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EAN : 9782757887547
368 pages
Éditeur : Points (18/03/2021)
5/5   1 notes
Résumé :
Un jour, j'oublierai mon nom, ma ville et ma vie, sans façons et sans style, où ne sont passés que les mots dans le tamis des vents.

La Monnaie des songes et autres recueils est à la fois un inventaire des fêlures de notre temps, un hymne pour un autre humanisme, un hommage à la négritude et aux artistes contemporains tels Gaël Faye ou MC Solaar. Marie-Christine Gordien s'impose comme la " voix des sans-voix ", dans ce volume traversé de bout en bout ... >Voir plus
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Citations et extraits (2) Ajouter une citation
karamzinkaramzin   23 mai 2021
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À L'AUBE, UNE CLOCHE TRANCHE l'épaisseur muette de ces songes et lorsqu'elle s'éveille c'est comme si elle s'éveillait du plus lointain de son sang et qu'il eut fallu des années. Elle voit son corps se hisser comme à la surface des choses.
S'enfuirait-elle ? Cet espoir l'a fait vaciller. Sa tête l'emporte et elle la voit rouler, suivre ce chemin par lequel il ne reviendrait plus (...)
Revenant à elle, elle voit ses pieds crevassés et difformes, elle se demande à qui ils appartiennent : ils lui évoquent un animal, peut-être un coq, mais cette pensée l'effraie si violemment qu'elle doit fermer les yeux comme un rêveur les ouvre pour chasser la réalité insoutenable d'un rêve.
Comment ? Comment se dit-elle rejoindre ce tocsin au son duquel s'alignent ces hommes mâchurés et maigres ? Puis, son corps se met dans le rang, avance sans elle dans le rythme obsédant de l'habitation. Sur le chemin, un chant lui monte aux lèvres. Un roulement. Une note s'entêtant jusqu'au soir où, sur le pas de la case, elle fredonne en chauffant un mangé. Dans son chant se déploie ses membres, se déploie ses seins, se déploie son sexe. Comme il en irait de cordes, elle pince ses nerfs, toque sur ses os, rentre enfin en elle-même.
Dérivant dans la mélodie, un goût de chasse lui revient et son chant s'accélère, scandé de grands coups de sagaies s'enfonçant dans le fleuve : elle est le grand fleuve. Elle est le grand fleuve essaimé de lunes. Son chant exulte et sont là rassemblés tout ce qu'elle possède dans le jour qui n'existe pas.
Et, on peut la voir comme d'un hélicoptère volant à basse altitude : elle est tout le jour pliée, elle semble un grain que l'on sème. Pour tout dire, elle ne semble rien. (...) Puis, l'hélicoptère se rapprochant, on voit plus nettement une femme. Elle jette de ses mains fines et blanches des os devant elle. Des chiens se précipitent derrière. Mais la jeune fille se précipite aussi ; elle va plus vite que les chiens et ramasse ces os qu'elle emporte d'un seul geste à sa bouche. À aucun moment, la jeune fille ne regarde la femme qui la regarde et sourit en flattant de sa main les chiens à ses côtés : tandis qu'elle mâche, elle sent le vent dans ses mains. Il est doux. Reviennent alors à sa mémoire, comme si elles apparaissaient derrière cet Océan vert de cannes, de grandes voiles. Elles claquent dans les vents humides d'un port timide où elle est assise sur un sable coquillier ... C'est une presqu'île ...
Il y a des femmes et des enfants. Sous des tamariniers, ils chantent. Elle chante et sa mère chante aussi et de l'endroit où elle se trouve aujourd'hui, elle peut voir les rameaux de tamariniers chantant aussi dans l'air qui les balance. Le champ vert de cannes n'est plus que le feuillage du grand tamarinier qui, de toutes ses branches, se penche vers la terre.
Elle ne peut pas rester dans cette admiration. Elle se dit qu'elle pourrait tomber dedans. Dans ce dedans, il y a une petite fille. Elle se dépêche. Ses pieds sont mouillés d'embruns, d'un sable rond et sec où se collent des coquillages nains. La petite fille pense ses pieds comme de petits crocodiles. Elle rit : ce sont aussi ces lézards qu'elle attrape, ceux qui courent tout le long des cases. D'autres enfants courent aussi. Et elle court en troupeau derrière, et derrière les lézards et derrière les cris.
Dans le chemin noir de cannes, elle sourit. De son sourire, elle prélève une arête d'os qu'elle jette. De toutes les dents qui lui reste, elle sourit. On pourrait voir s'inscrire sa joie sur les larges feuilles des cannes. Lui revient alors dans la bouche le goût âpre et sucré de petites graines vertes endormies dans les gousses d'un grand tamarinier d'enfance.
Alors, elle voit clairement l'enfant mort.
Il gît au fond d'une mangrove au pied racineux d'un palétuvier. Qu'est-ce qu'elle a fait d'autre que le remettre debout ? Elle l'a fait sans peine parce qu'ici les pleurs n'ont pas de terres et les terres n'ont pas d'histoires, qu'elle ne connaît ni le Sud, ni le Nord, ni comment ce pays s'étend. Elle a remis l'enfant qui gelait debout, l'a vêtu d'habits de fêtes. Quand enfin le sang lui est revenu aux joues, elle l'a pris par la main et l'a amené danser dans l'esprit du tamarinier.

― Love songs, suite extrait 1 (p.109/112)
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karamzinkaramzin   23 mai 2021
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LE SANG DOIT SE MÊLER A LA TERRE. Sûrement. Une étreinte.
Un amour. Sang, terre, comme ce qu'il reste.
Les mains sont rêches. Sûrement. Sèches. Cette terre est leur terre. À cause du sang. À cause de la terre. À cause de leur étreinte, et des douleurs qui irradient le ventre.
Il est midi. Le soleil est au zénith.
Le sang coule doucement, s'écoule suivant le parcours imprévu des croûtes sur la peau des mains.
Puis le sang gifle la terre. Mais de l'endroit où elle se trouve, elle n'entend pas ce claquement.
Elle se courbe sous les dards du soleil, la violence de ses coups, une misère qui n'est pas la sienne. Une fatigue qui ne lui appartient pas.
Elle regarde ses mains par terre. Elle ne sait pas si elle va rester ici. Comme une statue. Celle qu'elle laisse dans ce champ qui s'étend à perte de cannes qui saturent sa vue, son ouïe, ses sens parce qu'elle ne sait pas ce qu'il y a derrière.
On dit qu'il y a la mer.
Mais cette mer ne lui sert à rien. Elle n'est pas reliée à des rivages connus, à aucun sable qu'elle roulait dans ses mains comme s'il était l'horizon lui-même. Mais l'horizon, ici, ne lui appartient pas. Il tombe juste du ciel. Elle, elle parle encore aux montagnes et aux plages d'hier parce que cette folie de cannes vertes l'abandonne à elle-même dans un soi et un sol inconnus. Alors, elle voit sa mort comme une statue : elle semble acquiescer de la tête, d'une douceur légèrement inquiète pas une révérence, mais presque Taciturne, elle est un récif dur et ouvragé de l'inconnu des vents. Sur le pas de sa case, ils cognent l'embrun des vagues. Cette pluie l'ouvre sur des paysages : des ports, des pleurs d'enfants, des cris, des routes de cieux gris ne menant nulle part. Elle pense à celui qui était son père. Son parfum âcre et puissant. Le chemin par lequel il est parti ne suivait la route d'aucun monde, d'aucunes géographies, d'aucunes cartes d'état-major. D'aucuns plans. Rien qui lui soit possible d'imaginer. Sur ce chemin s'élevait et s'affaissait lentement la poussière d'un sable labouré par les sabots d'un cheval, secouant la tête de droite et à gauche, comme s'il cherchait à voir derrière lui l'homme ligoté qu'il traînait.
Silencieuse, elle tâte de vieilles brûlures dans son dos, comme si cet endroit recélait tous les mots mais, qu'aucun vocabulaire ne soit encore disponible. Sa tête ballotte, et dans le crépuscule, on peut la voir suivre des yeux la course d'une bande d'oiseaux.
Puis, elle dort, assise, dodelinant de la tête devant des cendres éteintes et froides ...

― Love songs, extrait 1 (p.107/8)
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