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Jean Amsler (Traducteur)Jean-Pierre Lefebvre (Préfacier, etc.)
ISBN : 2020314304
Éditeur : Seuil (19/03/1997)

Note moyenne : 4/5 (sur 362 notes)
Résumé :
Oskar, héros et narrateur, s'exprime tantôt à la première personne du singulier, tantôt à la troisième. Il est interné dans un asile psychiatrique et, après avoir affirmé certaines choses, les reformule sous l'angle d'un éclairage légèrement différent. Le Tambour est donc, à l'image du personnage principal, un roman où règnent l'équivoque et l'ambigu. Oskar évoque ses souvenirs et nous fait prendre connaissance de manière intime de la montée et de la chute du nazism... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (35) Voir plus Ajouter une critique
Arakasi
  25 août 2014
A la naissance d'Oskar Matzerath en Pologne au début des années 30, ses parents lui firent deux promesses, sa mère celle de lui offrir un tambour le jour de ses trois ans et son père celle de le faire hériter de la boutique familiale dès qu'il aura atteint l'âge adulte. Si la première idée l'enchante, la seconde en revanche lui répugne profondément (comme vous l'avez noté, c'est un nourrisson qui cogite déjà beaucoup, l'Oscar…) L'enfant prend alors une grave décision : le jour où on lui confiera son tambour, il cessera de grandir et conservera à jamais l'âge de ses trois ans, afin d'échapper aux écoeurantes responsabilités des adultes et de se consacrer à la seule véritable occupation digne de lui, à savoir jouer du tambour. Et ainsi fera Oscar. Malgré les bouleversements familiaux, les convulsions qui agiteront la Pologne et l'Allemagne et les hurlements délirants des meutes nazis, il ne vieillira, ni ne grandira plus d'un seul pouce. Mais en apparence seulement, car, sous ses faux airs de gamin attardé, Oscar est un véritable génie manipulateur qui prend un malin plaisir à se moquer du monde des adultes, bien à l'abri derrière ses baguettes de tambour.
Ecoutez, amis lecteurs, écoutez ! Oscar va battre pour vous la marche de l'Histoire et des armées ! Il vous jouera les infidélités de sa mère, la mort de ses deux pères, les jupes de sa grand-mère, ses propres multiples aventures sexuelles, la chute de la Poste Polonaise, les trompettes des jeunesses hitlériennes, l'incendie de la boutique de jouets du vieux Markus, l'invasion de Dantzig par les troupes russes, le débarquement américain en Normandie, les dancings et les asiles de Düsseldorf… Mais, tout en écoutant, méfiez-vous, car Oscar n'est pas seulement un manipulateur, mais aussi un sacré petit bonimenteur tout à fait indigne de confiance. Et, si vous tendez assez l'oreille, vous pourrez entendre, dissimulé sous le roulement de son tambour, le ricanement sinistre de la Sorcière Noire, le monstre qui sommeille dans chaque coeur humain et gronde au sein de chaque foule en furie. « La Sorcière Noire est-elle là ? Ja, ja, ja ! »

Pfiouuu… Eh ben, il n'a pas été une mince affaire à finir, ce bouquin ! Non qu'il n'ait pas amplement mérité sa renommée et sa qualité de classique de la littérature du XXe siècle, mais il peut difficilement être taxé de roman « facile ». le tout demande déjà d'avoir un estomac solidement accroché pour supporter la noirceur constante et le cynisme mordant des grinçantes mémoires d'Oscar. Il a de l'humour pourtant, l'horrible petit bonhomme, mais un humour coupant et féroce qui nous fait plus souvent sourire jaune que rire aux éclats.
Le style n'est pas non plus des plus aisés ; touffu, excentrique, frôlant parfois le surréaliste, il demande un constant effort de concentration au lecteur pour être apprécié à sa juste valeur. Et encore… J'avoue que durant certains passages (assez rares heureusement) où le tambour d'Oscar s'emballait, enchaînant métaphore et pirouettes stylistiques, mon pauvre cerveau de lectrice lambda se laissait déborder et je lâchais sagement prise, me laissant porter par le tempo des mots sans chercher à percer leur sens outre-mesure. Je ne regrette pas pour autant d'avoir tenté l'expérience. Aussi complexe et dense soit-il, « le Tambour » reste un sacré moment de lecture et nombreuses sont les scènes qui m'ont marquée par leur puissance et leur force évocatrice. En conclusion, un roman très satisfaisant, mais que je ne relirai pas de sitôt. Ma petite tête n'y survivrait pas…
(Autre petit inconvénient : la chanson « Petit tambour Pa-ra-pam-pam-pam » qui m'a tournée sous le crâne pendant l'intégralité de ma lecture. Ca n'a l'air de rien comme ça, mais je vous jure, qu'au bout de 600 pages, on finit par avoir les nerfs en compote. Argh, argh, argh, j'aurais jamais dû en parler ! Maintenant, je l'ai de nouveau dans la tête, pauvre de moi…)
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Epictete
  04 février 2014
A travers le récit autobiographique d'un nain né près de Dantzig, "Le Tambour" jette un regard insolite sur l'histoire allemande, pendant la première moitié du vingtième siècle, . Ce procédé permet à Gunther Grass de s'appuyer sur une vision infantile pour développer un ouvrage étonnant, fourmillant d'humour noir.
Oscar Matzerath, le personnage principal, ayant décidé à l'âge de trois ans de ne plus grandir pour ne pas ressembler aux adultes, raconte ce dont il a été le témoin de sa hauteur de 94 centimètres. Caché sous les tables, les lits, les tribunes, il est un témoin privilégié du désordre du monde. Il est au moment de se souvenir interné dans un établissement psychiatrique.
On voit donc grouiller un univers grotesque et mystérieux dont la logique n'est pas la nôtre, mais qui éclaire le monde et les hommes mieux que les récits auxquels nous sommes habitués.
Portrait de l'Europe pendant la montée du nazisme, cet ouvrage est pour moi fondamental, essentiel, incontournable. Je manque d'ailleurs de qualificatifs pour exprimer véritablement ce que j'en pense. Non seulement ce livre est original, innovant, osé, bien documenté, d'un style carrément nouveau (publié en 1958) mais il est en plus très agréable à lire ( dans ses traductions les plus récentes – Il semblerait que les premières éditions en français n'aient pas été toutes aussi réussies).
Prenez le temps de le lire, (je l'ai fait personnellement deux fois) C'est de la très belle littérature.
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mercutio
  17 novembre 2014
"Le Tambour" ayant déjà fait l'objet sur Babelio de critiques de qualité qui sacrifient à la règle du résumé de l'oeuvre, nonobstant celui de l'éditeur, je m'en abstiendrai pour exprimer, déjà trop longuement, quelques considérations, personnelles à défaut d'être pertinentes, que m'ont inspirées cet ouvrage.
Devant un tel magma en fusion, l'exercice impose de se limiter, hélas.
"Le Tambour" est considéré par les éditeurs comme un roman parce qu'il faut faire simple et que le lecteur, qui est aussi un client, doit s'y retrouver sans barguigner. Il se trouve qu'ici la simplicité n'est pas de mise et qu'il serait plus juste de qualifier cette oeuvre d'allégorie ou, dans un esprit oecuménique, de roman allégorique; mais pas de fable car, une fable étant un court récit allégorique contenant une moralité, le compte n'y serait ni pour le" court", ni pour "la moralité" car "Le Tambour" est un long roman allégorique amoral. Et puisque j'ai fait un détour phonétique par le conte, je ne retiendrai pas davantage cette appellation, car bien qu'on soit effectivement, comme pour un conte, en présence d'un récit d'aventures (partiellement) imaginaires, d'une part, la taille du "Tambour" est là encore trop imposante; d'autre part, si un conte est, comme on le dit souvent, une histoire à dormir debout, ce "Tambour" se distinguerait plutôt par sa capacité à empêcher de dormir bien qu'allongé.
J'en reste donc, plutôt satisfait, au roman allégorique, en rappelant ce qu'en écrit Larousse: "oeuvre littéraire ou plastique utilisant une forme d'expression d'une idée par une figure dotée d'attributs symboliques (art) ou par une métaphore développée (littérature)", ajoutant, ce que Larousse ne laisse pas supposer, que cette alternative apparemment exclusive entre art et littérature, se fond et se dilue, avec "Le tambour", dans un magma créatif dont l'éruption produit une lave qui est loin d'avoir refroidi quelques cinquante ans plus tard.
J'avancerai tout d'abord la proposition que "Le Tambour" offre trois niveaux de lectures, à la fois intimement imbriqués et suffisamment indépendants pour qu'au cours de la lecture on soit rapidement perdu, se demandant sur lequel de ces niveaux on avait cru bon de se poser pour laisser à la température de ses neurones l'opportunité de se stabiliser et quitter la zone rouge, et espérer ainsi pouvoir terminer la lecture sans risquer d'être illico presto emporté dans un lieu tout blanc par des personnes tout en blanc, je disais donc trois niveaux:
- une saga familiale dans les milieux paysans et petits commerçants de Dantzig sur fond d'événements guerriers et d'incertitudes génétiques, drolatique et outrancière
- une allégorie du psychodrame de populations appartenant au Lebensraum Grossdeutchland, un peu avant, pendant et un peu après le nazisme
- l'exutoire littéraire d'un auteur selon moi assez perturbé au plan psychique, comme tout un chacun certes, mais ayant choisi, lui, de faire métier de l'exprimer.
Günter Grass utilise à ces fins, remarquablement agglomérées de telle sorte que les niveaux ressortent totalement fusionnés, diverses formes de formulation parmi lesquelles le récit romanesque au style direct, alerte et épuré, de brefs moments théâtraux, des ruptures "spatio-temporelles" chères aux romans policiers, des épisodes d'élocution précipitée où s'expriment la confusion ambiante, les répétitions autistiques qui tendent à rassurer dans un environnement instable,… avec, indéfectiblement, ce parti pris d'humour corrosif par le rapprochement des incompatibles, d'ironie, de dérision voire de cynisme qui provoque, presque à chaque page, pourvu qu'on le tolère dans ce contexte historiquement douloureux, le sourire, cependant toujours un peu estomaqué que l'auteur ait osé cela, à cet instant-là.
Qui dit allégorie dit métaphores ou clés . Ne disposant ni du double des clés ni de passe-partout, il ne me reste que le pied de biche pour tenter d'ouvrir ce coffre-là, ce qui est mon privilège de lecteur lambda.
On a donc un enfant qui refuse de grandir c'est-à-dire un nain, à qui pousse une bosse; on a un tambour plutôt bas de gamme mais coloré en rouge et blanc ; on a aussi un cri destructeur de verre (vitricide) mais qui épargne les vitraux des églises catholiques; et puis on a des infirmières aux couleurs du tambour, et puis aussi des odeurs, de toutes sortes mais plutôt d'inspiration alimentaires et pas toujours ragoutantes, et en général associées à elles, le sexe omniprésent jusque sur les plages du débarquement; on a en plus le doute existentiel quant au père et à sa propre identité ... Ajoutons la guerre, qui fournit le décor couleur feldgrau.
J'y vois un peuple-gnome, hésitant entre sa tradition à laquelle il est attaché, mais pas tant que ça finalement, parce qu'elle a de beaux yeux bleus et des idées nouvelles qui n'emballent pas les enfants mais ont leur intérêt dans la mesure où elles assurent le gite et le couvert; ce peuple, qui ne sait plus qui il est, ne grandira plus, mais, alors qu'il pourrait être caisse de résonance de son passé préférera battre le rappel des troupes et amplifier le son des bottes et des discours. Ce même peuple, vitricide lors de la nuit de Cristal au cours de laquelle les synagogues furent incendiées, ainsi appelée parce que les vitres des magasins juifs furent brisées, échoue pourtant à faire exploser les vitraux catholiques dont ses tenants s'accommodent fort bien des nouveaux maîtres. Règlements de comptes en passant avec l'église catholique. Lâche, le gnome-peuple qui, presque par inadvertance, en arrive à tuer et se résout à enterrer ses deux sources nourricières et son tambour avec la dernière, préfère donc se taire désormais jusqu'au moment où il pourra l'ouvrir à nouveau et, à l'occasion, grâce aux oignons, pleurer pour faire bonne mesure sans manquer de prospérer en symbiose avec le jazz Marshall. le blanc et le rouge, si précieux à Oscar, étant ceux du drapeau de la Pologne mais aussi, par une bizarrerie du destin, de celui de l'Autriche (au moins depuis la fin de la guerre), on admet, après mure réflexion, que le fait que le Reich ait copulé avec celle-ci, qui s'y est prêtée si volontiers, et celle-là, qui a résisté comme elle pouvait, puisse avoir un certain rapport avec son fantasme sexuel stimulé par la blouse blanche et la croix rouge des infirmières. Mais j'en viens de plus à considérer qu'il faut décidément que l'auteur y mette du sien. Ne suis pas allé jusqu'à trouver évidente la correspondance entre la bosse d'Oscar et la vision cartographique plane de la RDA posée sur le dos de la naine RFA qui s'était résolue à grandir ….
Au fil des pages, élimination scrupuleuse de toute trace d'émotion d'Oscar, sauf, tout de même, pour sa maman, patrie qu'on emprisonne, "matrie" qui s'empoisonne.
Ayant promis de me limiter, je solde le reste .
"Le Tambour" est une BD olfactive qu'on lit avec les yeux, les oreilles, surtout le nez qu'il faut pourtant se pincer de temps à autre. Il offre des morceaux d'anthologie tels la chute de la poste polonaise, la pêche aux aiguilles ou le petit Jésus au tambour, mais ne laisse pas de susciter un vague malaise, nonobstant l'odeur de beurre légèrement rance de sous la grand-mère, que je tente de m'expliquer par la trop intime et , selon moi, omniprésente influence du psychisme de l'auteur, imprimée sur l'évocation d'événements auxquels, a contrario du ton adopté par Grass, les générations non allemandes d'après-guerre ont toujours voulu accorder un scrupuleux respect mémoriel . La distanciation du lecteur d'avec la forme est ici impérative, sous peine de très grande peine. Günter Grass, talentueux, iconoclaste, l'anti Heinrich Böll, en deçà des métaphores que chacun est in fine libre de décoder comme bon lui semble, dénie au premier degré à ces événements tragiques tout caractère abject et hors norme. A ce niveau, ni bien, ni mal, mais la survie et le quotidien, les patates, le jeu de cartes et le sexe. C'est au degré allégorique que se met en place, sophistiquée, contrariante et ambiguë, ce qui pourrait être une dénonciation mais qui n'est en fait qu'une constatation des réalités d'alors.
Au troisième degré se non-cache l'homme Grass. D'une certaine façon, par ses révélations ultérieures sur sa présence dans la Waffen-SS, il a instillé le doute aboutissant au constat que le caractère narcissique du "Tambour" peut-être primait.
Personne n'est parfait, pourrait dire Oscar.
J'ai aussi peut-être raté une marche….
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lafilledepassage
  10 septembre 2018
Gunter Grass écrit ceci : « Ce serait trop simple si l'on pouvait ramasser dans un chapeau toute blancheur, la mettre dans une armoire. On pourrait dire la même chose du noir ». Je suis entièrement d'accord avec lui. Dans la vie tout n'est pas tout noir, ni tout blanc (ou rose si vous préférez …). Pourtant, ici, dans « le tambour », je dois avouer avoir eu beaucoup de difficultés à trouver un peu de couleur, un peu de lumière, un peu d'air, un peu d'espoir.
Il y a d'abord, bien sûr, l'époque, celle particulièrement nauséabonde d'avant la deuxième guerre jusqu'aux lendemains misérables de celle-ci. Puis l'endroit, cette terre kachoube, coincée entre l'Allemagne protestante et la Pologne catholique, à la frontière entre peuples slaves et peuples baltes. Cette terre grise et plate, sous le ciel gris et lourd, avec à l'horizon cette mer grise et froide.
Et enfin il y a le microcosme où Oscar, le narrateur, grandit, un monde de travail, de peine je devrais dire, avec si peu de joie et si peu d'amour, … Un monde étriqué, coincé entre paysannerie et petite bourgeoisie provinciale.
Voilà pour le décor. Passons aux personnages. D'abord les seconds rôles: la mère qui entretient une relation adultère avec le cousin sous la table (au sens propre), le dit cousin Jan, exemple de lâcheté et d'hypocrisie qui mourra avec le sept de pique dans sa main (qui signifie au tarot « un manque d'opportunisme et prévient des dangers liés à l'attentisme et à l'immobilisme »), le père officiel Matzerath, nazi du dimanche matin qui ne se montre différent, voire sensible, que par son occupation favorite, la cuisine …. Et puis, Greff, l'ami de la famille, le marchand de légumes roublard à la petite semaine et chef scout grand amateur de grand air, de jeunesse et de chair fraîche. Sa femme, la mère Greff qui git dans sa couche fétide. Et aussi, Bruno, l'infirmier, qui épie Oscar avec son regard de poulpe éteint. Et les amis d'Oscar qui le visitent dans son hôpital psychiatrique, « ceux qui veulent le sauver, ceux que ça amuse de l'aimer, qui ont besoin de lui pour s'estimer, s'honorer, se connaître eux-mêmes ». Aucun de ceux-ci ne m'est sympathique. Tout au plus peut-on saluer le courage de Matzerath qui ne livra jamais son prétendu fils aux autorités sanitaires nazies. Mais bon quel père aurait livré son enfant ?
Et puis il y a le héros, mais peut-on vraiment parler de héros dans ce roman-ci ? Disons plutôt le personnage principal, le premier rôle. Oscar … Eh bien il m'a donné beaucoup de mal, l'Oscar … Il est le narrateur de ce roman particulier, mais, de temps en temps, il parle de lui à la troisième personne sans qu'on s'y attende (en tout cas moi je n'ai pas compris le mécanisme, la raison qui le fait tout à coup parler de lui à la troisième personne).
Oscar a décidé (ou croit avoir décidé ? pour moi ce n'est pas clair … accident ou pas ? Notre narrateur est tellement fantasque, imprévisible, peu fiable) à trois ans de ne plus grandir. Déjà j'ai eu du mal avec ça, car je me souviens que lorsque j'étais enfant, je n'avais qu'une envie : devenir grande, adulte quoi. C'est vrai qu'à l'adolescence ma motivation s'est estompée, mais j'avais dépassé l'âge de trois ans depuis belle lurette.
Vous me direz que c'est une fable, ok… Mais ce refus de grandir à trois ans me trouble malgré tout. J'y ai décelé une revendication à l'attention, pour ne pas dire un appel à la douceur, à la compassion, voire à la tendresse, qu'Oscar recherchera chez les infirmières toute sa vie.
J'y ai lu aussi une certaine lâcheté, une volonté de ne pas quitter l'abri chaud et réconfortant des jupes de la grand-mère, ou plus tard l'hôpital psychiatrique loin du monde extérieur froid et inhospitalier.
Le propos est très égocentré, très nombriliste. Les scènes sont très détaillées, souvent trop (en tout cas à mon goût), avec un style lourd et embrouillé. Certaines scènes sont complétement fantastiques, comme ce jeune homme tué par une femme de bois, le dialogue d'Oscar avec Jésus, sans parler d'une fascination pour les cadavres. Oscar prétendra aussi être responsable de la mort de ses pères. Et sur la fin, il sera obsédé par une énigmatique sorcière noire (symbolisant la culpabilité, la solitude, la mort, la folie ????). Difficile donc de suivre ce personnage hors du commun, difficile de l'appréhender, de le comprendre, de l'aimer, même juste un peu.
Et pourtant le roman en lui-même réserve de bonnes surprises, des scènes sublimes (j'ai envie de dire géniales) comme celle de la pêche à l'anguille dans la Baltique (âmes sensibles s'abstenir), ou la mise en scène du suicide du commerçant véreux, ou la dégustation originale de la poudre effervescente à la framboise. Ou encore le tambour d'Oscar qui fausse la cadence des fanfares nazies, la fabrication d'un château de cartes en plein bombardement, la destruction d'une chambre d'enfant sous le feu des obus …
Et puis aussi c'est un merveilleux monde olfactif, un voyage au pays des odeurs (on ne parle pas assez des odeurs dans les romans je trouve et c'est fort dommage). En vrac : odeur de beurre rance qu'Oscar respire sous les jupes de la grand-mère, odeur de l'huile à sardines de sa mère d'Oscar, odeur de cannelle, clous de girofle et muscade de Roswitha, la maitresse d'Oscar … sans oublier l'odeur de désinfectant qui colle à la peau de Fajnol, le Juif rescapé employé à la désinfection des camps de la mort …
Comme Graff, j'aimerais parfois que les choses soient plus simples. J'aimerais dire simplement « j'ai adoré » ou « non, je n'ai pas du tout aimé », après une lecture. Mais ici, je suis incapable de prendre position. Je peux juste dire que ce roman m'a troublée, peut-être même qu'il m'a dérangée … Et c'est peut-être beaucoup plus intéressant comme ça, tout en nuance, non ?
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Woland
  07 février 2012
Die Blechtrommel
Traduction : Jean Amsler
Présentation : Jean-Pierre Lefebvre
Ceux qui sont en quête d'un tableau réaliste de l'Allemagne de l'Entre-deux-guerres, du IIIème Reich puis de l'immédiat Après-guerre seront certainement déçus et plus encore déroutés par la lecture de ce livre brillant, matois, chargé jusqu'à la gueule d'un humour étrange, tour à tour féroce et nostalgique, et par-dessus tout hanté par les fantasmes et un onirisme qui refuse éperdument de regarder la Vérité en face.
Car "Le Tambour" raconte, sous forme d'une fable qui flirte ouvertement avec l'absurde et le non-sense, le refus d'une certaine Allemagne de regarder la Vérité en face alors que cet acte, si elle l'avait accompli, l'aurait peut-être sauvée. Mais, tout comme Oscar, le héros du livre, c'est volontairement que l'Allemagne a choisi l'incapacité et une forme de passivité sous le grand vent de l'Histoire qui devait lui coûter pendant de longues années la moitié de son territoire d'avant-guerre.
Tel est, en tous cas (et à ce qu'il nous a semblé, bien sûr ), le propos de Günter Grass dans ce livre qui, en 1959, le "lança" définitivement sur la scène littéraire allemande mais aussi européenne et même mondiale.
Raconter "Le Tambour" est chose impossible. Qui oserait se substituer à Oscar, bébé d'une précocité telle qu'il décide, à trois ans, de ne plus grandir et, pour expliquer aux adultes ce défaut de croissance, imagine une chute débaroulante dans l'escalier menant à la réserve de boîtes de conserve de son père officiel, l'épicier Matzerath ? IIIème Reich ou pas, guerre ou pas, défaite ou pas, Oscar ne renonce jamais à son statut de narrateur quasi omniscient. C'est son histoire à lui que prétend raconter contre vents et marées cet égocentrique, si dégoûté par tout ce qu'il contemple à l'extérieur (sauf sa mère, peut-être) qu'il préfère le plus souvent ne communiquer avec autrui que par les roulements de son éternel tambour en fer-blanc décoré de rouge.
Que cette histoire mouvementée, qui évoque plus d'une fois un film mélangeant allègrement des vues expressionnistes à la Caligari à celles, outrées, provocantes, choquantes et géniales d'un Fellini, suive la voie empruntée en Allemagne par tous ceux qui fermèrent les yeux dans l'espoir qu'ils pourraient ainsi continuer à avancer dans la boue et le sang sans se salir le moindre brin d'âme et de mémoire, Oscar ne le reconnaîtra jamais. de temps à autre pourtant, il glisse une phrase ironique sur le bonheur qu'il éprouvait à aller fausser de ses notes tambourinantes les hymnes nationaux-socialistes, ou une allusion guindée, qui se refuse elle aussi à penser trop loin, au sort qui aurait été le sien si son père avait accepté, dans les jours apocalyptiques de la fin du conflit, de le confier aux autorités médicales nazies. Mais c'est tout.
Spectateur indifférent et passif en apparence, Oscar est en fait un survivant avisé qui, au prix d'une vie marginalisée, tronquée même à dessein, a traversé sans trop de soucis un demi-siècle qui fut pour son pays un véritable enfer de misère, de doutes et d'horreur. Doit-on l'admirer pour le génie avec lequel il a su se maintenir "au-dessus de la mêlée" ? Ou n'a-t-il droit qu'à notre mépris pour sa lâcheté et sa fuite constante, acharnée devant les responsabilités ? Qu'il termine ses jours dans une institution psychiatrique ne signifie rien en soi puisqu'il y a été placé non pas en raison des bizarreries passées et présentes de son surprenant parcours mais parce qu'il a commis un meurtre et conservé de la chose un macabre trophée. Jugé irresponsable pour le meurtre qu'il a bel et bien commis, Oscar l'est-il pour tous ceux sur lesquels, par la force des choses et par la seule volonté de se préserver de l'extérieur, il a fermé les yeux ?
Roman touffu mais jubilatoire, qui recèle, sous sa poésie, son ironie et l'absurdité de certaines situations imaginées par l'auteur, une réflexion authentique sur la lâcheté et sur le degré de déresponsabilisation volontaire qu'elle implique, "Le Tambour" est d'une lecture beaucoup moins facile qu'il n'y paraît. C'est cela qu'il faut garder à l'esprit quand on s'y enfonce pour la première fois et que, par conséquent, il réclame énormément de la part de son lecteur. ;o)
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Citations et extraits (57) Voir plus Ajouter une citation
sMalandrinsMalandrin   15 mai 2019
L'alcool verdâtre, partiellement coagulé, gicla, coula, charriant avec lui sur le linoléum du cabinet ses inclusions pâles, macérées comme par un chagrin corrosif, et remplit les pièces d'une odeur qu'on aurait pu prendre dans ses mains ; si bien que ma mère se trouva mal et que sœur Inge dut ouvrir les fenêtres donnant sur le Brunshöferweg."
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sMalandrinsMalandrin   12 mai 2019
On peut commencer une histoire par le milieu puis, d'une démarche hardie, embrouiller le début et la fin. On peut adopter le genre moderne, effacer les époques et les distances et proclamer ensuite, ou laisser proclamer qu'on a résolu enfin le problème de l'espace-temps.
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polarjazzpolarjazz   11 mai 2019
Tous les étalages n'étaient pas éclairés. Je préférais même les magasins qui offraient leurs denrées loin des becs de gaz, dans une demi-obscurité, parce que la lumière attire tout le monde, jusqu'aux gens les plus communs, tandis que la demi-obscurité au contraire induit à s'attarder les êtres seuls.
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sMalandrinsMalandrin   12 mai 2019
Je commencerai longtemps avant moi ; car nul ne devrait décrire sa vie qu’il n’ait pris le temps, avant de dater sa propre existence, de commémorer une bonne moitié de ses grands-parents
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WolandWoland   07 février 2012
[...] ... Assez longtemps, exactement jusqu'en novembre trente-huit, j'ai, embusqué avec mon tambour sous des tribunes, avec plus ou moins de succès, dispersé des manifestations, fait bégayer des orateurs, tourné des marches et des choeurs en valses et en fox-trots.

Aujourd'hui, malade à titre privé dans un établissement ad hoc, alors que tout cela est devenu historique et qu'on le rabâche avec ardeur certes, mais à froid, j'ai pris le recul nécessaire pour apprécier mon activité de tambour. Rien n'est plus éloigné de mes intentions que de voir en moi un résistant : c'est peu de choses que six ou sept manifestations démolies, trois ou quatre rassemblements ou défilés à qui le tambour a fait perdre le pas cadencé. Le mot de résistant est devenu très à la mode. On parle d'esprit de la résistance, de milieu résistant. Il paraît même que la résistance peut se prendre par voie interne ! On appelle ça émigration intérieure. Sans parler de ces hommes d'honneur aux fermes convictions qui, pendant la guerre, pour avoir négligemment obscurci les fenêtres de leur chambre à coucher, se virent coller une amende et s'appellent maintenant résistants, hommes de la résistance.

Jetons encore un coup d'oeil sous les tribunes d'Oscar. Est-ce qu'Oscar leur a joué du tambour, à ceux-là ? A-t-il, suivant les conseils de son maître Bebra, pris les rênes de l'action et fait danser le peuple devant la tribune ? A-t-il, un dimanche de plat unique du mois d'août mil-neuf-cent-trente-cinq, pour la première fois, et plus tard encore quelquefois, pulvérisé des manifestations brunâtres à l'aide d'un tambour qui, pour être rouge et blanc, n'en était pas pour autant polonais ?

J'ai fait tout cela, vous devez bien l'admettre. Suis-je, moi, le pensionnaire d'un établissement psychiatrique, un résistant pour si peu ? A cette question, je dois répondre non et je vous prie, vous qui n'êtes pas internés, de ne voir en moi qu'un être un peu à part qui, pour des raisons privées, esthétiques de surcroît, prenant à coeur aussi les doctrines de son maître Bebra, rejetait la couleur et la coupe des uniformes, la cadence et la force de la musique en usage sur les tribunes, et qui, pour cette raison, ramassait un peu de protestation sur un tambour d'enfant. ...
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