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ISBN : 2226395288
Éditeur : Albin Michel (30/08/2017)

Note moyenne : 4.39/5 (sur 22 notes)
Résumé :
Dans ce nouvel essai, Frédéric Gros n’entend pas analyser des séquences historiques de désobéissance, même s’il s’appuie, en leur redonnant vie et sens, sur des figures et des textes qui les ont marquées : Antigone, David Thoreau, Le Grand Inquisiteur.... Il cherche à comprendre l’urgence qu’il y a aujourd’hui à réapprendre à désobéir. L’actualité nous montre, qu’il s’agisse des lanceurs d’alerte (affaire Snowden) ou des manifestations de résistance collective (occu... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (22) Voir plus Ajouter une critique
ATOS
  01 août 2017
« Ce livre pose la question de la désobéissance à partir de celle de l'obéissance ». Désobéir c'est obéir à soi même. C'est face au désordre extérieur imposer un ordre intérieur , le sien .
C'est agir et non se soumettre.
Désobéir serait donc ... obéir , rien d'étonnant donc à ce que soit étudié dans cet essai de Frédéric Gros les arcanes de nos obéissances afin que nous puissions examiner d'un peu plus près leurs différentes origines.
Car lorsqu'on parle d'une chose faut-il pour, justement en discuter, tout d'abord la penser, mais également penser à son contraire, pour tenter de la mieux comprendre.
Howard Zinn nous le rappelait : le problème ce n'est pas la désobéissance, le problème c'est l'obéissance... »
Pourquoi cet essai en 2017 ? le traité sur la servitude volontaire de la Boétie ne pourrait-il pas suffire ? N'avons pas depuis le 16e siècle appris suffisamment pour détruire en nous les germes de toute passivité qui face à un ordre établi par une société, risque à tout moment de nous aliéner, voir , de nous anéantir ? N'avons pas été assez alertés ? Éclairés ? N'avons rien appris des drames de l'Histoire ? N'avons nous pas inscrit sur nos frontons : Liberté...Qu'avons nous appris des Lumières, que nous ont appris Platon, Socrate ? Et bien simplement ce que nous en avons volontairement appris, le reste, tout le reste, gît au fond de cet espace dans lequel où l'on ne veut surtout pas se poser certaines questions.
Obéir..Peut être mais jusqu'où ? À quel prix ? Au prix de nos libertés ? Au prix de l'essence même de notre humanité ? Obéir mais à qui mais également pour qui, au nom de quoi et de qui ?
C'est « le creusement des injustices sociales, les inégalités de fortune », générés par «  un capitalisme effréné », c'est l'émergence d'un monde des 1 % contre les 99 % restant, c'est la disparition annoncée d'une classe moyenne qui jusqu'alors « régulait » les frottements raisonnables entre les plus riches et les plus pauvres qui ont amené l'auteur à rédiger cet essai.
« les spirales strictement complémentaires d'appauvrissement des classes moyennes et d'enrichissement exponentiel d'une minorité sont en place, démultipliées par les nouvelles technologies qui annulent les effets de retardement, de « frottement » qui maintenaient jusque là les équilibres raisonnables. ».
C'est en fait la synchronicité de la paupérisation exponentielle du plus grand nombre face à l'enrichissement éhonté d'une minorité, c'est la passivité massive et généralisée du plus grand nombre face au cynisme décomplexé d'une minorité qui pousse l'auteur à s'interroger sur ces deux concepts : obéissance/désobéissance.
Car il lui semble le moment venu, le temps venu, parce qu'il ressent l'instant de l'avant fracture.

Sommes nous en capacité de réagir ? Quels sont nos verrous, quels en sont leur mécanismes ?
Y a t il une bonne obéissance ou n'existe t il qu'une obéissance raisonnable ?
Quel est le visage que dessinent les frontières de notre bonne conscience et donc quelles en sont ses limites ? Quelle est cette servitude admise face à une réalité soumise ?
Quelles sont les valeurs de nos obéissances ? civiles , morales, culturelles, spirituelles ? A quoi répondent -elles ? Sur quelles bases reposent nos interdits, nos lois ? Qui fixent leurs règles ?
Où commence l'allégeance, où commence l'esclavage ? Contrat social ? Pacte républicain ?
Quel risque courons nous à obéir aveuglement, quelle chance risquons nous de perdre à ne point désobéir lorsqu'il est encore temps ? La paix civile n'est pas synonyme de calme social. Un mutisme cordial a-t-il valeur de blanc seing ?
Le désordre extérieur généralisé que l'on veut imposer comme modèle incontournable, voir idéal, risque de faire imploser l'ordre intérieur de la majorité.
« parce que les conditions des plus aisés suscite surtout la passion amère de leur ressembler, parce que la fierté d'être pauvre, alimentée par l'espérance de revanches futures, a laissé place à une honte agressive, parce que le message véhiculé partout est qu'il n'y a de sens à vivre que dans la consommation à outrance, en se laissant aspirer par le présent dans une jouissance facile.Pour ces raisons, et d'autres encore, la colère juste d'une majorité exploitée contre la minorité est court-circuitée, redistribuée en haine des petits profiteurs et peur des petits délinquants ».
Voilà , selon l'auteur, le risque majeur d'une obéissance passive, voilà ce que pourrait éviter une désobéissance active.
Quels sont alors les voies ? Résistance, objection de conscience, rébellion ? Révolution ?
Mouvement collectif d'un ensemble de soi politique entrant en dissidence civique.
Un soi politique qui contient un principe de justice universelle, un soi politique s'inscrivant dans une prise de conscience publique correspondant à notre intimité politique. Réapparition donc du terme « public ». Un soi politique en accord avec son appartenance publique. Ce que je fais doit correspondre à ce que je pense intimement, et « ce que je pense » fait ce que je vis. Et j'en prends la responsabilité.
Pourquoi est-il si difficile de désobéir à l'ordre actuel du monde ? Nous ne sommes ni sourds, ni aveugles, chacun peut identifier ce qui grippe, ce qui coince, ce qui irrite, ce qui blesse, et maltraite. Alors ? Pourquoi est il difficile de stopper la machine, de dire tout simplement non, ou même, tout simplement , comme le Bartleby d'Herman Melville le répétait  : I prefer not to.
Se retirer pour ne pas se commettre. le refus par le retrait.
Parce que si la désobéissance est une «  déclaration d'humanité », l'acte d'obéissance est inscrit en nous depuis des millénaires. L'humain est un animal social, vivre seul le condamne, vivre en société voilà sa sécurité et le gage de sa survie et de la survie de sa descendance. Alors où se trouve la frontière ? Ente l'allégeance et l' indépendance ? Quel espace donnons nous à notre liberté de conscience ? « l'obéissance fait communauté », «  la désobéissance divise ».
On fait du désobéissant un incorrigible, un empêcheur de vivre en paix…C'est « le voleur d'orange », l'emmerdeur, le fou , ou bien l'anarchiste, c'est le gréviste, le saboteur, l'activiste, déjà le sauvage...
Bref, désobéir...attention danger !. Asile, matraque, fumigène ou bien prison, il faut que l'ordre social règne.
«  Pendant des siècles , les hommes ont été punis pour avoir désobéi. A Nuremberg , pour la premier fois, des hommes ont été puni pour avoir obéi. Les répercussions de ce précédent commencent tout juste à se faire sentir ». Peter Ustinov.
Activation de notre conscience….Interrogation : qui est la bête, qui est le monstre ?
Qui crée le troupeau de l'obéissance, qui dresse ses autels, qui imposent ses lois ? Si ce n'est nous même….
Faisons de l'élève un citoyen docile, mettons le dans le rang, dictons lui nos valeurs et notre hiérarchie, assis, muet, passif, dirigeons l'étude, omettons de dire ce qui ne nous convient pas, et glorifions l'ordre auquel nous le destinons. « L'homme , cet animal qui a besoin d'un maître » écrivait Kant..C'est le début du dressage, l'hymne de l'esclavagisme.
Alors très tôt il faudra consentir à obéir. Par le consentement voilà obéissance volontaire qui s'affirme. Et de là, du berceau au pupitre, du pupitre à l'entreprise , du canapé à l'isoloir, l'obéissance aveugle. , de là, «  la résignation politique ».
Obéir, puisqu'il faut bien des règles pour régir les peuples, obéir mais pour faire quoi ?
Des Eichmann, des Dutch...des monstres d'obéissance ? La liste est atrocement longue...et constamment mise à jour.
Obéir, puisque la paix doit régner entre les peuples pour espérer leur survivance, obéir mais pour faire quoi ?
Des citoyens, des hommes libres et autonomes ?
L'obéissance serait elle un fait politique ?
La désobéissance serait elle un fait éthique ?
La charnière se situe-t elle au niveau du choix ?
Le choix entre, par exemple, comme l'indiquait H.Arendt, entre le travail et l'action ?
Entre l'outil et la main ? Mais à qui concède-t-on la tête ?
Comment s'articule la résignation, le conditionnement, le consentement ?..où commence et pourquoi advient la stade ultime de la sur-obéissance, ce concept augmenté, qui fait plus que tout autre tenir le pouvoir politique  ? d'où vient « ce narcissisme social » , ce « rapport imaginaire au pouvoir » , pourquoi « se sentir quelqu'un à travers et depuis l'adoration de ce qui me surplombe » ? D'où vient cette appétence des peuples pour la tyrannie ? Pour le chef, pour une adhésion collective à l'icône qui se veut incarner ... «  le tyrannie c'est la construction d'une soumission pyramidale »….J'accepte que tu me tyrannise parce que je jouis de la possibilité de tyranniser un plus « petit » que moi.
«  J'en vois partout qui combattent pour leur servitude comme il s'agissait de leur salut ». écrira Spinoza.
Alors quand cela cesse-t -il ? Quand les peuples n'ont plus rien à perdre ? Quand on décide de les éduquer et non de les élever en batterie ou de les dresser ? Conscience collective ou individuelle ?
Désobéissance active ou résistance civile ? Comment s'éveille- t-on ? Quand ?
Quel jeu joue dans tout cela le fait du nombre, le fait d'être nombreux, comment trouver l'harmonie de la désobéissance ? Comment ne plus faire qu'un sans étouffer l'individualité de tous ?
Suivre un non, suivre un oui, tout cela est obéir.
«  « tous unis ». de quoi se payent ces moments de communion ? de la perte de tout pouvoir critique. » ?
Face à cela , l'auteur répond : l'amitié.
L'amitié exclut la dissolution dans « un » peuple, ( notion qui je le rappelle le n'existe pas, car il ne peut y avoir que des peuples) , « un » Prince, «  une » Nation.
« La politique , celle qui repose sur l'obéissance de tous, invente l'unité fanatique ».
Obéissance...attention danger.
Mais qu'à fait Adam ? A t il refusé l'obéissance ? Et laquelle ? L'obéissance de gratitude ? A t-il répondu à un ordre naturel intérieur ? A t-il fait preuve d'un péché d'orgueil ? Voici le premier homme devenu criminel, voici sa descendance portant à jamais le sceau de son infidélité.
En répondant à son ordre intérieur, il a mise en cause l'autorité. du Dieu, du père, de l'autre, il s'est émancipé. Voilà la leçon de l'histoire qu'il fallait se tenir, , la rançon de la gloire. Voilà petit ce qui risque d'arriver si tu n'écoutes pas le maître.. Seul, abandonné, condamné. Voilà qu'en toi je fais naître la peur, la peur du jugement, du premier au dernier.
Ce n'est pas un hasard si Antigone est le personnage centrale d'une tragédie.
Ce n'est pas un un hasard si l'obéissance mystique irrite le plus souvent le clergé.
Subordination, conformisme, paresse, habitude, soumission, consentement ...de quoi relève la passivité de nos obéissances ? D'où vient la solidité de cet axe du mal ?
« Non la société, ce n'est pas seulement une grande famille, une communauté naturelle, le résultat d'agrégats progressifs et spontanés d'entraide!!!!!!!;;;Ce n'est pas non plus le produit d'un acte fondateur entre les sujets politiques responsables. Ce n'est pas seulement encore un rassemblement calculé d'intérêts compris, la cohésion rationnelle des utilités. La société, le « social » ce sont surtout, d'abord et avant tout, des désirs standardisés, des comportements uniformes, des destins figés, des représentations communes, des trajets calculables, des identités assignables, compressées, normalisées.Des normes pour rendre chacun calculable, conforme et donc prévisible. Sujet socialisé, individu intégré, personne «  normale », homo socius...Il faut passer gagnant le contrôle des identités calibrées, parvenir à être celui qui est comme les autres : gris clair. »
Alors quoi… ? jouer « l'ironie sceptique, la provocation cynique » ? «  s'indigner de lois injustes ou de coutumes intolérables, tout en continuant à jouer, à peu de frais, le révolté du discours intérieur »… ?
Se conformer aux us, aux règles, intégrer le conformisme de masse, se rassurer, s'en assurer continuellement ? La vérité ? Avons nous peur ? devenons nous sable comme le craignait Nietzsche  ? Où se situe notre désir ? Désir d'être libre ? Besoin de sécurité ? Où est le désir individuel, cette nécessité intérieure ? Que de vient-il lorsque la possession et l'exhibition de ce qui est commercialement constitué comme un objet de désir de tous devient l'unique ciment de notre
épanouissement démocratique ? Craignons la bêtise, la nôtre, ce prêt à penser si confortable si douillet. «  Cette capacité à se rendre soi-même aveugle et bête, cet entêtement à ne pas vouloir savoir, c'est cela la banalité du mal ».
Faire société, participer au corps politique d'une nation, faire politique ensemble ? Qu'est ce que cela veut dire ? Et si nous devons nous insurger, notre premier ennemi ne doit il pas être nous même ? Ne doit-on pas, chacun en lui même, inventorier, décrypter, nos styles internes d'obéissance avant de pouvoir espérer désobéir en réponse aux impératifs de notre conscience individuelle ? Comment pourrions nous tendre à une noblesse du sens politique sans que ne s'épanouisse une démocratie critique?
« Il est vain de s'asseoir pour écrire quand on ne s'est jamais levé pour vivre » écrivait Thoreau.
« L'obligation de désobéir est liée aux exigences de la vraie vie ». Parce qu'elle touche à la matière fondamentale de l'humain. Parce qu'elle est l'alliance entre le corps l'esprit.
«  Quand l'État prend des décisions iniques, qu'il engage des politiques injustes, l'individu n'est pas simplement « autorisé » à désobéir comme s'il s'agissait d'un droit dont il pourrait s saisir ou pas au nom de sa conscience. Non, il a le devoir de désobéir, pour demeurer fidèle à lui-même, pour ne pas instaurer entre lui et lui-même un malheureux divorce. ».
la désobéissance, est « une conversion spirituelle », avant que d'être un soulèvement générale, elle est un question interne à soi même. On ne désobéit pas pour faire comme tout le monde, pour entrer dans le courant, on ne désobéit pas en réponse à un ordre général proclamé, mais parce qu'intérieurement on se détermine comme un agissant indélégable, l'auteur de ses actes avant l'acteur d'un mouvement général .
Indélégable et irremplaçable. Si ce n'est pas moi qui me dresse et dis non , qui le fera, si ce n'est pas moi qui arrête le bras de celui qui frappe l'homme à terre, qui le fera, si ce n'est pas moi qui me dresse devant un char, devant un bulldozer, alors qui le fera ?
« Si je ne suis pas moi, qui le sera ? Si je ne suis que pour moi, que suis-je ? Et si pas maintenant, quand ? », l'éthique des Pères ; livre I.
Voilà la matière première du courage. de là vient le courage de la résistance, et sa force.
« Il faut refuser le partage des tâches que, très souvent, on nous propose aux individus de s'indigner et de parler aux gouvernements de réfléchir et d'agir. C'est vrai : les bons gouvernements aiment la sainte indignation des gouvernés, pourvu qu'elle reste lyrique. Je crois qu'il faut s rendre compte que très souvent ce sont les gouvernants qui parlent, ne peuvent et ne veulent que parler. L'expérience montre qu'on peut et qu'on doit refuser le rôle th »théâtral de la pure et simple indignation qu'on nous propose ». Michel Foucault, « face aux gouvernements les droits de l'homme », extrait.
Faire preuve de désobéissance c'est tout d'abord obéir à soi même et refuser d'obéir à l'autre. C'est n'accepter que sa propre obéissance active à son soi indélégable, désobéir « c'est se découvrir irremplaçable dans sa mise au service de l'humanité toute entière, quand chacun fait l'expérience de l'impossibilité de déléguer à d'autres le souci du monde »,
c'est donner un sens à sa responsabilité dans ce qui adviendra. C'est faire acte de sa propre présence.
C'est répondre présent. C'est répondre présent à l'amitié que l'on se doit. C'est ne pas se perdre soi même de vue, ne pas perdre son compagnon le plus intime : c'est à dire soi même.
Un essai très intéressant, intelligible, où nous redécouvrons la complexité de nos soumissions, et des termes que nous employons en ces temps politiques troublés , un essai où notre responsabilité est convoquée, questionnée.
Effectivement : « un appel à la démocratie critique et à la résistance éthique ».

Opération masse critique juillet 2017. Babelio en partenariat avec les Éditions Albin Michel.
Astrid Shriqui Garain
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frconstant
  01 août 2017
Désobéir, le dernier essai de Frédéric GROS paru aux Éditions Albin Michel, est une mine d'or, un coup de coeur ! Documenté et référencé, cet ouvrage nourrira qui veut d'une saine réflexion à propos du rapport que chaque individu construit par rapport à lui-même et sa capacité, dès lors, à respecter ou transgresser les formes éthiques générales de l'obéissance et de ce qui est habituellement présenté comme son contraire, la désobéissance.
Dès l'entame, F. GROS reprend la provocation de Howard ZINN (1970) qui affirmait que la désobéissance civile n'est pas le problème. le problème étant l'obéissance civile ! Et de poursuivre en montrant comment l'individu lambda, eux, nous, moi, avons accepté l'inacceptable en obéissant, le plus souvent en surobéissant à des ordres politico-économiques qui creusent les inégalités de fortune, les injustices sociales et organisent la dégradation progressive de la Terre, notre environnement. Dans la foulée, Frédéric GROS montre alors comment, logiquement, le processus de création de richesses, le capitalisme, s'est appuyé sur l'inégalité entre les hommes et le pillage des ressources naturelles pour obérer l'à-venir sans plus laisser d'avenir à la majorité non dirigeante.
Citations :
- La rationalité actuarielle impose de faire payer partout l'argent cher à ceux qui n'en ont pas. Elle a pour elle l'évidence arithmétique glacée qui, à peu de frais, lessive l'âme des décideurs économiques.
- La réalité des chiffres est introuvable (donc improuvable). Quand les équations sont prises comme source d'autorité (« Les chiffres sont là ! Les chiffres sont les chiffres ! ») … les tableaux Excel sont d'avance justifiés.
Ce qui stimule F. GROS, c'est de chercher à construire une réponse à la question du pourquoi existent de telles injustices, de telles inégalités, de telles monstruosités qui mouchent la faible lueur de la flamme espérance qu'entretient péniblement le commun des mortels, déjà mort avant que d'avoir vécu. Pourquoi ?
D'abord parce qu'il y a collusion entre les forces religieuses et les pouvoirs économiques. Dans une très belle revisite du poème de Ivan (Dostoïevski), F. GROS fait revenir sur Terre le Christ qui se fait arrêter une seconde fois par le grand Inquisiteur (Représentant officiel du pouvoir structurel religieux). Ce dernier interpelle le Christ en lui demandant pourquoi il revient encore tout déranger ! le Christ, muet, ne répond rien, ne force à aucune obéissance, n'a aucun ordre à donner. Tout le contraire des édiles religieux… Superbes pages invitant les pontifes politico-religieux à s'interroger avec un peu moins de foi en eux-mêmes et un peu plus en faveur de l'Humanité.
Citations :
- le Christ ne veut pas produire de l'obéissance. Il exige de chacun cette liberté où il croit voir la dignité humaine.
- Avoir sur la conscience la charge de ses décisions… se dire que c'est à nous, à chacun pris dans la solitude de sa conscience, de choisir et ne s'en prendre qu'à soi-même, toujours, en cas d'échec ou de déroute, c'est écrasant !
Elargissant le débat et le situant dans le contexte actuel, F. GROS pointe l'opposition entre la vertu politique, juste un apparat permettant à l'homme politique d'afficher une posture qui cache son art de rester au pouvoir et, d'autre part, la notion d'éthique du sujet, manière dont chacun se situe par rapport à lui-même et construit un rapport à soi depuis lequel il s'autorisera à accomplir ceci plutôt que cela, à désobéir, c'est-à-dire obéir à cela plutôt que ceci. C'est cette autorisation que peut se donner l'homme construit qui lui permettra de ne pas suivre aveuglément la pensée collectivisée, la pensée unique née d'un ‘puisque tout le monde le fait, c'est que c'est permis, donc juste !'
- Les impératifs de l'acte politique (vitesse, efficacité, médiatisation, électoralisme …) mettent à mal les valeurs de justice, sincérité, loyauté, transparence. Quand un politique parle de morale, il fait encore de la politique.
Professeur à Sciences PO, à Paris, F. GROS, durant tout son essai dégage les racines mêmes de nos obéissances et enfonce le même clou : ‘La vérité prétendue telle est souvent une erreur majoritaire', s'autoriser à y désobéir, non par provocation ou rébellion mais au nom d'une vérité plus grande, d'une obéissance plus digne est donc une finalité louable, un idéal de vie qui grandit chacun et l'Humanité !
Désobéir est une belle invitation à une réflexion critique sur ces formes d'être nouvelles que sont les postures de résistance éthique, de désobéissance civique, de ‘poils à gratter' dans le dos de nos décideurs et de tous ceux qui, en pantoufles, profitent de ces protections octroyées aux nantis dans les états de droit si peu démocratiques dans lesquels, si nous n'y prêtons garde, nous risquons de passer à côté de nos responsabilités.
La majorité démocratique, celle qui commande à ses pairs, d'égal à égal n'est ni la majorité numéraire, ni la juridique qui édicte des lois et distribue les statuts. La majorité démocratique est cette capacité d'émancipation, d'indépendance et d'autonomie qui est cette exigence éthique au coeur d'un sujet critique de se tenir là où il doit être. Tenir sa place, être présent à la verticale de soi-même. Alors la question ne sera plus celle de l'obéissance ou de la désobéissance. Ce sera celle du commandement civique. Désobéir, c'est commander à soi-même d'obéir et de répondre à ce qu'attend de moi le moi que je ne puis déléguer. « Si je ne suis pas pour moi, qui le sera ? Si je ne suis que pour moi, que suis-je ? Et si pas maintenant, quand ? » (Hillel Hazakem)
En obéissant au moi indéléguable, je deviens moi-même et l'obligé des autres au nom de valeurs qui dépassent l'individu mais lui rendent un rôle central dans le collectif.
Désobéir, de Frédéric GROS, un livre à lire, relire, méditer … un livre phare dans notre recherche d'humanité !
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Fortuna
  03 août 2017
Pourquoi désobéir ? Car notre monde est injuste, car notre environnement se dégrade, car on spécule et on s'endette plutôt que de créer des richesses durables. La désobéissance est devenue une évidence.
Pourquoi obéissons nous ? Face à la monstruosité des régimes totalitaires, l'obéissance à L'Etat, de victime consentante, peut nous amener à devenir bourreau.
L'obéissance prend plusieurs formes. La soumission est une obéissance de pure contrainte ; c'est aussi le confort de ne pas se sentir responsable. Car la responsabilité est un fardeau. Pour La Boetie cette servitude est volontaire car la masse est supérieure en nombre à la minorité régnante. Elle doit cesser par une prise de conscience. Il faut s'entendre pour résister. La force du pouvoir est aussi d'être pyramidal : chacun y participe, opprime l'autre. Il faut refuser cette subordination. Refuser de se divertir pour oublier sa servitude.
La loi de la masse, c'est la chaleur du troupeau, le conformisme, l'habitude, la coutume. Mais l'obéissance peut mener au crime comme le montre l'expérience nazie ou bien l'obéissance à l'autorité scientifique.
Comment désobéir ? On peut refuser d'obéir comme Antigone pour obéir à la loi divine, ou comme Diogène par la provocation cynique d'une vie dépouillée de tout.
La vie en communauté rassure par rapport à la dangerosité de la vie sauvage. le fondement du consentement est lointain, perdu dans les origines de l'humanité : il est toujours trop tard pour désobéir. On renonce à son intérêt personnel pour l'intérêt général. Mais le contrat ne doit pas être passif, il doit être réactivé pour donner naissance à une vraie démocratie. Comme Thoreau dans sa forêt, refusant de payer ses impôts par conviction, chacun doit se laisser guider par sa conscience plutôt qu'obéir aveuglément. C'est un devoir quand les décisions de l'Etat sont iniques, quand le monde va mal, que l'injustice règne. Chacun est irremplaçable, personne ne peut désobéir à ma place, la désobéissance est un retour à soi, comme sujet indélégable, responsable, majeur, courageux. Et c'est cela le rôle de la philosophie, cette prise de conscience qui nous mène à l'essentiel.
Par son analyse sur les notions d'obéissance et de désobéissance, Frédéric Gros nous amène à une réflexion nourrie de nombreux exemples sur notre responsabilité individuelle face au désastre collectif de notre monde actuel, aussi bien pour les hommes que pour la planète : c'est à chacun à refuser de participer à cette catastrophe que nous alimentons par notre conformisme, notre lâcheté, notre soumission à un ordre du monde qui est devenu une menace pour l'avenir de l'humanité. Une très belle leçon de philosophie. Merci à Babelio et aux éditions Albin Michel.
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Jean-Daniel
  04 septembre 2017
« Ce livre pose la question de la désobéissance à partir de celle de l'obéissance, parce que la désobéissance, face à l'absurdité, à l'irrationalité du monde comme il va, c'est l'évidence. »
Dès les premières pages, Frédéric Gros s'interroge sur les raisons qui nous font accepter l'inacceptable dans un monde qui va mal. Il décrit les motifs qui auraient dû et devraient encore susciter notre désobéissance. Pourquoi avons-nous laissé faire ? Pourquoi cette passivité collective ? Pourquoi chacun d'entre nous obéit ?
«Affirmer qu'une fois les lois votées par la majorité, elles ne peuvent être contestées sous peine de trahir la volonté populaire est une mystification», prévient Frédéric Gros. «Etre un sujet politique, assure-t-il, c'est d'abord se poser la question de la désobéissance».
Frédéric Gros reprend la provocation de Howard Zinn qui affirmait : le problème ce n'est pas l'obéissance, le problème c'est l'obéissance…
Toutefois, au lieu de se demander pourquoi on désobéit, Frédéric Gros analyse les mécanismes de l'obéissance. Il questionne non seulement notre volonté de désobéir mais également notre malaise à le faire. «Les raisons de ne plus accepter l'état actuel du monde sont presque trop nombreuses. Et pourtant rien n'arrive, personne ou presque ne se lève. » Son propos, tout au long de l'essai, est de démontrer que la désobéissance est justifiée, ainsi ce qui le choque c'est l'absence de réaction et la passivité qui sont les conséquences de l'obéissance. Désobéir est un acte par lequel l'individu exprime sa dignité en affirmant sa liberté par son refus d'obéir.
Le premier chapitre s'intitule : « Nous avons accepté l'inacceptable ». Pourquoi et comment obéissons-nous ? Pourquoi sommes-nous si soumis, alors que les motifs de rébellion sont de plus en plus nombreux ? Désobéir prend plusieurs formes et Frédéric Gros explore quatre styles d'obéissance : la soumission, la subordination, le conformisme et le consentement.
La soumission est un rapport de force contrainte car elle repose sur le sentiment d'une impossibilité de désobéir. Nous devons pourtant apprendre à ne plus accepter l'inacceptable car les circonstances devraient nous amener à réagir : injustice sociale, accroissement des inégalités, privilèges injustifiés d'une minorité, dégradation de notre environnement. L'essai défend l'idée d'une démocratie critique, la désobéissance civile ne doit être ni délinquance, ni anarchie.
Le conformisme est la principale cause de la servitude volontaire, c'est la coutume qui entraine l'inertie passive, la peur de sortir du rang et de se singulariser. Chacun aligne son comportement sur celui des autres, on obéit par conformisme. La soumission à l'autorité s'est longtemps imposée par la force de la tradition. La désobéissance civile est pour Frédéric Gros un des moyens d'action les plus pertinents dans notre démocratie, aussi, tout au long de son essai le philosophe nous incite à abandonner les conduites conformistes qui sont si confortables et sécurisantes.
« Désobéir » nous entraine ensuite du conformisme au consentement qui est une obéissance libre, une aliénation volontaire, une contrainte pleinement acceptée.
Frédéric Gros ne défend pas la désobéissance à tout prix, ce serait aussi dangereux que de faire de l'obéissance une vertu inconditionnelle. Il s'agit pour lui de toujours savoir à quoi l'on obéit ou désobéit.
L'obéissance est confortable car on laisse les autres décider et penser à sa place, la responsabilité est un fardeau et l'obéissance permet de se décharger auprès d'un autre du poids de sa liberté.
Frédéric Gros interroge ce que signifient la démocratie et la désobéissance pour le sujet politique. Pour illustrer ses propos, il cite de nombreux auteurs et philosophes, de l'antiquité à nos jours, en s'appuyant sur des exemples concrets et réels afin de dégager une ligne de conduite à tenir.
Le philosophe américain Thoreau refuse ce payer ses impôts au nom d'une certaine conception de la justice, il ne veut rient verser au fisc d'un état qui admet l'esclavage. La désobéissance civile, dont il va rédiger le manifeste, est l'acte réfléchi d'un homme chez qui l'éthique et le sens de l'avenir entrainent l'insoumission.
Il convient de s'interroger sur la nature de l'obéissance et de son illégitimité. C'est ce qu'expose Hannah Arendt dans son ouvrage, « Eichmnan à Jérusalem », où ce dernier apparait plus comme un exécutant contraint que comme un décideur antisémite. D'un point de vue philosophique Eichmann obéit illégitimement à une morale détestable. le danger est que chacun peut en rajouter dans son obéissance, ce qu'on appelle la surobéissance qui fait tenir le pouvoir politique mais les expériences totalitaires ont fait apparaitre des monstres d'obéissance. L'histoire nous apprend ainsi que la démocratie est plus souvent menacée par l'obéissance aveugle des citoyens que par leur désobéissance. Avec leurs procès, leur obéissance apparait inhumaine et la désobéissance comme un démarche d'humanité.
Frédéric Gros est souvent provocateur dans le but de réveiller les consciences et d'attiser la réflexion du lecteur pour le confronter à sa propre expérience. Finalement, dans cet essai qui est toujours clair, abordable, passionnant et qui comporte de nombreux textes et références historiques, le philosophe souligne combien le choix entre obéissance et désobéissance tient principalement à une affaire de responsabilité éthique. Il explique avec habileté les mécanismes de la soumission et de la résignation. La désobéissance civile, loin d'être une posture commode ou immature, est un moyen de questionner et de faire évoluer les lois sous une forme d'action politique acceptable ; elle n'affaiblit pas la démocratie mais au contraire la protège et la renforce. « Désobéir » n'est pas un essai faisant appel à la désobéissance mais il interroge sur ce que signifient la désobéissance et l'obéissance pour le sujet politique, comment s'opposer à ce qu'on estime être de mauvaises décisions. On peut donc accorder une valeur morale à l'acte de désobéissance. Cette responsabilité éthique doit conduire le citoyen à choisir ce qui offre le plus de possibilités de favoriser la justice et la liberté dans le monde. Cet essai a pour objectif de nous faire réfléchir et de nous inciter à garder une certaine distance critique par rapport à sa propre docilité et à rester attentif. Une belle leçon de philosophie.
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zenzibar
  25 août 2017
Spécialiste de Michel Foucault, Frédéric Gros est l'auteur de « Marcher une philosophie » qui, en 2009 connut un succès commercial légitime. Quelques années après Michel Onfray et notamment son « Anti manuel de philosophie », dans un style plus sobre, Frédéric Gros faisait oeuvre pédagogique en démontrant que la philosophie pouvait être appréhendée à travers des situations du quotidien, telles que la marche, qu'il s'agisse du simple déplacement urbain ou au grand air.
Frédéric Gros reprend la recette de « Marcher.. », il met en ordre de bataille les stars de la sagesse (occidentale) pour argumenter sur la dialectique obéissance/désobéissance, dans un propos qui se veut clair et didactique, sans être académique.
L'obéissance est le ciment de la société, en premier lieu avec l'ordre judéo-chrétien même si celui-ci n'exerce plus son pouvoir comme par le passé. La malédiction du péché originel provoquée par le refus d'obéissance à Dieu, la tentation de la chair et de la connaissance. L'homme doit faire soumission au Dieu biblique.
Il faudra attendre Spinoza, Marx et Nietzsche dans des registres différents pour dévoiler et dénoncer les ressorts de la création et du pouvoir de ce Dieu anthropomorphe, qui punit, culpabilise…
Mais si en apparence l'homme s'est libéré de cette aliénation religieuse d'autres formes d'idéologies, d'autres idoles asservissent le monde contemporain.

Si dans « Marcher… » Frédéric Gros prend le lecteur par la main pour l'introduire à l'univers de sages le faire cheminer paisiblement, comme on alimenterait un herbier, on guetterait le lever du soleil sur les crêtes dentelées, dans « Désobéir » c'est le poing levé que le philosophe accueille le lecteur.
Poing levé pour appeler à la révolte, ne plus accepter l'inacceptable. Ne plus accepter ce « modèle » planétaire qui produit la paupérisation de l'immense majorité et entretient les privilèges injustifiés d'une minorité, provoque une désertification spirituelle, conduit à une catastrophe écologique fatale.
En cela, le philosophe rejoint d'autres réquisitoires incisifs, comme ceux (liste non exhaustive…) de Stiglitz sur les méfaits de la finance (« La grande désillusion » 1997) et la grande récession de 2008 (« le triomphe de la cupidité » 2013), de Valérie Charolles sur les manipulations idéologiques relatives aux problèmes budgétaires et macroéconomiques s (« le libéralisme contre le capitalisme » 2006, « Et si les chiffres ne disaient pas toute la vérité ? 2008), de Pierre Rabhi et Jean-Pierre Dupuy sur la crise écologique et spirituelle (« La convergence des consciences » 2016 « La marque du sacré » 2009). Assez curieusement, alors que ces questions existentielles d'actualité constituent la rampe de lancement de son livre, l'auteur de « Désobéir » ne cite aucun de ces analystes ou d'autres dans la même radicalité et préfère appeler à la barre les philosophes du panthéon classique, antiques ou contemporains.
Les politiques sont imposées comme répondant à des lois scientifiques, une réalité « objective » qui devient un impératif catégorique kantien, les « marchés » ces idoles modernes auxquelles il faut faire des sacrifices pour ne pas provoquer leur courroux et leur colère. On pense au « salammbô » de Flaubert. Sacrifier à Baal les enfants pour apaiser la divinité et faire pleuvoir.
Iconoclaste le rapprochement ? Est-ce que le sacrifice des droits sociaux sur l'autel du « CAC 40 », le démembrement de ce qui reste de l'Etat providence sont légitimes ? Est-ce que l'existence de ces droits sociaux est à l'origine de la grande récession apparue en 2008 ?
Dans ces politiques d'austérité sans fin il y a incontestablement une dimension punitive, comme si la vie pouvait se résumer à la fable de « la cigale et la fourmi » de la Fontaine.
On retrouve Nietzsche et sa seconde dissertation (« La faute »…) de « la généalogie de la morale », la culpabilisation, comme instrument de domination.
Le propos de Frédéric Gros est sans ambiguïté, Il est plus qu'urgent de désobéir de ne plus accepter cet « ordre »politique, économique, idéologique mortifère.
Comment désobéir, remettre en cause l'ordre, alors que depuis Hobbes, Locke, Rousseau il semble établi que hors du contrat politique, point de salut, c'est le retour à l'état sauvage le plus brutal ?
Le conformisme est si confortable, si sécurisant et le prix à payer n'est-il pas exorbitant ? Perdre sa place dans la chaine alimentaire, tous ces sacrifices, ces souffrances pour un statut social ou tout simplement pour survivre. Dans l'univers romanesque mais pas si éloigné que cela de la réalité, Winston Smith le héros de « 1984 » de Georges Orwell qui se révolte avec l'issue épouvantable que l'on sait. Non cité par l'auteur, on pense aussi à Tomas dans le chef d'oeuvre de Kundera, «L'Insoutenable légèreté de l'être », le courage de pas obéir, avec la menace de tout perdre y compris la vie..
La motivation et les causes des actes d'obéissance/désobéissance sont complexes et en définitive il existe une réversibilité une ambivalence.
Le cas de Socrate, figure de proue de la philosophie occidentale, interpelle à cet égard. Condamné à mort injustement, son ami Criton lui offre la liberté par la fuite. C'est le dialogue du même nom inséré dans le fameux triptyque Apologie de Socrate/Criton/Phédon. Socrate choisit d'obéir à la décision de justice fut-elle révoltante. En réalité cet acte d'obéissance correspond à un choix individuel, après un débat argumenté dans le dialogue du Criton. Dans cet esprit, c'est Socrate qui choisit sa condamnation et fait éclater pour l'éternité la puissance de son choix. Ce n'est pas un message de servilité par principe.
Servilité que l'on retrouve dans l'affaire Eichmann développée par l'auteur. le contexte historique est aussi bien connu. le maitre d'oeuvre de la mort industrielle, de la solution finale est jugé en 1961 à Jérusalem. le monde entier retient son souffle pour découvrir dans le box, sinon Lucifer en personne, tout au moins un avatar de Faust.
En réalité, pas l'ombre de la trace d'un pied fourchu, ce qui est fourchu c'est le courage de cet homme et de tous ceux qui ont oeuvré au fonctionnement de la terreur nazie. Hannah Arendt découvre un chef de service médiocre, la terrible banalité du mal qui permet à chacun(e) ou presque de devenir bourreau. Oui naturellement il y avait cet abominable appareil répressif mais une chose est d'obéir sous la contrainte pour sauver sa peau et une autre de servir.
Car le rappelle fort à propos Frédéric Gros, contrairement aux apparences, l'univers nazi se caractérisait d'abord par l'irrationnel, le chaos, au niveau de la gouvernance, des institutions. Il y avait des rivalités féroces entre dignitaires, leurs réseaux. Dans ce contexte, Il faut le zèle des petites mains..
C'est ainsi que Eichmann ne peut se remparer dans sa posture d'exécutant contraint par un système coercitif irrésistible. Si l'extermination a pris cette dimension c'est bien parce qu'Eichmann et un réseau d'acteurs convaincus ont porté le fer et le feu avec conviction.
On retrouve là toute la force et la profondeur du « Discours de la servitude volontaire » de la Boétie écrit au XVI siècle
« D'où il a pris tant d'yeux par lesquels il vous épie, si vous ne les lui donnez ? »
« Comment il a tant de mains pour vous frappez, s'il ne els prend de vous ? »
« Les pieds dont il foule vos cités d'où les a-t-il s'ils ne sont pas les vôtres ? »
Cette prise de conscience suppose que chacun puisse intérieurement s'exfiltrer des mécanismes de domination, ce qui signifie (re)trouver, son existence, sa dimension, son propre destin, le fameux « connais toi toi même », l'injonction de Socrate, mais aussi la connaissance de soi libératrice de Spinoza ou plus récemment l'irremplaçabilité de Cynthia Fleury.
Ne plus être un exécutant servile, un simple rouage sans conscience, sans histoire, sans racine au sens de Simone Weil.
Etre irremplaçable, être conscient de son irremplaçabilité, c'est d'abord se nourrir d'une pensée libre, qui vit notamment par un langage qui permet de mettre les mots sur les émotions intimes, résister aux injonctions, en trouvant également les mots pour les identifier, les qualifier. C'est le péril de la tentation totalitaire de la « novlangue » de 1984 d'Orwell, quand le pouvoir supprime les mots, les défigure, les dissous dans des raccourcis utilitaires. Somme nous si éloignés de ce cauchemar ?
Ce livre zoome aussi sur la pensée de philosophes, sur des oeuvres que le format du présent exercice ne permet pas de développer (Thoreau, Sophocle…)
Ombres au tableau, ce livre compte de mon point de vue, deux faiblesses.
La première est certains emprunts « sans rendre à César ce qui est à César ». Je pense en particulier à Cynthia Fleury évoquée précédemment, dont le nom n'apparait pas. La seconde est la faiblesse de la conclusion, comme si après avoir, avec réussite, mis en ordre de bataille les principes, les analyses, Frédéric Gros ne savait plus trop comment les utiliser.
Le livre s'achève sur un retour à Platon, sur « la République », le guerrier, le sage, le travailleur, et leurs vertus respectives présumées, courage, sagesse, tempérance. Il faut certes « retrouver la lumière grecque ».
Voilà une conclusion qui ne fâchera personne.
Le lecteur n'attendait pas un programme politique mais la partie finale manque de souffle.
Quoiqu'il en soit, un livre d'une grande richesse, stimulant à lire, en profitant de cette période estivale qui permet en principe, de se « pauser », pour bénéficier d'un peu plus de nourriture spirituelle.
Contribution faite dans le cadre de masse critique. Je remercie babelio et les éditions Albin Michel.
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critiques presse (3)
NonFiction   16 octobre 2017
Une méditation sereine sur la mise en œuvre de la « désobéissance » par quelques figures héroïques du passé.
Lire la critique sur le site : NonFiction
Lexpress   16 octobre 2017
Frédéric Gros modélise les différentes formes d'obéissance pour dégager en creux ce qu'il appelle la "dissidence civique" comme articulation de l'esprit critique et de l'engagement.
Lire la critique sur le site : Lexpress
LeMonde   01 septembre 2017
Dans cette réflexion personnelle, remarquable de clarté et d’intelligence, le philosophe montre principalement combien la décision entre obéissance ou désobéissance demeure en fin de compte affaire intime.
Lire la critique sur le site : LeMonde
Citations et extraits (78) Voir plus Ajouter une citation
colimassoncolimasson   05 décembre 2017
Socrate appelle à faire vibrer en chacun la dissonance harmonique du « deux-en-un » (penser), ou encore à se soucier de soi pour découvrir que le soi est au service des autres.
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colimassoncolimasson   29 novembre 2017
[Avec l’histoire de la caverne de Platon], il faut comprendre que la sagesse, c’est de ne jamais accepter les évidences. Car nous sommes toujours dans la caverne, elle est notre condition immédiate. Penser vraiment, c’est le mouvement d’en sortir, de corriger ses impressions premières. Mais on préfère tellement à la pensée de vieilles certitudes. On sait d’avance, on a déjà compris. Les ombres des cavernes, ce sont nos évidences.
Comme elle adore l’évidence, la pensée aime les grandes idées et les généralités vagues. Mais la sagesse, c’est de chaque fois juger en acte. Ce qui veut dire avancer sans règles ni principes abstraits, en ne prenant pour point d’appui que le dialogue intérieur.
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colimassoncolimasson   27 novembre 2017
Sartre […] a nourri par ses thèses ce concept de la responsabilité globale. Quand il écrit « le propre de la réalité humaine, c’est qu’elle est sans excuse » [L’être et le néant, Paris, Gallimard, 1943, p. 613], c’est aussi pour rendre illégitime toute prétention à la neutralité.
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FortunaFortuna   29 juillet 2017
La philosophie est-elle autre chose que cette médecine pour prévenir les maladies provoquées par des erreurs de jugement ? Ces maux blessent l'âme jusqu'à l'altérer, la dénaturer, la rendre définitivement viciée. On meurt de fausses idées, on est malade d'opinions imbéciles. Le corps survit, la peau tient bon, mais l'âme est définitivement pourrie. Or la thérapie est toujours la même : l'examen. Peser les raisons, s'interroger soi en questionnant l'autre, interroger l'autre pour se questionner soi-même, s'attacher à bien juger.
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BigDreamBigDream   08 septembre 2017
On ne maîtrise pas le cours des choses. Les maladies et les richesses, le bonheur de ses proches ou les réussites personnelles, sa réputation et les reconnaissances sociales, les plaisirs et les déplaisirs, tout est pris dans des séries causales tellement complexes et ramifiées qu'il devient absurde de penser que la liberté puisse être engagée, authentifiée ou disqualifiée dans cet entrelacs d'accidents. Ce qui dépend absolument de ma responsabilité en revanche, c'est le sens que je vais donner à ce qui m'arrive. Comment vais-je qualifier les accidents de l'existence, quel nom leur donner? Malheur fou ou peccadille, épreuve de mon énergie ou drame atroce, accroc minuscule dans l'immense tissu des affaires humaines, fatalité supérieure, injustice indigne, ou occasion donnée à mon courage, la constance? C'est moi absolument qui décide. Le petit discours qui donne sens à l'événement, c'est à moi de le formater, de le composer, de le déclamer devant moi-même. "Quel malheur soudain m'accable!" S'exclame l'individu non préparé. Et le sage : "Tiens-donc; eh bien voilà, je suis prêt, je dois me montrer à la hauteur de ce qui m'arrive." Que des objets s'abiment, se brisent ? La Nature les a faits corruptibles et fragiles. Que des proches tombent malades, qu'ils meurent? Ils manifestent leur condition mortelle. Rien que de très naturellement logique. Mais ma responsabilité à moi, c'est ce que je vais faire de ce qu'il m'arrive : un malheur indépassable, un accident négligeable, un défi à relever . Je suis le maître absolu du sens à donner à ce qu'il m'arrive.
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