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Critiques sur Ferdydurke (21)
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lolo71
  04 mars 2009
Voilà bien une oeuvre unique, un livre déroutant et inclassable, considéré par certains comme un chef-d'oeuvre de la littérature du 20ème siècle.
Jojo Kowalski, le narrateur, a trente ans mais se voit reprocher par son entourage son immaturité. Et ce n'est pas le livre qu'il a écrit sur le sujet qui l'a fait admettre dans le monde des adultes, bien au contraire. Alors qu'il ressasse ses réflexions débarque Pimko, professeur cultivé et pédant, qui le traite en enfant et l'enjoint de le suivre à l'école. Incapable de s'opposer, Jojo se retrouve au milieu d'écoliers dont aucun ne semble remarquer son âge véritable.
Commence alors pour lui une expérience absurde pour un homme de trente ans, celle de l'infantilisation, que Gombrowicz appelle également « rapetissement », ou « rétrécissement ». L'adulte, c'est l'être qui a un contour social et psychologique net, qui possède une forme précise. Or Jojo, qui reconnaît son immaturité et l'accepte, refuse de se laisser imposer de l'extérieur une forme quelconque. Alors que les adultes n'ont de cesse de le renvoyer à sa jeunesse et de chercher à lui imprimer leur style, lui lutte constamment pour se défaire de leur emprise. Se dessine d'ailleurs au passage une critique acerbe de l'enseignement, de la culture, des moeurs et des rapports sociaux, tous moyens par lesquels les adultes conforment la jeunesse.
Le corps tient une grande place dans « Ferdydurke ». En témoignent ces deux concepts inventés par Gombrowicz, et répétés tout au long du récit : la « gueule » (« faire une gueule » à quelqu'un, c'est l'influencer, lui imposer sa forme), et le « cucul » (notre côté puéril). Ainsi que le concours de grimaces des écoliers, ou les mollets de la jeune Zuta (signes de sa modernité). le corps est à la fois cette matière malléable par laquelle se manifeste notre intellect, et le moyen par lequel se forme notre intellect.
Avec « Ferdydurke », Gombrowicz a voulu rompre avec la forme traditionnelle du roman : pas de progression logique, juste trois épisodes entrecoupés de deux digressions n'ayant apparemment pas de lien avec le reste, mais qui permettent d'éclairer son propos. Autre signe de cette rupture : le titre, qui ne renvoie à rien dans le texte et ne signifie rien. Je vois dans cette construction le signe de l'immaturité revendiquée de Gombrowicz.
Il m'a fallu du temps pour rentrer dans ce livre, tant il bouleverse les codes. Mais l'humour omniprésent, le grotesque des situations et la réflexion sous-jacente ont fini par m'accrocher. Je ne peux m'empêcher de le rapprocher, sans trop me l'expliquer, de « Voyage au bout de la nuit » ou de « Don Quichotte ».
Avec cet anti-« roman d'initiation », Gombrowicz cherche à nous montrer que les hommes ne sont en fait que de grands enfants, et que la maturité n'est qu'une posture, donc une imposture. Les adultes eux-mêmes, dans « Ferdydurke », ne finissent-ils pas par tomber le masque (lors de ces bouffonnes scènes de bagarre qui ponctuent chaque épisode)? Finalement, peut-être la vraie maturité consisterait-elle à admettre la part d'immaturité qui existe en chacun de nous : « Il faudra de grandes inventions, des coups puissants assénés sur la cuirasse de la Forme par des mains nues, il faudra une ruse inouïe et une réelle honnêteté de pensée, et un extrême affinement de l'intelligence, pour que l'homme, débarrassé de sa raideur, puisse concilier en lui la forme et l'absence de forme, la loi et l'anarchie, la maturité et la sainte immaturité ». Un grand livre.

Lien : http://plaisirsacultiver.unb..
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memma
  15 décembre 2016
Un jour récent, où je gémissais de douter de mes opinions dès que je les avais formulées et de n'avoir de toute façon que des opinions qui m'avaient été imposées ou enseignées, un ami m'a mis Ferdydurke dans les mains en guise de consolation (et peut-être aussi pour avoir la paix).

La dimension fabulaire du roman invite à interprétation. Je lis ici qu'il peut s'agir du destin de l'individu face au régime totalitaire qui lui impose ce qu'il doit dire ou penser, en l'infantilisant ; c'est tout à fait possible aussi. J'ai quant à moi tout envisagé comme un asservissement volontaire à l'opinion sociale, comme cela peut être décrit chez Goffman - que je révère : nous nous efforçons sans cesse de correspondre à ce que l'autre attend de nous, non pour lui faire plaisir, mais pour conserver l'image sociale qui nous est initialement octroyée. Goffman, en réalité, ne s'intéresse jamais à la « vraie » personnalité de quelqu'un ; à la limite, pour lui, elle n'existe pas, de même que je me plaignais à mon ami de ne pas penser « vraiment ».

Ainsi, le héros de Ferdydurke n'agit qu'en relation avec la façon dont les autres l'envisagent. Devant un vieux professeur, il devient un jeune étudiant ; considéré comme un classique, il le devient instantanément ; devant une jeune fille, il devient amoureux. En réalité, il ne le devient pas « vraiment » mais - malgré tous ses efforts - il ne peut pas faire autrement que d'agir en ce sens. Cette sorte d'emprisonnement dans un masque - appelé « gueule » dans le texte - se manifeste de façon très physique. Par exemple, présenté de loin à une dame comme un poseur, le héros se rend compte que quoi qu'il fasse de son corps, cela sera interprété comme une pose ; plus loin, quatre personnages se rencontrent dans le noir et restent totalement immobiles, comme statufiés jusqu'à ce qu'ils puissent reconnaître la personne qui, face à eux, leur permettra de savoir comment agir.

Parallèlement, puisque chacun doit être rapidement évalué par les autres, se construit un monde hilarant où les opinions, les sentiments, toute forme d'actions sont rangés selon des cases simples : on est innocent/idéaliste ou gaillard ; cucul (mièvre, enfantin) ou adulte ; moderne ou classique ; maître ou serviteur ; tenant de l'ordre ou contestataire etc. Une fois reconnus comme appartenant à l'une ou l'autre case, les personnages accomplissent toutes les actions correspondantes avec une sorte d'empressement anxieux. Les maîtres par exemple frappent et donnent des ordres sans cesse pour maintenir leur autorité. Dans ces conditions, toute tentative de raisonnement devient une tautologie : pourquoi le maître frappe-t-il ? Parce qu'il est le maître. Pourquoi le grand poète émeut-il ? Parce qu'il est un grand poète. Ce n'est pas exactement un monde dictatorial ; mais ça a à voir avec le monde que nous propose actuellement le marketing appliqué à tout ce que nous sommes.
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ignatus-reilly
  13 juin 2010
Ce livre est un réel ovni. Il est difficile d'y entrer mais ensuite quelle jubilation. A travers les mésaventures de Jojo que tous cherchent à infantiliser, c'est une véritable critique de l'éducation, l'école, les relations sociales. G. dénonce l'hypocrisie de tous ces groupes qui se croient matures, modernes ou seigneurs.
C'est Jojo (l'immaturité) contre le reste des gens (la maturité).
Ce livre est plein d'humour.
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batlamb
  26 mars 2020
Vouloir comprendre quelqu'un, cela oblige toujours à se l'imaginer de façon déformée : subjectivité oblige. Je dois donc, selon ses propres termes, me résoudre à « faire une gueule » à Gombrowicz. Je ne suis même pas loin de lui faire « la » gueule, car son style ne m'a pas ménagé, avec ses répétitions, explétifs et pléonasmes qui allongent les phrases abusivement, outrageusement, démesurément. Et que dire de ce titre vide de sens, même en polonais, comme un pied-de-nez adressé au lecteur ? Bien qu'il ait eut plus de 30 ans au moment de publier ce livre, Gombrowicz revendique une part d'immaturité, en nous narguant avec sa prose provocante. Il s'oppose en cela aux pédants, caricaturés dans un corps professoral risible, qui voudrait le réduite à cette seule immaturité, et donc l'infantiliser : le rendre « culcul », lui et tous ceux qui ne suivent pas une pensée formatée (comme par exemple le fait d'admirer inconditionnellement les grands classiques littéraires, sur le seul fondement de l'argument d'autorité).

Gombrowicz cherche une forme plus véritable que celle du gosse de 17 ans en lequel le transforme littéralement le regard des pédants au début de ce récit à la première personne. Pour affirmer son identité et mieux observer la réalité, il combat les apparences bien rangées (c'est-à-dire les formes) dans lesquelles l'esprit humain veut ordonner la vie. Il se démène pour échapper aux gueules, aux masques fallacieux que les regards des autres nous appliquent chaque jour.

Son livre en devient donc nécessairement difforme : ce n'est pas entièrement un roman, ni un récit linéaire, car il est haché par des digressions théoriques et autres apologues. le rêve de Gombrowicz est de surmonter les formes, toutes les formes, afin d'échapper aux oppositions entre des visions du monde toutes plus lacunaires les unes que les autres. Il souhaite donc concilier « la forme et l'absence de forme, la loi et l'anarchie, la maturité et la sainte immaturité ». « Laissez-moi rêver », nous martèle-t-il. On le suit comme on peut, dans ce méli-mélo littéraire brinquebalant, où son non-conformisme sème une zizanie parfois digne d'Astérix dans la société polonaise des années 1930, depuis le monde écolier jusqu'à la noblesse provinciale en passant par la famille moderne. Les scènes et les personnages s'avèrent toujours grotesques, et caricaturent à l'extrême les rapports sociaux, jusqu'à en révéler la barbarie dans des scènes chaotiques, où les corps se démantibulent sous la tyrannie des formes qu'ils s'imposent et imposent aux autres.

L'ensemble demeure rafraîchissant, même s'il faut s'accrocher pour suivre ce style si particulier. Preuve que Gombrowicz a réussi son pari d'originalité ?
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noos
  15 juin 2015
Je sors mitigée de cette lecture…Les premières pages m'avaient emballée mais au fil de la lecture mon enthousiasme a décru. L'histoire est originale, imaginez un monde où une certaine catégorie d'adultes veulent rendre le monde immature et infantile. Imaginez des écoles où sont scolarisés des hommes de 20 à 30 ans et qui ne semblent pas se rendre compte de leur âge. À travers certains chapitres on suit les péripéties de JoJo qui tente de trouver son équilibre entre maturité et immaturité, modernisme et tradition, en fait il essaye de trouver sa « forme » , sa personnalité , il essaye de « grandir » . D'autre part, des chapitres s'insèrent au milieu avec des histoires qui n'ont à priori pas de relation avec la notre, mais qui donnent des clés pour mieux la comprendre, l'analyser ( J'ai eu du mal !) … Un chapitre sur l'art … Un autre sur le comportement humain en société et ce que engendre chaque comportement sur les autres ( effet papillon)… Mon résumé vous parait désordonné ? sans fil conducteur ? Eh bien c'est l'esprit du livre…Mais ce n'est pas cela qui m'a ennuyée, en fait, je l'ai trouvé long pour ce qu'il contenait même si très intéressant et réflexif. Ce livre sort des sentiers battus… Il a failli plusieurs fois me tomber des mains , mais je ne regrette pas de m'être obstinée car en fermant la dernière page, j'ai eu cette sensation quand a lorsqu'on vient
de finir une lecture et qu'on sais qu'elle laissera quelque chose d'elle en nous …
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Yantchik
  19 mars 2011
Il n'est pas facile de parler du style de Gombrowicz car justement il ne veut pas qu'on le range dans un style, et il fait tout pour que ce ne soit pas possible ! Il considère qu'il en est de même avec les individus, son héros, celui de Ferdydurke, fait donc tout pour échapper à la « gueule » et au « cucul », c'est-à-dire en gros qu'on le range dans une classe, une catégorie ou qu'on l'infantilise.

Il ne faut pas vous fier à ces mots et penser que ça doit voler très bas, au contraire ce roman de Gombrowicz est plutôt d'ordre philosophique (ça ne plairait pas à Gombrowicz que je le classe comme ça), il considère qu'il est quasi impossible pour un individu d'en aborder un autre sans lui donner une « forme ». C'est pourtant ce à quoi le personnage principal essaie constamment d'échapper. D'abord à l'école où on tente de l'infantiliser alors qu'il a 30 ans, ensuite dans une famille d'accueil dont il tente de casser l'image de modernité par tous les moyens, et enfin à la campagne où lui et son ami sèment la pagaille dans la relation entre la noblesse rurale et leurs domestiques. Cette histoire (si on peut appeler ça une histoire) est entrecoupée de chapitres n'ayant rien à voir (ou sinon indirectement) avec le reste, manière de rendre ce roman un peu plus inclassable.

Personnellement j'apprécie les idées et théories de Gombrowicz mais ai justement un peu plus de mal avec la forme. Cette volonté d' « immaturité » (Gombrowicz préconise l' « immaturité » pour lutter contre la « forme », en effet dans l' « immaturité » il n'y a pas encore de « forme » établie) donne quelques passages assez drôles et clairement originaux mais à la longue on se lasse un peu, ce n'était peut-être pas fait pour être tout un roman, plusieurs nouvelles auraient, il me semble, fait l'affaire. C'est pourquoi si vous n'accrochez pas je vous conseille de le lire un peu dans le désordre (et je suis sûr que ça plairait à Gombrowicz).
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Moosbrugger
  06 octobre 2013
(lu il y a 4 mois - Traduction de George Sédir)

P.55 « J'avais la conviction que, si la réalité pouvait en un seul instant recouvrer ses droits, le caractère grotesque de mon incroyable situation deviendrait si manifeste que tous s'écrieraient :

« Qu'est ce que cet homme mûr fait ici ? »

Mais l'étrangeté générale étouffait celle de mon cas particulier. Oh, montrez-moi seulement un visage qui ne soit pas déformé, qui me permette de discerner les grimaces du mien ! Mais on ne voyait à la ronde que des visages disloqués, laminés, retournés, dans lesquels le mien se reflétait comme dans un miroir déformant, et ces reflets savaient bien me retenir ! Rêve ou réalité ? »

Ferdydurke est il capable d'échapper à la forme ? Lui est-il possible de refuser d'imploser de lui-même lorsqu'il est soumis à une très forte caractérisation ? Dans ce cas, toute tentative de l'estampiller, y compris avec la même férocité que l'édition contemporaine, devrait être vaine. C'est ce que nous allons voir !

*** Commençons par flatter lourdement le contenu de l'ouvrage ***

Ce livre est une merveille, et ça casse la baraque !
Gombrowicz rappelle par combien de « gueule » et de « cul-cul » il faut passer, et met le doigt sur une souffrance élémentaire et primordiale de l'humanité. le livre décrit une guerre : celui de l'individu contre la saleté intellectuelle du monde.

Ferdydurke, c'est en somme le récit de l'homme se débattant non pas contre des forces qui le dépassent, mais contre sa propre médiocrité.

*** Réalisons maintenant un petit résumé avec une image choc, quelque chose qui passerait bien à la télévision ***

Il s'agit d'un livre purement humain, original et profondément novateur, qui procède d'une vision du monde que l'on pourrait désigner comme une « absurdité réaliste », dans laquelle les composantes physiques des personnes et de la société se seraient gonflées ou ratatinées selon des dimensions purement intellectuelles. le monde que l'ont voit par Ferdydurke, c'est un peu comme ces dessins de personnages absurdement déformés montrés par les neurochirurgiens représentant les membres humains avec des échelles proportionnelles aux nombres de leurs connexions dans le cerveau.

***Ah ! Comme c'est synthétique ! Un vrai Philidor n'aurait pas fait mieux. Adoptons, pour nous amuser un peu, un point de vue analytique à présent : ***

L'académisme poussiéreux, les critiques littéraires, mais aussi l'élite intellectuelle emprunt de snobisme et de modernisme sont visés par les fantaisies de ce livre. On retrouve également une dénonciation des antagonismes maitre-valet, professeur-élève et moderne-ancien. Ainsi, le maître n'agit en maître uniquement parce que les regards que lui porte son valet lui apparaissent séduisants, le professeur n'enseigne que pour combler une ignorance qu'il a lui-même suggérée par l'effet de son pédantisme, etc…

*** Oh ! Voila notre livre qui se déchire en morceaux, les feuilles éparses s'envolent au vent ! Il est urgent de jouer les pédants, à la manière de T. Pimko, pour le maintenir dans son unité ***

C'est avant tout une dénonciation de la sclérose de l'activité artistique. On comprend que la Pologne soit engoncée dans un académisme bon teint lorsque l'on sait que son ère romantique, qui constitue la période héroïque de sa littérature, a été l'occasion d'une certaine surenchère patriotique et mystique. Citons les noms d'Adam Mickiewicz qui s'est en effet imposé comme le chantre de la destinée de son Pays et Zygmunt Krasinski qui a fait de la Pologne rien moins que le « le Christ parmi les nations ».

***Maintenant que nous tenons cette masse de feuillets agrafées, tentons d'en tirer monnaie sonante et trébuchante en adoptant un point de vue purement utilitariste : ***

Entamer un argumentaire face à un personne qui puiserait ses répliques dans Ferdydurke, c'est un peu comme s'attaquer à un disciple de Krav Maga, vouloir sculpter de l'eau, réaliser un collier de perles avec des mains savonneuses. Il s'agit du joker affable et souriant dans le paquet de cartes de la littérature.

*** Voici que notre livre est devenu utile ! Comme cela est froid et moderne ! A l'image du mollet de la jeune Zuta. Pour finir, livrons nous, comme tout commentateur contemporain qui se respecte, à une lecture avec une « perspective de grenouille », comme le disait si bien notre philosophe moustachu, en tentant de déformer violement cet ouvrage en cédant à un fiel tout personnel et surtout, ancré dans l'actualité : ***

Et d'ailleurs, combien d'entre nous, vieux ou jeune misanthrope aigris que nous somme, ont vu des argumentaires soigneusement construits démolis par la manifestation d'une ignorance crasse ou par le minable des situations ! Combien de bonnes intentions mises à mal par une puérilité obligatoire, de comportements authentiques neutralisés par l'importance qu'a pu s'octroyer à un moment fatidique une poignée de crétins…

*** Ha ha ! Voici un jeune idéaliste qui mériterait de faire sa crise parmi les élèves de M. le Directeur Piorkowski ! N'est ce pas M. le professeur ? ***

« Ils ne veulent pas être de bonnes petites pommes de terre bien tendres. »

Le traducteur : George Sédir (1927-2005) était diplomate, poète, romancier, essayiste et critique. Il a traduit essentiellement Gombrowicz et Miłosz. Il s'est tout particulièrement intéressé au mysticisme Asiatique. On imagine facilement la difficulté pour lui qu'a constituée la traduction de toutes les facéties de Ferdydurke.
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Dyssocial
  22 avril 2016
D'une forme sans convention, au-delà des normes, où l'on se sent pris dans un étau comme dans ce monde incompris. Ce roman est empli de paradoxes aussi puissants que la légèreté et la pesanteur, la maturité et l'immaturité, le moderne et le dépassé. Tout cela, entremêlé d'histoires déraisonnables où le sens n'est justement pas ce qui importe, seulement l'insignifiance.
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croquemiette
  28 janvier 2019
Un roman loufoque sur l'infantilisation au sens large : les maîtres assistés dans tous leurs gestes par les valets ou la masse abrutie par la bien-pensance... Quelques longueurs, beaucoup d'absurdité et de l'humour... le mieux reste de le lire sans rien chercher à anticiper et de se laisser aller aux péripéties sans jugement particulier. Une lecture déconcertante.
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Optione
  16 janvier 2020
Attention, livre extraordinaire.

On a un livre chez soi qu'on doit lire, ça traîne, il est là, on en lit d'autres, on vaque... et puis un jour on ouvre ce livre, et... mon Dieu !! On ne s'y attendait pas ! Non, pas à ça ! C'est l'Amour.

Des milliers de livres sont publiés chaque année, et ne nous pouvons pas tous les lire. Alors la question à se poser c'est: lesquels vont rester ? Lesquels vont compter ? Lesquels seront comme des amis qui vous accompagneront toute votre vie ? Ferdydurke est, incontestablement, l'un de ces amis.

Cette critique n'est qu'une grossière approche, je le précise. le livre est très riche.

La lecture peut être ardue au départ, à cause de de la dinguerie ambiante et de la densité des images et des idées, mais une fois que l'on s'habitue et que l'on comprend, surtout, où l'auteur veut en venir, le livre se dévore. D'abord, il s'agit d'un livre drôle. D'un humour décapant, irrévérencieux, absurde. Ensuite, il s'agit d'un livre intelligent, d'une intelligence supérieure, affranchie de tout préjugé. Il ne ressemble à aucun autre (ceux qui ont lu "Bakakai" comprendront). Ce n'est pas le précis Wharton, le tendre Giono, le profond Dostoiewski, ou même un Kafka, un Gogol, qu'on lit tranquillement dans le ronronnement de son cerveau... ce sont des livres intéressants, magnifiques... des livres qu'on connaît bien, dont on sait où ils vont, et ce qu'ils veulent. Mais avec Gombrovicz, on entre dans une autre dimension: on sent que des connexions neuronales inhabituelles se créent.

Ferdydurke (le titre n'a bien sûr aucun rapport avec quoi que ce soit), c'est la critique de la forme, ou plutôt de l'absence de forme. le héros est un bouchon qui flotte sur l'eau de l'existence, sans forme propre hormis celle que lui font les autres, infantilisé en permanence par les autres, sans vraie identité possible. Il est d'abord sommé par un pédant de retourner à l'école, puis se retrouve chez le couple Lejeune, où il est (ne tombe pas, est directement, par définition) amoureux d'une lycéenne "moderne", réussit à s'enfuir à la campagne et tombe nez à nez avec sa tante, sur quoi il prend la forme d'un hobereau traditionnel. Pour fuir encore, il enlève la jeune fille de la maison, ou croit l'enlever car c'est elle qui en réalité l'a pris. Epuisé, il ne peut plus lutter et l'on comprend qu'il a atteint l'infantilisation ultime: la mise sous contrôle d'une épouse, l'enfermement dans le pays du mariage. Mais il veut fuir encore ("Courez après moi si vous voulez, je m'enfuis la gueule entre les mains")...

A travers ces situations tordantes et délirantes (tout le monde finit toujours par se battre et se taper, révélant que l'humanité est totalement immature malgré ses grands airs), l'auteur dévoile sans pitié les dessous humains, nos dessous. le professeur digne et pédant est un dragueur de lycéennes comme les autres. La mère de la lycéenne, la femme ingénieur Lejeune, est une perverse lorsqu'elle encourage sa fille à avoir un enfant naturel, les pédagogues sont avant tout terrorisés par l'inspecteur, ils sont d'ailleurs choisis pour leur absence totale d'idées personnelles, les seigneurs sont soumis à leurs domestiques autant que les domestiques aux seigneurs, les grand poètes ennuient tout le monde... tout ce beau monde a choisi sa forme, joue son rôle avec sérieux, mais lorsqu'on les titille un peu, ils se délitent et deviennent encore plus informes, encore plus incohérents, que le héros lui-même. Et ils ne paraissent même pas très bien savoir pourquoi ils sont ce qu'ils sont, ni comment ils peuvent rester ce qu'ils sont, ils n'arrivent pas à se justifier donc ils finissent par s'énerver, par taper. Même le valet de ferme, idéal du sincère, du direct, du brut, du non éduqué, du non culturel, se délite, lorsqu'il comprend qu'il peut rendre les coups à son maître. Il prend alors lui-même une autre forme. Mientus, un camarade du héros, un garçon de la ville éduqué et sophistiqué, était parti à la recherche du valet de ferme, pensant trouver en lui la délivrance: échec.

Il s'agit en parallèle d'une réflexion sur l'art (notamment dans les deux digressions insérées au milieu du roman), qui est traité comme tout le reste: il est pure forme, ou bien fortuit. Puisque aucun livre n'est parfait, aucun livre ne peut embrasser la totalité des choses, on doit s'en tenir à une partie, une partie d'idée, de lecteur, de corps... ainsi, et le lecteur et le pédant spécialiste "feront une gueule" à ce livre, la gueule qu'il voudront. le pédant réécrira le livres selon son école, et le lecteur sera dérangé par un coup de téléphone et la cuisson des côtelettes. "Et voilà tralala... Zut à celui qui le lira!". La poésie n'est d'ailleurs d'une histoire de Mollets (de jambes, dirions-nous aujourd'hui ?). Un poème entier peut se traduire par "Mollets mollets mollets mollets "etc... la jeune lycéenne a des mollets formidables. Les lettres d'amour qu'elle reçoit se gardent bien de parler des mollets d'ailleurs.
Solution: "Arrêtez de faire joujou avec l'art".

Où est l'homme ? Que reste-t-il après "cet acte de déformation que l'homme commet sur l'homme" ? "Où m'adresser, que faire, où prendre ma place dans le monde ?". Pas de solution hormis" à nouveau fuir en d'autres hommes".

La Forme (dont la manifestation la plus sophistiquée est l'art) est non seulement fausse, mais aussi dangereuse, c'est la grande pourvoyeuse de pédants, de viols et de guerres. Allons, humains, ne prenons pas trop aux sérieux nos gueules et nos cuculs.

Avec Gombrovicz c'est sans pitié: la vérité avant tout. le propos est sincère, sans compromis, sans tentative de plaire ou de tromper. Et c'est la sincérité qui fait les grands livres. Mais le livre est drôle aussi, c'est sa façon sans doute d'être poli lorsqu'il nous accable de toutes ces vérités.

Bref, Ferdydurke, ça envoie du lourd. Y'a du niveau comme on dit... et ça rafraîchit bien, ça nettoie bien, car après, on sait à quoi s'en tenir, on n'a plus trop envie de lire moyen.

Saluons la superbe traduction de Georges Sédir.
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