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Critique de Woland


Woland
  29 août 2017
The Big Sky
Titre français : The Big Sky - Volume 1 : La Captive Aux Yeux Clairs
Traduction : Jean Esch
Préface : James Lee Burke
Postface : Bertrand Tavernier

ISBN : 9782330064525

Né dans l'Indiana, le 13 janvier 1901, Alfred Bertram Guthrie, mieux connu sous le nom de A. B. Guthrie, demeure à ce jour l'un des maîtres de ce que l'on nomme le western. En 1949, il devait d'ailleurs recevoir le Prix Pulitzer pour le second tome de "The Big Sky", publié en anglo-américain sous le titre de "The Way West" (et que vous pourrez retrouver aussi bien chez Denoël sous le titre "Oregon Express" que chez Babel-Actes Sud sous celui de "The Big Sky - Volume II : La Route Vers L'Ouest"). Vint ensuite un troisième volume, "Three Thousand Hills / The Big Sky - Volume III : Dans Un Si Beau Pays", qu'Actes Sud a également réédité. Ajoutons à ce trio très connu le genre mi-western, mi-policier qu'imagina Guthrie avec sa série "Chick Charleston."

Aux Etats-Unis, pour autant que nous le sachions et Bill DeBlasio n'ayant pas encore annoncé, au jour où nous tapons ce texte, d'autodafé pour tous les livres traitant de la Conquête de l'Ouest par les colons anglo-saxons, "The Big Sky" et les romans dans lesquels on retrouve certains personnages du premier volume, sont tenus, et à juste titre, pour un hommage poignant et authentique aux pionniers certes mais avant tout au pays qu'ils conquirent et aux différentes tribus indiennes qui en furent les premiers maîtres.

Blancs ou Indiens, Français ou Anglo-saxons, tous sont représentés aussi bien avec leurs qualités que leurs défauts dans cette "Captive aux Yeux Clairs", qui n'a pas grand chose à voir avec le film éponyme (et par ailleurs excellent) de Hawks. Mais le lecteur sera avant tout ébloui par les magnifiques descriptions de cet Ouest américain encore libre de tout "progrès" (le roman débute en 1830, à l'époque où les fusils à silex l'emportaient encore sur les toutes nouvelles armes à barillet), par le naturel avec lequel Guthrie nous y fait pénétrer ainsi qu'on entrerait dans quelque Paradis perdu, sans anges mais aussi sans démons, et par la majesté avec laquelle se déroulent ces pages, magnifiées par leur simplicité, à l'image de quelque fleuve puissant, mais paisible lorsqu'il n'est pas en crue, cruel et sans pitié lorsque la fureur le saisit.

Bon, c'est sûr : certains trouveront cela bien lent. D'abord, où sont les cow-boys ? Et puis, les Indiens ? Et enfin la Cavalerie ? ...
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Les Indiens, toujours aussi habiles à se fondre dans le paysage, sont évidemment présents. Les Big-Bellies (les Gros-Ventres) attaquent sauvagement l'expédition fluviale du marchand de fourrures Jourdonnais, un Français au demeurant très sympathique, qui a découvert, on ne sait trop ni où, ni comment, une adolescente de douze ans, Teal Eye, ainsi nommée en raison de la couleur de ses yeux, semblable au bleu du plumage de certaines sarcelles, fille d'un chef Blackfoot (Pied-Noir), dont il prend grand soin d'abord, comme je l'ai dit, parce que ce n'est vraiment pas le mauvais homme, ensuite parce qu'il espère ainsi, en la ramenant à son père, s'attirer la sympathie des Pieds-Noirs et pouvoir chasser en toute tranquillité sur leurs terres. Puis, on les revoit, tout d'abord en la personne d'une sorte d'errant un peu simplet, rebaptisé "Pauvre-Diable" par les trappeurs qui le recueillent, et ensuite avec Red Horn (Corne Rouge), lequel n'est autre que le frère de Teal Eye - notons d'ailleurs que tous deux sont en fait des Piegans, subdivision des Pieds-Noirs. de temps à autre, si mes souvenirs sont bons, des Sioux - très redoutés par tous - se pointent à l'horizon pour en découdre mais, pour l'instant, on s'en tient là.

Les cow-boys (le mot, si exotique à nos yeux, signifie littéralement "vachers") ne sont pas encore là attendu que l'Ouest est encore vide de tout Blanc, à l'exception des trappeurs et chasseurs.

Quant à la célèbre Cavalerie, eh ! bien, l'armée des Etats-Unis commençant à peine à construire ses forts, il est clair qu'elle brille par son absence.

L'intrigue fait entrer en scène un jeune homme de dix-sept ans, Boone Caudill, un brun nerveux et encore ignorant de cette prairie où ce taciturne au caractère entier, qui en a plus qu'assez de son ivrogne de père et gardera toute sa vie une haine profonde de toute forme d'autorité, que nous voyons s'enfuir à pied de la ferme familiale, en pleine nuit, dans le but d'atteindre Saint-Louis et d'y trouver du travail, rêve de faire sa vie. Sur la route, il se lie d'amitié avec un joyeux rouquin, qui a bien dix ans de plus que lui et aime d'autant plus à parler que, au moment où on le rencontre, il a accepté d'amener un cercueil à Saint Louis afin qu'on puisse inhumer le mort auprès des membres de sa belle-famille. Ce rouquin, qui, on le découvre assez vite, sait aussi bien réfléchir avant d'agir (ce qui sera toujours très difficile à Boone, caractère introverti, certes mais impulsif) que parler et plaisanter pour mettre à l'aise, se nomme Jim Deakins. Avec ses yeux clairs et son sourire étincelant, il est l'un des personnages les plus sympathiques du roman.

Après diverses mésaventures (le père de Boone a envoyé des gens à sa recherche car il est encore mineur), Jim parvient à le faire évader de la prison où on l'avait enfermé et tous deux éperonnent leurs chevaux (je crois bien que Jim en a volé un, c'est vrai) pour fuir Saint-Louis et voyager de compagnie.

Vous décrire leurs multiples aventures et l'amitié profonde qui se lie entre eux (amitié qui atteint à son sommet lors d'une expédition où, prisonniers d'un hiver trop froid, ils risquent bien de mourir de faim) n'est pas mon propos. Mais une chose indispensable doit être mentionnée : lors de leur expédition fluviale aux côtés du Français Jourdonnais et de son équipage, Boone est fasciné par la toute jeune Teal Eye et n'aura de cesse, après la fuite (ou l'enlèvement de celle-ci, l'explication n'est jamais donnée), de la retrouver là-bas, tout au loin, dans l'Ouest. Il l'épousera selon les rites piegans et en aura un fils, malheureusement aveugle.

Les Anciens disaient déjà que le Temps fuyait et, même si les Anciens ne sont plus là pour nous le répéter doctement en latin, le Temps n'a pas renoncé à fuir. Lorsque s'achève le roman, en 1843, Boone, à nouveau seul pour des raisons que vous découvrirez par vous-même si cela vous chante, retourne à la ferme qui l'a vu naître et que son père a quittée pour le Grand Voyage dont nul ne revient. Mais, malgré l'accueil chaleureux que lui font sa mère, bien vieillie, son frère, Dan et ses neveux, Punk et Andy - Cora, sa belle-soeur, ne peut pas le souffrir "parce qu'il ressemble à un Indien"), Boone reste un homme de l'Ouest, un trappeur, un chasseur. Si l'Ere des Trappeurs s'achève bien que, obstiné comme toujours, il se refuse à l'admettre, si une nuée de colons est prête à s'abattre, grouillante de ses milliers de sauterelles, sur l'Ouest lointain, si les forts tant réclamés ne cessent plus de pousser comme des champignons, si l'Industrie pointe enfin le bout de son terrible nez pointu, Boone le Taciturne ne peut échapper à ce qu'il est : il a toujours voulu vivre libre et il veut mourir libre. Toutefois, avant de quitter la région, il lui reste à rendre visite à Dick Summers, trappeur d'expérience qui avait longuement vécu avec Bonne et Jim et leur avait appris tout ce qu'ils devaient savoir pour devenir de bons chasseurs et se maintenir en vie en territoire indien. Quelques années plus tôt, Dick, sensiblement plus âgé qu'eux, avait jugé plus raisonnable de repartir vers la "civilisation" parce qu'il sentait l'âge s'emparer de lui. Il s'est marié et sa femme attend d'ailleurs un bébé.

Lorsque Boone arrive chez Dick, les retrouvailles sont semblables à ce que l'on connaît du caractère des deux hommes. Mais Dick le Sage comprend d'instinct que Boone en a gros sur le coeur ...

Ici s'achève ce premier tome qui ne donne qu'une envie : lire ceux qui suivent.

Au-delà de l'intrigue, on peut dire sans exagération que "The Big Sky" est un hymne fastueux à la Nature en général et au continent américain en particulier, un hymne aussi à la Liberté à condition toutefois de ne pas en faire n'importe quoi. Si nos gaucho-bobos osaient le faire sans tenir compte de leur haine habituelle de la civilisation américaine, ils parleraient même d'écologie. Ils en auraient même plein la bouche. Pourtant, à bien y regarder, notre trio de chasseurs respecte-t-il tant que cela la Nature ? Oui et non.

Oui parce qu'ils tuent avant tout pour manger. Non parce qu'ils le font aussi pour se procurer des ressources et aussi parce que, à certains moments, ils donnent l'impression de penser que cette pléthore d'animaux à abattre (à commencer par les bisons) n'aura jamais de fin. Contrairement à une légende tenace, ce n'est pas Buffalo Bill qui inventa la chasse sans fin des bisons. Sans doute organisa-t-il des "safaris" meurtriers mais la pratique existait avant lui, sans l'aspect "safari." Songez en effet que William Cody naquit en 1846, c'est-à-dire un an avant que ne s'achève ce premier tome de "The Big Sky."

Ce qui étonne, par contre, c'est que Guthrie ne fait guère s'inquiéter les Indiens de ce carnage. Encore moins tenter de s'y opposer. Là aussi, y a-t-il idée reçue, acceptation trop facile de la Fatalité ou, tout simplement, parti pris ? Pourtant, Guthrie est également décrit comme un historien.

Néanmoins, tel quel, "The Big Sky" reste une oeuvre à lire et à faire lire car, sans conteste, elle rend justice à la splendeur du continent américain. Et Boone, malgré ses défauts (qui sont nombreux) symbolise l'Homme libre (sans aucune pointe de rousseauisme, ouf ! nous voilà soulagés !), amoureux de la Liberté mais qui, à force de n'en faire qu'à sa tête, court le risque de faire perdre cette liberté tant respectée à un pays tout entier. Guthrie pose d'ailleurs la question dans le dernier tiers de cette fresque puissante dédiée à son pays et à tous ceux qui participèrent à le faire ce qu'il est, Indiens compris. Bonne lecture ! Gens pressés s'abstenir ! ;o)
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