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Critique de Agneslitdansonlit


Dans "Le fil des kilomètres", un premier roman paru en 2013, Christian Guay-Poliquin orchestrait une traversée du continent dans un contexte d'effondrement économique et social. En 2016, dans "Le poids de la neige" l'auteur privilégie un huis-clos contraint, entre un vieil homme et un compagnon de fortune blessé, dont il doit s'occuper.
Pour ce 3ème opus, l'auteur achève ce cycle post-catastrophe, en mettant en scène ce même homme remis partiellement de sa blessure, traversant les forêts, évitant les villes et les regroupement, pour rejoindre sa famille qui s'est réfugiée dans leur maison de chasse pour affronter l'après "grande panne d'électricité".
Sur cette dernière, l'auteur reste assez flou: le roman n'a pas pour vocation d'être un récit d'anticipation classique, explorant les conséquences sur toute une société, voire une civilisation, d'un drame nucléaire ou autre désastre écologique anéantissant l'humanité.

Pourtant, il est vrai que le thème d'une catastrophe jetant sur la route un homme, dans l'espoir de trouver un refuge salvateur, pourrait faire penser à l'angoissant "La Route" de Cormac McCarthy, où un père et son fils survivent dans un monde dévasté. D'autant plus que dans "Les ombres filantes", notre protagoniste se fait littéralement intercepter par un gamin d'une douzaine d'années, visiblement livré à lui-même. Mais la ressemblance avec le roman apocalyptique de McCarthy s'arrête là.

Car Christian Guay-Poliquin livre ici plutôt un conte où, malgré le contexte, la marche et la traversée de la forêt procurent moments de contemplation et petites joies. Les priorités, ce qui est réellement essentiel, et tout ce qui est finalement futilité, tout cela a totalement changé. Dans ces étendues sauvages, l'homme est ramené à ce qui est véritable.
De nombreux moments de grâce et de poésie émaillent le récit, l'auteur a su habiller ce trajet sylvestre de toutes les sensations, faisant appel à tous nos sens. On colle au ressenti du protagoniste comme la terre du sous-bois à ses chaussures.

L'idée du roman, très centré sur le monde de la forêt, à travers un filtre presque onirique, s'est imposée à l'auteur, en 2014 pendant une expérience de randonnée sur le Sentier des Appalaches, en Haute-Gaspésie. La forêt, il l'a voulue lieu de crainte, car les animaux sauvages qu'on peut y croiser constituent un danger, mais aussi lieu protecteur où l'on peut se cacher et éviter les groupes malintentionnés.
Car dehors, le danger est partout: en exil et en transhumance, sorti de ses codes sociaux habituels dans un ordre bien établi, les cartes sont rebattues et l'homme peut devenir une proie. Plus d'électricité, plus d'essence, la nourriture vient à manquer, la "grande machine à produire" s'est arrêtée : il faut maintenant se débrouiller par ses propres moyens.
Entre tentation de recréer un monde bâti sur l'ancien, à travers de grands regroupements très hiérarchisés où règne la loi du plus fort, ou bien à travers une organisation familiale où prévaut l'ancienneté générationnelle, l'auteur nous pousse forcément à nous interroger sur ce que serait notre choix. Comment survivre? Isolé, l'homme n'est rien. Et peut-on se contenter de chasser, quand plusieurs communautés se partagent le même territoire, ou bien est-il plus sage de "cultiver son propre jardin" (pour faire un petit emprunt à Voltaire!) le risque de confrontation et de guerre civile n'est jamais très loin, dont l'enjeu reste le besoin premier de l'Homme: se nourrir.

Malgré cette toile de fond inquiétante, c'est bien le lien humain qui prédomine dans tout le roman. Lien effrayant quand croiser d'autres personnes peut vous coûter la vie. Lien épanouissant quand cheminer avec un jeune garçon et le protéger donne un nouveau sens à une vie qui a perdu de son éclat dans tout ce tumulte. Lien blessant mais rassurant au sein d'une famille qui vous accueille et vous entoure mais n'a pas hésité à vous laisser derrière elle quand vous étiez blessé... Habilement Christian Guay-Poliquin sonde la signification de la famille : est-elle celle dans laquelle nous sommes né, quand bien même elle ne respecte pas notre individualité, ou est-elle celle que l'on se choisit, et pour laquelle on est finalement prêt à tous les sacrifices?

Bien que j'aie été surprise par cette déambulation non sans risque, mais au final, loin de "La route" ou de "Walking Dead", j'ai pris grand plaisir à cette lecture qui a su maintenir mon intérêt constant.
Les personnages sont attachants et l'auteur nous balade dans ce "nouveau monde" où tout s'est écroulé et, sans jamais tenter de nous délivrer un quelconque message ou une leçon de morale, il nous interroge sur ce que seraient nos valeurs pour construire une nouvelle société...ou pas. Cette "civilisation de l'après" dont il fut tant question après le confinement.
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