d'aucuns ont cherchée sans succès : τράγος‑ᾠδή, trágos (bouc) – ôidế (chant), la complainte du bouc‑émissaire.
René Girard se pencha ensuite sur les particularités de la culture occidentale, et plus précisément sur le rôle du judaïsme puis du christianisme. La méthode consistait cette fois à coupler l'herméneutique avec l'anthropologie, la sociologie, la psychologie et l'histoire. Un seul sillon, toujours le même, était creusé à travers plusieurs champs disciplinaires. Il publia le Bouc émissaire (1982), La route antique des hommes pervers (1985, commentaire du livre de Job), Je vois Satan tomber comme l'éclair (1999, réflexions sur le christianisme). La thèse nourrie par ces ouvrages, d'après lui recevable du point de vue scientifique, lui attira les foudres et les quolibets de très nombreux universitaires. Mais peu importe, elle était la pierre de touche de son oeuvre. Girard s'était aperçu que la Bible différait des autres mythes en cela qu'elle arrêtait puis inversait le rite sacrificiel. Dans l'Ancien Testament, un ange prévient Abraham qu'il ne faut pas tuer son fils Isaac. Puis, dans le Nouveau Testament, le même dieu fait précisément ce qu'il a demandé à Abraham de ne pas faire : il sacrifie son propre fils. Ainsi ce ne sont plus les hommes qui sacrifient l'un des leurs pour leurs dieux, mais un dieu unique qui se sacrifie lui-même pour les hommes. Par cette inversion, la Bible révèle l'inutilité des sacrifices : contrairement aux religions selon lesquelles le bouc-émissaire est un coupable qu'on a eu raison d'égorger, le judaïsme et le christianisme considèrent qu'Isaac et Jésus sont innocents. Quant aux martyrs, abandonnés à la fureur des lions du Colysée, ils ne sont pas des boucs‑émissaires à proprement parler mais des innocents témoignant leur foi (martyr, en grec, signifie « témoin »).
Selon René Girard, le christianisme met fin aux répétitions du sacrifice originel, remplacées par l'Eucharistie. Et le génie du christianisme va plus loin encore quand, en plus de répéter un message déjà contenu dans la ligature d'Isaac, Jésus demande à ses fidèles de s'aimer les uns les autres. L'agneau de Dieu, en se sacrifiant, s'occupe à la fois d'enlever du monde son plus vieux péché et de donner à tous les êtres humains le secret de la paix. La religion juive exigeait des fidèles qu'ils n'envient pas (le dixième commandement dit : Tu ne convoiteras aucune chose qui appartienne à ton prochain), et constitue en cela une tentative visant à contenir les ravages du désir ; puis la religion chrétienne leur demande d'aimer leurs prochains, tous leurs prochains, y compris leurs ennemis, c'est-à-dire de transformer l'inévitable mimétisme en une spirale vertueuse : au lieu d'envier et de haïr l'autre qui nous ressemble, il faudra désormais l'aimer et le pardonner. le commandement négatif chez les Juifs (Tu ne convoiteras point) devient un commandement positif chez les Chrétiens (Tu aimeras). C'est Jésus qu'il s'agira dorénavant d'imiter, parce que sa vocation est de rapprocher dieu des hommes et de rendre ainsi le Salut accessible à tous en rendant dieu imitable, comme si l'imitation des uns par les autres était de toute façon inévitable mais qu'elle pouvait soit les détruire, s'ils s'imitent entre eux, soit les sauver, s'ils imitent celui qui parmi eux est dieu. Nous avons mentionné plus haut la portion la plus célèbre des vers de Hölderlin que René Girard appréciait tant, et qui, une fois complétés, donnent : « le dieu est tout proche et difficile à saisir ! Mais où croît le péril, croît aussi ce qui sauve… »
Girard consacra la dernière partie de son oeuvre à expliquer pourquoi la révélation chrétienne ne pourra être complète que si nous obéissons aux implications dictées par ses deux principaux messages : 1/ le bouc-émissaire est innocent, il est donc inutile de tuer quelqu'un pour empêcher les malheurs d'arriver ; 2/ chacun de nous doit aimer son prochain comme lui-même, y compris son ennemi. Si nous ignorons une partie de la révélation, alors, prévient-il, l'éclaircissement apporté par le Christ aura provoqué une violence sans issue. C'est en ce sens qu'il faut comprendre ce que Jésus dit aux apôtres : « Je ne suis pas venu apporter la paix sur terre, mais le glaive » (Matthieu, 10 : 34). Maintenant que plus personne ne croit en la culpabilité du bouc‑émissaire, son meurtre ne permettra plus d'enrayer le mécanisme conduisant à la violence de tous contre tous. Nietzche l'a senti lorsqu'il a prévenu que la différence entre les victimes d'autrefois et le Christ résidait dans l'interprétation qui voulait que les premières fussent coupables et le second innocent. L'eucharistie n'est pas en effet le souvenir du meurtre nécessaire d'une victime d'abord coupable puis divine une fois qu'elle a subi un châtiment légitime, mais le souvenir d'une erreur qui a consisté à sacrifier un innocent qui était déjà dieu. Nietzche a perçu que contrairement aux rites archaïques — « dionysiaques » dans son vocabulaire — le message de l'évangile était dangereux pour l'espèce humaine, qui, si elle ne se montrait pas à la hauteur, n'aurait plus la solution du meurtre expiatoire pour mettre un terme à la généralisation de la violence. « La véritable philanthropie exige le sacrifice pour le bien de l'espèce (…). Et cette pseudo‑humanité qui s'intitule christianisme, veut précisément imposer que personne ne soit sacrifié » a écrit Nietzche, ce même philosophe devenu fou en suppliant un cocher de ne pas frapper son cheval avant d'enlacer et de baigner de ses larmes l'encolure de l'animal.
Ainsi donc, le Christ ne nous aurait pas forcément sauvés, du moins pas au sens où nous aurions pu l'espérer, puisqu'il a délivré un message que nous ne sommes pas capables d'assumer tout en nous dépossédant d'un remède certes barbare mais qui avait le mérite d'être efficace. Privés du mécanisme sacrificiel et incapables de nous aimer les uns les autres, habitants d'un village global dont la circonférence est partout et le centre nulle part, nous nous ressemblons de plus en plus et sommes pourtant de plus en plus envieux, rongés par les désirs, et, peu à peu, consumés par la haine.
Dans Achever Clausewitz (2007), son dernier ouvrage majeur, René Girard finit son oeuvre sur une mise en garde, car il est évident selon lui que nous nous dirigeons droit vers le point où la guerre absolue sera déclarée. C'est la raison pour laquelle le destin des sociétés n'est pas compatible avec l'existence des armes nucléaires. « Dissuader » l'attaque des autres, selon Girard, c'est préparer une guerre qui sera d'autant plus violente qu'on aura attendu pour la faire. Et organiser des représailles, quelle que soit la légitimité dont on se prévaut et l'acte auquel on prétend répondre, c'est toujours rentrer dans le jeu eschatologique de la violence. Finalement, la question sur laquelle s'ouvre la pensée girardienne pourrait être résumée ainsi : sommes-nous capables de renoncer pour toujours à la violence en rendant le mimétisme vertueux et en écartant l'hypothèse d'une guerre de tous contre tous, ou bien continuerons‑nous à nous haïr d'autant plus que nous nous rapprochons, et à nous rapprocher au point que plus rien ne pourra entraver le cours de la violence ?
Il serait trop facile de balayer d'un revers de la main les conclusions de René Girard sous prétexte qu'elles posent la question de la fin des temps ou parce qu'elles font la part belle au christianisme. Il est urgent au contraire de se défaire des préjugés susceptibles de justifier que soit reléguée au second plan une pensée originale mais qui n'en est pas moins extrêmement sérieuse du point de vue anthropologique. Il ne s'agit pas ici de croire ou non en dieu, mais d'interroger les particularités de nos fondations judéo-chrétiennes pour mieux comprendre ce qu'elles impliquent. Ne laissons pas la théorie du désir mimétique et du bouc‑émissaire tomber dans l'oubli, qui est la terre sur le tombeau d'une pensée. N'achevons pas René Girard, et osons militer pour la paix.
Lien : http://www.cairn.info/revue-..
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SZRAMOWO
  10 décembre 2014
Après Raymond Aron, qui publia en 1976, un "Penser la guerre, Clausewitz", René Girard, se lance dans une nouvelle somme destinée à mieux cerner et comprendre le militaire prussien qui se piquait de philosophie.
Par son titre "achever Clausewitz", Girard entend simplement mener à terme une réflexion que, d'après lui, l'auteur du traité de la guerre, n'a jamais menée à son terme.
La poursuite de l'oeuvre de Clausewitz suppose de mener une analyse qu'il ne pouvait mener à son époque (son traité a pour l'essentiel été écrit
en référence aux guerres napoléoniennes).
Le monde contemporain, après avoir connu une période de paix relative, et d'équilibre, avec la guerre froide et le principe de la force de dissuasion, rentre dans une période de guerres nouvelles, dans lesquelles ces principes ne sont plus la préoccupation des belligérants.
De plus, ces guerres, ne sont plus le résultat d'affrontement entre états et armées de métiers, mais sont le fait de groupes organisés souvent en marge des états qui les soutiennent ou les combattent.
Pour citer René Girard :
"Il semble que nous ne parvenions pas à penser le pire et c'est à cela que peut nous aider Clausewitz"
Ce "pire" selon l'auteur, il pourrait prendre trois visages :
- Les manipulations biologiques
- le risque écologique
- le prolifération des armes nucléaires dans le monde
Comme aurait dit Colin Powell, (stratège empêtré dans la recherche vaine d'Armes de Destruction Massive), lors de la troisième guerre du golfe, après sa lecture du traité de Clausewitz en 1975 (il était alors étudiant au War Collège) : « ce fut comme si un rayon de lumière avait surgi du passé, illuminant toujours les dilemmes des militaires d'aujourd'hui».
A lire pour tous ceux qui sont convaincus de l'actualité de Clausewitz, et de l'imminence d'une apocalypse.

Lien : http://desecrits.blog.lemond..
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Citations et extraits (18) Voir plus Ajouter une citation
DanieljeanDanieljean   21 avril 2018
On peut donc en déduire que l'hominisation a com­mencé quand ces rivalités internes sont devenues assez fortes pour briser les réseaux de dominance animaux, et libérer une vengeance contagieuse. L'humanité n'a pu naître et survivre en même temps que parce que les prohi­bitions religieuses ont émergé assez tôt pour parer à ce risque d'autodestruction. Mais comment ces prohibi­tions ont-elles émergé ? Seuls les mythes de fondation (ou les mythes d'origine) nous renseignent sur ce point. Ils débutent en général par le récit d'une crise immense symbolisée d'une manière ou d'une autre : dans le mythe d'Œdipe, nous l'avons vu, c'est une épidémie de peste ; ce peut être ailleurs une sécheresse ou un déluge, ou encore un monstre cannibale qui dévore la jeunesse d'une cité. Derrière tous ces thèmes, on trouve une dislo­cation des liens sociaux, ce que Hobbes appelle « la guerre de tous contre tous ».
Que se passe-t-il ? Dès que cette agitation a « indiffé­rencié » l'ensemble des membres de la société, l'imitation devient plus intense que jamais, mais opère différem­ment et avec différents types d'effets. Quand le groupe est devenu une foule, l'imitation tend d'elle-même à le réunifier : des substitutions interviennent, la violence se polarisant sur des antagonistes de moins en moins nom­breux, cela jusqu'au dernier. Les hommes ont découvert la cause du trouble et ils finissent enfin par se ruer, comme un seul homme, sur un ennemi désormais uni­versel, ceci pour le lyncher. La même énergie mimétique qui avait provoqué un désordre de plus en plus grand, tant qu'il y avait assez de rivaux pour s'opposer, va finale­ment rassembler toute la communauté contre le bouc émissaire et faire revenir la paix.
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DanieljeanDanieljean   21 avril 2018
L'emploi de Wechselwirkung, et de ses deux sens : « action réciproque » et « commerce » permet en outre de com­prendre pourquoi Clausewitz établit une équivalence entre la guerre et l'échange monétaire, et pourquoi il ne fait pas de réelle différence entre ces deux activités. Il y a, à cet égard, chez lui, une formidable prophétie de Marx : le commerce ne serait pas une métaphore de la guerre, mais concernerait la même réalité.
Nous sommes aux antipodes de Montesquieu, pour qui le commerce est ce qui permet d'éviter les conflits armés. Clausewitz reproche à la Révolution française son caractère exalté, le mépris qu'elle a des activités privées. Les Prussiens, pense-t-il en revanche, font du commerce avec moins d'intensité qu'ils font la guerre, mais il s'agit de la même activité. Notez que la vision irénique des échanges de Montesquieu est toujours très présente chez les économistes d'aujourd'hui, qui n'ont souvent pas idée que la monnaie puisse être là pour neutraliser les risques de guerre. Ce n'est pas un hasard, de ce point de vue, si les aristocraties européennes se sont reconverties dans les affaires, une fois les modèles héroïques et guerriers deve­nus caduques. La France a très vite pris du retard sur l'Angleterre : Louis XIV avait encore des visées impé­riales sur l'Europe, quand l'Angleterre, elle, conquérait le monde de façon beaucoup plus efficace. Le commerce est une guerre redoutable, d'autant qu'elle fait moins de morts C'est pour des raisons strictement économiques que les aristocrates français étaient pauvres en 1789. Et c'est pour la même raison que l'Angleterre et 1 Allemagne ont finalement gagné contre Napoléon.
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DanieljeanDanieljean   21 avril 2018
La première mort de Dieu ne débouche pas sur la restauration du sacré et de l'ordre rituel, mais sur une décomposition du sens tellement radicale et irrémédiable qu'un abîme s'ouvre sous les pas de l'homme moderne. Cet abîme, on a l'impression dans l’aphorisme, qu'il se referme enfin, quand la deuxième annonce débouche, cette fois sur l'ordre du surhomme de Zarathoustra : « Quelles expiations, quels jeux sacrés serons-nous forcés d'inventer ? La grandeur de cet acte est trop grande pour nous. Ne faut-il pas devenir dieux nous-mêmes pour, simplement, avoir l'air digne d'elle. » L'aphorisme affirme l'éternel retour. Mais il en révèle le moteur, le meurtre collectif de victimes arbitraires. Il va trop loin dans la révélation. Il détruit son propre fondement. Du fait même qu'elle fonde l’éternel retour sur le meurtre collectif, son fondement vrai qui devait rester caché pour rester fondateur, cette violence est minée, secrètement subvertie par cela même dont elle croit triompher, le christianisme. C'est tout le drame de Nietzsche que d'avoir vu et de ne pas avoir voulu comprendre cette sape opérée par le biblique. La violence n'a plus de sens. Nietzsche va pourtant essayer de lui en redonner, en pariant sur Dionysos. Il y a là un drame terrible, un désir d'Absolu dont Nietzsche ne sortira pas.
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DanieljeanDanieljean   21 avril 2018
Rappelons que le Directoire voulait rejeter Bonaparte sur l'Italie, parce qu'il voyait bien qu'il était dangereux. On lui donnait une armée sans chaussures, et pourtant les résultats éclatants vinrent de là, et non pas du front allemand. Moins les moyens de Bonaparte étaient grands et plus son génie s'est manifesté. Pour des gens orgueilleux comme lui, c'était parfaitement normal. On n'a pas peur de l'échec lorsque l'échec est la chose qui doit se produire, ce que vos ennemis attendent et que la raison raisonnante impose. Là, vous devenez paradoxal et capable de tout.
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DanieljeanDanieljean   21 avril 2018
il y a un moment où la violence mimétique - chacun imitant l'autre et devenant son rival pour acquérir des objets de plus en plus symboliques -, la violence est tellement répandue dans le groupe, que ce groupe en fusion évite inconsciemment l'autodestruction en polarisant sa vio­lence sur un individu qui peut être plus visible ou plus inquiétant. La mimésis est ainsi à la fois la cause de la crise et le moteur de la résolution. La victime est tou­jours divinisée après qu'elle a été sacrifiée : le mythe est donc le mensonge qui dissimule le lynchage fondateur, qui nous parle de dieux mais jamais des victimes que ces dieux ont été. Le rite répète ensuite ce sacrifice premier (à la victime première font suite des victimes de substitu­tion : enfants, hommes, animaux, offrandes diverses...), et de la répétition des rites naissent les institutions, qui sont les seuls moyens trouvés par les hommes pour retar­der l'apocalypse.
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Videos de René Girard (8) Voir plusAjouter une vidéo
Vidéo de René Girard
http://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=58265
L'ALTER DE MON EGO
Empathie, mimétisme et éducation
Joël HILLION
Professeur d'anglais pendant 40 ans, l'auteur a pratiqué ce qu'il appelle la pédagogie du lien. Sous l'influence de René Girard, d'Antonio Damasio, et plus récemment des découvertes de neurones miroirs, il a appliqué une pédagogie originale où l'empathie tient une place centrale. L'apprentissage s'appuyant sur un mécanisme mimétique l'auteur donne des pistes pour valoriser l'imitation et tirer profit de l'empathie spontanée dans un cadre scolaire.
Joël Hillion a enseigné en lycée et classes préparatoires. Il est l'auteur de plusieurs essais sur l'éducation. Il est également traducteur des Sonnets de Shakespeare et de plusieurs essais à son sujet.
Broché - format : 13,5 x 21,5 cm ISBN : 978-2-343-13623-3 ? 1 décembre 2017 ? 160 pages
+ Lire la suite
>Théologie sociale chrétienne>L'Eglise et la société>L'Eglise et les problèmes socio-économiques (40)
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