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EAN : 9782070372263
627 pages
Gallimard (02/10/1980)
4.18/5   310 notes
Résumé :
Le Sang noir est l'histoire d'une journée de 1917, dans une ville provinciale de l'arrière. C'est à travers le calvaire du professeur de philosophie Merlin, dit Cripure (à cause de la Critique de la raison pure), le tableau d'une société de pharisiens, de grotesques, de haïssables, en face de gentils, de révoltés, de victimes. Cripure, lui, s'il a été un révolté, ne l'est plus guère. Il est la caricature d'un homme à la fin d'une civilisation, un homme extrêmement p... >Voir plus
Critiques, Analyses et Avis (50) Voir plus Ajouter une critique
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« Cripure est nécessaire à la pleine compréhension de l'homme de ce temps-ci comme Don Quichotte à celui de jadis», disait Aragon du formidable personnage de Louis Guilloux, un des meilleurs peut-être de la littérature française.

Et c'est sûr qu'il mériterait une notoriété plus éclatante, ce professeur de philosophie aux « longs pieds de gugusse ». Mais il faut bien avouer que ce n'est pas le grand amour entre le (anti-)héros du Sang noir et les chantres de l'idéologie dominante, les arrivistes, les serviles, les petits soldats du monde en sa laideur si prompts à jeter l'anathème sur ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans le rang, sur les « irréguliers », les « défaitistes ».

Guilloux dit avec force et rage cette « vérité de la société bourgeoise au paroxysme de l'infection de la guerre », où des planqués rivalisent d'exaltation patriotique délirante tandis que les mutins se font fusiller.

Cripure porte un regard désespéré sur le chaos humain et le roman soulève d'essentielles questions aussi bien sociales qu'existentielles. Son personnage n'en revient pas que de cette angoisse qu'il pense commune à tous puissent naître tant de haine, tant de bêtise, la guerre, mais aussi toutes les mesquineries plus ordinaires

« Avec ce noyau de plomb au fond du coeur, comment pouvaient-ils être aussi durs et secs, jeter leurs fils au charnier, … rogner ses gages à la bonne qui sortait trop, était trop « prétentieuse » , tout cela en pensant au cours de la rente et au prochain film comique qu'on irait voir au Palace, si on avait des billets de faveur ? »

On est tout étonné de se rendre compte que ce pavé ne nous parle finalement que d'une seule journée de 1917, tant il est d'une grande richesse et d'une belle profondeur, mêlant charge anti-militariste, satire sociale et interrogations métaphysiques.

De ce livre paru en 1935 qu'il considérait comme l'un des plus grands romans français du XXème siècle, Jorge Semprun disait: « j'y ai appris des choses essentielles : sur la densité de la vie, sur le Mal et le Bien, sur les misères de l'amour, sur le courage et la lâcheté des hommes, sur l'espoir et le désespoir ».

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Oui, j'insiste, il faut lire «Le Sang noir» de Louis Guilloux sous peine, sous peine de, j'sais pas moi, sous peine d'ignorance de la nature humaine tiens.

«J'admire et j'aime l'oeuvre de Louis Guilloux, qui ne flatte ni ne méprise le peuple dont il parle et qui lui restitue la seule grandeur qu'on ne puisse lui arracher, celle de la vérité.» Albert Camus.

Cher lecteur, installez-vous bien inconfortablement dans ce chef d'oeuvre oublié de la littérature française que Jorge Semprun considérait comme l'un des plus grands romans du XXe siècle.

Plantons le décor. Sur scène, devant nous, tout près de nous, avec nous, à les toucher, à les sentir, à les écouter parler, crier, chuchoter et penser, des personnages uniques en leurs genres et pourtant si universels. Tous plus réalistes les uns que les autres. Guilloux se méfie de l'imagination comme de son ombre, comme de sa lumière. Il montre, il décrit. Il ne juge pas, il ne commente pas, il n'explique pas.

En coulisse, très loin, l'odeur de la boucherie des tranchées, le grognement ignoble des gueules cassées, le vacarme de la révolution russe, les cris des poilus mutins aussitôt fusillés.

Parfois le rideau frémit, une bise d'espoir, une brise de désespoir, le rideau se soulève et l'on voit tout: horrible!

Nous sommes en 1917 dans une ville de province qui pourrait être Saint-Brieuc, ville natale de Guilloux, qui veut, sans la nommer, nous parler d'elle. Ici l'avant c'est l'arrière.

Ce roman «qui offre de quoi perdre pied» (André Gide) transpire, respire à pleines pages Balzac, Céline, Nietzsche, Ibsen, Dostoïevski. Tout ça? Ben oui tout ça! «L'homme révolté» de Camus nous tend la main tout au long des pages. Mais ce roman bouleversant rit aussi à plein poumons comme une comédie de boulevard. Une vraie Comédie Humaine mon cher Honoré! Chacun y joue son rôle. «Ce qu'il y avait d'intolérable, c'est que c'était toujours l'épicier qui était l'épicier, l'avocat, l'avocat, que M.Poincaré parlait toujours comme M.Poincaré, jamais, par exemple, comme Apollinaire et réciproquement..."

Son «anti-héros» Merlin est professeur de philosophie (professeur de désordre) au lycée. A un an de la retraite. Ses élèves et les gens du village le surnomment Cripure car cet homme a mauvaise réputation. Cripure comme «Critique de la raison pure» (ou Cripure de la raison tique selon ses élèves) de Kant que ce professeur un peu loufoque aime tant commenter à ses élèves. Cripure donc a eu son heure d'importance à Paris: une thèse sur Tournier un philosophe (thèse jugée trop fantaisiste et refusée) et une étude sur la pensée médique. Il sait philosopher: «On vit comme si on avait une vie pour apprendre.» Imparable! Cripure est handicapé physique atteint d'une difformité si voyante.

Cripure le voilà et malgré ce portrait saisissant nous le prendrons en amitié. «Son petit chapeau de toile rabattu sur l'oeil, sa peau de bique flottante, sa canne tenue comme une épée, et cet effort si pénible à chaque pas pour arracher comme d'une boue gluante ses longs pieds de gugusse, Cripure avait l'air dans la rue d'un somnolent danseur de corde. Sa myopie accusait le côté ahuri de son visage, donnait à ses gestes un caractère ralenti, vacillant, d'ivrogne ou de joueur à colin-maillard.»

Louis Aragon disait de Cripure qu'il était «nécessaire à la pleine compréhension de l'homme d'aujourd'hui, une arme pour l'homme de demain contre l'homme d'hier.» Cripure fait bande à part dans le village. Il rejette le lache patriotisme des planqués de la grande guerre (officiers, ministres), il crache sur Dieu, l'argent et l'armée (depuis l'affaire Dreyfus). Mais il sait déjà que la révolution qui se prépare à l'est ne sera pas pour lui. Trop tard.

Cripure aura tout raté: sa carrière d'écrivain, ses amours... le Paradis artificiel sur Terre comme au Ciel! Il restera donc le bouc émissaire (à la peau de bique!) des «bien pensant» et des nantis. Ce Cripure c'est le portrait tout craché de Georges Palante le professeur de philosophie de Louis Guilloux lycéen à Saint-Brieuc. Palante, l'athée social, vénéré par Michel Onfray qui lui consacra son premier livre et adulé par Albert Camus, est le philosophe de l'aristocratisme individuel, l'auteur de «Combat pour l'individu» ou «La sensibilité individualiste». Palante était atteint d'acromégalie, une maladie dégénérative. Sa thèse avait été refusée. Tiens, tiens!

Mais dans ce roman il y a aussi Maïa la phénoménale compagne illettrée de Cripure, ses chiens à puces, son bureau poussiéreux bourré à craquer de livres, l'odieux Nabucet, le doux farfelu Moka, Faurel le député et son fils déserteur, Babinot le patriote ridicule, Kaminski le cynique et suffisant officier, Mme de Villaplane l'aristocrate déchue, Monfort l'étudiant poète-révolutionnaire, Glâtre le collectionneur d'images des catalogues de modes, la belle Toinette et son officier blond et beaucoup d'autres illustres copies conformes, informes, difformes à la nature humaine. de l'hypocrisie considérée comme un des beaux arts!

Simplement, avec pudeur et générosité, Guilloux sait révéler le Bien et le Mal qui déchirent les couples, empoisonnent les familles, attisent les luttes de classe, provoquent les guerres. A la vie, à la mort!

Cher lecteur, n'ayez pas peur des 600 pages. Elles se lisent à la mesure des courts chapitres (comme autant de nouvelles) qui rythment la lecture. Je vous le dis pompeusement, je pourrais écrire une thèse sur ce livre... Bon, pas sûr qu'elle soit acceptée par un académique jury bien pensant... «Ne vient de nous-mêmes que ce que nous tirons de l'obscurité qui est en nous, et que ne connaissent pas les autres.» Marcel Proust.

le sang obscur comme le sang noir de ceux qui n'ont plus que l'apparence de la vie...

Mais c'est aussi un beau roman d'amour. "Maïa, rouge et échevelée, le visage ruisselant de larmes, luttait de son mieux contre ceux qui étaient trop pressés de contempler la mort d'un autre, et retrouvait toute sa véhémence, tout son génie de l'injure."

Louis Guilloux (1899-1980) est un auteur trop méconnu. Ami de Camus et de Malraux, admirateur de Conrad, son nom est associé au Prix Louis Guilloux décerné chaque année à une oeuvre de langue française ayant une «dimension humaine d'une pensée généreuse, refusant tout manichéisme, tout sacrifice de l'individu au profit d'abstractions idéologiques».

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« Trop fort. C'est trop fort. Il répéta au moins dix fois de suite que c'était trop fort, puis, quand il eut enfin dominé le double choc de cette double nouvelle – un duel, c'était déjà gros, mais un duel avec Cripure, c'était énorme ! – il voulut savoir le pourquoi de la querelle. »

C'est Babinot, une sorte de poète local grandiloquent et assujetti à tous les puissants de cette ville côtière jamais nommée, mais qui pourrait être Saint-Brieuc, qui parle ici. Il a été sollicité pour être son témoin par Nabucet, professeur qui enseigne dans le même lycée que Merlin, surnommé Cripure.

Autant ce dernier est un esprit libre dans un corps souffrant (il est atteint d'une maladie rare, l'acromégalie) autant Nabucet est servile envers tous les élus locaux et les forces armées, ce qui n'est pas sans conséquences alors qu'en cette année 1917 on fusille à tour de bras des « défaitistes ».

Cripure partage sa vie avec Maïa, une ex-prostituée au langage fleuri et à la comprenette limitée, qui objectivement s'occupe entièrement de lui et de son intérieur sans jamais, ou presque, obtenir autre chose que des sarcasmes en retour. Sa tendresse, il la réserve plutôt à ses quatre chiens même si ceux-ci, couverts de puces, les partagent généreusement avec lui.

Ce roman a été pour moi une découverte exceptionnelle. Je n'avais pas lu depuis très longtemps une fiction menée autour d'un personnage hors norme tel que ce Cripure (pour Critique de la raison pure, que ses élèves ont transformé en « Cripure de la raison tique »). Si le style de Louis Guilloux est éloigné de celui de Louis-Ferdinand Céline, il n'en demeure pas moins comme un air de famille avec les plus grands romans céliniens dans l'intrigue, ou plutôt les intrigues croisées, de ce vaste roman.

Les situations, les références sont plutôt tournées vers les grands auteurs russes avec leurs sentiments exacerbés, leurs excentricités, leurs questionnements autour de la foi (on se déplace en troïka dans cette ville de province. Elle est décatie et menée par un pauvre homme et son cheval Pompon, mais c'est tout de même une troïka, grelots compris).

Les multiples personnages secondaires sont presque tous des figures très singulières : Moka et Glâtre en particulier. Seuls les jeunes gens semblent vouloir quitter cette ville, tant qu'il en est encore temps. Mais ils ne sont pas pour autant épargnés par la corruption générale.

Malgré tout c'est plutôt au domaine anglo-saxon que je rattacherai ce livre. Il y a du Falstaff dans Cripure, mais aussi de l'Ignatius J. Reilly de « La conjuration des imbéciles » de John Kennedy Toole. Comme lui Cripure se retrouve sans cesse pris dans des situations qui partent en vrille, certaines qu'il provoque et d'autres qui lui échappent totalement.

Le style de Louis Guilloux m'a paru étonnamment actuel. Ce roman n'a pas pris une ride depuis 1935, année de sa parution. Encore un auteur dont je voudrais poursuivre la lecture de l'oeuvre ! Mais il y en a tant. Pour espérer les lire il me faudrait faire des choix beaucoup plus drastiques dans ma « liste à lire », ce qui n'est pas gagné d'avance car je préfère laisser la priorité à mon humeur du moment lorsque je passe d'un livre a un autre.

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Auteur méconnu bien qu'il frolât de peu le Goncourt en 1935 et obtînt le Renaudot en 49 pour « le Jeu de Patience », Louis Guilloux nous a laissé plusieurs romans.

Mais son oeuvre la plus célèbre demeure « le Sang Noir », authentique et cruel petit joyau qui nous conte vingt-quatre heures de la vie d'une ville de province – laquelle pourrait être Saint-Brieuc, dont Guilloux était originaire – alors que les mutineries désorganisent le front en 1917.

Le héros de ce roman – ou son anti-héros car Cripure annonce à sa manière les losers que le roman et le cinéma américains ne tarderont pas à mettre en scène – est un professeur de philosophie nommé Merlin, comme l'enchanteur, mais que ses élèves ont affublé du surnom de « Cripure » par référence à cette « Critique de la Raison Pure » qu'il aime à citer.

De Merlin-Cripure, nous dirions aujourd'hui qu'il est un asocial. D'une intelligence brillante et d'une sensibilité tout aussi profonde, il n'a connu que l'échec : son mariage avec Toinette, la seule femme qu'il ait vraiment aimée, s'est conclu par l'adultère de la jeune femme avec un "officier blond" que Cripure fut trop lâche pour acculer au duel ; ses premiers écrits, dont un volume intitulé « La Pensée Médique », et qui avait attiré sur lui l'attention des initiés, se sont finalement échoués sur une thèse consacrée à un autre philosophe local, Turnier – thèse que Cripure, encore sous le coup de sa rupture avec Toinette, avait volontairement sabotée ; dans sa profession, il est périodiquement chahuté par ses élèves et, lorsque débute le roman, certains d'entre eux ont même entrepris de desserrer les écrous de sa bicyclette afin de provoquer un accident qui pourrait s'avérer mortel.

Cripure vit en ménage avec Maïa, une paysanne dévouée qui, en dépit de ses sautes d'humeur et de ses manies de paranoïaques, voue à "son homme" un amour réel. Ses autres compagnons sont quatre petits chiens avec lesquels il aime aller chasser tôt le matin lorsqu'il en a le loisir. Les puces qui infectent son bureau. Et bien sûr les livres et la poussière qui peuplent aussi ledit bureau.

Autour de lui, gravitent une foule de personnages qu'il est difficile d'oublier tant le trait du romancier s'est fait aiguisé : Nabucet, l'un des collègues de Cripure, homme cultivé mais dont l'hypocrisie nous fait gricer des dents et qui voue à Cripure une haine d'autant plus violente qu'il le sait bien supérieur à lui ; Moka, le surveillant "à la crête de feu et au visage de lait", l'un des rares « amis » de Cripure et son ancien élève, qui le révère à l'égal d'un dieu ; Faurel, le député, lui aussi ancien élève de Merlin, et qui tentera de le sauver des conséquences du duel que lui cherchera Nabucet ; l'ineffable Babinot, figure-type et outrancière du patriote revanchard dont les inepties militaristes et cocardières ennuient à peu près tous ceux qui le croisent et qui ne savent comment se débarrasser de lui ; pour lui faire pendant, Guilloux a imaginé le capitaine Plaire, sorte de ganache ami de Nabucet mais qui, à la fin du roman, se révèle homme d'honneur ; Otto Kaminski, officier d'origine juive, jouisseur et cynique, qui complote de quitter la ville en enlevant la fille du notaire – une brute, ce notaire, une horreur de père Evil or Very Mad ; Mme de Villaplane, sa logeuse, aristocrate déchue qui ne vit plus que dans ses rêves et qui finira par se suicider en apprenant le départ de son hôte …

Tout cela sur fond d'ombre et de pluie, dans une ville fantôme qui, je ne sais pourquoi, m'a évoqué tout à la fois le contraire absolu du « Clochermerle » de Chevallier, ces descriptions plus aiguës qu'on ne le pense que Germaine Acremant faisait de l'univers provincial d'avant-guerre et même certaines descriptions fantastiques de Jean Ray.

Bien que la ville soit éloignée du front, la Grande guerre, qui traîne en longueur, nous accompagne du début jusqu'à la fin du roman.

Par les convois de soldats d'abord, ces conscrits qui s'en vont se faire tuer pour que puisse survivre une armée de profiteurs. Par l'émeute qui éclate à la gare, lorsque certains soldats refusent de monter dans les trains alors que, sur le front, les mutineries de 1917 ont déjà commencé.

Mais aussi, mais surtout, par ces figures d' « embusqués » que représentent Babinot et Nabucet. Encore le premier a-t-il perdu son fils à la guerre – mais il est le seul à l'ignorer et le livre s'achève sans qu'on l'en ait prévenu - alors que le second, lui, n'est et ne se veut qu'un parasite dissimulé sous une courtoisie mondaine qui ne l'empêche pas de jeter des coups d'oeil trop appuyés à toutes les jeunes filles passant à sa portée - spécialement si elles sont ou trop jeunes ou trop pauvres pour se défendre.

Et le constat est effrayant car, pour nous qui savons, l'ombre de la Seconde guerre mondiale prend déjà racine sur ce terreau revanchard. Ce sont les Babinot et les Nabucet qui imposeront à l'Allemagne vaincue ce traité de paix indigne des vainqueurs. Ce sont eux qui permettront au sentiment nationaliste allemand de renaître dans des conditions telles que le Nazisme n'aura aucun mal à trouver des laudateurs. Ce sont eux encore qui, plus tard, se placeront sous la garde du régime de Vichy. Ce sont eux ...

Mais Cripure, lui, Cripure, paranoïaque et colérique, tendre et sensible, esprit brillant emprisonné dans un corps infirme qui le rendait « différent » dès sa naissance (Cripure souffre de « deux pieds de géant »), est d'une autre trampe. On se doute très vite qu'il ne verra pas l'Armistice mais on comprend aussi que cela vaut mieux pour lui : dans un monde où prolifèrent les Nabucet et les Babinot, un Cripure n'a plus sa place et doit retourner au mythe.

Cripure est un homme d'honneur qui ne croit plus en l'honneur mais dont la fierté suprême est de se tuer au nom d'un idéal qu'il sait irréalisable. Cripure met en somme ses actes en accord avec ses pensées - et il faut beaucoup de courage pour se livrer à cet exercice. Stupide, me direz-vous : ce n'est pas ainsi qu'on survit. Peut-être … Mais le souffle que Guilloux a su donner à son héros est tel que, lorsqu'il meurt, c'est cette grandeur que nous emportons avec nous. ;o)

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Louis Guilloux, romancier français né et mort à Saint Brieuc (1899-1980).

Ce Briochin vivra de nombreuses années à Paris pendant lesquelles il fera des allers-retours réguliers entre Bretagne et Paris.

Saint Brieuc sera le théâtre de l'essentiel de ses romans, notamment dans le sang noir même si la ville n'est jamais directement citée.

Admirateur et ami d'Albert Camus, Louis Guilloux, quelque peu oublié aujourd'hui, souvent relégué à tort comme un écrivain de terroir a pourtant fait partie des grands noms de la littérature française.

Auteur populiste, il est également l'auteur de la maison du peuple, récit autobiographique dans lequel il revient sur ses origines prolétariennes et du Pain des rêves.

Le sang noir, chef-d'oeuvre qui a propulsé Louis Guilloux dans le paysage littéraire français, a été publié en 1935 aux éditions Gallimard. Il a manqué de peu le prix Goncourt.

Ecrit dans l'Entre-deux guerres, détail non négligeable puisqu'il parait à une époque où les intellectuels ont pris conscience de l'absurdité de la première guerre mondiale dont ils ont la conviction qu'elle sera la dernière.

Merlin, le personnage central de ce roman, anti-héros par excellence, est un professeur de philosophie baptisé Cripure par ses élèves. Il doit ce surnom à ses travaux sur Emmanuel Kant, Cripure étant la contraction de la critique de la raison pure.

Cet homme atypique est marginalisé par les notables de cette petite ville de province.

Malgré ce statut de marginal, chacun s'accorde pourtant à reconnaître que Cripure est un personnage important de cette petite société. On dénigre l'homme mais on admire le savant et l'imminent professeur qu'il représente et qui est un atout non négligeable pour la commune.

Il a fait sa renommée par la publication de deux ouvrages dans sa jeunesse : le premier sur Turnier, le second sur les Mèdes.

Il est pourtant vu comme un « raté » dont toute l'existence est risible : son mariage et sa séparation avec Toinette, son concubinage avec Maï, une goton illettrée qui le trompe mais l'aime comme une mère, son fils conçu avec une souillon et qu'il a refusé de reconnaître. Tout en Cripure est de nature burlesque. C'est pourquoi il rêve à un nouvel ouvrage où il pourrait enfin être reconnu à sa juste valeur. Cet ouvrage qu'il appelle sa « Chrestomatie » serait l'ultime ouvrage de sa vie. Sa disparition entre les crocs de ses chiens que pourtant il semblait aimer, contrairement aux autres hommes qu'il semble abhorrer, lui sera insurmontable et viendra se rajouter à la honte qui l'assaille.

Au début du texte, Cripure est victime d'une tentative d'assassinat, fait qui se reproduira plusieurs fois dans la journée. Au fil du texte, en découvrant les différents personnages, on comprend rapidement que Cripure suscite la jalousie chez certains notables, particulièrement Nabucet, son ennemi juré qui aurait tout intérêt à le voir disparaître de la cité et qui va précipiter sa chute.

Pour le personnage de Cripure, Louis Guilloux, bien qu'il s'en soit souvent défendu, s'est fortement inspiré de son professeur et ami, le philosophe Georges Palante.

A l'instar du personnage qu'il a inspiré, Georges Palante était surnommé Schopen en raison de son admiration pour Schopenhauer.

Georges Palante souffrait également de cette étrange infirmité qui handicapait Cripure et qui peut rendre le personnage burlesque.

Mais surtout, Louis Guilloux fait parler Georges Palante dans la bouche de Cripure. Tous deux ont des parcours similaires, partagent la même philosophie. Celle d'un individualisme pessimisme qui condamne une société hypocrite et bien pensante qui n'a de cesse de freiner l'homme dans sa quête.

Georges Palante est l'auteur de la sensibilité individualiste.

Dans le roman, il y a également un effet de mise en abîme avec la thèse de Cripure sur Turnier. Georges Palante avait lui-même écrit une thèse sur Jules Lequier dont la vie et surtout la mort ressemble trait pour trait à celle de Turnier.

Les deux philosophies de Georges Palante et Jules Lequier apparaissent donc nettement tout au long du roman.

Aux côtés de Cripure, Louis Guilloux décrit et retrace la journée de nombreux personnages, qui fait du Sang noir un texte digne d'un roman dostoïevskien. On y rencontre essentiellement les notables, acteurs de cette petite ville de province.

Un des points forts de ce texte se situe dans la durée de l'action qui se déroule sur vingt-quatre heures, le lecteur peut ainsi suivre chronologiquement les différents protagonistes dans leurs actes et pensées tout au long de cette longue journée.

A travers des descriptions extrêmement détaillées, on parvient au fil du texte à cerner les personnalités, souvent complexes, des personnages.

Roman à première vue sur la première guerre mondiale, le sang noir ne traite pas de la guerre à proprement parler.

Le front n'apparaît jamais directement, excepté dans les conversations.

Le récit se déroule à l'arrière, dans une petite ville de province où les habitants, loin de l'enfer du front, ignorants de sa réalité ne pensent qu'à un patriotisme démesuré, à outrance.

Ils ignorent ou feignent les réalités de cette guerre dont ils se portent les garants au nom de

la Mère patrie.

Leur quotidien est toujours le même qu'avant-guerre, préoccupés par leurs petits soucis futiles et matériels, indifférents de la boucherie qui se joue à quelques kilomètres d'eux, sur le front.

Ils targuent les jeunes embrigadés de conseils patriotiques avisés sans pour autant mettre leur propre existence et leur petit confort en danger.

L'idée essentielle que Louis Guilloux développe tout au long de son roman va donc bien au-delà du conflit franco-allemand qui n'est pas le vrai sujet du texte bien qu'il soit indéniable que Louis Guilloux dénonce la guerre et son hypocrisie. Cependant, le texte est ponctué de nombreux détails et anecdotes historiques sur la guerre de 1914 et surtout l'année 1917, date essentielle dans ce conflit marquant d'une part la révolution russe et d'autre part, les multiples rébellions de jeunes soldats français éveillés sur les réalités.

Par ses nombreux personnages, l'auteur cherche à démontrer avant tout la bassesse de l'Homme dont même l'enfer de la guerre ne parvient pas à corriger les vices.

Tout au long de cette journée, le lecteur suit ces notables égoïstes, hypocrites, pervers qui incarnent toutes les bassesses de l'être humain.

Ces vicissitudes exacerbées de ce petit groupe de notables amènent le lecteur à une réflexion générale sur l'Homme. le comportement de ces hommes pour qui les valeurs importent peu écoeurent peut-être même plus que la guerre elle-même.

Tout au long du roman, les personnages se livrent à des réflexions métaphysiques sur l'absurdité de la vie, mais aussi de la mort. Cette absurdité, accentuée par celle de la guerre, n'est pourtant pas liée directement à cette dernière.

Dans ce discours universel et sans âge, les personnages, particulièrement Cripure, réfléchissent à l'absurdité de devoir mourir et de passer ainsi de vie à trépas.

Mais outre ces personnages, la mort, personnage imperceptible, sournois, rôde, omniprésent.

Outre les victimes qu'elle atteint au loin au front, elle atteint là où on ne l'attend pas toujours.

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critiques presse (1)
Bibliobs   16 janvier 2019
un des plus importants romans de l'entre-deux-guerres
Lire la critique sur le site : Bibliobs
Citations et extraits (70) Voir plus Ajouter une citation
Si l’on avait pu rêver que les bœufs aient jamais vécu en société à l’image des hommes, et qu’eût germé, dans leur cervelle de bœufs, l’idée de construire une église à leur image de bœufs, cette bâtisse opaque eût fourni un merveilleux exemple d’architecture bovine, sur quoi la sagacité des petits archéologues bovins eût pu s’exercer. (...) Or, ce bœuf, il n’y avait pas si longtemps qu’il était là. Les plus vieilles gens de la ville se souvenaient d’avoir connu à sa place un cimetière. Un beau jour, le bœuf était arrivé dans le cimetière, il s’y était rué, grattant la terre de ses sabots et faisant sauter les morts. Plus de cimetière. Mais les morts s’étaient vengés : ils avaient aussitôt transformé les maisons qui entouraient la place en tombeaux et c’est là qu’ils demeuraient depuis sous des déguisements divers. On pouvait sonner à leurs portes : ils ne se montraient jamais sans masques. Généralement, ils étaient très convenablement vêtus, ils avaient même des apparences de vivants, mais un œil un peu exercé pouvait aisément déceler la supercherie : c’étaient bel et bien des morts à qui l’on avait affaire, et malgré toutes les précautions dont ils s’entouraient, allant jusqu’à se faire décorer et « fabriquer » des enfants pour mieux cacher leur jeu, jusqu’à devenir quelque chose dans la cité, les uns professeurs ou médecins, les autres employés de banque ou commis d’enregistrement, ou même soldats, et ils étaient partis pour la guerre, ce qui était pousser un peu loin la plaisanterie, ils étaient quand même bel et bien des morts, des fantômes. Cripure s’en doutait, étant un peu du bâtiment et par ailleurs assez intime avec le Cloporte qui devait tenir par ici ses quartiers. Or, sans qu’il y eût à cela la moindre ironie, cette place toute grise, de pierre, de terre, de ciel, avec ses grandes façades grises et camuses et ses grises préméditations, et sur les toits les grises fenêtres des mansardes comme des guérites, cette place était donc ce qu’on appelait le cœur de la ville. Bœufgorod. Cloportgorod. Mortgorod. Un cœur de pierre, un cœur de bœuf, un cœur de mort. Jamais cette vérité n’était aussi bien apparue à Cripure qu’aujourd’hui où il était confronté avec l’animal qu’ils avaient l’audace de désigner par les noms en apparence les plus nobles et qui n’était rien d’autre, sous ces titres menteurs, qu’une volonté toujours négatrice. Non. Le bœuf disait toujours non. Le bœuf et toute sa charmante petite famille de préfectures et de casernes, de lycées et de banques, etc., le bœuf disait toujours non, jamais oui. Le regard de Cripure erra longtemps comme s’il eût cherché à pénétrer plus avant les énigmes autour de lui posées. « Pas une pierre qui n’appelle une bombe ! » murmura-t-il. « Et il y a des cœurs qui sont lourds comme des bombes », acheva-t-il rêveusement. Il regrettait les terroristes, dont il n’aurait pas été. Dont il n’avait pas été.
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Puisque, en fin de compte, c’était toujours le même battement de cœur angoissé qu’on retrouvait en chacun, la même épouvante devant la mort non seulement de soi, mais de l’amour – être séparés ! – qu’y avait-il d’autre à faire qu’à tendre les bras sinon vers un Dieu auquel il ne croyait plus ou croyait ne plus croire, au moins vers un frère aussi malheureux que soi ? Il l’avait parfois tenté, découvrant avec ivresse que son malheur propre s’allégeait au moins du fait qu’il ne serait plus seul à souffrir, et qu’il pourrait le partager avec d’autres. Mais ils n’avaient rien voulu savoir ! Nouveau mystère, c’était qu’ayant conscience de cela aussi, peu ou beaucoup, là n’était pas la question, ils continuassent d’agir comme ils le faisaient, comme si ce secret leur eût été étranger. En raison même de ce que pensait Cripure sur le mystère de ces langages et sur leur infaillible précision, sa « conviction intime » était que personne, du plus idiot au plus génial, n’y était entièrement sourd. Ce battement angoissé du cœur, il était sûr que chaque homme au monde en percevait la présence, en devinait le sens. Mais alors, comment du sein de cette angoisse pouvait naître tant de haine et non seulement de haine mais de sottise, comment non seulement la guerre mais la platitude de ces messieurs (…) ? Puisqu’ils savaient à n’en pas douter et qu’ils portaient tous à leur cou comme une médaille ce secret de Polichinelle, comment, comment faisaient-ils, non pas pour vivre mais pour vivre ainsi ? Avec ce noyau de plomb au fond du cœur, comment pouvaient-ils être aussi durs et secs, jeter leurs fils au charnier, leurs filles au bordel, renier leurs pères, engueuler leurs femmes qui pourtant les menaient – bataille sans fin – rogner ses gages à la bonne qui sortait trop, était trop « prétentieuse », tout cela en pensant au cours de la rente et au prochain film comique qu’on irait voir au Palace, si on avait des billets de faveur ? Et puis encore beaucoup d’autres choses, car ce n’était là que le décor immédiatement saisissable, et par-dessous cette angoisse, que Cripure voulait commune à tous, ils avaient des idées, ils voulaient des choses. C’était à désespérer. Les aimer ? Ah, vraiment non !
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Ils étaient dans les cafés, ou déjà rentrés chez eux porter à leurs parents la nouvelle : bons service armé ou ajournés. On ne réformait pas. Des petits malingres portaient à leur chapeau le signe de la mort prochaine. Comme ils avaient l’air peu guerriers, cependant, faits pour la mort. Comme ils paraissaient peu se douter de la mort ! Presque tous les visages de ces jeunes gens, même les plus virils, exprimaient une confiance, une incrédulité d’enfant, une ignorance pathétique du mensonge. Il ne leur venait pas à l’esprit qu’on eût pu les trahir.
(Cripure) tant qu’il avait cru mépriser le monde, comme il avait été fort ! Mais le monde se vengeait. Cripure mesurait aujourd’hui combien il lui avait été facile de se poser en adversaire. Désormais, cette attitude n’avait plus aucun sens. L’aventure humaine échouait dans la douleur, dans le sang. Et lui, qui avait toujours prétendu, comme à une noblesse, vivre retranché des hommes et les mépriser, il découvrait que le mépris n’était plus possible, excepté le mépris de soi.
- Et j’ai cru moi-même, reprit Lucien, que le mépris c’était la grandeur. J’ai cru que toute pensée élevée était nécessairement méprisante. Je n’aime guère à me souvenir de ce temps. (…) La question n’est pas de savoir quel est le sens de cette vie, trancha Lucien. La seule question, c’est de savoir : que pouvons-nous faire de cette vie ?
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Je détruis toute idole, et je n’ai pas de Dieu à mettre sur l’autel. Il faut avoir une bien piètre expérience de la vie pour oser croire à de pareilles foutaises. Les paradis humanitaires, les Édens sociologiques, hum ! Qu’il attende seulement d’avoir quarante ans, et d’être fait cocu par la femme aimée. Ensuite, on en reparlera. Ah ! là là. Dans ce monde, chacun se débrouille, chacun y est pour son compte, pour sa peau. Des conquêtes ? Celles qu’on opère soi-même. Oui : être un loup. »
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Tant qu'il avait cru mépriser le monde, comme il avait été fort ! Mais le monde se vengeait. Cripure mesurait aujourd'hui combien il lui avait été facile de se poser en adversaire. Désormais, cette attitude n'avait plus aucun sens. L'aventure humaine échouerait dans la douleur, dans le sang. Et lui, qui avait toujours prétendu, comme à une noblesse, vivre retranché des hommes et les mépriser, il découvrait que le mépris n'était plus possible, excepté le mépris de soi.
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Grand écrivain du XXe siècle, Louis Guilloux est passé entre les mailles de l'histoire littéraire. Ingrate postérité à laquelle Olivia Gesbert remédie avec ses invités, l'écrivain Eric Vuillard et le journaliste Grégoire Leménager, tous deux emportés par la plume de l'auteur du très moderne "Le sang noir" (1935).
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