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Georges-Arthur Goldschmidt (Traducteur)
EAN : 9782070414673
208 pages
Gallimard (16/05/2001)
3.45/5   46 notes
Résumé :
Il est peu de livres écrits avec une telle sincérité et une telle précision. Ce qui est raconté — la vie d'un adulte et d'un enfant – n'est jamais ce qu'on attend mais toujours ce qui compte. Entre « prétention au bonheur » et violence contenue, leur existence quotidienne est un apprentissage réciproque. De la naissance à sa sixième année, l'homme vit avec son enfant en Allemagne ou à Paris où a lieu le premier contact avec l'école, celle « du seul peuple à pouvoir ... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (11) Voir plus Ajouter une critique
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sur 46 notes
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moussk12
  06 novembre 2020
Livre pioché au hasard de mes pérégrinations, pour un écrivain que je ne connaissais pas malgré un prix Nobel de littérature, fortement controversé et un prix Heintze décliné, en raison des positions politiques pro-serbes de l'auteur.
L'homme, la femme, l'enfant. C'est ainsi qu'il se raconte. L'homme jeune idéalise la femme qui sera faite pour lui et l'enfant à venir. Lorsque l'enfant naît, la relation du couple s'étiole rapidement jusqu'à la séparation et l'enfant, que l'on apprendra plus tard être une fille, restera avec l'homme.
Que sait-on d'eux ? Ils sont allemands, vivent à Paris, puis en banlieue, ou encore pas très loin de l'océan pour revenir ensuite dans leur pays d'origine. Rien de transcendant jusque là et ça ne changera pas. L'auteur obstrue volontairement (pourquoi ?) leur nom, ceux des villes, ainsi que leur profession bien qu'elle soit importante : le métier de l'épouse ayant semble-t-il contribué à leur éloignement et celui de l'homme lui permettant de rester avec l'enfant presque à plein temps.
Le narrateur laisser couler une plume fine et érudite pour décrire ses pensées, ses peurs, ses regrets, ses sentiments profonds. J'ai souvent eu le coeur serré pour l'enfant mal dans sa peau, isolé des autres écoliers qui sentaient immédiatement sa différence. Celle d'être allemande. Et peut-être le fait d'être élevée par son père seul.
La narration somme toute originale m'a déroutée au début, puis je m'y suis faite. C'est un livre intimiste dont chaque page est emplie de douceur, de gravité, des observations du père et d'une recherche constante de tenter de comprendre son enfant.
Malgré l'indéniable belle prose, j'en ressors déçue. Il n'y a pas d'histoire à proprement parler et ne parler de soi, que de soi, a fini par m'exaspérer. Si au moins il y avait eu de belles descriptions des lieux, même pas.
En fait ce livre ne m'a rien apporté.
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The_Noir
  02 août 2020
La lecture de Peter Handke est, a toujours été, des plus exigeantes. Comme lointaine de toute poésie en apparence, elle s'attache à décrire le quotidien, non pas de l'existence, mais son intellectualisation, son décorticage, sa compréhension. L'enfant est là, On ne l'entend ni s'exprimer, ni même courir sur le pavé. Est-on sûr seulement de son sexe ? Entre les lignes, j'ai pu deviner qu'il s'agissait d'une fille. Mais non ! Cet enfant n'a pas de sexe ! Il est l'enfant éternel que tout père tente de rencontrer. Et de cet enfant, on ne saura jamais rien qui ne soit réfléchi (comme dans un miroir pour reprendre l'image) dans les pensées de son père/narrateur.
Dire qu'il ne se passe rien dans ce roman est à la fois véridique et totalement hors de propos. Les rapports père - enfant sont ici continuelle découverte et tentative d'appropriation du vécu, sans aucune prétention ni sécheresse mais comme ce geste ultime qui consiste à vouloir à tout prix comprendre pour survivre, pour rester humain. D'un humanisme des plus pudiques donc qui cependant rejoint aussitôt l'universel.
Ce sont quelques phrases - souvent en fin de chapitre - qui atteignent, dirais-je, le sublime, c'est à dire, ce lieu où notre propre vécu et les mots que nous lisons forment une parfaite harmonie.

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lecassin
  23 juin 2012
Publié en 1981 au moment où Peter Handke vivait seul, à Salzbourg avec sa fille aînée, « Histoire d'enfant », retrace les errements initiatiques d'un homme qui peu à peu devient père…
On découvre trois personnages principaux : « l'homme », « la femme » et « l'enfant » -dénommés ainsi tout au long du texte –mais surtout, on découvre un homme qui vit seul avec sa fille en Allemagne ou à Paris, et les petits riens du quotidien qui font de l'homme un père. Tout ça porté par un style qui personnellement m'émeut toujours…
Et puis : « On ne naît pas père, on le devient… », n'est-ce pas ?
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Corboland78
  10 juin 2019
Peter Handke, né en 1942, est un écrivain, auteur dramatique, scénariste, réalisateur et traducteur autrichien. Histoire d'enfant, un roman, date de 1981.
Un roman, c'est une histoire et une écriture, ici pour ce qui est du scénario vous repasserez, car plus minimaliste ça n'existe pas, ou alors il faut beaucoup chercher. le narrateur, vit séparé de sa femme et élève son enfant. du marmot au gamin de dix ans, nous suivons ces deux-là entre Allemagne et France durant ce laps de temps où une personnalité se dessine.
S'il existe une catégorie « livres intellos » on l'y rangera directement. Intrigue inexistante, ce ne sont que banalités et petits faits de la vie ordinaire, déménagements, ville nouvelle, plus tard école etc. A deux doigts du coma anesthésique après quelques pages à peine, je me suis pourtant étonné de poursuivre ma lecture. Et c'est là un trait étrange ( ?) de ma personnalité, il m'arrive parfois de prendre goût à lire un livre (mais court) dont je ne comprends rien (ou pas grand-chose), juste pour le plaisir de la langue déployée par l'auteur.
L'écriture se complait dans l'hermétisme, on ne sait jamais vraiment très bien ce qui se passe et comme il ne se passe pas grand-chose, le lecteur baigne dans un flou artistique total. Les personnages ne sont pas nommés, le père c'est « l'homme », la mère « la femme » et le gosse « l'enfant », détail significatif ce fameux gamin s'avère être une fille mais on ne l'apprend que subrepticement dans le dernier tiers du roman. Ceci dit, ça n'apporte rien au lecteur sauf s'il sait que le roman fut écrit quand Peter Handke vivait seul à Salzbourg (1979-1988) avec sa fille aînée, enfant qui justement le sortait de cette solitude et l'obligeait à endosser une responsabilité, le thème de ce bouquin si je me fie à ce que j'en ai saisi.
L'homme qui jusque là consacrait sa vie à l'écriture, découvre les joies ( ?) de la paternité et les obligations/occupations qui en découlent. Une autre vie s'ouvre à lui. Lui et les autres, se regardent chacun d'un autre oeil, l'enfant l'accapare, ils ne font plus qu'un. Intéressant mais guère développé on s'en doute dans un si court texte, l'enfant élevé dans la double langue allemand/français en tire des attitudes qui déroutent son père, « On pouvait voir que ce qu'on appelle le bilinguisme n'était pas seulement, comme on le disait, un trésor mais qu'il provoquait aussi à la longue un divorce douloureux. »
Le style est ampoulé mais en de rares occasions j'ai cru y déceler la petite musique proustienne (« Et quand enfin la voix d'un enfant du voisinage s'approchait de la maison muette ce bruit était souvent, pour les deux habitants, un soulagement (et même si cet enfant-là avait été l'occasion du chagrin de la veille) »).
Un livre trop particulier pour que je le recommande à quiconque, chacun fera comme il l'entend. Il est évident que ce n'est pas le genre de lecture que je préfère, pourtant j'ai été hypnotisé par le rythme des phrases et séduit par l'effet apaisant et lénifiant de cette prose étrange.
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dourvach
  23 décembre 2014
" Lorsque l'enfant était enfant,
il ne savait pas qu'il était enfant,
tout avait une âme pour lui
et toutes les âmes étaient une. " (*)
Ce court récit, "Kindergeschichte" ("Histoire d'enfant") de l'écrivain autrichien Peter HANDKE, paraît en 1981 en langue allemande ; traduit en français par Georges-Arthur Goldschmidt dès 1983, c'est "l'histoire" - ou plutôt "l'arborescence" - de la relation entre un père et son enfant (une fille), de sa naissance à l'âge de dix ans.
Oeuvre particulièrement pudique et d'une langue simple, on la connaît beaucoup plus par ce long poème mélancolique en langue allemande : "Als das Kind Kind war... " ("Lorsque l'enfant était enfant").
Poème en vers libres que récitera l'archange Damiel joué par le formidable acteur Bruno Ganz -- par sa voix si émouvante qui l'égrêne tout au long de l'eouvre -- dans le beau film de Wim Wenders, "Les ailes du désir" ("Der Himmel über Berlin"), tourné en noir-et-blanc et couleurs entre 1986 et 1987, soit moins de trois ans avant la chute du "Mur"...
(*) [Als das Kind Kind war,
wußte es nicht, daß es Kind war,
alles war ihm beseelt,
und alle Seelen waren eins.]
Lien : http://fleuvlitterature.cana..
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Citations et extraits (26) Voir plus Ajouter une citation
dourvachdourvach   23 décembre 2014
" ALS DAS KIND KIND WAR... "
" Lorsque l'enfant était enfant... "

Als das Kind Kind war,
ging es mit hängenden Armen,
wollte der Bach sei ein Fluß,
der Fluß sei ein Strom,
und diese Pfütze das Meer.

Lorsque l'enfant était enfant,
il marchait les bras ballants...
Il voulait que le ruisseau soit une rivière,
la rivière un fleuve
et cette flaque d'eau la mer.

*****************************
Als das Kind Kind war,
wußte es nicht, daß es Kind war,
alles war ihm beseelt,
und alle Seelen waren eins.

Lorsque l'enfant était enfant,
il ne savait pas qu'il était enfant,
tout avait une âme pour lui
et toutes les âmes étaient une.

********************************
Als das Kind Kind war,
hatte es von nichts eine Meinung,
hatte keine Gewohnheit,
saß oft im Schneidersitz,
lief aus dem Stand,
hatte einen Wirbel im Haar
und machte kein Gesicht beim fotografieren.

Lorsque l'enfant était enfant,
il n'avait d'opinion sur rien,
il n'avait pas d'habitudes...
Souvent il s'asseyait en tailleur,
il partait en courant...
Il avait une mèche rebelle
et ne faisait pas de mines quand on le photographiait.

***********************************************************
Als das Kind Kind war,
war es die Zeit der folgenden Fragen :
Warum bin ich ich und warum nicht du ?
Warum bin ich hier und warum nicht dort ?
Wann begann die Zeit und wo endet der Raum?
Ist das Leben unter der Sonne nicht bloß ein Traum ?
Ist was ich sehe und höre
und rieche nicht bloß der Schein einer Welt vor der Welt ?
Gibt es tatsächlich das Böse und Leute,
die wirklich die Bösen sind ?
Wie kann es sein, daß ich, der ich bin,
bevor ich wurde, nicht war,
und daß einmal ich, der ich bin,
nicht mehr der ich bin, sein werde ?

Lorsque l'enfant était enfant...
Puis vint le temps des questions comme celle-ci :
Pourquoi est-ce que je suis moi ?
Et pourquoi est-ce que je ne suis pas toi ?
Pourquoi est-ce que je suis ici ?
Et pourquoi est-ce que je ne suis pas ailleurs ?
Quand a commencé le temps ?
Et où finit l'espace ?
La vie sur le soleil n'est-elle rien d'autre qu'un rêve ?
Ce que je vois, ce que j'entends
Ce que je sens
N'est-ce pas simplement l'apparence d'un monde devant le monde ?
Est-ce que le mal existe véritablement ?
Est-ce qu'il y a des gens qui sont vraiment mauvais ?
Comment se fait-il que moi qui suis moi,
Avant que je devienne, je n'étais pas
Et qu'un jour moi qui suis moi
Je ne serai plus ce moi que je suis ?

***************************************
Als das Kind Kind war,
würgte es am Spinat, an den Erbsen, am Milchreis,
und am gedünsteten Blumenkohl.
und ißt jetzt das alles und nicht nur zur Not.

Lorsque l'enfant était enfant,
il s'est étouffé avec les épinards, les pois, le riz au lait,
et ​le chou-fleur cuit à la vapeur.
et les mange tous maintenant, et pas seulement une pincée.

****************************************************************
Als das Kind Kind war,
erwachte es einmal in einem fremden Bett
und jetzt immer wieder,
erschienen ihm viele Menschen schön
und jetzt nur noch im Glücksfall,
stellte es sich klar ein Paradies vor
und kann es jetzt höchstens ahnen,
konnte es sich
Nichts nicht denken
und schaudert heute davor.

Lorsque l'enfant était enfant,
il se réveilla dans un lit inconnu
et maintenant encore pour lui
beaucoup de gens ont l'air gentil,
et maintenant simplement par chance
il s'est clairement avéré être devant un Paradis
et il peut maintenant deviner
qu'il pouvait ne penser à rien
et frémit maintenant de se souvenir.

**************************************
Als das Kind Kind war,
spielte es mit Begeisterung
und jetzt, so ganz bei der Sache wie damals,
nur noch, wenn diese Sache seine Arbeit ist.

Lorsque l'enfant était enfant,
il a joué avec enthousiasme
et maintenant, si la chose est tout à fait au point comme autrefois,
seulement alors, cette chose est son oeuvre.

************************************************
Als das Kind Kind war,
genügten ihm als Nahrung Apfel, Brot,
und so ist es immer noch.

Lorsque l'enfant était enfant,
Les pommes et le pain suffisaient à le nourrir,
Et il en est toujours ainsi.

************************************************
Als das Kind Kind war,
fielen ihm die Beeren wie nur Beeren in die Hand
und jetzt immer noch,
machten ihm die frischen Walnüsse eine rauhe Zunge
und jetzt immer noch,

Lorsque l'enfant était enfant,
Les baies tombaient dans sa main comme seule tombent des baies,
Et c'est toujours ainsi,
Les noix fraîches lui irritaient la langue,
Et c'est toujours ainsi,

*********************************************
Hatte es auf jedem Berg
die Sehnsucht nach dem immer höheren Berg,
und in jeder Stadt die Sehnsucht nach der noch größeren Stadt,
und das ist immer noch so,
griff im Wipfel eines Baums
nach dem Kirschen in einem Hochgefühl
wie auch heute noch,
eine Scheu vor jedem Fremden
und hat sie immer noch,
wartete es auf den ersten Schnee,
und wartet so immer noch.

Sur chaque montagne, il avait le désir d'une montagne encore plus haute,
Et dans chaque ville, le désir d'une ville plus grande encore,
Et il en est toujours ainsi.
Dans l'arbre, il tendait les bras vers les cerises, exalté
Comme aujourd'hui encore,
Etait intimidé par les inconnus et il l'est toujours,
Il attendait la première neige et il l'attend toujours.

******************************************************
Als das Kind Kind war,
warf es einen Stock als Lanze gegen den Baum,
und sie zittert da heute noch.

Lorsque l'enfant était enfant
il a lancé un bâton contre un arbre, comme une lance,
Et elle y vibre toujours.

Peter HANDKE, "Als das Kind Kind war..." ("Lorsque l'enfant était enfant... ") : poème récité par l'acteur Bruno GANZ dans la bande-son du film de Wim Wenders, "Der Himmel über Berlin" ("Les ailes du désir"), 1987
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peipei   20 juin 2011
Lorsque l'enfant était enfant,
il marchait les bras ballants,
voulait que le ruisseau soit rivière
et la rivière fleuve,
que cette flaque soit la mer

Lorsque l'enfant était enfant,
il ne savait pas qu'il était enfant,
tout pour lui avait une âme
et toutes les âmes étaient une

Lorsque l'enfant était enfant,
il n'avait d'opinion sur rien,
il n'avait pas d'habitudes,
il s'asseyait en tailleur,
démarrait en courant,
avait une mèche rebelle
et ne faisait pas de mines quand on le photographiait..
Lorsque l'enfant était enfant,
ce fut le temps des questions suivantes:
pourquoi suis-je moi, et pourquoi pas moi ?
Pourquoi suis-je ici et pourquoi pas là ?
Quand commence le temps et où finit l'espace ?
La vie sous le soleil n'est-elle pas un rêve ?
Ce que je vois, entend, sens, n'est-ce pas simplement
l'apparence d'un monde devant le monde ?
Le mal existe-t-il vraiment et des gens
qui sont vraiment les mauvais ?
comment se fait-il que moi, qui suis moi,
avant de devenir, je n'étais pas,
et qu'un jour moi, qui suis moi,
je ne serai plus ce moi que je suis.
Lorsque l’enfant était enfant,
Les pommes et le pain suffisaient à le nourrir,
Et il en est toujours ainsi.
Lorsque l’enfant était enfant,
Les baies tombaient dans sa main comme seule tombent des baies,
Les noix fraîches lui irritaient la langue,
Et c’est toujours ainsi.

Sur chaque montagne, il avait le désir d’une montagne encore plus haute,
Et dans chaque ville, le désir d’une ville plus grande encore,
Et il en est toujours ainsi.
Dans l’arbre, il tendait les bras vers les cerises , exalté
Comme aujourd’hui encore,
Etait intimidé par les inconnus et il l’est toujours,
Il attendait la première neige et il l’attend toujours.

Lorsque l’enfant était enfant il a lancé un bâton contre un arbre, comme une lance,
Et elle y vibre toujours.
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ThibaultMarconnetThibaultMarconnet   01 novembre 2020
- À la fin de l’hiver, un voyage en bus dans une vallée de montagne ; seuls passagers des enfants, étrangement silencieux, retour de l’école ; ils descendent isolément ou par petits groupes et disparaissent sur la route ou dans les chemins de campagne ; début du crépuscule, giboulées de neige, cascades gelées ; par la portière ouverte, brièvement, le chant alterné de deux oiseaux, dehors, dans le froid, d’une tristesse, d’un effarement incroyables et d’une telle beauté qu’en les entendant il est pris du désir de retenir cette plainte pour toujours et d’écrire de la musique. - Au printemps suivant, au cours d’un voyage en train à travers une vallée mouillée et triste, il voit un enfant marcher avec agilité le long des voies et il peut lui parler en pensée : « Sois loué, enfant inconnu au pas bondissant. » - Et puis un autre trajet en car - encore presque uniquement des enfants, dans le crépuscule, puis c’est l’obscurité -, et cette phrase, presque involontaire : « Peut-on sauver les enfants ? »
Car, au fil du temps, le voyageur crut reconnaître que quelque chose manquait à tous sans exception et qu’ils attendaient tous quelque chose. Les nourrissons qu’il voyait dans les avions, les salles d’attente ou ailleurs n’étaient pas simplement « couinards » ou agités mais leurs cris venaient de très profond. - Des paysages les plus calmes s’élevaient bientôt, en règle générale, les hurlements de détresse d’un être qui, quelque part, appelait les siens. Mais les enfants, c’était visible, avaient aussi besoin des inconnus qui venaient à leur rencontre : les yeux grands ouverts et cillant à peine qui, à mi-hauteur des adultes, percevaient chacun isolément, si grande que pût être la foule, et cherchaient une réponse (et le passant pouvait être sûr qu’à lui aussi ils jetteraient un regard secourable), ces yeux, dans la presse des boulevards, des supermarchés et des métros, étaient chaque fois la seule certitude.
Il en fut sûr alors : les « temps modernes » qu’il avait si souvent maudits et rejetés n’existaient même pas ; la « fin des temps » n’était, elle aussi, que fantasme : avec chaque nouvelle conscience s’ouvraient des possibilités toujours pareilles, et les yeux des enfants dans la foule - regarde-les donc ! - transmettaient l’esprit éternel. Malheur à toi qui manques ce regard.
Un jour, il se trouve au musée devant le tableau légendaire qui représente le massacre des Innocents de Bethléem : un enfant dans la neige lève les bras vers sa mère, le pied replié en arrière, en fichu et en tablier ; le soudard, l’index recourbé, le saisit déjà ; et le spectateur, comme si tout cela arrivait à présent, pense mot pour mot : « Cela n’est pas possible », et pour sa part il en prend la résolution : la tradition sera différente.

(p. 93-95, L’Imaginaire/Gallimard)
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ThibaultMarconnetThibaultMarconnet   30 octobre 2020
Par une chaude journée d’octobre l’adulte lit, étendu dans l’herbe d’un maigre parc forestier ; au coin des yeux, l’enfant est une couleur proche : à un moment donné il sort de son champ de vision et ne revient pas. Lorsqu’il lève les yeux, il le voit loin déjà parmi les arbres. Il court aussitôt après lui, ne l’appelle pas mais le suit à quelque distance. L’enfant va tout droit même quand il n’y a pas de chemin. Entre eux surgissent sans cesse des promeneurs avec des chiens. L’un d’eux, en courant, renverse même l’enfant. Il se relève aussitôt et sans un regard pour l’animal continue tout droit. Devant un ruisselet dont l’eau qui coule à peine est noire de feuilles poussées par le vent, deux pintades sont en train de s’accoupler : la partie mâle chancelle, vacille, tombe de côté, fléchit sur ses pattes et s’affaisse sur le sol. L’enfant n’arrête pas de marcher ; il ne va ni plus vite ni plus lentement, ne regarde pas une seule fois derrière lui, ne tourne même pas la tête et ne semble pas non plus se fatiguer, comme si souvent au bout de quelques pas. Tous deux traversent, toujours à la même distance, une petite bande de prairie où l’on sent déjà le vent de la rivière proche. (Beaucoup plus tard l’enfant raconta à l’adulte que « prairie » le faisait penser à « paradis ».) Ici, sous le feuillage, il y a beaucoup de bois mort : l’enfant trébuche de temps à autre mais il ne dévie pas de sa direction. Une foule de gens, dans le parc, paraissent pourtant prendre tous un autre chemin ; des tribunes d’un champ de courses proche proviennent les cris d’encouragement du dernier tournant. Il semble à l’adulte qu’ils sont tous deux devenus des géants : têtes et épaules à hauteur de cime loin au-dessus du sol et invisibles à ceux qui viennent à leur rencontre : ils figurent ces êtres fabuleux que depuis toujours il a pensé être les puissances véritables derrière, au-dessus et entre toutes les réalités des sensations humaines. L’enfant s’arrête à la vue de la rivière et met, l’une sur l’autre, les mains dans son dos. Non loin du talus herbeux sont assis un autre adulte et un autre enfant, comme leurs remplaçants ou leurs doubles. Tous deux mangent une glace ; et l’eau de la rivière qui passe fait étinceler les boules de glace et les contours du cou. À moitié coulée dans le fleuve la rangée de cabines d’une baignade abandonnée. De l’autre côté de l’eau, vers l’ouest, la chaîne de collines au feuillage épais, balayée à mi-hauteur par le passage orange-blanc-violet des trains de banlieue. Le ciel au soleil couchant est argenté, des feuilles isolées, un rameau tout entier tourbillonnent, soulevés très haut dans le vide. Les buissons de la rive, en bas, s’agitent en une merveilleuse concordance avec la chevelure courte de l’enfant au premier plan. Le témoin oculaire implore pour que soit bénie cette image et il reste en même temps impassible. Il sait que chaque instant mystique recèle une loi générale dont il doit faire apparaître la forme, et qui ne vaut que par la forme qui lui est adéquate ; et il sait aussi que délimiter par la pensée la succession de formes d’un tel instant est l’œuvre humaine la plus difficile de toutes. - Alors il appela l’enfant qui s’était retourné vers lui sans surprise comme vers son garde du corps attitré.

(p. 28-30, L’Imaginaire/Gallimard)
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ThibaultMarconnetThibaultMarconnet   31 octobre 2020
Dépouillé de son esprit il ne se possédait plus et l’angoisse, en outre, le privait de volonté. Et vint le jour de la faute et l’heure de l’enfant. Après une nuit de pluie - on était déjà au cœur du printemps - la partie basse de la construction neuve se trouva remplie d’eau. C’était déjà arrivé plusieurs fois et ce matin-là le niveau était plus haut que jamais : une véritable inondation (après les lettres d’usage, inutiles, « à une entreprise en bâtiment »). Ivre de sommeil, l’homme fixait l’eau brunâtre avec des idées de meurtre. D’en haut, l’enfant qui n’arrivait pas à se débrouiller avec quelque chose appelait encore et encore, toujours plus pressant, criant finalement sur un ton de catastrophe. Alors l’adulte, debout dans l’eau jusqu’aux genoux, perdit le sens : il se précipita en haut de l’escalier comme un meurtrier et frappa l’enfant de toute sa violence, comme il n’avait encore jamais frappé personne, au visage. L’épouvante vint presque en même temps que l’acte. Il porta l’enfant en pleurs, lui-même amèrement en peine de larmes, à travers les pièces où les portes du Jugement étaient partout grandes ouvertes sur les bouffées muettes et brûlantes des trompettes mortes. Bien que d’abord la joue seule de l’enfant enflât, il savait que le coup avait été si fort qu’il aurait pu tout aussi bien en mourir. Pour la première fois, l’adulte vit qu’il était un méchant ; il n’était pas seulement un scélérat, il était aussi un réprouvé ; aucune peine terrestre ne pouvait expier son forfait. Il avait détruit la seule chose qui lui eût jamais donné le sentiment glorieux d’une réalité durable, trahi la seule qu’il souhaitât jamais rendre éternelle et magnifier. Le damné s’accroupit auprès de l’enfant et s’adressa à lui dans les formes les plus anciennes de l’humanité, inexprimables et inimaginables pourtant jusque-là ; plutôt en peine de mots que pénétré d’elles. Mais l’enfant opine de la tête et, dans la silhouette qui pleure calmement, se révèle, comme une fois déjà, le bref éclat d’yeux clairs, s’élevant au-dessus de la brume du monde environnant. Rarement plus flamboyante consolation échut à un misérable mortel (même si cet être prétendit plus tard « ne pas pouvoir consoler »). Donc on comprend l’adulte et on compatit : par une telle attention l’enfant, pour la première fois, entre en tant qu’acteur dans son histoire ; et son intervention ainsi que toutes celles qui suivront, à diverses occasions, est comme un attouchement, front contre front et tout aussi laconique que le signe : « continuez à jouer » d’un arbitre expérimenté (qui est, lui, vraiment dans le monde).
Bien entendu la silencieuse consolation du regard, cela ne suffisait pas : il continua à être un réprouvé jusqu’à ce que l’incident eût été explicitement confessé à un tiers, non pas une fois mais encore, et encore (sans en être effacé pour autant).

(p. 42-44, L’Imaginaire/Gallimard)
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Découvrez l'entretien de Peter Handke, prix Nobel de littérature 2019, consacré au volume Quarto, "Les Cabanes du narrateur. Oeuvres choisies".
Depuis cinquante ans, Peter Handke bâtit une « oeuvre influente qui explore les périphéries et la spécificité de l'expérience humaine ». Embrassant toutes les formes de la littérature, elle présente comme constante une fidélité à ce qu'il est, c'est-à-dire un homme de lettres, un promeneur dont la création ne peut prendre forme que grâce à la distance propice, paradoxalement, à une plongée dans l'intériorité des personnages, à la description imagée et vivante de la nature, à l'attention au quotidien. Pierre angulaire du patrimoine littéraire d'Europe centrale, servie par un style tranchant et unique, cette écriture se définit par le besoin de raconter — faux départs, difficiles retours, voyages, etc. — la recherche d'une propre histoire, de la propre biographie de l'auteur qui se fond dans ses livres : « Longtemps, la littérature a été pour moi le moyen, si ce n'est d'y voir clair en moi, d'y voir tout de même plus clair. Elle m'a aidé à reconnaître que j'étais là, que j'étais au monde. » Cette édition Quarto propose au lecteur de suivre le cheminement de l'écrivain à travers un choix qui comprend des récits qui l'ont porté sur le devant de la scène littéraire dans les années 1970-1980 comme d'autres textes, plus contemporains, imprégnés des paysages d'Île-de-France, et reflets de son écriture aujourd'hui. Et, le temps d'une lecture, de trouver refuge dans l'une de ses cabanes.
En savoir plus sur l'ouvrage : http://www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD/Quarto/Les-Cabanes-du-narrateur
+ Lire la suite
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