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Anne-Cécile Padoux (Traducteur)
EAN : 9782073017291
336 pages
Gallimard (14/09/2023)
3.6/5   297 notes
Résumé :
Quand ses parents annoncent à Yusuf, douze ans, qu'il va partir séjourner quelque temps chez son oncle Aziz, il est enchanté. Prendre le train, découvrir une grande ville, quel bonheur pour lui qui n'a jamais quitté son village de Tanzanie.

Il ne comprend pas tout de suite que son père l'a vendu afin de rembourser une dette trop lourde - et qu'Aziz n'est pas son oncle, mais un riche marchand qui a besoin d'un esclave de plus chez lui.

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Critiques, Analyses et Avis (69) Voir plus Ajouter une critique
3,6

sur 297 notes
Le nom de Ngugi wa Thiong'o etait sur toutes les levres, sauf sur celles des suedois, qui ont prefere prononcer celui d'Abdulrazak Gurnah. Intrigue, je me suis degotte son Paradis.


La lecture de ce livre fut facile et agreable. L'apres-lecture n'en finit pas de faire eclore differentes pistes, pour sa comprehension et son evaluation.


En premier lieu c'est le genre roman d'apprentissage, de croissance, qui m'a saute aux yeux: Youssouf, un gosse swahili, est confie par ses parents a un riche commercant caravanier en tant que “rehani", comme caution de dette. Il travaillera quelques annees au magasin de celui-ci, puis sera mis au service du tenancier d'un autre magasin dans un petit bourg, pour enfin prendre part a une expedition caravaniere a l'interieur des terres kenyatis, vers le lac Victoria, avec son maitre, le “seyyid" Aziz. L'expedition s'avere desastreuse, physiquement et economiquement. Au retour, Youssouf qui est devenu un beau jeune homme, est convoite par la vieille femme de son maitre et s'amourache quant a lui de la deuxieme femme, plus jeune, de celui-ci. La situation devient dangereuse pour lui et sur un coup de tete il s'engage dans les “askaris", les troupes indigenes que recrutent les allemands a la veille de la premiere guerre mondiale.


Au fur et a mesure de la lecture s'est impose a moi un autre dessein, qui surplombe et transcende cette intrigue: decrire et caracteriser une societe Est-Afriquaine (Kenya et Zanzibar) avant la colonisation europeenne et au tout debut de celle-ci. Une societe composite, ou s'entrecroisent sans vraiment se melanger les riches commercants esclavagistes de Zanzibar, musulmans originaires d'Oman, les swahilis autochtones du continent, islamises sur la Cote et animistes a l'interieur des terres, les hindous commercants et preteurs d'argent, et, derniers arrives, les europeens qui jouent sur les antinomies existantes pour instaurer un nouvel ordre grace a la superiorite ecrasante de leurs armes et s'emparent peu a peu des meilleures terres.

Gurnah decrit une jungle humaine. A l'interieur, des tribus guerrieres ranconnent les agriculteurs, raflent leurs femmes, volent leurs enfants pour les vendre comme esclaves aux caravaniers musulmans, et des fois les massacrent pour s'emparer de tous leurs biens. Sur la cote les musulmans font la loi, grace a l'economie caravaniere et esclavagiste qu'ils ont instaure.

Dans ce contexte, la decision de Youssouf de fuir son ancien maitre, qui lui etait malgre tout bienveillant, de fuir son ancienne vie, n'est peut-etre pas un acte dicte par la panique et le desespoir, un acte qui signe sa defaite, mais plutot un choix raisonne: il ne sait pas ce que lui reservent les allemands mais en tous cas il ne sera plus esclave. C'est la premiere decision qu'il ait pris pour lui-meme, jusque la c'etaient toujours d'autres qui decidaient de sa vie. Une decision qui abolit son servage et lui permet l'espoir d'une autre vie. Meilleure? Il ne sait, mais c'est son espoir.


Gurnah n'est pas tendre avec les colonisateurs europeens. Il ne laisse percer aucune illusion sur leurs buts ni sur les moyens qu'ils emploient pour les atteindre. Mais la societe afriquaine sur place qu'il decrit est terrible. Une societe cruelle, ou l'hostilite est le rapport humain le plus courant, asphyxiee par l'asservissement, par l'esclavage endemique, une societe qu'une minorite rapace vide de ses richesses. Une societe ou les imperialistes europeens ne feront, au pire, qu'intensifier l'oppression, mais pourront peut-etre aussi, pour certains autochtones, ouvrir de nouveaux horizons. Et je percois dans le titre du livre beaucoup de douleur. Parce que bien que l'auteur integre dans son livre une discussion entre musulmans et hindous sur ce qu'est le paradis promis aux justes, bien que nous soit decrit amplement le jardin paradisiaque du seyyid Aziz, pour moi le titre s'adresse et designe la societe decrite. Paradis? Vraiment? Si cela etait le paradis que sera l'enfer?


Finalement, c'est en ecrivant que je realise la presence d'un autre substrat dans ce livre. Les reminiscences d'une histoire mythique, idyllique, qui est ici transposee et tronquee, parce qu'ici, dans ce “paradis" elle ne peut bien finir. C'est l'histoire biblique de Joseph en Egypte. Youssouf est Joseph. Comme lui, il a ete vendu en esclavage par sa famille. Comme lui, il a des reves et son entourage le prend pour un fou ou pour un devin. Comme lui, il est d'une beaute angelique et la femme de son maitre tente de le seduire. Mais la s'arrete le parallelisme. Si Joseph devient un grand d'Egypte et sauve ce pays de la famine, Youssouf fuit celle qui le seduit et nul ne sait ce qu'il deviendra. Dans le “paradis" ou il se meut on ne peut envisager une fin aussi enchanteresse que celle du Joseph biblique. Encore une fois, je me dis que le titre du livre est empreint d'une certaine amertume. Paradis?


C'est en tous cas un beau livre. Facile a lire mais pas si facile a digerer. Si je juge par lui, le seul que j'ai reussi a trouver, l'academie Nobel s'est dotee d'une belle parure.
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Paradis, ce roman écrit par Abdulrazak Gurnah, prix Nobel de littérature 2021, nous plonge au début du vingtième siècle, dans cette partie de l'Afrique de l'Est qui couvrait à l'époque un territoire depuis le Tanganyika jusqu'à Zanzibar et qui forme l'actuelle Tanzanie.
Nous découvrons le jeune Yusuf, un adolescent dans sa douzième année qui vit dans la tranquillité d'une famille harmonieuse auprès d'un père secret et d'une mère aimante.
De temps en temps, l'oncle Aziz, un marchand prospère vient leur rendre visite dans leur petit village. Il a l'habitude de s'arrêter chez eux lors des longues expéditions qu'il entreprend régulièrement pour son commerce. Pour rembourser une dette qu'il a contracté auprès d'Aziz, le père de Yusuf fait croire à son fils que ce dernier va séjourner pendant quelques temps chez son oncle. Une joie immense envahit l'enfant, celle de prendre le train, découvrir une grande ville, changer d'air. Mais en réalité Aziz n'est pas son oncle. Et voilà Yusuf emporté loin du giron familial, victime d'un esclavage qui ne dit pas son nom, devenant captif d'un monde nouveau tout en abordant les rivages d'une nouvelle existence qui va le transformer.
J'ai été embarqué dans cette histoire, dans les pas de Yusuf, traversant les paysages de ce texte, depuis l'océan jusqu'aux montagnes, vers les lacs et les forêts, franchissant des terres parfois plus arides. Mais les paysages les plus beaux sont les contrées qui mènent jusqu'au coeur des personnages, jusqu'aux abîmes intérieurs.
J'ai beaucoup aimé ce texte totalement inclassable et c'est sans doute ce qui en fait une de ses particularités pour ne pas dire son charme. Ceux qui aiment les romans qu'on peut facilement ranger dans une case bien précise en seront ici pour leur frais...
Ne pas savoir dans quelle catégorie situer cette lecture qui oscille comme une vague, comme des sables transportés par le vent du désert, pourra déstabiliser certains lecteurs. Ce signe distinctif m'a au contraire séduit. J'ai été pris dans l'oralité tourmentée de cette histoire comme si un griot venait me la chuchoter dans le creux de l'oreille rien que pour moi, parmi le son des tambours et la clameur des cris au loin.
Est-ce un conte oriental ? Un roman d'apprentissage ? Un récit sur l'exil et la mémoire ? La transposition contemporaine d'une fable biblique ? Une méditation sur la nature humaine ?
Croisement des chemins entre Hindous et Musulmans comme les caravanes se croisent dans le sillage des femmes et des hommes qui ont façonné cette Afrique multiple... C'était avant que le colonialisme ne vienne poser un joug supplémentaire, tandis que les marchands cupides couraient après l'or et l'ivoire, tandis que les religions s'affrontaient déjà, faisaient du mal, tandis que l'esclavage déplaçait le destin des enfants et que le chagrin de leurs mères inconsolables continuait de résonner longtemps après dans le silence du ciel et de la terre.
Yusuf est ce bel adolescent qui va grandir dans le fracas d'un monde qui lui échappe. Sa naïveté l'amène à poser sur ce monde en pleine mutation un regard singulier, à la fois attachant et détaché, sans bruit, presque muettement.
C'est l'éducation d'un adolescent, d'un jeune homme qui grandit et perd en chemin son innocence, en même temps qu'il va apprendre la liberté.
J'ai aimé l'amitié qui va se nouer entre Yusuf et Khalil, sortes de « frères ennemis » qui vont se taquiner, s'affronter, s'admirer dans cette captivité qui les a déracinés à jamais...
Ce que j'ai aimé aussi, c'est ce regard sans concession de l'auteur sur sa terre natale, la terre de ses ancêtres, qui, au nom de la sacrosainte tradition, permettait la traite des enfants séparés de leur famille, enlevés, rendus esclaves pour payer la dette de leurs parents, mais aussi les violences subies par les femmes, l'oppression douloureuse des religions.
L'appétit avide des colons viendra plus tard, avec le bruit de la guerre qu'on entend déjà au loin...
Brusquement, une porte s'entrouvre sur un jardin clos et je m'y suis engouffré parmi le parfum des orangers et la fragrance du jasmin. Je suis entré dans ce jardin, moment sensuel pour retrouver la Maîtresse du lieu, une étrange femme âgée qui est comme un oiseau en cage à chantonner le soir tristement. Elle est peut-être devenue folle, mais Yusuf sait lui donner de la joie, comme s'il avait un don.
Mais c'est Abdulrazak Gurnah qui a un don, celui de nous transporter ailleurs, dans un paradis bientôt perdu.
Il y a dans ce récit une tristesse fracturée de lumière, ou bien peut-être c'est l'inverse. Je ne sais plus...
J'ai été dévoré par les insectes, j'ai été écorché par les épines des buissons. J'ai traversé des paysages et j'ai été traversé par des personnages qui demeurent en moi comme l'écho d'une magnifique et poignante histoire emplie d'humanité.
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Peu connu du public francophone, Abdulrazak Gurnah est le deuxième écrivain d'Afrique noire subsaharienne à remporter le prix Nobel de littérature. Les lecteurs français ont eu l'occasion de le découvrir pour la première fois en 1995 dans « Paradis », le premier de ses trois romans traduits dans notre langue.

J'ai également découvert Abdulrazak Gurnah en lisant « Paradis ». J'ai été séduit par son écriture simple mais élégante et vivante. Dans ce roman, Gurnah esquisse le panorama de son pays au début du XXe siècle et s'intéresse aux destins d'individus vulnérables que l'histoire et la géographie malmènent. A travers l'odyssée du jeune Yusuf, vendu par son père en règlement d'une dette, réduit ensuite en esclavage par son « oncle » Aziz, puis lancé à dix-sept ans, au péril de sa vie, sur la route des caravanes à l'intérieur du pays, l'écrivain scrute les innombrables facettes de la servitude, dessinant le portrait d'une population africaine exploitée et menacée par des intérêt puissants.

Le roman crée un espace de réflexion sur la société précoloniale et coloniale de l'Afrique de l'Est où existait déjà, avant l'arrivée des Européens, Allemands, Italiens et Britanniques, une société métisse transculturelle, faite d'éléments culturels et langagiers arabes, africains et hindous, et l'auteur crée une sorte d'interlangue pour représenter un univers métissé des langues et des cultures. L'intrigue se déroule au début du XXe siècle, à mi-chemin entre la domination arabe et la colonisation allemande, au moment où des Européens commencent l'occupation de la côte est-africaine. le texte déconstruit le mythe de l'Eldorado précolonial en soulignant l'implication swahili — société métisse faite d'éléments arabes, indiens, persans, africains — dans la traite des esclaves.

À travers le regard, souvent ironique de Yusuf, le récit s'efforce de restituer ce qu'ont vécu les populations de l'Afrique de l'Est à un tournant de leur histoire, et décrit le piège et l'impasse que porte une idéologie récente dont l'obsession est de dénoncer la colonisation européenne en exaltant la résistance indigène et son exploitation. Les conflits linguistiques, religieux ou ethniques existaient bien avant la colonisation européenne et subsistent encore bien après.
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Puisque le rapprochement entre le Yusuf de Abddulrazak Gurnah avec le Yusuf de la douzième sourate du Coran, et avec le Joseph de la Genèse, cités par l'auteur, a été évoqué par d'autres lecteurs, il me semble plus intéressant d'étudier le titre même : Paradis.
Lorsque Yusuf, le petit ingénu arrive avec son oncle Aziz dans la maison de celui-ci, après avoir pris le train construit par les Allemands, il a la vision fugace « d'un jardin d'arbres fruitiers, de buissons en fleur, de reflets dans un bassin ».
Lorsqu'il arrive, enfin, (parce que le jardin est clos) à y entrer, il découvre LE jardin, avec bassin au centre et des canaux dans les quatre directions des points cardinaux, et une grotte aussi, ainsi qu'une abondance de fleurs.
C ‘est exactement la description du Paradis/jardin inventé en Mésopotamie : l'eau reflète le ciel, elle s'élève vers lui dans les fontaines, elle retombe en cascade, elle coule sur les terrasses, elle enchante l'oreille par ses clapotis, elle assure l'éclosion des fleurs parfumées et des arbres fruitiers( les orangers, les bananiers) et cela, métaphoriquement, pouvant s'étendre aux quatre coins du monde.
Ce jardin d'Eden, terrestre, donne une idée pour l'Islam du septième ciel crée par Dieu, lui –même partagé en sept niveaux, comme les jardins suspendus ou les jardins à terrasses de l'Inde.
L'Afrique Orientale Allemande, aujourd'hui Tanzanie reçoit depuis toujours les influences de l'Inde, de Boukhara, Tachkent d'Hérat, d'où lui vient le culte nouveau des jardins et de l'intériorité de l'Islam ; c'est par Zanzibar aussi que les explorateurs cherchant la source du Nil, Speke, Burton, Grant, Stanley, pénètrent, alors que les caravanes se dirigent de l'intérieur vers la côte : caravanes sans chameau, (malgré ce que pourrait nous faire croire la couverture du livre,) emportant l'or et les esclaves vers d'autres rivages .
La caravane de l'Oncle Aziz, à laquelle participe Yusuf, est une caravane marchande, portée par des volontaires payés pour le faire. Ils rencontrent au fur et à mesure de leur périple la présence des Européens, ce sont eux les nouveaux maitres. Aziz ajoute que ces étrangers font la même chose que ce que les arabes faisaient avec la traite, et ce que lui aussi fait, commercer.
Pourtant, les Allemands, introduits par Emin Pacha, ami de Stanley, ont instauré un régime un peu plus sévère que le commerce : taxes, interdictions, pendaisons, dans un pays où l'esclavage avait été la règle et où chacun pouvait vendre fils ou cousins.

Paradis, le livre Nobelisé en 2021, nous fait aussi voyager à l'intérieur des forêts et villages tanzaniens- j‘avoue ne pas avoir réussi à localiser Tayari, Mkata, Mkalkali, Mikosomi, , peu importe, la musique suffit parfois-( sauf Kilwa, ville côtière avec une Grande Mosquée somptueuse) et nous fait vivre la sortie de l'enfance de Yusuf, parti avec Aziz , qui en fait n'est pas son oncle, mais un marchand qui s'est payé de la dette de son père.
Il découvre donc qu'il est esclave, il entre dans le bosquet du désir, il devine maintenant ce que son maitre Aziz pense, ses angoisses et ses déconvenues, son calme et sa sérénité en toutes circonstances, essaie peu à peu de se sentir moins coupable quand il apprends sa propre histoire, et, finalement, ne choisit pas une liberté hasardeuse mais bien l'aventure des caravanes.
Livre pas plaisant au premier abord, un peu lent comme ces caravanes commerçantes, un peu tout azimut aussi, mais dont le charme discret se révèle à la relecture : Comme Aziz, un maitre zen africain, Gurnah donne à voir un monde feutré, et à la fois ouvert aux influences diverses venues du Moyen Orient, et aux pénétrations barbares, les ascaris, ou troupes africaines étrangères donc prêtes à tout .
Enfer.
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D'un Nobel à l'autre, d'un bout du palmarès à l'autre, me voilà dans la découverte du Nobel 2021, Abdulrazak Gurnah. Un quasi illustre inconnu quand il obtint le premier, lui-même en fut surpris parait-il. Heureusement, grâce au challenge Nobel, j'avais de bons échos qui me prédisaient une lecture agréable.

Les premières pages me déstabilisèrent. Certes le sujet, un jeune garçon qui voit basculer sa destinée dans l'esclavage est fort. Certes le contexte historique et géographique, la Tanzanie à l'époque des débuts du colonialisme allemand, est intéressant et original.Mais le style paraît assez passe partout, pas mal écrit du tout mais rien qui ne sorte de l'ordinaire, ni flamboyance ni innovation particulière.

Et puis au fil de l'histoire, je commence à comprendre le génie : c'est l'histoire, le récit qui est roi ici. Gurnah rend tout au long du livre hommage aux conteurs, à ceux qui racontent des anecdotes au coin du feu, aux bavards légèrement mythomanes, aux passeurs de légendes. Et pour ces hommes, c'est bien l'histoire en elle-même qui fait toute la force de leur art, pas forcément besoin d'artifice, pas de nécessité d'être original puisque l'histoire doit traverser le temps à travers eux. Difficile d'ailleurs d'extraire des citations qui puissent rendre ce ressenti de lecture, hormis certains dialogues peut-être. Mais ils ne prennent vraiment leur force que par la connaissance qu'on acquiert de ces personnages, par le parcours initiatique dans lequel on accompagne Yousouf.

Côté message, Gurnah donne tout pouvoir au lecteur. J'ai vu sur sa fiche Wikipedia que ce livre était considéré comme une charge contre le colonialisme… Soit nous n'avons pas lu le même livre, soit la subjectivité du lecteur a vraiment une importance capitale. Bien sûr Gurnah fait souligner par certains de ses personnages l'hypocrisie du colonisateur qui compte mettre fin à l'esclavage et aux pots de vin… mais avec le but avoué de prendre le contrôle du pays. Mais quand on observe ceux qui portent cette dénonciation, qui voit on ? Des musulmans du Yémen ou d'Oman, principaux organisateurs de l'esclavage, des Indiens commanditaires qui récupèrent les bénéfices, des tribus qui fournissent assez facilement certains de leurs congénères si le prix payé est satisfaisant, des familles autochtones endettés qui laissent partir leurs enfants en gage. Tout le monde est renvoyé dos à dos à ses propres turpitudes et chaque personnage rencontré passe son temps à critiquer et à appeler à la méfiance contre chaque communauté.

Et au coeur de tout ça j'en oublierais presque le héros, ce Youssouf prophète des temps modernes, directement inspiré du Joseph biblique et du Youssouf coranique, jeune homme loué pour sa beauté, dont les pouvoirs magiques sont espérés… mais surtout frappé, convoité, attouché, peut-être violé si Gurnah a fait le choix de ne pas tout nous dire… Un personnage au centre de tout, mais comme on est au centre de la tempête, sans aucune possibilité de choisir, qui semble parfois dans le confort de n'avoir à rien assumer mais parvient au fil du temps à mesurer la valeur de cette liberté qu'il ne peut connaitre puisqu'il n'a jamais eu à l'exercer.

Pour finir, le Paradis du titre, où peut on le trouver : s'il serait selon certains personnages présent quelque part sur Terre mais protégé des intrusions, selon Amina, autre esclave du seyid (maître) c'est bien l'Enfer qui est sur Terre, avec la vie qu'ils sont obligés de subir. Si le Paradis doit être trouvé, il est dans la nature visitée lors des expéditions dans l'intérieur du pays et que Youssouf admire, sans doute parce qu'elle est encore en majeure partie préservé des folies de l'humain.
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critiques presse (3)
LaPresse
11 mai 2022
À travers ses personnages, c’est l’histoire de son pays natal que raconte Abdulrazak Gurnah. Celle de cette région d’Afrique de l’Est qui est devenue la Tanzanie, dans les années 1960, de même que celle d’un peuple qui s’est éparpillé hors de ses frontières à la suite du chaos né dans les ruines de la colonisation.
Lire la critique sur le site : LaPresse
Elle
07 février 2022
Une œuvre époustouflante, tissée entre l'Angleterre et Zanzibar
Lire la critique sur le site : Elle
LeDevoir
31 janvier 2022
Le romancier tanzanien dépeint son pays à l’aube de bouleversements profonds et sans retour, montrant le colonialisme comme accélérateur de ce changement — et non comme sa cause.
Lire la critique sur le site : LeDevoir
Citations et extraits (70) Voir plus Ajouter une citation
Il veut que tu lui baises la main, et que tu l'appelles seyyid. Au cas où tu ne saurais pas ce que ça veut dire, ça signifie "maître". Tu m'entends, 𝘬𝘪𝘱𝘶𝘮𝘣𝘶 𝘸𝘦, petite couille. Tu dois l'appeler seyyid.

-Le jardin clos - chap 5 - p. 44 -
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[…] la liberté n’est pas quelque chose qu’ils peuvent t’enlever.
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- Je vais traduire le Coran, dit soudain Kalasinga. En swahili, ajouta-t-il quand les autres eurent fini de s'esclaffer.
- Tu ne sais même pas parler swahili, objecta Hamid, ni lire l'arabe.
- Je le traduirai à partir d'une traduction en anglais, dit Kalasinga, l'air déterminé.
- Mais pour quelle raison ? demanda Hussein. Je ne t'ai jamais entendu dire quelque chose de plus ridicule.
- Pour vous faire comprendre, stupides indigènes, que vous adorez un Dieu extravagant, dit le Sikh. Ce sera ma croisade. Est-ce que vous comprenez seulement ce que dit le Coran en arabe ? Un peu peut-être, mais la plupart de vos idiots de frères n'y entendent rien. Vous verriez peut-être à quel point votre Allah est intolérant, et, au lieu de l'adorer, vous trouveriez quelque chose de mieux à faire.
- Wallahi ! c'écria Hamid, qui ne plaisantait plus. Quelqu'un comme toi n'a pas le droit de parler de Lui de cette façon, c'est impardonnable. Il faudrait donner une leçon à ce chien velu ! La prochaine fois que tu viendras espionner nos conversations dans ma boutique, je leur raconterai, à ces stupides indigènes, ce que tu viens de dire. Et ils mettront le feu à ton derrière poilu.
- Je traduirai le Coran, répéta Kalasinga, d'un ton ferme. Parce que je me soucie de mes semblables, même s'ils ne sont que d'ignorants musulmans. Est-ce une religion pour des adultes ? Je ne sais peut-être pas qui est Dieu, je ne me souviens pas de ces milliers de noms et de ses millions de promesses, mais je sais qu'il ne peut pas être ce tyran que vous adorez.
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Son père lui avait peut-être encore vanté son autre famille ; c'est ce qu'il faisait quand il était en colère. Yusuf l'avait entendu un jour reprocher à sa mère de venir d'une famille tribale de la montagne, vivant dans une hutte enfumée et s'habillant de peaux de bique, qui estimait que deux chèvres et cinq sacs de haricots étaient un bon prix pour une femme. "S'il t'arrive quelque chose, ils m'en trouveront une autre comme toi dans leur bergerie !" Ce n'est pas parce qu'elle avait grandi sur la côte parmi des gens civilisés qu'elle pouvait prendre de grands airs... Yusuf était terrifié lorsque ses parents se disputaient, il sentait que leurs paroles entraient en lui comme des lames acérées, et ils se souvenait des récits de violence et d'abandon racontés par ses camarades.
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[…] mais rappelez-vous que ce sont les pauvres qui peuplent le paradis et les riches qui peuplent l’enfer.
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Vidéo de Abdulrazak Gurnah
Abdulrazak Gurnah vous présente son ouvrage "Les vies d'après" aux éditions Denoël. Entretien avec Lucie Leroy. Traduction par Sylvette Gleize. Rentrée Littéraire automne 2023.
Retrouvez le livre : https://www.mollat.com/livres/2929801/abdulrazak-gurnah-les-vies-d-apres
Note de musique : © mollat Sous-titres générés automatiquement en français par YouTube.
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