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ISBN : 2714303331
Éditeur : José Corti (01/08/1989)
  Existe en édition audio

Note moyenne : 4.24/5 (sur 266 notes)
Résumé :
1939, ce sont les premiers mois de ce que l'on appellera la drôle de guerre.

Période de suspens, d'attente particulièrement dans les Ardennes où l'aspirant Grange a pour mission d'arrêter les blindés allemands si une attaque se produisait. A la fois île déserte et avant-poste sur le front de la Meuse où montent des signes inquiétants.
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Critiques, Analyses et Avis (29) Voir plus Ajouter une critique
ibon
  06 août 2014
Après le superbe "Rivage des Syrtes", c'est ici un autre roman d'attente dans un contexte de guerre, où Gracq renouvelle sa prose poétique avec les aventures d'un soldat sur la frontière franco-belge en 1939.
En attendant une hypothétique invasion allemande par les Ardennes, la France y prépare une défense minimale puisque, normalement, les Allemands ne devraient pas à nouveau envahir la Belgique et traverser un terrain si difficile pour arriver en territoire français.
C'est dans ces conditions que l'aspirant Grange prend ses fonctions dans une petite maison forte mal conçue, on dirait aujourd'hui un blockhaus délabré, qui abrite, tout de même, un canon antichar au coeur de la forêt.
Avec trois autres soldats sous ses ordres ,il glisse progressivement vers des activités qui sortent du cadre de la préparation de cette guerre dont la menace, il est vrai, plusieurs mois après la déclaration de guerre, semble s'éloigner de l'endroit où ils sont.
Alors Grange se régénère dans cette forêt à perte de vue, qui devient une seconde maison et qu'il appelle le Toit, où serpente la Meuse.
Le style de Gracq fait encore des merveilles. Un style poétique qui transmet si bien les émotions du héros dans un environnement naturel qui l'inspire. Mais une fois installé ce cadre, le savoir faire de Gracq est d'insuffler imperceptiblement la menace avec les changements qui s'opèrent dans cette nature jusque-là sereine. En commençant avec des sons qui modifient cet équilibre: un bruit de moteur d'un avion de reconnaissance jusqu'au martellement des bombes qui déchirent le silence au loin et dont l'onde se propage jusqu'aux pieds.
L'Histoire montrera que cette liberté a un prix.
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oran
  15 août 2017
La lecture d'«Un balcon en forêt » permet de s'imprégner de cette étrange ambiance qui prévalait pendant « La drôle de Guerre » dans laquelle évolue les troupes françaises de septembre 39 à mai 40 . Julien Gracq a puisé dans ses souvenirs et son expérience. On peut y déceler déjà l'annonce d'une défaite « avant même le premier coup de canon, la rouille, les ronces de la guerre » … « Une foutue armée (…) qui m'a tout l'air de vouloir faire avant peu une armée foutue » .
Automne 1939 - L'aspirant Grange qui fait l'objet d'une surveillance par la sécurité militaire (Gracq l'était aussi de par son adhésion à la CGT et son engagement auprès du parti communiste , il fut également affecté en Flandre ) présente au colonel son ordre de mission . Il est cantonné à la maison forte des Hautes Alizes , près du bourg de Moriarmé (il faut y voir Morialmé, entre Sambre et Meuse, en Belgique).Cette maison forte, en surplomb ( d'où le titre ) où il prend ses quartiers, n'est pas une maison d'arrêt militaire comme il l'a craint quelques instants, c'est un blockhaus, construit au coeur de la forêt « pour interdire aux blindés l'accès des pénétrant descendant de l'Ardenne belge vers la ligne de la Meuse ». (Pour un lieutenant de passage c'est même un "piège à cons") . Un souterrain a été creusé permettant d'évacuer, en cas de siège le fortin et de se réfugier dans les bois. Il partage les lieux avec Hervouët, Gourcuff, Olivon.
Dans cette guerre qui « brasille » chacun vaque librement à ses occupations : coupe de bois et braconnage dans la forêt giboyeuse, pour les soldats, Grange, lui le futur officier , s'adonne à de longues errances bucoliques nocturnes. le temps suspend son cours, devient une parenthèse heureuse mais cotonneuse, des « journées blanches ».
C'est dans ce contexte que Grange va rencontrer une très jeune femme Mona (Nora Mitrani ? la future compagne de Gracq ) à la fois petite- fille, femme-fleur , fée mutine qui réside au village. Ils deviennent amants. Mais ce calme pernicieux, cette attente interminable va prendre fin quand les Allemands lancent leur offensive dans les Ardennes, le village est évacué et Mona s'éloigne.
Lors de l'attaque Grange est blessé. L'intensité dramatique s'accentue, devient pathétique quand il décide d'aller se coucher sur le lit de Mona, le tragique s'invite. Quelle sera la destinée de Grange : Mourir de sa blessure (septicémie,) se faire tuer par l'ennemi (Les Allemands « liquidaient » les soldats isolés,) être fait prisonnier, s'échapper et survivre ?
Au-delà de cette histoire étrange c'est le style de Gracq qu'il faut découvrir, ses descriptions poétiques. Nos sens sont sollicités par cette lecture.
- La vue surtout : les couleurs sont très présentes, couleurs basiques qui reviennent souvent le gris, le rouge… des couleurs composées : blanc de sucre argenté, le bleu récurrent (peut-être par réminiscence à la « ligne bleue des Vosges ») qui se nuance en cru, cendré, de guerre, froid, violent…
- L'ouie : « le bruit très calme de l'eau », « le cri des chevêches » « le silence des bois sans oiseaux « « le foisonnement grave, « la nuit sonore »...
- L'odorat : « l'odeur obsédante des pommes sûres », « le fumet de la sauvagine »…
On peut lire un livre, ce livre précisément, pour ce qu'il détient encore de part inconnue à découvrir (première publication 1958), pour aller à la rencontre d'un auteur jamais lu, Louis Poirier , alias Julien Gracq, découvrir dans le récit les éléments biographiques qu'il recèle , pour cheminer dans l'Histoire (curieuse, j'ai cherché, par exemple, à savoir qui était le traître de Stuttgart (1), pour s'amuser à identifier les lieux, découvrir leur toponymie, pour faire une étude stylistique, lexicologique, morphosyntaxique… (cette oeuvre fut inscrite, en 2008, au concours de l'agrégation de Lettres), pour trouver trace d'autres écrivains( 2 ) … C'est tout ce que j'ai fait, avec un dilettantisme amusé et appliqué ! Mais je sais que je reprendrai la lecture, fragment après fragment pour y travailler sur l'un ou l'autre de ces sujets avec plus de sérieux, mais toujours avec plaisir et sans contrainte !
(1) « (…) ils écoutaient à la radio le traître de Stuttgart, qui avait parlé une fois de leur régiment. » Paul Ferdonnet, journaliste d'extrême droite, agent de propagande du III è Reich, à l'issue de la guerre il fut arrêté, jugé et condamné à mort.
(2)
Gaston Bachelard – (L'eau et les rêves) « C'était les eaux printanières, toutes pleines de terre et de feuilles ».
Albert Camus – (La Peste) « C'était une ville qui couvait la peste ».(L’Etranger) « Le monde lui paraissait soudain inexprimablement étranger, indifférent, séparé de lui par des lieues. »
Charles Perrault – (Le Petit Chaperon Rouge, La belle au Bois Dormant) « Cette maisonnette de Mère Grand » « au fond du capuchon, comme au fond d'une crèche , on voyait une paille douce de cheveux blonds »… « C'était étrange, improbable, un peu magique : une allée du château de la Belle au Bois Dormant)
Edgard A.Poe – (Le Domaine d'Arnheim et non D Arnhem comme cela est écrit page 10) « C'est un train pour le Domaine dArnhem pensa l'aspirant, grand lecteur d'Edgar Poe »…
Arthur Rimbaud – (Le dormeur du Val, le bateau ivre ) « Comme un dormer sur l'herbe dans son somme »… « Il y avait un charme trouble, puissant, à se vautrer dans ce bateau ivre… »
George Sand (La Petite Fadette) « C'est une fille de pluie(…) une fadette… »
Jacques de Voragine – (La légende dorée) « le soir elle faisait ses prières comme une couventine sage, et lisait avec Julia des passages de la Légende dorée »…
Jules Verne – ( le pays des Fourrures) « Cette île flottante que le dégel un jour après l'autre rapetissait ».
H.G. Wells – (La Guerre des Mondes) « Un souvenir remontait alors à lui du fond de ses lectures d'enfance : celui des géants martiens malades de Wells… »
Par ailleurs, Grange lit du Shakespeare, du Gide (Le Journal) du Swedenborg (Mémorables) en anglais !
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PhilippeCastellain
  11 juin 2019
Que vient faire ‘Un balcon en forêt' dans l'oeuvre de Gracq ? Loin des endroits fantastiques, voir fantasmagoriques, qu'il affectionne, nous voici plongé dans la plus prosaïque des réalités : la drôle de guerre pour cadre ; au lieu d'une ville millénaire à l'architecture illustre, un village français comme il y en a des milliers ; pour château, un bunker mal conçu ; pour amante, une jeune paysanne en vélo, bien loin des comtesses alanguies dans des tissus d'orient ! Nous voici dans un texte autobiographique, dans la réalité la plus crue et la plus banale.

Et pourtant, la chose la plus importante dans les textes de Gracq est toujours là, inchangée, identique à ce qu'elle est dans ‘Le rivage des Syrtes' et les autres : l'attente. On ne sait exactement ce que l'on attend. Tout ce que l'on sait, c'est que ce sera rapide, brutale, et qu'après plus rien ne sera comme avant. Et la douceur de la vie quotidienne, puisqu'il faut bien vivre, installée, construite, autours de cette menace qui plane, mais à laquelle pour le moment on tourne le dos. Puisqu'il faut bien vivre…

Drôle d'époque que la drôle de guerre. Drôle d'écrivain que Gracq, en attente d'il ne sait quoi lui-même. Drôle de livre, qui fait converger imaginaire et réalité !
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Alzie
  06 novembre 2013
Drôle de guerre pour le lieutenant Grange affecté en compagnie de trois soldats dans un blockhaus de la forêt ardennaise, la maison forte des Hautes Falizes, à l'automne 1939. Leur vie militaire réglée sur l'habitude de l'isolement et rythmée de manoeuvres routinières bien rôdées, donne rapidement l'impression d'un enlisement du temps et d'une succession de saisons identiques. Tout se déroule pourtant comme prévu par l'ordre de mission et la sérénité apparente, insolite dans le contexte, de cet officier lecteur à ses moments perdus, irait jusqu'à nous contaminer si elle n'était pas contrariée par une inquiétude plus sourde et diffuse. Dans ce climat d'attente et d'incertitude où sa solitude est trompée au quotidien par l'accomplissement répétitif des tâches, la rencontre fortuite aussi belle qu'improbable de Grange et d'une femme sur une laie forestière donne une dimension sensible au récit dont la force mystérieuse réside peut-être ailleurs. Serait-ce l'omniprésence de la forêt, immense, obscure, dense et secrète, son foisonnement compact et la touffeur de ses sous-bois, son souffle, ses odeurs, ses dépouilles hivernales ou les soubresauts de branches qui croulent sous la neige et vous font presque tressauter, qui scelleraient une telle impression ? Par un miracle d'écriture gracquienne on marche dans ses profondeurs, on guette le moindre de ses bruits, on accompagne ses silences, on respire son air d'éternité en oubliant la guerre. C'est végétal et métaphysique. Tout finit pourtant dans un fracas terrible, historique. C'est beau, un peu tragique. On s'en souvient longtemps après avoir refermé le livre.

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Deleatur
  08 juin 2018
Publié quelques années après le Rivage des Syrtes, Un balcon en forêt en reprend la thématique principale, habillée cette fois de davantage de réalisme historique : il n'est plus question ici d'une principauté imaginaire ni d'une époque incertaine, mais de la frontière entre les Ardennes françaises et belges, entre l'automne 1939 et le printemps 1940. Mis à part ces espaces-temps radicalement différents, le parallèle entre les deux romans de Gracq semble assez évident : au début d'Un balcon en forêt, l'aspirant-lieutenant Grange vient prendre le commandement d'un fortin isolé qui domine la Meuse, fortin dans lequel il va attendre pendant des mois un ennemi qui ne vient pas. le roman s'achève au moment où le désastre survient enfin, et où cette longue parenthèse se referme brutalement. La frontière est au coeur des deux livres, avec toutes les interrogations sur ce qu'il y a au-delà, et sur ce qui pourrait en venir.
Le réalisme apparent du récit dans Un balcon en forêt ne doit pas faire trop illusion. Gracq ne livre pas ici ses souvenirs personnels de la Drôle de guerre, bien qu'il l'ait lui-même vécue, et avec le même grade de lieutenant que son personnage. Cette guerre qui se fait attendre permet surtout à l'auteur d'isoler son personnage, à la fois sur cette ancienne marche frontalière que représente la forêt, et sur la marge d'un événement historique insaisissable. Cette retraite est le vrai sujet du livre : le monde n'est plus qu'une rumeur dont parviennent quelques échos lointains. Quelque chose qu'on regarde de haut, sans y participer directement (d'où le balcon). Il n'y a plus que Grange, ses hommes, et la forêt protectrice tout autour. le foisonnement du style fait écho à celui de la nature environnante. C'est un foisonnement auquel s'abandonne le personnage et dans lequel il se redécouvre. Aux frontières de la forêt et du fantastique, l'improbable maison de Mona ajoute au récit la puissance d'un érotisme situé hors des conventions sociales.
Voilà une lecture qui m'a transporté. La magie de la littérature m'a permis d'y retrouver ce que je pouvais ressentir confusément, et avec mes pauvres mots, lorsque j'avais l'habitude de séjourner l'été dans ce chalet d'alpage isolé, à deux pas de celui où Albert Cohen écrivit autrefois Belle du Seigneur (« à deux pas » est ici une expression toute faite : il y avait cinq heures de marche et un joli dénivelé avant d'arriver aux chalets de Graydon...).
La même béatitude à se retrouver seul dans la nature. Regarder le soleil tomber derrière la forêt, écouter les cris des bêtes dans la nuit naissante, rentrer faire du feu, lire à la lueur des bougies. Se promener à l'aube parmi les arbres trempés de brouillard. Et puis ce curieux désir qui se renforce jour après jour : ne plus avoir à redescendre vers la vallée et l'agitation du monde.
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Citations et extraits (31) Voir plus Ajouter une citation
dourvachdourvach   07 février 2017
Une idée de bonheur avait toujours été liée pour Grange aux sentiers qui vont entre les jardins, et la guerre la rendait plus vive : ce jardin lavé par la nuit, gorgé de plantes fraîches et d'abondance comestible, c'était pour lui le chemin de Mona ; il abordait à la lisière du bois comme au rivage d'une île heureuse. La porte de Mona n'était jamais fermée - non pour que son ami pût entrer le matin sans la réveiller, mais parce qu'elle était par la race de ces nomades du désert que le déclic d'une serrure angoisse : où qu'elle fut, elle plantait toujours sa tente en plein vent. Quand Grange entrait, dans le carré de lumière grise que faisait la porte ouverte, il apercevait d'abord sur une table de cuivre le contenu de ses poches qu'elle avait vidées en vrac avant de coucher, et où il y avait des clés, des bonbons à la menthe tout incrustés de miettes de pain, une bille d'agate, un petit flacon de parfum, un bout de crayon mordillé et sept ou huit pièces d'un franc. Le reste de la chambre était obscur. Grange n'ouvrait pas les volets tout de suite ; il s'asseyait sans bruit près du lit qui sortait un peu de l'ombre, vaste et ténébreux, éclairé d'en bas par les braises de la cheminée et le reflet gras des chenets de cuivre. Quand Mona s'éveillait, avec cette manière instatanée qu'elle avait de passer de la lumière à l'ombre (elle s'endormait au milieu d'une phrase comme les très jeunes enfants), cinglé, fouetté, mordu, étrillé, il se sentait comme sous la douche d'une cascade d'avril, il était dépossédé de lui pour la journée ; mais cette minute où il la regardait encore dormir était plus grave : assis à côté d'elle, il avait l'impression de la protéger. Le froid se glissait dans la pièce malgré le feu mourant ; à travers les volets mal joints suintait une aube grise ; un instant, il se sentait porté au creux d'un monde éteint, dévasté par de mauvaises étoiles, tout entier couvé par une pensée noire : il promenait les yeux autour de lui pour y chercher la coûteuse blessure qui faisait le matin si pâle, refroidissait cette chambre triste jusqu'à la mort. " Qu'elle ne meure pas ", murmurait-il superstitieusement, et le mot éveillait dans la pièce aux volets fermés un écho distrait : le monde avait perdu son recours; on eût dit que de son sommeil même une oreille s'était détournée.
Mona dormait à plat ventre, les couvertures enroulées autour d'elle, les bras étendus de tout leur long, les mains plongées sous le traversin agrippant le lit de ses deux bords, et Grange quand il se penchait sur elle souriait malgré lui, toujours étonné que même dans le sommeil, la prise de ce petit corps sur ce qu'il avait reconnu une fois pour son bien et sa pâture fut si affamée. Souvent elle s'endormait nue ; quand il soulevait un peu le drap sur son épaule, il comprenait que ce sommeil brusque d'enfant qui la terrassait et qui l'étonnait si fort avait mêlé à sa fatigue le souvenir d'un piège tendre : c'était comme si une hâte l'eût convoyée vers lui à travers toute la longue nuit d'hiver, et quelque chose lui bougeait dans le coeur : il se dévêtait vite, sans bruit, et s'allongeait à côté d'elle.

[Julien GRACQ, " Un balcon en forêt ", José Corti éditeur, 1ère édition, 1958, pages 84-86]
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AlzieAlzie   30 septembre 2015
"La forêt était courtaude - c'était des bouleaux, des hêtres nains, des frênes, de petits chênes surtout, ramus et tordus comme des poiriers - mais elle paraissait extraordinairement vivace et racinée, sans une déchirure, sans une clairière ; de chaque côté de l'aine et de la Meuse, on sentait que de toute éternité cette terre avait été crépue d'arbres, avait fatigué la hache et le sabre d'abatis par le regain de sa toison vorace. De temps en temps, un layon fuyait à travers les arbres, étroit comme une passée de bête. La solitude était complète, et cependant l'idée d'une rencontre possible ne disparaissait pas complètement ; quelquefois on croyait distinguer dans l'éloignement un homme debout au bord de la chaussée sous sa longue pèlerine : de près, c'était un petit sapin tout noir et carré d'épaules contre le rideau de feuilles claires. La laie devait suivre à peu près la crête du plateau, car on n'entendait de ruisseau nulle part, mais deux ou trois fois Grange aperçut une auge de pierre enterrée au bord du chemin dans un enfoncement des arbres, d'où s'égouttait un mince filet d'eau pure : il ajoutait au silence de forêt de conte." (p. 19)

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chrysalidechrysalide   04 septembre 2012
Ce qu’on avait laissé derrière soi, ce qu’on était censé défendre, n’importait plus très réellement ; le lien était coupé ; dans cette obscurité pleine de pressentiments les raisons d’être avaient perdu leurs dents. Pour la première fois peut-être, se disait Grange, me voici mobilisé dans une armée rêveuse. Je rêve ici — nous rêvons tous — mais de quoi ?

Tout, autour de lui, était trouble et vacillement, prise incertaine ; on eût dit que le monde tissé par les hommes se défaisait maille à maille : il ne restait qu’une attente pure, aveugle, où la nuit d’étoiles, les bois perdus, l’énorme vague nocturne qui se gonflait et montait derrière l’horizon vous dépouillaient brutalement, comme le déferlement des vagues derrière la dune donne soudain l’envie d’être nu.
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LutvicLutvic   29 juillet 2019
Grange feuilleta le dossier des pièces officielles, les consignes de combat, les relevés de munitions, d'un doigt distrait : une pluie serrée de paragraphes doctes, issus d'un délire ingénieux et procédurier, qui semblaient comptabiliser d'avance un tremblement de terre, puis il les rangea dans une chemise et les enferma à clef au fond de son tiroir, d'un geste qui était une conjuration. Cela faisait partie des choses qui, trop minutieusement prévues, n'arrivaient pas. C'étaient les archives notariées de la guerre ; elles dormaient là en attendant la prescription ; à lire ces pages qui en traquaient l'imprévisible de virgule en virgule, on se sentait inexprimablement rassuré : on eût dit que la guerre avait déjà eu lieu (p. 23).
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litolfflitolff   21 décembre 2010
Ce fut vers la fin de décembre que la première neige tomba sur l’Ardenne. Quand Grange se réveilla, un jour blanc et sans âge qui suintait de la terre cotonnait sur le plafond l’ombre des croisées ; mais sa première impression fut moins celle de l’éclairage insolite que d’un suspens anormal du temps : il crut d’abord que son réveil s’était arrêté ; la chambre, la maison entière semblaient planer sur une longue glissade de silence – un silence douillet et sapide de cloître, qui ne s’arrêtait plus Il se leva, vit par la fenêtre la forêt blanche à perte de vue, et se recoucha dans la chambre quiète avec un contentement qui lui faisait cligner les yeux. Le silence respirait autour de lui plus subtil sous cette lumière luxueuse. Le temps faisait halte : pour les habitants du Toit, cette neige un peu fée qui allait fermer les routes ouvrait le temps des grandes vacance
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Videos de Julien Gracq (40) Voir plusAjouter une vidéo
Vidéo de Julien Gracq
Un entretien de Julien Gracq, sur la diction poétique, avec Jacques Charpier dans l’émission du Club d’essai diffusée le 23 avril 1954 sur Paris IV.
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