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ISBN : 2930607971
Éditeur : Dessert de Lune (04/05/2017)

Note moyenne : 3/5 (sur 2 notes)
Résumé :
Sans Abuelo Petite – Cécile Guivarch
Genre : Poésie. Couverture couleur de Jérôme Pergolesi. Préface de Luce Guilbaud. Collection Pleine Lune.
Format 14 cm x 20 cm. 78 pages imprimées sur papier bouffant 90 gr et Gmund Kaschmir blanc 250 gr.
ISBN 978-2-930607-97-9. 13 €.

Le livre : Cécile Guivarch, « la petite fille aux questions », sonde encore une fois la mémoire familiale. Entre les questions sur sa langue, ses langues, la fra... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (2) Ajouter une critique
Dessert
  11 novembre 2017
Cécile Guivarch – Sans Abuelo Petite. Couverture de Jérôme Pergolesi. Préface Luce Guilbaud. Les Carnets du Dessert de Lune, 2017. ISBN 9782930607979. 12 €
Cette note de lecture pour "Sans Abuelo Petite" de Cécile Guivarch dans Recours au poème.
Cécile Guivarch dans nombre de ses recueils creuse la question de la lignée, des transmissions d’une génération à la suivante. Comment existe-t-on dans ce mouvement ? Comment à partir des absences, des silences, des dons aussi se construit-on ? Ces questions sont renforcées par celle de l’exil, qui est un thème très présent dans ce beau livre de poèmes. Car c’est une vraie langue de poète qui porte trace de ce qui vient des temps de l’enfance. Dans « Sans Abuelo Petite » il s’agit d’un grand-père parti d’Espagne pour Cuba, et jamais revenu alors que son épouse était enceinte de la mère de la narratrice, mère qui elle-même vint s’installer en France. Cécile Guivarch empoigne sa douleur, celle de sa mère, de sa grand-mère et réussit à en faire un poème du désir de l’absent quel qu’il soit, nécessaire à la construction de notre identité.
Pour lire la suite de cette note de lecture, signée Patricia Cottron-Daubigne, cliquez sur https://www.recoursaupoeme.fr/cecile-guivarch-sans-abuelo-petite/
On peut parler d'écriture romanesque pour sans abuelo petite. On entre dans des vies réelles : celle de l'auteure, de son grand-père (abuelo en espagnol), de sa mère, de sa grand-mère. On est sans doute dans la poésie (Cécile Guivarch a fondé et co-anime le site Terre à Ciel, consacré à la poésie contemporaine, on est aussi d'une certaine manière dans le roman. Mais d'une manière très originale, qui joue sur plusieurs registres de langue.
Le titre nous plonge d'emblée dans l'univers de Cécile Guivarch, petite fait référence aux choses de l'enfance, c'est « la petite Cécile », évoquée dans un autre ouvrage : La petite qu'ils disaient. Abuelo nous renvoie directement à la langue espagnole, langue maternelle de Cécile Guivarch, le grand-père au thème récurrent chez elle de l'héritage humain, de la filiation, du monde des ancêtres et de leurs vies. Cet abuelo « c'est un grand-père inconnu puisque le grand-père qu'elle a toujours connu n'est pas son grand-père. le vrai c'était un autre, exilé, qui n'est jamais revenu », nous explique Luce Guilbaud dans la préface. Tout un champ de correspondances s'ouvre ainsi avec le reste de son oeuvre.
Le livre se construit à partir de trois zones d'écriture, ayant chacune ses caractéristiques propres :
- sur la page de gauche, en haut, en italique, un texte court, en vers libres, en français ou en espagnol
- sur la page de gauche, en bas, en romain, un texte court en vers libres (ce motif est parfois utilisé aussi dans les pages de droite, notamment dans les dernières pages)
- sur la page de droite, un texte en prose, en romain, occupant à peu près la moitié supérieure de la page
Les blancs jouent un rôle important, comme des aplats de couleur dans un tableau : entre les deux zones de texte des pages de gauche et dans la moitié inférieure des pages de droite. le rendu visuel de cette écriture fragmentaire ainsi que la couverture du livre illustrée par Jérôme Pergolesi, font de ce livre un objet plastique.
Les parties en italiques ont la densité et l'immédiateté des haïkus, tel celui-ci (page 34) :
Tu ne sais pas l'odeur des fleurs de mon jardin
ni la couleur de l'océan d'ici
j'ai poussé sans prendre racine
Il y a une efficacité dans l'expression, entre resserrement et dégagement. L'idée est concentrée à l'intérieur du peu de mots qui la lient, la retiennent, et en même temps quelque chose de puissant se dégage, de l'ordre de la liberté et de l'insaisissable, ainsi l'incipit : Tu es partie avec la malle faite à la hâte/Ne la quitte pas, la main dans la tienne glisse déjà.
Les parties en prose sont peut-être celles qui se démarquent le plus, celles qui passionnent et excitent le plus, de par leur vigueur et leur pouvoir d'évocation. Une scène en particulier revient de manière entêtante, c'est celle du petit-déjeuner, avec de légères variantes d'introduction : J'ai neuf ans. Dix peut-être. Devant le petit-déjeuner. Tartines-Pain-Beurre-Chocolat (page15) ; J'ai neuf ans. Dix peut-être. Devant le petit-déjeuner. C'est comme ça. (page 35) ; J'ai neuf ans et je me demande comment on peut vivre avec une branche en moins dans son arbre. (page 43) ; J'écris ce début depuis mes neuf ans mais il me glissait entre les doigts (page 49) ; Ce matin de mes neuf ans. (page 53). le début est à chaque fois presque identique, puis le corps du texte prend son autonomie, sa spécificité, pour dire quelque chose de neuf (neuf ans !). Ce sont comme ça que les souvenirs arrivent, c'est la réalité de la mémoire qui n'est pas forcément chronologique, une tentative de reconstruction par petits bouts, et par effet de rythme et d'accumulation. Les gestes quotidiens ont une importance particulière, ils deviennent, passés par la mémoire, des rituels. le quotidien devient sacré, un sacré immanent, simple, dépouillé de toute référence transcendante, surtout à travers la nourriture qui est nourriture essentielle : les oeufs sur le plat, le pain, le lait et la confiture. Les jeux participent également de ces rituels.
La langue évoquée, celle d'origine, celle des souvenirs, est la langue orale, marquée entre autres par l'anaphore Elle dit. C'est une passation qui se fait par l'oral, par les gestes et par la parole. Pas d'écrit ici. C'est à Cécile Guivarch que reviendra la tâche d'écrire. C'est elle qui va témoigner par l'écrit, c'est son travail de poète, c'est toute cette réappropriation qu'elle nous donne ici.
© Pierre Lévis in https://www.sitaudis.fr/Parutions/sans-abuelo-petite-de-cecile-guivarch.php
Cécile Guivarch travaille la terre de mémoire : elle laisse ses mots simples la féconder pour transmettre les souvenirs de la lignée. Quelque chose est semé, qu'on laisse devenir, comme la tige de graminée de Jérôme Pergolesi qui court sur la couverture. Alors il faut plonger dans le récit éclaté et lacunaire de l'histoire d'Abuelo, ou plutôt des bribes que la narratrice/poète a pu retrouver ou deviner. Ce récit est celui d'un secret de famille longtemps bien gardé. Cécile Guivarch « chante dans son arbre généalogique », comme le recommande Cocteau en épigraphe. Il s'agit ici de la lignée matrilinéaire et le secret est d'abord celui de la grand-mère espagnole, dont le compagnon la laissa, enceinte, pour fuir l'Espagne de Franco et les « grands cimetières sous la lune » si bien dénoncés par Georges Bernanos, et se réfugier à Cuba. « Abuelo » (« grand-père » en espagnol), c'est le père devenu secret de la mère. « Grand-père », c'est l'homme épousé par la grand-mère, celui qui prenait la main de la narratrice enfant et que la révélation fait tomber de l'arbre généalogique. Quant au héros absent, on ne saura presque rien de lui : homme coupé des siens par un passé composé qui scelle son destin,
« [t]u es parti avec la malle faite à la hâte. »
Déjà, l'adresse, l'appel, pour que le texte soit celui de sa présence restituée.
La suite, au présent, instaure un dialogue avec l'enfant, un monologue plutôt : une voix le cherche avec les mots simples de celle qui prend précaution pour protéger à rebours celui qui est parti : « Les lunettes tombent sur ton nez. Où est ton chapeau ? » Inversées, les relations se tissent autour de ce que l'on suppose, ce que l'on aurait voulu. Les « centaines de lettres » envoyées à la grand-mère, que sont-elles devenues ?
Un secret révélé, ce départ, se double d'interventions en italique, une petite voix murmurée, en haut de page, la langue espagnole s'y glisse naturellement comme on retrouve un refrain d'enfance, la mélodie d'une langue, celle du grand-père qu'on n'a pas oublié. La narratrice imagine les gestes lors du départ (les regrets), elle épouse la conscience de ce passé qu'elle invente grâce à des bribes auxquelles elles donnent une forme. Elles auront visage de poèmes courts, six ou sept vers le plus souvent, précédés de trois autres, en haut à droite, en italique. Oscillation entre les mots, groupes nominaux juxtaposés, et les phrases qui développent l'histoire d'une petite fille qui (sans le savoir) a grandi sans, avec un trou dans son histoire.
Des phrases s'achèvent sans que l'on sache le fin mot. Grand-père, ombre, trop loin, il faut bien supposer puisqu'en s'éloignant la voix qui portait les mots s'est tue. Redevenue enfant, la narratrice se souvient dans sa langue d'enfant des détails du passé :
« J'ai neuf ans. Dix peut-être. Devant le petit-déjeuner.
Tartines-pain-beurre-confiture. Fraise et moi petite. »
Le lexique simple, la juxtaposition nominale, met sur le devant les sensations ou les images fortes qui posent un décor pour la parole : celle-ci vient au quotidien dans les jours de l'enfant, par les récits de la mère, « les histoires de son enfance », par ceux de la grand-mère. L'enfant les place dans sa mémoire. Enfant qui « écoute », en attendant de transmettre à son tour :
« N'en perds pas une miette de petite fille. »
Cette conscience qu'il faut engranger s'accompagne de notations concrètes, comme s'il fallait pour se souvenir l'odeur, la présence, une matérialité. Pour garder trace, tout a une place, le goût de la fraise et son souvenir assureront un ancrage solide. La page narrative en prose le porte et le déporte vers l'avenir. Cela se mêle aux jeux d'enfant, à l'innocence du présent des jeux, « [p]oupées en épis. Colliers de fleurs. ». On pressent que celle qui joue si bien n'oubliera pas : elle fut petite, sa mère le fut comme sa grand-mère, entre ces femmes la parole dite courra comme « [c]ourses d'escargots ou de libellules ».
Pages de gauche, en vers, les menus riens défaits de l'histoire partielle du grand-père, à droite les lignes s'allongent en prose et la parole des femmes (de l'enfant même) livrent les paroles, avec l'accent parfois qui allonge les syllabes leur donnant un autre goût en bouche :
« Ma mère ne prononce pas tous les mots comme les autres mamans. »
Cela aussi entre dans le puzzle, dans l'histoire que la narratrice capte enfant comme elle la dit, adulte. Espagnol ou galicien (« castellano » ou « gallego », les deux déjà se mêlent), français, les langues se chevauchent, se parlent avec un accent toujours étranger qui étonne les autres enfants de la petite école normande.
Les pages de gauche, plus allusives, se font parfois oniriques : « [t]u es un oiseau sur une île ». Celui qui est parti devient un être à part que le quotidien n'ancre pas, on le rêve, on l'éloigne ou on le rapproche avec les mots. La langue au coeur des livres de Cécile est l'île contenue dans son prénom, on ne l'utilise pas, on l'observe. On sait que la langue « maternelle » de l'enfant, le français, est en réalité la langue paternelle. On reste sur un fil tendu entre deux terres également constitutives de soi. Entre ces langues s'est glissé le secret du grand-père parti, qu'a-t-il emporté (une langue tue ?) ? La frontière entre Espagne et France éloigne les cousins, la lignée les rapproche et la langue balance entre les deux :
« Nous les avons toutes en nous mais n'en parlons qu'une seule. »
Ce sont les adverbes qui portent la déchirure et la trace de ce qui est divisé : ici / là-bas. Ces adverbes peuvent désigner des lieux différents, là-bas : en Espagne ? Mais quand la mère voudrait fuir le ciel gris de Normandie, « là-bas », le « sud», c'est le sud de la France. La petite fille apprend à réévaluer les distances, l'extérieur qui est dedans (les frontières) autant qu'ailleurs. L'enfant revenue dans le texte l'exprime par l'interrogation constante (« Je suis ta petite fille aux questions. ») Une petite voix intérieure éprouve, apprécie les distances pour montrer que le temps comme les lieux n'ont de référents qu'affectifs et qu'ils peuvent nous encombrer puisque nous sommes de plusieurs lieux comme de plusieurs langues.
Tout cela trace un destin qui puise dans un lieu multiple l'unique appartenance familiale. Or le grand-père, dans l'exil, occupe un lieu autre qu'on ne peut décrire, l'absent vit sur une terre inconnue mais nommée, Cuba, en même temps que le secret est dévoilé : « Mon abuelo n'est pas mon grand-père. C'est un autre. » Alors déferlent les hypothèses sur sa manière de vivre : « il vit tout nu. En peau de bête. En maillot de bain. » L'île qu'il ne peut quitter, puisqu'il ne revient pas, c'est une île-prison, c'est la plus fameuse des îles, celle de Robinson Crusoé. Les groupes nominaux défilent au rythme de l'imagination de l'enfant qui réinvente l'histoire, comble les failles.
Face à face, deux personnes, sur la page paire, le grand-père, l'enfant sur la page impaire et tout le peuple du passé qui a fait le présent. Ce sont des racines, un arbre, l'affirmation d'une identité par l'exploration légère du secret levé. « [T]oujours neuf ans », la narratrice, car elle tient des bribes qu'elle assemble, « [u]n détail après l'autre ». le retour n'aura pas lieu, il manque une branche à l'arbre porté par l'enfant.
© Isabelle Lévesque in
http://terresdefemmes.blogs.com/mon_weblog/2017/10/cécile-guivarch-sans-abuelo-petite-par-isabelle-lévesque.html
La guerre, l'exil, des existences sacrifiées et la vie qui continue par-delà les frontières, par la force de la mémoire : un joli texte poétique, écrit tout en finesse par Cécile Guivarch, auteure franco-espagnole habitant à Nantes. Lecture de Carole Poujade.
“Un mot est coincé dans la gorge.” Serait-il si difficile à prononcer ? Ou bien est-ce cette émotion qui, tellement palpable, ne peut se dire ? “Vous ne pouviez parler qu'à demi-mots. Quelle allure ont les mots coupés en deux ?” s'interroge la petite fille entre deux tartines. Pourquoi se sent-on “mouton à trois pattes” lorsqu'un membre de votre famille vous manque, un grand-père par exemple ? Et pourquoi les autres cherchent-ils toujours un signe pour savoir d'où l'on est ? “J'ai poussé sans prendre racine”, affirme-t-elle.
Rien d'abstrait dans les guerres et les exils. Ils laissent des traces. Ils sont autant de parcours d'hommes et de femmes marqués à jamais. “Ton histoire se cramponne à mes épaules. Te tengo en mi cuerpo como un pedazo de ti”, dit-elle encore – “Je t'ai dans mon corps comme un morceau de toi”. Et pourtant malgré les guerres, les révolutions, les morts et le sang, la vie triomphe. Les enfants grandissent. Les générations se racontent.
Écrit à plusieurs voix, petits morceaux de prose disséminés au fil des pages et entrecoupés d'espaces de respiration, le texte de Cécile Guivarch fait revivre toute une histoire, celle d'un grand père parti en exil, celle d'une mère et de sa fille guidés en France par le destin. France, Espagne, ou mieux Galice, est-on d'ici, d'ailleurs, ou de nulle part lorsque ses racines sont étrangères. Les mots se mélangent. Ils viennent dans le désordre, sont de lourds apprentissages, pour gommer à tort ou à raison ses origines. Restent les échanges en famille autour du petit-déjeuner : “tartines – pain beurre et confiture – Fraise et moi petite”. Chacun s'y retrouve sans peine : les vieilles photos parlent enfin et l'imagination perd ses moyens : comment croire en effet que sa grand-mère comme sa maman ont eu ce visage d'enfant : elles ont été petites, elles aussi !
© Claire Poujade in https://www.mobilis-paysdelaloire.fr/magazine/livres/sans-abuelo-petite-de-cecile-guivarch
« Abuelo » souvenirs d'enfance de celui qu'elle n'a pas connu, de celui qui est un jour parti pour cette île au nom paradisiaque mais pourtant loin d'être un paradis, Cuba. Abuelo ce grand père inconnu, l'exil volontaire de ceux qui n'ont plus rien à perdre, de ceux qui cherchent fortune ailleurs en espérant revenir aux pays couvert d'or et d'argent, d‘amour et de fortune. Abuelo, « tu me coules dans le corps avant même ma naissance »…
« Tu es parti avec la malle faite à la hâte.
Ne la quitte pas, la main dans la tienne glisse déjà.
Les lunettes tombent sur ton nez. Où est ton chapeau ?
Tu laisses pendre ta veste. La sueur coule sous les bras.
Le soleil dégouline et trouble tes yeux de rivières.
Tu n'y vois rien de ce pays.
Tu es encore chez toi. Tu ne le sais pas. »
Les rives de la Galice, ce bout de pays d'où sont partis les exilés de la guerre ou l‘après guerre d'Espagne, ceux qui ont combattu Franco et son armée de polichinelles aux dents acérées, qui ont fui vers des destinations frontalières ou autres. La Galice, ce territoire qui sonne comme cette coupe aux odeurs de vin, ces visages parfumant les souvenirs d'enfance, les regards des rivières et des bateaux, une terre arpentée.
La Retirada.
Abuelo…, « nous t'attendons de pierre et de terre ». le corps se courbe sous le poids de la valise lourde d'un coeur brisé par ton absence, ton exil, ton départ pour un autre monde, une ile inconnue au doux nom d'une danse jamaïcaine, Cuba.
Tu es parti. Loin. Loin de moi. Loin de Cécile. La petite.
Tu ne le sais pas encore mais cette absence sera la marque d'un deuil qui ne se fera pas.
« Les vagues ont tout pris. »
Abuelo, « J'ai neuf. Dix ans peut-être. » Tous les matins, je déjeune de tartines-pain-beurre-confiture de préférence à la fraise. Tous les matins, j'inonde ma mère de questions et cela depuis dix, quinze, vingt, trente ans. Qui es-tu Abuelo ? Où es-tu ? Quelle est mon histoire familiale, celle de ma mère, celle de ma grand-mère, celle d'un pays dont je ne maitrise qu'en partie la langue et les codes ? J'écoute les réponses données, je grignote chaque mot et n'en laisse aucune miette. Chaque parole m'aide à comprendre ce manque, ce blanc, cet accent que j'entends chanter dans mes oreilles.
Poupée de maïs, poupées d'exil.
Petite je le suis toujours.
Petite je le suis encore.
Tu es ce manque, ce trou, ce diminutif que je dis à celui qui t'a remplacé mais qui n'est pas mon grand père. Toi tu es parti loin, trop loin en laissant derrière toi le ventre arrondi de ta femme, le bruit des bottes et des armes. Tu n'as as fui mais tu es parti. Certainement qu'il le fallait. Je ne juge pas.
« Tel un oiseau auquel on a coupé les ailes
tu ne sais pas comment mettre les bras. »
Depuis mon enfance, j'entends parler galicien. Pourtant « En France, tu parles français. ». Ainsi cela est fait, dit.
Ma scolarité se fait loin de toi, Abuelo, loin de la Galice, loin des terres de souvenirs que je ne connais pas, que ma mère ne peut me raconter, loin de mes/nos racines.
La Normandie. D'autres falaises, d'autres rochers, d'autres plages mais sans les odeurs des oliviers. « Ma langue n'est pas celle de ma mère. Ma langue n'est pas maternelle. Ma langue est paternelle. »Les mots d'ailleurs se disent à la hâte, soufflés dans le silence. Ils se murmurent, s'interdisent de passer le seuil de ma bouche. « J'apprends l'espagnol et le galicien en jouant ».
Fragments d'instants.
Passage de l'enfance vers l'adolescence.
Le manque, une frontière invisible, mélange de sable et de vent, de paroles entremêlées lourdes et légères, d'odeurs d'eucalyptus, de champs de maïs et d'océan. Les sens en éveil. « Nous ne vivons pas sur la même bande de terre. Mais nous sommes de la même lignée. » Etre française. Devenir espagnole, penser espagnol, dire espagnol. Remuer ses veines, sentir affluer mon sang nourri par le cordon ombilical. La langue venue de mes ancêtres, portée en moi depuis longtemps. « Pourtant je suis étrangère ».
« Tu trébuches et tu n'as plus de semelles. »
Toi comme moi nous sommes d'ici et d'ailleurs. « On pourrait se sentir chez soi mais nous ne le sommes pas ». On nous fixe quelque part. D'où venons-nous ? Mon pays est-il celui de ma mère, du tien Abuelo ou celui de mon père, cel
+ Lire la suite
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7269
  16 avril 2018
Très joli livre dont les pages sont construites sur le même modèle, ce qui donne un rythme à la lecture et engendre une attente délicieuse : Un petit texte de 3 lignes, tels un haïkus en haut à gauche en français ou espagnol, un poème en bas à gauche et un texte sur la partie supérieure à droite de la page. L'auteur évoque son enfance, et se rappelle les origines espagnoles de sa mère et de sa grand-mère, son rapport aux langues, la langue française, la langue espagnole parfois mixée par sa grand-mère, le vrai grand-père qu'elle n'a jamais connu car il a choisi de s'expatrier, les choix des adultes... Très sensible, et joyeux malgré la nostalgie qui se dégage.
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Citations et extraits (2) Ajouter une citation
coco4649coco4649   28 juin 2017
JE VOIS UNE ILE DEPUIS LA PLAGE...


    Je vois une île depuis la plage. Elle n’est pas si loin.
Je peux l’atteindre à la nage. Ou peut-être à pied à marée
basse. Mon grand-père peut s’y trouver. Alors il n’a plus
l’excuse de ne pas revenir. Est-il parti aussi loin qu’il aurait
tout abandonné ? Comment fait-on quand on part si ce n’est
pour jamais se retourner ? Je pourrais moi aussi m’en aller à
la nage sur cette petite île que je vois face à la plage. Je me
nourrirais de coquillages, de poissons et de sable. Je suis une
fille de la terre ferme. Je ne veux pas tourner en rond sur une
île. Je veux l’espace des grandes plaines, les routes à perte de
vue. Je veux la terre et le ciel face à moi, à gauche à droite et
derrière moi. La mer, les océans, c’est dedans sur ma ligne
d’horizon.
+ Lire la suite
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coco4649coco4649   28 juin 2017
Tu me viens
d’un bout à l’autre de l’océan

que font les oiseaux
sur l’horizon


[JE NE SAIS PAS SI TU ES ENCORE JEUNE]


Je ne sais pas si tu es encore jeune
ni tes cheveux gris ou blancs.
Parfois je te regarde dans les yeux,
je te dispute sur la photo.
Tu ne sais pas que je te parle,
ni les mots ni les interrogations.
Le vent disperse ma voix.
Mes mots ne vont pas là où je veux.

Les mots se perdent dans les vagues.
+ Lire la suite
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