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Critique de Dandine


C'est de l'inconscience. Juste apres La plus precieuse des marchandises j'ai enchaine avec un autre conte de Grumberg. Et j'en sors foudroye, aneanti. Qu'est-ce que je m'imaginais?

C'est sous-titre: Un conte pour vieux enfants. Mais c'est un conte a mettre entre des mains jeunes, pas entre les mains de vieux comme moi. Il raconte une dame qui grimpe l'interieur d'une cheminee. Une cheminee Napoleon III? Une cheminee d'Auschwitz? Il parle de vieillesse, du sentiment d'esseulement apres la perte du conjoint de toute une vie, de l'incompetence a traverser les journees, de la detresse qui sourd a force de ressasser des souvenirs, du corps qui trahit, du ciboulot qui part en voyage. Et moi qui suis encore heureux a deux; qui n'ai besoin que d'une visite de maintenance annuelle dans mon garage hospitalier ou l'on me fait plus d'entretien que de reparations; qui arrive encore a perdre fierement au monopoly face a mes petits enfants, a concocter des billets extravagants pour une communaute de lecteurs bienveillants, je suis assailli par la peur. Peur du futur qui m'attend. Peur de perdre la tete. Peur de perdre pied. Peur de perdre interet aux autres, au monde, a la vie. de perdre interet a la lecture, a l'ecriture. de ne plus etre affole par des contes comme celui-ci. Affole bien que l'auteur s'escrime a y introduire de l'humour. de l'humour dans la perte. de l'humour pour l'amour.

C'est un conte a mettre entre les mains de jeunes a l'esprit ouvert. Pas entre les mains de vieux obnubiles par l'histoire et la memoire, ces deux faux-amis, comme moi. Il parle de haine irraisonnable qui conduit aux pires comportements d'hommes envers d'autres hommes, aux pires actions, impardonnables, aux noms imprononcables, pogroms, genocides. Des mots de malheur qu'on croyait applicables a une seule categorie de personnes, pour nous apercevoir qu'ils peuvent se gangrener et s'appliquer a d'autres hommes, en d'autres lieux, en d'autres temps. Affligeant? Je suis consterne. Et l'auteur choisit d'accoler dans son conte le sourire et les larmes, l'espoir et le desespoir. “Petit papa Noël Quand tu descendras du ciel N'oublie pas nos petits souliers… C'est alors qu'a surgi du brouillard du passe, parmi les nuages du present, une photo, une de ces photos en noir et noir qu'Isy ne voulait pour rien au monde que je voie, une de ces photos parues juste apres la guerre dans un journal yiddish. Entre un monceau de montures de lunettes et des ballots de cheveux coupes prets a etre expedies, se dressait une montagne de chaussures d'enfants : ballerines, bottines, galoches, miserables chaussures de ville, petits sabots, et meme quelques minuscules souliers vernis. Oui oui, petit papa Noël, quand tu redescendras du ciel, n'oublie pas leurs souliers, merci”. Et je suis foudroye. Mais je sais, je sens, que c'est un texte fait pour des jeunes, de plus jeunes que moi, qu'ils tirent un enseignement d'une memoire qui n'est pas la leur, qu'elle serve a quelque chose de bien, de mieux, cette memoire.

L'auteur, qui ne sait comment terminer son conte, finit par ecrire: “Ma mere me disait : A force de raconter des histoires de mort, la mort va finir par te rattraper et te prendre. Il semble que la Faucheuse ait choisi une autre tactique : s'acharner sur ceux que j'aime, pire sur ceux qui m'aimaient”. Et c'est peut-etre la ce qui me terrorise le plus, ma plus grande peur. Une peur de mon age. Une peur que de plus jeunes pourront comprendre, sinon ressentir.

Mais je me ressaisirai. Je surmonterai mes peurs. Je sourirai aux bons cotes de ma petite existence. Et j'essaierai de suivre ce qui est peut-etre l'ultime commandement de ce conte: aimer, aimer encore, encore aimer, pour ne pas tomber dans la barbarie ou simplement pour ne pas tomber. Et se souvenir. Et rappeler aux autres. Alors j'essaierai dans ce site de recenser des livres de la culture yiddish. Plus que ce que j'ai fait jusqu'a present. Et de la culture judeo-espagnole. Pour qu'elles vivent. Au moins virtuellement. Au moins dans ce qu'un vieil amateur comme moi racontera d'elles. Cela aussi sera memoire. Cela aussi sera sourire. Cela aussi sera vie.
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