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ISBN : B00FEJM2PS
Éditeur : Gigamesh (30/11/-1)

Note moyenne : 4.28/5 (sur 16 notes)
Résumé :
Kalpa Impérial paraît juste après la dernière dictature argentine en 1983 pour des raisons de censure : comme de nombreux livres argentins de cette époque, il n’aurait pu être publié en cette période trouble. Sa poésie, son onirisme en font un exemple parfait de la littérature argentine, de son style, de sa force, de son originalité et de sa personnalité.
Au fil d’un récit caustique et ubuesque (souvent on pense à Alfred Jarry), mais aussi fantastique (à la m... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (8) Voir plus Ajouter une critique
OumG
  18 juin 2017
Il était une fois un empire. Si puissant qu'il n'a pas d'ennemi. Si vaste qu'il semble englober le monde entier. Si pérenne que l'on a perdu le compte de ses dynasties. Qui a connu bien des renaissances. Et qui existe peut-être depuis toujours.
Laissez-vous guider par Angelica Gorodischer, l'Argentine, la conteuse. Elle prend soin de chauffer et d'attiser la curiosité de son auditoire. Au début de chacune de ces onze histoires apparemment disjointes. Contes des mille et unes journées de l'empire. Ou l'on côtoie empereurs et architectes, concubines et généraux, mendiants et ministres, prostituées et révolutionnaires, laquais et tueurs à gages. Où l'on parcourt palais, jardins et bouges, champs de bataille, cités lointaines, caravanes du désert ou jungles du sud.
Des histoires qui lorgnent autant vers le conte que le réalisme magique ou que la fantasy. Des histoires écrites dans un style baroque. Envoûtant. Des contes philosophiques.
Point commun, fil rouge entre toutes ces histoires, les empereurs et les impératrices. Le pouvoir. La manière de bien l'exercer. Les qualités qu'il faut pour cela. Questions pour lesquelles Angelica Gorodischer a des idées de réponses. Ainsi que pour d'autres. Et nous les livre au travers des portraits de ces personnages. Dans ces histoires passionnantes, optimistes et cruelles, désenchantées et enchanteuses.
Cool.
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nebalfr
  31 juillet 2017
GORODISCHER (Angélica), Kalpa Impérial, [Kalpa Imperial], traduit de l'espagnol (Argentine) par Mathias de Breyne, [s.l.], La Volte, [1983-1984, 2001] 2017, 245 p.

D'AUTRES LANGUES

En France, il n'est le plus souvent guère aisé d'avoir accès aux oeuvres de littérature de l'imaginaire composées dans d'autres langues que le français ou l'anglais. Ça n'est pas totalement inenvisageable, je ne le prétends certainement pas, et l'on peut bien relever, çà et là, telle ou telle traduction, mettons, de l'allemand, de l'espagnol, de l'italien, du russe, ou, en dehors de l'Europe, disons à tout hasard du japonais... À vrai dire, on peut relever à l'occasion des origines plus inattendues – à ceci près, bien sûr, qu'il s'agit d'exceptions qui confirment la règle, ce que l'on souligne inévitablement ; mais, certes, il y a somme toute peu de temps, j'ai pu lire du fantastique arabe (irakien, plus précisément), de la fantasy estonienne, de l'horreur suédoise ou même, attention, de l'anticipation groenlandaise. Et, si je ne l'ai pas (encore ?) lu, on peut relever qu'un prix Hugo chinois, ce n'est quand même pas tous les jours, et que cela pourrait indiquer une évolution bienvenue, à l'échelle mondiale sinon encore française... Oui. Mais c'est tout de même assez limité dans l'ensemble, pour l'heure – outre qu'il faut éventuellement y accoler une certaine ambiguïté tenant à la qualification de genre : ces auteurs ne sont pas forcément publiés dans des collections dédiées à la science-fiction ou à la fantasy, et ce quand bien même leurs oeuvres, prises « objectivement », pourraient parfaitement en relever.

Le cas de l'Argentine est peut-être singulier à cet égard. Au sein des littératures hispanophones, ce pays n'est sans doute pas le plus mal loti, loin de là, et plusieurs grands auteurs qui en sont originaires ont été abondamment traduits en français – parmi eux, un certain nombre se frottant régulièrement à l'imaginaire, mais le plus souvent guère associés à la science-fiction ou à la fantasy ou même au fantastique, et plutôt fédérés sous la bannière du « réalisme magique », le cas échéant : ainsi Jorge Luis Borges bien sûr (que j'ai évoqué sur ce blog à propos de L'Aleph et du Livre de sable), Adolfo Bioy Casares (dont j'avais chroniqué L'Invention de Morel ; compère de Borges, Bioy Casares avait parfois écrit à quatre mains avec ce dernier, comme dans Six Problèmes pour don Isidro Parodi), ou encore Julio Cortázar (que, honte sur moi, je n'ai encore jamais lu…). Des auteurs prestigieux, et bien diffusés en France.

Tous n'ont pas cette chance, et c'est sans doute regrettable – car la littérature argentine recèle probablement bien des merveilles inaccessibles à qui n'est pas hispanophone (comme votre serviteur). En témoigne donc Angélica Gorodischer, née en 1928, une auteure peut-être un peu plus connotée genre que les précités, néanmoins reconnue dans son pays (l'argumentaire de l'éditeur dit qu'elle est là-bas « aussi importante que Borges », mais je ne sais pas ce qu'il faut en penser...), et même au-delà (elle a obtenu plusieurs récompenses internationales, dont le World Fantasy Award en 2011 pour l'ensemble de son oeuvre), mais qui, pour l'heure, était totalement inconnue en France, où seule une de ses nouvelles avait été traduite...

Sans doute fallait-il une « ambassade » pour faire connaître ses écrits en dehors de la seule Argentine, et, par chance, même si c'était bien tardivement, à l'âge de 75 ans, Angélica Gorodischer a bénéficié de l'attention de la meilleure des plénipotentiaires – ni plus ni moins qu'Ursula K. le Guin (de la même génération, elle est née en 1929), l'immense auteure de science-fiction et de fantasy, La Meilleure, qui, je n'en avais pas idée, a aussi été traductrice. En 2003 paraît donc en langue anglaise, et sous ce patronage prestigieux, un étrange volume de fantasy (?), formellement une sorte de fix-up comprenant onze nouvelles, et titré Kalpa Imperial: The Greatest Empire That Never Was, reprenant deux brefs recueils en langue espagnole publiés une vingtaine d'années plus tôt, Kalpa Imperial, libro I : La Casa del poder, et Kalpa Imperial, libro II : El Imperio más vasto (qui avaient déjà été rassemblés en un unique volume en Argentine en 2001). Cette traduction a sans doute largement contribué à faire connaître Angélica Gorodischer au-delà des frontières de son pays natal – et pour le mieux, car il s'agit d'une oeuvre parfaitement brillante, et qui le mérite assurément.

Il n'en a pas moins fallu encore quatorze années d'attente pour qu'Angélica Gorodischer connaisse sa première publication française en volume à son nom, avec ledit recueil, traduit de l'espagnol par Mathias de Breyne (déjà responsable de la seule précédente traduction française de l'auteure, une nouvelle donc dans une anthologie bilingue), aux éditions de la Volte – qui méritent plus que jamais des applaudissements pour cette parution, eh bien... plus que bienvenue : nécessaire.

DES RÉFÉRENCES ?

On est souvent tenté, au contact d'oeuvres relativement méconnues, de jouer le jeu du name-dropping, afin de donner une idée au lecteur de ce qui l'attend, sur un mode superlatif qui n'est toutefois pas sans inconvénients car bien trop souvent réducteur, au risque même de diminuer la singularité de l'auteur que l'on pense honorer en lui accolant tant de noms prestigieux et intimidants.

L'éditeur, certes, ne s'en est pas privé, qui cite pêle-mêle, outre bien sûr des auteurs argentins au premier chef (incluant surtout Jorge Luis Borges et Adolfo Bioy Casares), d'autres références peut-être plus surprenantes : Mervyn Peake, Italo Calvino, et Doris Lessing. le cas de cette dernière est sans doute à part : l'idée, au-delà d'une éventuelle parenté des oeuvres, est probablement de mettre en avant une « grande dame de l'imaginaire », et, à ce compte-là, citer un prix Nobel peut paraître faire sens – surtout dans la mesure où La Volte a publié il y a peu Shikasta ? N'ayant pas encore lu ce dernier livre (mais je compte bien le faire, il serait assurément temps), je ne peux pas juger de la pertinence de cette association. Mervyn Peake, bien sûr pour sa « trilogie de Gormenghast » ? Je suis assez perplexe – guère convaincu, disons-le (à un détail près). Borges et Bioy Casares, cela paraît par contre couler de source, au-delà de la seule origine géographique ; si je ne connais pas assez le second pour me prononcer franchement, ce que j'ai lu du premier, par contre, soutient assez bien l'idée d'une parenté : les nouvelles d'Angélica Gorodischer, avec leur chatoiement, leur attention au style, leur magie narrative et leur subtile étrangeté, pourraient éventuellement côtoyer les Fictions, etc.

La référence à Italo Calvino est cependant peut-être la plus pertinente – même si je suppose qu'il faudrait ici mettre en avant Les Villes invisibles (j'y reviendrai), que je n'ai toujours pas lu, re-honte sur moi… En tout cas, c'est une mention que l'auteure paraît d'une certaine manière revendiquer, elle qui, dans ses remerciements en tête d'ouvrage, cite l'auteur du Baron perché, etc., aux côtés de deux autres, Hans Christian Andersen et J.R.R. Tolkien, « car sans leurs mots galvanisants ce livre n'aurait pas vu le jour ». L'art du conte déployé dans Kalpa Impérial suffit peut-être à justifier la référence à Andersen, que je connais mal, voire pas du tout, mais je trouve particulièrement intéressant qu'elle cite Tolkien – car sa fantasy semble pourtant emprunter des voies plus que divergentes par rapport au « Légendaire » tolkiénien. le philologue oxonien a constitué de manière encyclopédique un univers cohérent couvrant plusieurs ouvrages de taille, riches de références et renvois internes, au fil d'une architecture narrative d'une complexité et d'une précision inouïes, presque maniaques. Mais pas l'auteure argentine, même en affichant au moins la façade d'un univers cohérent parcourant le recueil Kalpa Impérial (mais absent du reste de ses oeuvres, je suppose) : ce sont l'ambiance, le vernis, plus que le détail du fond, qui justifient l'association des nouvelles du recueil – la manière de faire, le style, avec notamment cette mise en avant d'un « narrateur » qui se dit lui-même « conteur de contes », et joue de l'oralité propre à son art de la manipulation. L'Empire est là, mais il est si vaste, dans le temps comme dans l'espace, que, d'un récit à l'autre, les mêmes noms (de personnes, de lieux, etc.) n'ont aucune raison de revenir (il y a au moins une exception, sauf erreur : la Grande Impératrice figurant dans « Portrait de l'Impératrice » est mentionnée, mais juste en passant, dans « La Vieille Route de l'encens » ; mais je crois que c'est tout – je peux certes me tromper), et la continuité a quelque chose de douteux. L'idée de l'Empire, davantage que son caractère concret, et l'art du conte, unissent donc les textes, mais la précision encyclopédique n'est certainement pas de mise.

On pourrait, éventuellement, mentionner d'autres auteurs encore – dont, en fait, Ursula K. le Guin, bien sûr ; je suppose qu'il n'y a rien d'étonnant à ce que la créatrice de l'Ekumen et de Terremer ait été séduite par la fantasy chatoyante autant que subtile d'Angélica Gorodischer ; ce même si la parenté entre les deux auteures n'a rien de frontal ; peut-être, en fait, faudrait-il d'ailleurs chercher plutôt du côté de l'Orsinie ? Et ce même si les Chroniques orsiniennes demeurent à ce jour le seul livre d'Ursula K. le Guin à ne pas du tout m'avoir parlé, pour je ne sais quelle mystérieuse raison…

Et d'autres noms encore, à titre plus personnel ? Oui – cette plume baroque et ce sens du conte, avec un certain humour parfois, peuvent rapprocher Kalpa Impérial de certains récits de Lord Dunsany, je crois. Et je crois aussi, à l'instar du citoyen Charybde 2, que l'on pourrait très légitimement, côté français, rapprocher Kalpa Impérial de certaines des oeuvres des rares mais brillants Yves et Ada Rémy, Les Soldats de la mer, avec cette Fédération qui grandit sans cesse, à la fois conformément à l'histoire et en la défiant, mais aussi le Prophète et le vizir – car ce petit ouvrage joue bien sûr lui aussi de l'art du conte, avec une atmosphère empruntée aux Mille et Une Nuits que l'on peut retrouver dans Kalpa Impérial.
L'EMPIRE LE PLUS VASTE QUI AIT JAMAIS EXISTÉ

L'Empire le plus vaste qui ait jamais existé… C'est ainsi que le conteur le désigne à chaque fois, ou en usant d'une périphrase du même ordre. C'est en fait son caractère déterminant – avec son ancienneté immémoriale.

En fait, l'Empire existe avant tout en tant qu'idée – à supposer qu'il existe, c'est ce qui est à la fois problématique et intéressant avec les idées. Dès lors, ses frontières, temporelles et spatiales, sont nécessairement floues. L'Empire n'est pas, disons donc, la Terre du Milieu de Tolkien, avec ses nombreux chroniqueurs jugés implicitement fiables et ses cartes soigneusement annotées dans un perpétuel souci d'exactitude ; car le récit est ici laissé à des conteurs qui, de leur propre aveu d'une certaine manière, ne sont pas à un mensonge près.

L'origine de l'Empire, dès lors, est particulièrement floue – et cela a un impact non négligeable sur l'ambiance qui lui est associée… et éventuellement, pour qui tient aux étiquettes, sur sa caractérisation dans le registre de la fantasy ou de la science-fiction. Sa technologie a priori plutôt archaïque, même avec des variantes au fil des récits (qui semblent couvrir des millénaires, et passer d'une époque à l'autre sans plus d'explications), fait semble-t-il plutôt pencher la balance du côté de la fantasy, mais, à vrai dire, la magie ou le surnaturel ne sont guère de la partie, et, à bien des égards, il pourrait bien davantage relever d'un imaginaire rationaliste, caractéristique de la science-fiction.

D'ailleurs, s'agit-il d'un monde secondaire, ou de notre monde ? La question se pose, pour qui tient à se la poser, dès la première nouvelle du recueil, « Portrait de l'Empereur », dont le contenu pourrait être d'une certaine manière « post-apocalyptique », au sens où nous y errons dans les ruines d'une société qui fût brillante, et dont pourrait surgir une nouvelle civilisation. À cet égard, l'Empire pourrait évoquer la Terre mourante de Jack Vance, ou le continent de Zothique chez Clark Ashton Smith – mais sans magie, donc.

La question du lien avec notre monde est sans doute d'une pertinence variable – mais il peut être utile de mentionner ici qu'à l'autre bout du recueil, la dernière nouvelle (qui n'est peut-être pas le dernier conte, car c'est le seul récit du recueil à ne pas être introduit par la formule rituelle « le narrateur dit », etc., désignant le « conteur de contes »), la dernière nouvelle donc, « La Vieille Route de l'encens », introduit quant à elle l'idée de ce lien avec un caractère bien plus explicite : le vieux guide y joue en définitive le rôle du conteur, au travers d'une « reprise », en forme de mythe des origines, de l'Iliade et de l'Odyssée… avec pour héros des noms propres clairement dérivés de notre histoire – et pour l'essentiel des stars d'Hollywood ! À vrai dire, c'est une dimension du récit qui m'a un peu décontenancé, et qui me fait le priser beaucoup moins que la plupart de ceux qui précèdent – mais je suppose que ça se discute, et, en tout cas, qu'il y a quelque chose à creuser, ici.

D'autant que cette nouvelle a une autre ambiguïté : elle oppose des individus ne pouvant croire qu'il y ait eu un temps où l'Empire n'existait pas, et rejetant l'hypothèse comme une baliverne, et d'autres qui son prêts à l'envisager… si cela permet une bonne histoire. Or l'idée même de l'Empire est tout à fait problématique au prisme de cette éternité supposée – car cela peut donc être d'éternité que nous parlons, ou peu s'en faut : le recueil ne s'en fait bien sûr jamais écho directement, mais le « Kalpa » figurant dans son titre est en fait une conception propre à notre monde ; c'est une notion issue de l'hindouisme, une unité de temps correspondant à une journée de vie du dieu Brahma… soit 4,32 milliards d'années ! L'Empire aurait donc duré aussi longtemps ? Cela paraît très improbable – mais surtout dans la mesure où nos conceptions historiques et même préhistoriques prohibent l'acceptation d'une telle durée dans le règne humain.

De toute façon, l'idée d'un Empire, qui semble si incontestable aux personnages figurant dans ces contes (dit-on...), est probablement sujette à caution pour le lecteur (et à cet égard pour le ou les conteurs, dont l'art est donc aussi celui du mensonge et de la manipulation). En effet, ce que tous ces récits semblent nous dire, c'est que la continuité de l'Empire est illusoire : tous ces contes ou presque nous parlent de crises, et de brutaux changements dynastiques ; peut-être y a-t-il ici quelque chose (outre la référence argentine, bien sûr, mais j'y reviendrai plus tard) de l'histoire de la Chine, disons, où le Mandat Céleste a toléré bien des ruptures chaotiques tout en maintenant l'esprit de l'unité de l'empire, mais on est ici d'autant plus porté à trouver suspecte cette continuité posée en axiome que les conteurs eux-mêmes semblent, mais avec discrétion (pour ne pas tomber sous le coup de l'accusation de subversion ?), témoigner explicitement de ce que cette histoire n'est qu'un rêve, et peut-être pire (ou mieux ?) : une contrefaçon. Sinon pourquoi parler de cette dynastie des « Trois Cents Rois »… qui n'a en fait connu que douze monarques ? À moins bien sûr que la manipulation soit le fait, non de l'histoire, mais du conteur narquois, assis en face de vous, et que vous payez pour qu'il vous raconte de belles faussetés...

Mais le récit, de manière générale, justifie bien des entorses à la vérité. Alors admettons : l'Empire est le plus vaste qui ait jamais existé, et il a toujours existé. Mobile, cependant – peut-être, ou plus qu'on ne le croirait ; car les seules choses qui semblent vraies du début à la fin sont donc l'idée même de l'Empire, sinon son existence concrète, et l'immémoriale certitude de ce que le Sud est rebelle, car « "Tel est le Sud" » (titre de l'avant-dernier conte, mais l'agitation dans le Sud est évoquée dans la plupart des nouvelles d'une manière ou d'une autre) ; en fait, le Sud est peut-être bien le meilleur critère permettant de définir l'Empire – mais par défaut : en étant, il constitue par opposition l'Empire qu'il n'est pas, dans une optique presque manichéenne où le tiers semble exclu.

L'ART DU CONTEUR DE CONTES

Reste que le conteur joue un rôle essentiel – qui va pr
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Horizon_du_plomb
  17 mai 2018
« (…) ils écoutent néanmoins, mais ils écoutent autre chose, quelque chose qui, je me le demande, serait peut-être un trésor aussi grand que l'histoire de l'empire le plus étendu et le plus puissant que l'homme ait connu, ou qui serait peut-être pareil mais dit d'une autre manière: ils écoutent les voix de la terre mouillée et chaude, les cris du vent, le chant des rivières et ce que disent les animaux, les feuilles et l'air. »
« Il était nécessaire que je puisse y croire car ceux qui vont s'asseoir sur le trône de l'empire, ne doivent pas seulement être forts et sains et beaux, ils doivent aussi avoir ce grain de folie et de passion qui fait qu'un homme ou une femme peut voir l'autre monde qui est l'ombre de celui-ci et dans lequel celui-ci est l'ombre. »
Avancez un peu et laissez moi vous dire un secret. le conte n'est pas mort, il nous entoure et se redéfinit en permanence. Il continue à germer au gré des esprits et sa vérité intemporelle a les nuances d'un ciel qui chute. Ce livre est un conte moderne et il est brillant à l'image de « L'homme qui savait la langue des serpents. » sans avoir le trop lisse d'un Paulo Coelho (et bien mieux réussi qu'un « Shikasta » qui ne lui arrive pas à la cheville).
« Avec quelles armes empêche-t-on l'eau de couler et les pierres de rouler ? »
« La panique était passée. Non pas parce que Ramsa lui avait parlé ainsi et non pas parce qu'il avait réalisé que les traqueurs n'étaient pas dans le secteur, mais parce que derrière ce dialogue avec la femme était apparue la conviction que les choses qu'il croyait importantes ne l'étaient absolument pas, et que le lieu vide qui auparavant avait été plein de tout ce qu'il avait estimé énormément était effectivement vide, mais vide et ouvert, dans l'attente que ce qui était sur le point d'arriver occupe son poste, son rang, dans l'attente de différentes lumières qui éclaireraient de façon différente et de différents espaces qui éveilleraient des échos différents. »
Comme tout conte, c'est un roman qui parle de cet universel humain qui nous entoure et nous définit. On lit une écriture qui ébauche les chemins vers la maturité, il n'est pas étonnant de croiser souvent des enfants ou des jeunes adultes. Tous les contes parlent d'un empire intemporel dont les obélisques marquent les heures et vont par paire comme la chute et l'ascension. L'époque de sa civilisation est de celle qui porte l'essence sans la complexité du mécanisme. Inévitablement, le livre fait penser aux Milles et une nuit mais aussi aux dynasties de l'empire chinois. le conteur qui nous narre les contes est espiègle, il se targue d'une hauteur qui porte la parole en vérité alors que ses histoires ne sont pas connues des manuels.
« Je crois qu'il laissait passer le temps, c'est tout. Je crois qu'il regardait et écoutait l'imprévu ; je crois que tristement comme toujours il s'exerçait un peu à l'amour pour quelque chose, les bestioles aux ailes chatoyantes et dures, les brindilles, la terre et les pierres tombées des murailles. »
«  Car il se trouve qu'une vie, comme un conte, est constituée de nombreuses phases et chaque phase se compose d'autres phases de plus en plus petites. »
« (…) ce qui s'appelle le mal est également nécessaire et le monde est immensément riche et varié mais unique, il ne fait qu'un, car les choses les plus disparates sont soeurs et les choses les plus dissemblables sont équivalentes. »
Si le fond est relativement connu, la narration apporte souvent un aspect imprévu, non idéalisé ou un jeu avec le discours du narrateur mais ce qui marque le plus est le style. En fait, l'esthétisme du livre est fractale, à n'importe quel passage du recueil, d'un conte, d'un paragraphe, d'une phrase on peut y trouver sa beauté singulière. Parfois, la façon dont le narrateur prend son temps dans la narration avec des digressions fait un peu penser à du « slow writing » , de l'écriture qui prend son temps au gré de ses chemins mais cela cache bien souvent une construction habile.
« Mai si, dangereux: pensez y un peu si vous le pouvez et vous verrez comme il est plus sûr d'obéir à une loi, aussi stupide soit-elle, que d'agir de son propre chef ; car agir de son propre chef, à moins d'être aussi maléfiques que certains empereurs, c'est s'adonner à inventer des lois justes, et si l'on se trompe, on a déjà fait un pas vers le pouvoir, et c'est ce qui perd les hommes. »
«  Les tâches mal considérées par les puissants favorisent les débats philosophiques »
« L'or est doux dans la poche et amer dans le sang »
Globalement, on y parle de la société dans son ensemble et pas juste de politique ou des puissants et c'est cette gamme qui rend le propos riche de pertinence. le trône n'est souvent qu'un passage. L'ascension sociale se mêle aux grandeurs et décadences dans l'empire.
« Et toutes les peurs sont exclusives: la tienne ne t'aurait pas permis de t'intéresser à ce que tu allais trouver dans cette pièce. »
Marbre rose, tête tranchée et survivant fondateur (résilient) sont des classiques de l'empire (sans même parler de la maladie et de ses « tumeurs »).
« Un noble de son entourage feuilletait les innombrables rapports car l'empereur avait les mains attachées aux accoudoirs du fauteuil pour éviter qu'il ne se gratte. »
L'humour est présent, délicat comme tenace suivant le palais.
Je dois quand même dire que, globalement, j'ai préféré les nouvelles longues aux courtes sauf peut-être « Premières armes ».
Un livre sur la multitude qui ne prêche pas l'impermanence mais se contente de souffler ses contes au carrefour de l'inattendu. L'impératrice nous laisse un bel héritage à coup sûr. On finit le livre et on en redemande.
« Ils restèrent également dans la légende, ces récits que tout le monde dit ne pas croire précisément parce qu'ils ne sont pas sérieux et auxquels tout le monde croit précisément parce qu'ils ne sont pas très sérieux. »
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XS
  14 avril 2018
Voici une lecture tout à fait inattendue, conseillée par un libraire* lors de l'une de mes descentes en librairie : « Si vous aimez Ursula le Guin, il faut absolument lire Angelica Gorodisher».
Kalpa, c'est un empire au trône d'or, dont on ne connaît pas vraiment la localisation, et que nous allons découvrir au fil des âges, par sauts temporels. Les chapitres décrivent tour à tour des règnes différents, sans réelle continuité. Chaque empereur, chaque impératrice assume à sa manière le pouvoir qui lui est échu, chaque strate de la société réagit en fonction des contraintes et des décisions des dirigeants en place. Les chapitres sont des petits bijoux ciselés, qui peuvent se lire indépendamment les uns des autres.
Ce sont des conteurs qui nous relatent, avec leur talent si particulier, les récits successifs décrivant l'évolution de Kalpa au fil du temps.
C'est déstabilisant : en tant que lecteur, on ne se retrouve plus seul avec un livre dans les mains, mais plutôt au coin d'une rue, écoutant sagement au côté d'autres badauds, trépignant parfois aux digressions, toujours incertains de la suite, sans réelle maîtrise ni pouvoir d'anticipation. Piégé. Quel plaisir !
*Et donc en appendice :
1/ Un grand merci aux libraires
2 Vive les librairies.
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Charybde2
  10 mai 2017
Dense, épique, baroque et subtilement politique, l'art du conte d'un empire imaginaire.
Sur mon blog : https://charybde2.wordpress.com/2017/05/10/note-de-lecture-kalpa-imperial-angelica-gorodischer/
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critiques presse (4)
Actualitte   07 juillet 2017
Kalpa Impérial c'est un souffle de liberté écrit lors d'une période trouble. C'est un roman empreint de noirceur et de lumière, de bajofondos et de lueur, souvent entremêlés, voire fusionnels.
Lire la critique sur le site : Actualitte
Telerama   22 juin 2017
La fable se charge d'ambiguïté, et Kalpa impérial devient aussi, voire surtout, une réflexion prophétique (le livre a près de 35 ans...) sur la communication, le mensonge et l'art de conter.
Lire la critique sur le site : Telerama
Telerama   21 juin 2017
La fable se charge d'ambiguïté, et Kalpa impérial devient aussi, voire surtout, une réflexion prophétique (le livre a près de 35 ans...) sur la communication, le mensonge et l'art de conter.
Lire la critique sur le site : Telerama
Elbakin.net   07 juin 2017
Livre somme porté par un souffle indéniable et une dramaturgie parfaitement maîtrisée, Kalpa Impérial ne s’érige jamais en ouvrage cherchant à faire la leçon à ses lecteurs.
Lire la critique sur le site : Elbakin.net
Citations et extraits (8) Voir plus Ajouter une citation
OumGOumG   11 juin 2017
Mezsiadar III l’Ascète avait peur de lui-même et ses nuits étaient agitées. Je crois que cela expliquait tout. Après avoir ordonné que l’on coupe la tête des fonctionnaires, il s’assit seul dans la pénombre, dans une chambre dénudée et froide et songea attentivement à la ville multicolore qui vivait la nuit, aux rêveurs pieds nus, aux modèles nus, à la promiscuité, à l’absinthe, à l’oisiveté ; il pensa aux choses qui ont lieu dans l’obscurité, il pensa aux effleurements et aux murmures, il pensa aux chambres tapissées, aux voix rauques, aux instruments à cordes qui sonnent paresseusement, aux escaliers étroits qui mènent à des atmosphères suffocantes où l’on devine les formes des corps et où une odeur piquante s’infiltre dans le nez, il pensa aux langues, aux seins, aux cuisses, aux sexes et aux fesses, peints, nauséabonds, en chair, s’activant, grossiers, balourds, empotés, immondes d’attirance. Cette nuit-là il renvoya son repas, se coucha dans son lit sans couverture et eut de la fièvre. Le lendemain, deux corps d’armée s’élançaient vers la ville.
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OumGOumG   13 juin 2017
Il était fou, certes, mais il gouverna bien. Sans doute parce que pour gouverner, bien ou mal, on ne peut pas être totalement sain d’esprit. Car comme le disent les sages, l’homme sensé s’occupe de son potager ; le lâche, de l’or ; le juste, de sa ville ; le fou, du gouvernement ; et le sage, de l’épaisseur des feuilles de la fougère.
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Charybde2Charybde2   10 mai 2017
Pour une fois le sud n’avait rien à y voir. Le sud resta tranquille, prit ses aises et regarda, goguenard, aussi bien amusé que plein d’espoir, comment se massacraient ses frères du nord. Et ses frères du nord le réjouirent et lui offrirent un beau spectacle, violent et tonitruant ; et ils recouvrirent la terre et le ciel de cris de guerre et de douleur. C’est ça, je vous parle de la Guerre des Six Mille Jours. Qui ne dura pas six mille jours mais beaucoup moins et dont personne ne semble savoir pourquoi on l’appelle ainsi sauf un quelconque maniaque chercheur de bizarreries historiques qui pourrait vous dire que plus ou moins six mille jours furent nécessaires pour que l’Empire se remette de la lutte entre les trois dynasties et pour que soient rétablis l’ordre, les frontières et la paix. C’est ce que disent les histoires académiques tout du moins. La véritable vérité est peut-être qu’Oddembar’Seil le Sanguinaire eut besoin de plus ou moins six mille jours pour chercher, persécuter, exterminer les membres et les partisans des deux autres dynasties. Ce qui est certain c’est que tout le nord ne fut qu’un seul et même champ de bataille, et comme les hommes en ces temps-là n’étaient occupés à rien d’autre qu’à se battre, le port du nord resta paralysé et même les véhicules de transport de marchandises ne s’approchèrent plus de la ville des collines. La guerre, pour elle, était très loin ; la ville continuait d’être couverte de mousse et de lierre, qui s’épanouissaient dans les bassins et sur les corniches, abritant des bestioles colorées dans les anfractuosités des monuments et des fontaines de pierre, et elle perdura ainsi quasiment jusqu’à la fin et tout eût continué ainsi, pour toujours, peut-être jusqu’à aujourd’hui, si le Sanguinaire, qui méritait bien son sobriquet, n’avait pas été trahi par un général ambitieux.
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Charybde2Charybde2   10 mai 2017
Et peu de temps après il y eut une autre révolte dans le sud et l’Impératrice veuve enfila ses vieilles frusques d’homme, revêtit son armure et se mit en marche comme tant d’autres gouvernants pour aller défendre l’unité de l’Empire. Et elle la défendit et la remporta lors d’un seul affrontement, à la bataille des Champs de Nnarient, où le sud inclina sa tête rebelle et défaite. Elle triompha parce qu’elle était vaillante, qu’elle croyait en ce qu’elle faisait, qu’elle savait diriger l’armée et que le chef de la révolte était un idiot. Un idiot beau et fervent, certes, mais un idiot.
Le Traité de Nnarient-Issinn, unique dans l’histoire de l’Empire, fut signé et le sud se soumit sans restriction et jura fidélité à l’Impératrice. Elle transféra la capitale à la frontière des contrées rebelles et des États du nord, puis elle épousa le fervent idiot. La capitale à la frontière fut un coup audacieux et stratégique qui assura la paix pour un nombre d’années bien supérieur à ce à quoi on aurait pu s’attendre s’agissant du sud mais il n’en fut pas de même pour le mariage de l’Impératrice et du chef des rebelles. Quoi qu’il en soit elle l’épousa car c’était son destin, comme disent les gens qui croient en ce truc qui consiste à naître avec les yeux ouverts. Moi je dis qu’elle l’épousa parce qu’elle fut une de ces Impératrices qui ont assez de pouvoir pour faire ce qui leur chante. Et ils furent heureux et il y eut encore plus de princes pour l’Empire et de sang neuf pour le trône mais on peut lire ça dans n’importe quel traité d’histoire ou dans n’importe quel recueil de poèmes d’amour, et d’ailleurs cela n’a aucune importance.
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Charybde2Charybde2   10 mai 2017
Vous avez sûrement lu quelque chose un jour ou entendu quelque chose au sujet du règne de l’Empereur Furet. Peu importe ce que vous avez entendu ou su, moi je vous affirme que ce fut un homme juste. Il était fou, certes, mais il gouverna bien. Sans doute parce que pour gouverner, bien ou mal, on ne peut pas être totalement sain d’esprit. Car comme le disent les sages, l’homme sensé s’occupe de son potager ; le lâche, de l’or ; le juste, de sa ville ; le fou, du gouvernement ; et le sage, de l’épaisseur des feuilles de la fougère.
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