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Brigitte Hébert (Traducteur)
ISBN : 2742751513
Éditeur : Actes Sud (03/09/2004)

Note moyenne : 4.32/5 (sur 165 notes)
Résumé :
Dans un texte rédigé en 1939 et publié à titre posthume, le journaliste allemand Sebastian Haffner fait une chronique saisissante de ses expériences personnelles pendant l'époque de l'instauration du nazisme. D'une clarté et d'une autorité exemplaires, son récit rend palpables, donc compréhensibles, les circonstances de l'avènement du régime hitlérien. A cet égard, c'est un ouvrage dont la lecture, en plus de l'intérêt littéraire qui la justifie, est indispensable à... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (37) Voir plus Ajouter une critique
colimasson
  18 mai 2015
L'arrivée du nazisme au pouvoir nous semble être une bévue intolérable qui témoigne au mieux de la cécité d'un peuple, au pire d'une inclination dissimulée au vice. On se défend de faire revenir de tels extrémismes sur le devant de la scène en affirmant que maintenant que nous sommes éclairés, cela ne nous arrivera plus jamais. Alors certes, cela ne nous arrivera sans doute plus jamais sous cette forme, mais derrière quels masques se dissimuleront les extrémismes des années à venir ? On aura beau écarquiller les yeux, encore faudrait-il que nous sachions sur quoi porter notre attention.

Sebastien Haffner nous fait comprendre que la vigilance est nécessaire mais pas suffisante. Il témoigne de l'endoctrinement invisible de sa génération –celle des Allemands ayant passé leur enfance dans l'exaltation de la Première Guerre Mondiale. Toutes les générations sont endoctrinées –même si elles ne le sont pas de la même façon- et il serait faux de croire qu'on peut y échapper. En revanche, on peut prendre conscience de cet endoctrinement et essayer de s'en éloigner, de prendre un brusque recul pour l'observer depuis des hauteurs où il ne pourra plus être aussi actif. Sebastian Haffner nous invite à prendre ce recul avec son Histoire d'un Allemand.

Il ne propose rien de plus que de s'ériger en témoin de son époque et il semble en effet qu'il ne cherche jamais à modeler son éthos pour se conformer à une image conventionnelle, que ce soit celle de la victime, du collaborateur ou du moralisateur je-le-savais-mais-vous-ne-m'avez-pas-écouté. Son histoire personnelle intervient certes au milieu des événements historiques mais elle ne sert qu'à démontrer la réalité de l'Histoire pour qu'elle ne se fige pas, comme dans un manuel scolaire, en une notion désincarnée.

« L'historiographie traditionnelle ne permet pas de faire la distinction. « 1890 : Guillaume II renvoie Bismarck. » C'est certainement une date importante, inscrite en gros caractères dans l'histoire de l'Allemagne. Mais il est peu probable qu'elle ait « fait date » dans l'histoire d'un Allemand, en dehors du petit cénacle des gens directement concernés. […]
Et maintenant, en regard, cette autre date : « 1933, Hindenburg nomme Hitler chancelier ». Un séisme ébranle soixante-six millions de vies humaines ! Je le répète, l'historiographie scientifique et pragmatique ne dit rien de cette différence d'intensité. »

Sebastian Haffner va nous permettre de moduler notre perception. C'est l'histoire de la grenouille échaudée : si on la plonge brutalement dans le bain bouillant, elle bondira aussitôt hors de l'eau, mais si on augmente progressivement la température, elle s'y habituera et ne remarquera pas qu'elle risque bientôt sa vie ; ainsi en fut-il de l'installation du nazisme en Allemagne au siècle dernier. Quels furent les différents paliers traversés par les allemands avant de finir ébouillantés ?
- Exaltation d'une Première Guerre Mondiale vécue de loin et considérée comme une lutte pour la grandeur de l'Allemagne et de sa nation, saisissant d'enthousiasme toute une génération d'enfants.
- Epreuve douloureuse de la défaite allemande de 1918. Elle ne ramène pas les Allemands à la réalité mais les fait tomber dans une sous-réalité. Ce n'est pas eux qui ont tort mais le reste du monde. C'est peut-être même parce qu'ils sont les plus forts qu'on s'unit contre eux pour cadenasser et limiter leurs forces vitales.
- Révolution confuse de 1918, physiologiquement intolérable : « La guerre a éclaté au coeur d'un été rayonnant, alors que la révolution s'est déroulée dans l'humidité froide de novembre, et c'était déjà un handicap pour la révolution. On peut trouver cela ridicule, mais c'est vrai. »
- Brutalisation des pratiques politique avec l'apparition des corps francs parmi les hommes qui trahissent la cause révolutionnaire.
- Regain d'intérêt pour la politique à partir de 1920 avec l'arrivée de Walther Rathenau au pouvoir, malheureusement assassiné par trois jeunes gens en 1922, confirmant ainsi l'enseignement de 1918/1919 selon lequel rien de ce que n'entreprenait la gauche ne réussissait. « Rathenau et Hitler sont les deux phénomènes qui ont le plus excité l'imagination des masses allemandes le premier par son immense culture le second par son immense vulgarité. »
- Période d'hyper-inflation en 1923. le père de Sebastian se dépêche d'acheter le maximum de biens de consommation possible sitôt après avoir reçu sa paie pour ne pas conserver des marks quotidiennement dévalués. « Une fois cent millions pouvaient représenter une somme respectable, peu de temps après, un demi-milliard n'était que de l'argent de poche. »
- Période de paix entre 1924 et 1929 avec l'arrivée au pouvoir de Streseman. Et pourtant, la fin des tensions publiques et le retour de la liberté privée ne sont pas vécus comme un cadeau mais comme une frustration. Personne ne savait quoi faire de la liberté personnelle octroyée. L'assassinat de Streseman en 1930 souleva toutefois cette inquiétude : « Qui, maintenant, dompterait les fauves ? »
- Brüning est élu chancelier en 1930. Pour la première fois de son existence, Sebastian Haffner se souvient avoir connu une direction ferme dont l'austérité provoquera en réaction l'arrivée au pouvoir de Hitler. Une autre de ses erreurs fut d'avoir considéré la politique comme un jeu de privilèges : « Comme son existence politique était directement liée à sa lutte contre Hitler, et donc à l'existence de celui-ci, il ne devait en aucun cas l'anéantir. »
- Hitler arrive au Parlement en septembre 1930 et s'impose en 1933. Les nazis ne sont d'abord pas pris au sérieux, comme en témoigne l'incendie du Reichstag (« L'aspect le plus intéressant de l'incendie du Reichstag fut peut-être que tout le monde, ou presque, admit la thèse de la culpabilité communistes. […]
Il fallut beaucoup de temps aux Allemands pour comprendre que les communistes étaient des moutons déguisés en loups. le mythe nazi du putsch communiste déjoué tomba sur un terrain de crédulité préparé par les communistes eux-mêmes »). Et pourtant, les faits sont incontestables : liquidation de la république, suspension de la constitution, dissolution de l'Assemblée, interdiction de journaux, remplacement des hauts fonctionnaires, tout cela se déroulait dans la joie et l'insouciance. Peut-être parce que Hitler comprenait mieux que personne l'attente des forces vives de la nation ? « Au-delà de la simple démagogie et des points de son programme, [Hitler] promettait deux choses : la reprise du grand jeu guerrier de 1915-1918, et la réédition du grand sac anarchique et triomphant de 1923. »

Nous connaissons la suite et Sebastian Haffner met ici un terme à son témoignage. Son histoire personnelle nous aura entre temps permis de prendre conscience des processus souterrains qui ont conduit cet homme intelligent à accepter la domination collective et politique. Ce sont ces processus qu'il faut surveiller, et non pas les formes les plus ostentatoires que revêtent les menaces –ce ne sont jamais les plus grossières qui finissent par nous dévorer. Plutôt que de cultiver une culpabilité qui n'a plus lieu d'exister, Sebastian Haffner se pose les questions essentielles qui feraient aujourd'hui avancer un débat encore miné par l'émotionnel :

« Où sont donc passés les allemands ? le 5 mars 1933, la majorité se prononçait encore contre Hitler. Qu'est-il advenu de cette majorité ? Est-elle morte ? A-t-elle disparu de la surface du sol ? S'est-elle convertie au nazisme sur le tard ? Comment se fait-il qu'elle n'ait eu aucune réaction visible ? »

Ce qui se passe souterrainement mérite d'être exposé davantage que les fariboles provocatrices des grandes gueules du moment…
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Baldrico
  21 octobre 2018
Indispensable.
Bouleversant.
Inquiétant.
C'est par ces trois qualificatif que je caractériserais le témoignage de Sebastian Haffner.
Étonnant comme je suis un fil, sans le vouloir apparemment, de personnages atteints par le grand vent de l'histoire et qui en sont profondément affectés, sans en être vraiment acteurs. En l'occurrence, il n'était pas possible de ne pas être affecté par le nazisme dans les années 1930 en Allemagne. Et dans ce cas-ci, ce n'est pas de la fiction. Sebastian Haffner s'exila en Angleterre en 1938 et entama ce volume de souvenirs à la demande de l'éditeur Warburg. le début de la guerre vint contrecarrer sa parution. le manuscrit dormit chez l'auteur jusqu'à sa mort en 1999. Il fut publié à titre posthume en 2000.
Ce qui est très particulier dans ce récit, c'est à la fois que l'auteur livre des souvenirs très personnels, montrant comment les événements affectent (ou pas) la population dans sa vie quotidienne et en même temps que le récit est dû à un auteur à la perspicacité d'analyste et d'historien.
Haffner décrit avec une précision touchante, à partir d'un point de vue subjectif, les changements dans la vie des Allemands entre 1914 et 1933: la première guerre quand il était enfant, les révolutions, le calme relatif et enfin la montée et l'arrivée au pouvoir du nazisme.
Ce qui rend ce livre à la fois indispensable, bouleversant et inquiétant c'est que les similitudes avec la période actuelle sont frappantes et aussi l'identification très claire de ce qui a permis l'avènement du nazisme, à savoir la lâcheté et l'absence de réaction des démocrates.
Un exemple. Haffner parle de mouvements pré-nazis et nazis comme luttant contre le "système", ce qui n'est qu'un autre nom pour la démocratie. Je vous laisse faire l'analogie avec l'actualité.
Il montre aussi comment le nazisme ne laissait aucune possibilité de repli sur une vie privée qui ne serait pas touchée par les mesures prises par le régime: la vie professionnelle, la vie personnelle, les convictions, les relations amoureuses même, tout était broyé et emporté par les nazis. Cette perspective rappelle Quand les lumières s'éteignent d'Erika Mann. Mais le point de vue subjectif de Haffner rend le totalitarisme encore plus terriblement concret.
Effrayant mais indispensable.
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JeanPierreV
  22 juin 2017
Un livre témoignage sur la montée du nazisme, un livre écrit par un jeune allemand, futur avocat, qui décidera quelques années plus tard de quitter l'Allemagne pour aller vers la liberté, vers Paris et l'Angleterre
L'auteur fait un rappel des faits historiques depuis l'armistice de 1918, en passant par la grande crise et l'inflation galopante, le gouvernement de Brüning qui limite la liberté de la presse, impose les désertions pour empêcher les exils, « une semi -dictature au nom de la démocratie pour empêcher la dictature véritable »…..tous ces événements sur lequel il s'appuie pour présenter la lente évolution de la mentalité des allemands, qui pour 55% d'entre eux, à l'occasion d'un vote, ne faisaient pas confiance au parti nazi en mars 1933….
Des nazis arrivant au pouvoir du fait de la trahison des représentant des partis majoritaires en mars 33. « Seule cette trahison explique le fait apparemment inexplicable qu'un grand peuple, qui ne se compose quand même pas exclusivement de poltrons, ait pu sombrer dans l'infamie sans résistance » dans « Une Allemagne fondamentalement impropre à la démocratie »
Un regard et une analyse sans complaisance sur ses compatriotes : « L'aptitude de mon peuple à la vie privée et au bonheur individuel est plus faible que celle des autres peuples », « le grand danger qui guette les allemands à toujours été et est encore le vide et l'ennui, excepté peut être dans quelques régions marginales comme la Bavière et la Rhénanie, où l'on trouve une trace de romantisme et d'humour méridionaux ».
Un ouvrage indispensable pour comprendre le basculement du peuple allemand vers le nazisme : « On avait cru en Saint Marx, il n'avait pas secouru ses fidèles. Saint Hitler était manifestement plus puissant. Brisons donc les statues de Saint Marx placées sur les autels pour consacrer ceux- ci à Saint Hitler. Apprenons à prier : »C'est la faute au juifs » au lieu de « C'est la faute au capitalisme ». Peut-être est-ce là notre salut. »
Un texte découvert dans les archives de l'auteur après 1999, date de son décès. Une analyse clairvoyante des dangers que fera courir ce régime, des suites possibles… . On en arrive à se demander si l'auteur n'a pas modifié son manuscrit original après la guerre….Mais une analyse scientifique a confirmé que le manuscrit retrouvé en 1999, n'a jamais été corrigé ou remanié par l'auteur après la guerre…
Après ce régime, tout le monde a dit « Plus jamais ça », mais on en arrive à se poser des questions…. que peut faire un peuple désespéré, humilié!!
Des remarques qui conservent toute leur actualité : « Les exilés sont une charge pour n'importe quel pays, et il n'est pas agréable de se sentir à charge. Ce n'est pas du tout la même chose d'arriver dans un pays comme une sorte d'ambassadeur, comme quelqu'un qui a quelque chose à faire et à offrir, ou comme un vaincu qui cherche un asile. Pas la même chose du tout. »

Une leçon d'histoire à méditer
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luocine
  31 juillet 2010
l y a deux ans, je découvrais ce livre grâce à une amie allemande. Je ne lui dirai jamais assez merci.
Je l'ai relu pour le mettre, avec ses cinq coquillages tellement mérités, dans mon blog.
J'avais acheté ce livre car Ursula m'avait expliqué que la jeunesse allemande l'avait plébiscité : Sebastian Haffner permettait de comprendre le basculement de toute la nation allemande vers le nazisme.
La lecture est tout aussi intéressante pour les Français.
Le destin de ce livre est étonnant, il est écrit à chaud en 1938 par un homme qui a refusé le nazisme et qui s'est réfugié en Angleterre. Il ne sera pas publié.
En 1999, à la mort de Sebastian Haffner, devenu un journaliste et un écrivain de renom allemand, ses enfants trouvent ce manuscrit et le publient.
La puissance du livre vient de là : il est écrit à chaud au plus près des événements, parfois au jour le jour, à travers les yeux d'un enfant puis d'un adolescent et enfin d'un jeune adulte.
On comprend qu'il s'en est fallu de peu pour que lui-même accepte sans jamais l'apprécier, la tyrannie nazie.
On suit avec dégoût toutes les veuleries des partis politiques traditionnels.
On est horrifié par la façon dont les gens se tuent pour des causes plus ou moins claires.
Puis l'horreur s'installe et là c'est trop tard plus personne ne pourra se défendre.
Mais peut-on en vouloir au peuple allemand alors qu'aucune puissance étrangère ne saura résister aux premières provocations d'Hitler quand cela était encore possible.
L'analyse est très poussée, et brasse l'ensemble de la société allemande, comme Haffner fait partie de l'élite intellectuelle, c'est surtout les élites que l'on voit à l'oeuvre. Elles ont longtemps méprisé Hitler qu'elle prenait pour un fou sans importance, « un comploteur de brasserie », mais elles n'ont compris le danger que lorsqu'il était trop tard.
La cause principale du nazisme est à rechercher dans la guerre 14/18, comme on l'a déjà souvent lu, ce qui est original ici, c'est la façon dont cet auteur le raconte.
Sebastian Haffner a sept ans quand la guerre éclate, pendant quatre longues années, il vivra en lisant tous les jours les communiqués de victoire de l'armée allemande, pour lui c'est cette génération là qui sera le fondement du Nazisme.

" Enfant j'étais vraiment un fan de guerre…. Mes camarades et moi avons joué à ce jeu tout au long de la guerre, quatre années durant, impunément, en toute tranquillité- et c'est ce jeu-là, non pas l'inoffensive « petite guerre » à laquelle il nous arrivait de jouer à l'occasion dans la rue ou au square, qui nous a tous marqués de son empreinte redoutable."

Son récit séduira bien au-delà du cercle habituel des historiens, car il est vivant, concret émouvant parfois. Il permet, soit de revivre une période étudiée en lui donnant le visage de la réalité, soit de comprendre le nazisme à travers la vie d'un allemand embarqué bien malgré lui dans la tourmente de son pays.
Lien : http://luocine.over-blog.com/
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JulienL0710
  29 mars 2018

Si je devais qualifier en un mot l'oeuvre de Sebastian Haffner, je dirais clairvoyant. Très rapidement, c'est ce qui m'est venu à l'esprit, la clairvoyance de son propos.
L'auteur nous plonge dans l'Allemagne de l'après Première Guerre mondiale avec une grande lucidité jusqu'au départ volontaire de l'auteur peu après l'accession à la chancellerie d'Adolf Hitler. Il s'agit donc d'une oeuvre autobiographique, avec toutes les règles que cela implique. Et ce testament pourrait faire référence à celui de Jean-Jacques Rousseau dans ses Confessions. Tous les malheurs que traversent les Allemands nous y sont racontés de manière simple et subtile. le style est prosaïque, normal pour un juriste se revendiquant amoureux des belles lettres. Et pour celui qui chercherait à comprendre comment l'idéal nazi a pu s'insérer dans chaque Allemand, alors ce livre peut en constituer une réponse concrète.
Je n'ai pas pu m'empêcher de trouver, dans ce récit, des références, des liens vers d'autres études passées ou futures. Tout d'abord, l'oeuvre extraordinaire d'Alexis de Tocqueville de la démocratie en Amérique pour la description que l'auteur fait du peuple allemand. À l'instar d'Alexis de Tocqueville qui le fit pour les Américains, Sebastian Hoffner nous livre ici les caractéristiques propres aux Allemands. Pour cela, je citerai la phrase suivante : « Ce culte absolu de l'excellence est un défaut allemand que les Allemands tiennent pour une qualité. » (p. 402). Et, plus loin sur la même page : « Ce que nous faisons, nous voulons le faire bien, peu importe qu'il s'agisse d'un travail honnête et intelligent, d'une aventure ou d'un crime – et l'ivresse profonde, béate et perverse procurée par cette perfection même nous dispense de toute réflexion sur le sens et la valeur de la chose que nous sommes en train de faire ». Cette dernière réflexion, trente ans plus tard, sera qualifiée de « banalité du mal » par Hannah Arendt dans le Procès d'Eichmann. Et, pour en finir avec la comparaison de l'auteur avec Alexis de Tocqueville on pourrait y voir cette même clairvoyance face à la l'avenir. Car Sebastian Hoffner, plus de dix ans avant la capitulation allemande disait, p. 303 : « J'ose prédire que ce sera l'attitude de l'Allemagne quand les nazis auront perdu la guerre – les sanglots tumultueux et têtus d'un enfant psychopathe, avide d'assimiler à la fin du monde la perte de son jouet ».
J'y ai également retrouvé l'oeuvre de George L. Mosse De la brutalisation des sociétés. En effet, Sebastian Hoffner nous décrit cette société allemande s'enfonçant, durant l'entre-deux-guerres, dans la violence tant physique que verbale, le désordre et l'intolérance. Une société dans laquelle on ne s'apitoie plus face à celui qui se fait rouer de coup, face aux troupes de SA qui sèment la terreur auprès d'une population qui se laisse guider, sans rien voir venir, sans rien dire ni rien faire de peur d'être dénoncé. La peur désormais dicte l'attitude des Allemands. Tout comme l'esprit de groupe qui évince l'individu comme on peut le voir à la fin de l'oeuvre. Et c'est encore par la force de ses convictions que l'auteur ne se fait pas happer par les appels incessants du nazisme, et ce malgré l'esprit de camaraderie que l'auteur rencontre et serait, on aurait pu le croire, sur le point d'apprécier. Or, comme il nous le fait savoir, cet esprit de camaraderie emmène son lot de bassesses et c'est tout le peuple allemand qui se laisse endoctriner, mener, guider par le moins apte à la faire. Car, comme nous le fait savoir l'auteur p. 421 : « la camaraderie implique inévitablement la stabilisation du niveau intellectuel sur l'échelon inférieur, celui que le moins doué peut encore atteindre ». On a l'impression d'entendre ici les réflexions d'Hitler lui-même dans Mein Kampf, car lui aussi connaissait la puissance de cet état de fait.
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GuyMontagGuyMontag   10 janvier 2019
Pendant la journée, on n’avait jamais le temps de penser, jamais l’occasion d’être un “moi”. Pendant la journée, la camaraderie était un bonheur. Aucun doute : une espèce de bonheur s’épanouit dans ces camps, qui est le bonheur de la camaraderie. Bonheur matinal de courir ensemble en plein air, bonheur de se retrouver ensemble nus comme des vers sous la douche chaude, de partager ensemble les paquets que tantôt l’un, tantôt l’autre recevait de sa famille, de partager ensemble la responsabilité d’une bévue commise par l’un ou l’autre, de se prêter mutuellement aide et assistance pour mille détails, de se faire une confiance mutuelle absolue dans toutes les occasions de la vie quotidienne, de se battre et de se colleter ensemble comme des gamins, de ne plus se distinguer les uns des autres, de se laisser porter par un grand fleuve tranquille de confiance et de rude familiarité… Qui niera que tout cela est un bonheur ? Qui niera qu’il existe dans la nature humaine une aspiration à ce bonheur que la vie civile, normale et pacifique ne peut combler ?
Moi, en tout cas, je ne le nierai pas, et j’affirme avec force que c’est précisément ce bonheur, précisément cette camaraderie qui peut devenir un des plus terribles instruments de la déshumanisation – et qu’ils le sont devenus entre les mains des nazis. C’est là le grand appeau, l’appât majeur dont ils se servent. Ils ont submergé les Allemands de cet alcool de la camaraderie auquel aspirait un trait de leur caractère, ils les y ont noyés jusqu’au delirium tremens. Partout, ils ont transformé les Allemands en camarades, les accoutumant à cette drogue depuis l’âge le plus malléable : dans les Jeunesses hitlériennes, la SA, la Reichswehr, dans des milliers de camps et d’associations – et ils ont, ce faisant, éradiqué quelque chose d’irremplaçable que le bonheur de la camaraderie est à jamais impuissant à compenser.
La camaraderie est partie intégrante de la guerre. Comme l’alcool, elle soutient et réconforte les hommes soumis à des conditions de vie inhumaines. Elle rend supportable l’insupportable. Elle aide à surmonter la mort, la souffrance, la désolation. Elle anesthésie. Supposant l’anéantissement de tous les biens qu’apporte la civilisation, elle console de leur perte. Elle est sanctifiée par de terrifiantes nécessités et d’amers sacrifices. Mais séparée de tout cela, recherchée et cultivée pour elle-même, pour le plaisir et l’oubli, elle devient un vice. Et qu’elle rende heureux pour un moment n’y change absolument rien. Elle corrompt l’homme, elle le déprave plus que ne le font l’alcool et l’opium. Elle le rend inapte à une vie personnelle, responsable et civilisée. Elle est proprement un instrument de décivilisation. À force de camaraderie putassière, les nazis ont dévoyé les Allemands ; elle les a avilis plus que nulle autre chose.
Il faut surtout bien voir que la camaraderie agit comme un poison sur des centres terriblement vitaux. (Encore une fois : certains poisons peuvent procurer le bonheur, le corps et l’âme peuvent désirer le poison, et les poisons bien employés peuvent être bénéfiques et indispensables. Ils n’en restent pas moins des poisons.) Pour commencer par le plus vital de ces centres, la camaraderie annihile le sentiment de la responsabilité personnelle, qu’elle soit civique ou, plus grave encore, religieuse. L’homme qui vit en camaraderie est soustrait aux soucis de l’existence, aux durs combats pour la vie. Il loge à la caserne, il a ses repas, son uniforme. Son emploi du temps quotidien lui est prescrit. Il n’a pas le moindre souci à se faire. Il n’est plus soumis à la loi impitoyable du “chacun pour soi” mais à celle, douce et généreuse, du “tous pour un”. Prétendre que les lois de la camaraderie sont plus dures que celle de la vie civile et individuelle est un mensonge des plus déplaisants. Elles sont d’un laxisme tout à fait amollissant, et ne se justifient que pour les soldats pris dans une guerre véritable, pour l’homme qui doit mourir : seule, la tragédie de la mort autorise et légitime cette monstrueuse exemption de responsabilité. Et on sait que même de courageux guerriers, quand ils ont reposé trop longtemps sur le mol oreiller de la camaraderie, se montrent souvent incapables plus tard d’affronter les durs combats de la vie civile.
Beaucoup plus grave encore, la camaraderie dispense l’homme de toute responsabilité pour lui-même, devant Dieu et sa conscience. Il fait ce que tous font. Il n’a pas le choix. Il n’a pas le temps de réfléchir (à moins que, par malheur, il ne se réveille seul en pleine nuit). Sa conscience, ce sont ses camarades : elle l’absout de tout, tant qu’il fait ce que font tous les autres.
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colimassoncolimasson   14 février 2016
Adieu » était désormais le mot d’ordre - un adieu total, radical, sans exception. Le monde dans lequel j’avais vécu se dissolvait, disparaissait, devenait invisible - tous les jours, tout naturellement, sans faire le moindre bruit. Chaque jour, on pouvait constater qu’un nouveau morceau de ce monde avait disparu, s’était englouti. On le cherchait, il n’était plus là. Jamais je n’ai revu un processus aussi étrange. C’était comme si le sol se dérobait sous les pieds de façon continue et irrésistible, ou plutôt comme si l’air que l’on respirait était pompé, régulièrement, sans cesse.
Les événements visibles qui se produisaient dans le domaine public et sautaient aux yeux étaient presque les plus inoffensifs. D’accord : les partis disparaissaient, ils étaient dissous ; d’abord les partis de gauche, puis les partis de droite. Je n’appartenais à aucun d’eux. Les hommes dont on avait le nom sur les lèvres, dont on avait lu les livres et commenté les discours, disparaissaient soit à l’étranger, soit dans des camps de concentration. De temps à autre, on entendait dire que l’un d’entre eux « avait mis fin à ses jours comme on venait l’arrêter » ou avait été « abattu alors qu’il tentait de s’enfuir ». Au cours de l’été, les journaux publièrent une liste de trente ou quarante noms parmi les plus connus de la littérature et des sciences : ceux qui les portaient étaient déclarés « traîtres au peuple », déchus de leur nationalité, bannis.
C’était encore presque plus étrange et plus inquiétant de voir se volatiliser une quantité de personnes inoffensives qui faisaient partie de la vie quotidienne : le présentateur radiophonique dont on entendait chaque jour la voix et à qui on était habitué comme à une vieille connaissance avait disparu dans un camp de concentration, et malheur à qui osait encore prononcer son nom. Des acteurs et des actrices familiers depuis des années s’évanouissaient du jour au lendemain : la charmante Carola Neher était soudain traître au peuple et déchue de la nationalité allemande, le jeune et rayonnant Hans Otto, dont l’étoile brillante s’était levée au cours de l’hiver précédent - on s’était demandé dans toutes les soirées si c’était enfin là « le nouveau Matkowsky » que le théâtre allemand attendait depuis si longtemps -, gisait fracassé dans la cour d’une caserne de SS. La version officielle était qu’après son arrestation il s’était jeté d’une fenêtre du quatrième étage « en profitant d’un moment où il n’était pas surveillé ». Le plus célèbre des dessinateurs humoristiques, dont les innocentes plaisanteries faisaient chaque semaine rire tout Berlin, se suicida. Le présentateur du cabaret que l’on sait fit la même chose. D’autres n’étaient tout simplement plus là, et l’on ne savait pas s’ils étaient morts, arrêtés, exilés -on n’entendait plus parler d’eux.
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LudwigduBouillonLudwigduBouillon   08 février 2018
page 417
de la camaraderie
qui niera qu'il existe dans la nature humaine une aspiration à ce bonheur que la vie civile, normale et pacifique ne peut combler ?
Moi en tous cas, je ne le nierai pas, et j'affirme avec force que c'est précisément ce bonheur, précisément cette camaraderie qui peut devenir un des plus terribles instruments de la déshumanisation – et qu'ils le sont devenu entre les mains des nazis. C'est là le grand appeau, l appât majeur dont il se servent. Ils ont submergé les Allemands de cet alcool de la camaraderie auquel aspiraient un trait de leur caractère, ils les ont noyés jusqu'au delirium tremens. Partout, ils ont transformé les Allemands en camarades, les accoutumant à cette drogue depuis l’age le plus malléable : dans les jeunesses hitlériennes, la SA, la Reichswehr , dans des milliers de corps et d'associations - ils ont, ce faisant, éradiquer quelque chose d'irremplaçable que le bonheur de camaraderie est à jamais impuissant à compenser.
La camaraderie est partie intégrante de l'amicale de la guerre. Elle rend supportable l'insupportable. Elle anesthésie. Mais séparer de tout cela, recherché est cultivé pour elle-même, pour le plaisir et l'oubli, elle devient un vice. Elles auront l'homme, est l'étrave plus que le fond l'alcool et l'opium. Elle rend inapte à une vie personnelle, responsable civilisée. Elle est proprement un instrument de civilisation.
La camaraderie a mis le sentiment de la responsabilité personnelle. Qu'elles soient civiques ou, plus grave encore religieuse. L'homme qui vit en camaraderie est soustrait au souci de l'existence, au dur combat de la vie.
Beaucoup plus grave encore, la camaraderie dispense l'homme de toute responsabilité pour lui-même, devant Dieu et sa conscience. Il fait ce que tous font. Il n'a pas le choix. Il n'a pas le temps de réfléchir. Sa conscience , ce sont ses camarades : elle l’absout de tout, tant qu'il fait ce que font tous les autres.
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colimassoncolimasson   16 février 2016
De nombreux journaux et magazines disparurent des kiosques, mais ce qui advenait aux autres était beaucoup plus inquiétant. On ne les reconnaissait pas vraiment. C’est qu’on entretient avec un journal les mêmes rapports qu’avec un être humain ; on sent comment il réagira à certaines choses, ce qu’il dira et comment. S’il affirme brusquement le contraire de tout ce qu’il disait hier, s’il se renie complètement, si ses traits sont tout à fait déformés, on a l’impression irrésistible de se trouver dans une maison de fous. C’est ce qui se produisit. De vénérables feuilles acquises aux idées démocratiques et appréciées de l’élite intellectuelle comme le Berliner Tageblatt ou la Vossische Zeitung furent du jour au lendemain transformées en organes nazis. Leurs vieilles voix posées et réfléchies disaient les mêmes choses que vociféraient et éructaient l’Angriff ou le Vôlkischer Beobachter. […]
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colimassoncolimasson   26 janvier 2016
Il est probable que les révolutions, et l’histoire dans son ensemble, se dérouleraient bien différemment si les hommes étaient aujourd’hui encore ce qu’ils étaient peut-être dans l’antique cité d’Athènes : des êtres autonomes avec une relation à l’ensemble, au lieu d’être livrés pieds et poings liés à leur profession et à leur emploi du temps, dépendant d’une foule de choses qui les dépassent, éléments d’un mécanisme qu’ils ne contrôlent pas, marchant pour ainsi dire sur des rails et désemparés quand ils déraillent.
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Sebastian Haffner : Histoire d'un Allemand
Depuis l'ancienne manufacture des tabacs à Riom, Olivier BARROT présente le livre "Histoire d'un Allemand" de Sébastien HAFFNER, photoNoir et blanc de l'écrivain.
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